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De cette statistique, il parait ressortir une aggravation de la criminalité chez les Français. Tandis que diminuent les attentats commis par les Etrangers contre les personnes (1.484 en 1896 et même 1.558 en 1898 contre 993 en 1904), progressent ceux qui ont pour auteurs des Français (951 en 1833 contre 1.333 en 1903 et 1.007 en 1904). Même constatation s'il s'agit des attentats contre les propriétés ; on part de 915 chez les Français pour atteindre 9(38, on tombe de 1,399 chez les Etrangers à 914.
Ce double mouvement si marqué, ascendant chez nos nationaux, descendant chez les étrangers, ne saurait cependant être interprété comme une recrudescence de la criminalité pour les uns et une atténuation pour les autres. Il faut rapprocher ces résultats de ceux donnés par les dénombrements. La population recensée comme française et comprenant les naturalisés en même temps que les Français d'origine atteint en 1901, nous le rappelons, 364,257, et toutes les colonies étrangères à la même date ne comptent plus que 219,587 âmes. Pour cette même année 1901, la proportion d'attentats par milliers d'habitants fut, du moins quant aux étrangers, de 5,8 contre les personnes et de 5,2 contre les propriétés, alors que pour nos nationaux elle n'était que de 3,6 et de 3,5. Proportion encore trop forte en ce qui concerne ces derniers; car l'intiltration de 71,000 naturalisés a été pour beaucoup dans la progression des attentats attribués à des Français. Ce serait donc à une conclusion, contraire à celle que ces statistiques semblaient à première vue entraîner, que l'on aboutirait. Si le groupe des Français n'a pas vu s'accroître d'une façon très notable la somme de ses délits et de ses crimes, malgré l'immixtion de 7 1,000 naturalisés, jeunes
pour la plupart, c'est que les auteurs d'attentats d'origine française sont moins nombreux qu'auparavant.
Autre indication intéressante de ce tableau : les Français sont beaucoup plus souvent les victimes de ces attentats qu'ils n'en sont les auteurs ; en particulier les délits commis contre les propriétés sont généralement commis à leur préjudice. Gomme ils détiennent la plus grosse port de la fortune mobilière et immobilière, possédée par les Européens dans la Colonie, c'est contre leurs richesses que s'allument les convoitises des étrangers et des Indigènes et que sont dirigés les actes de banditisme. D'autre part, le nombre des auteurs et celui des victimes s'équilibrent à peu près chez les Etrangers, bien que dans ces dernières années ils soient, eux aussi, plus souvent victimes ([Hauteurs, très probablement parce que, leur condition devenant plus aisée et leurs ressources plus grandes, ils sont plus susceptibles d'être volés par les Indigènes.
Quant à la nature des délits et des crimes, particuliers à chaque nationalité, elle nous échapperait entièrement, si M. Bussière n'avait apporté sur cette matière quelques aperçus très justes, mais incomplets. Nous reproduisons in extenso cette partie de son discours : « Entre la criminalité des Français et celle des Indigènes, il serait aisé de trouver des points communs. On vole dans les pays policés ; on vole aussi chez les sauvages ; seuls les procédés varient. Elncore convient-il de noter qu'aujourd'hui toutes les manières de voler, môme les plus raffinées, sont familières aux Arabes des villes qui ne s'assimilent que trop facilement cette partie de notre civilisation. Le vol à la tire, le cambriolage n'ont plus de secrets pour eux ; et rien n'est plus commun que de voir un Arabe et un P'ran-
çais se réconcilier et unir fraternellement leurs efforts pour dépouiller un passant. — Il est cependant certains délits que commet plus spécialement l'Européen parce qu'ils supposent chez leurs auteurs quelque culture intellectuelle. En 1894, les Français, au nombre de 271,000, ont commis 95 escroqueries ; — • 3,500,000 Indigènes n'en ont commis que 83. Pour l'abus de confiance, la proportion est, à peu de chose près, la même. Toutes les condamnations pour chantage ont été infligées à des Européens. Il est d'ailleurs des supériorités dont il ne sied pas de se montrer trop fier. « Un délit dont, en Algérie, les Français semblent s'être réservé le monopole, c'est le délit de presse. Les condamnations pour diffamations ou pour injures par la presse suivent une progression toujours ascendante. Gomme elles ne frappent que des gérants presque toujours insolvables et salariés..., elles n'intimident personne. Une Presse est nécessaire dans un Etat libre ; et on ne saurait la réduire au Journal Officiel pour les hommes, — au Journal de Modes "pour les femmes. — Mais à côté de la Presse sérieuse, honnête, dont il faut savoir supporter les excès, les emportements, les injustices, à raison des services très appréciables qu'elle rend ; à côté de cette Presse dont le travail quotidien consiste à combattre les abus, à proposer et à préparer les réformes, à discuter les actes du gouvernement, à contrôler les fonctionnaires, à dénoncer les prévaricateurs, combien ne voyonsnous pas apparaître de journaux qui ne sont que des instruments de vexations, — pour ne pas dire de chantage ? On crée, dans ce pays, un journal uniquement pour venger une injure, pour satisfaire une rancune, pour déconsidérer un fonctionnaire qui ne veut pas
être complaisant. Quel est le chef de service qui peut se dire à l'abri de la diffamation et de l'outrage, si intègre qu'il soit ? Et ce n'est pas seulement le fonctionnaire qui demeure incessamment exposé à l'injure : on pourrait répondre à ses doléances que l'outrage est aujourd'hui une des charges des fonctions publiques et qu'il a le droit de se démettre, s'il veut vivre en paix. Mais les particuliers ne sont pas épargnés. Je pourrais vous montrer des gens payant rançon pour avoir le repos, des femmes sans protecteurs venant à composition à la suite clc menaces dont elles ne pouvaient avoir raison, sans s'exposer à tous les scandales d'une audience publique. Je pourrais vous montrer des journalistes mettant des particuliers erî demeure de contracter ou de rompre un mariage, de changer de résidence, etc., à peine d'être chaque jour vilipendés. Que dire de telles mœurs ? Est-ce la liberté de la Presse ou l'oppression par la Presse ? La sécurité publique n'est pas compromise par ces abus, soit ; mais le repos des honnêtes gens n'est-il pas menacé ?
« La criminalité qui, en Algérie, diffère le moins de celle des Français, c'est celle des Italiens dont le nombre était, au dernier recensement, de 39,161. Pendant l'année 1894, les Italiens ont commis 14 crimes (7 vols qualifiés, 3 meurtres, 3 attentats à la pudeur, 1 faux). Les délits auxquels ils semblent le plus enclins sont ceux-là mêmes que les Français commettent le plus volontiers, le vol, l'escroquerie, la rébellion, l'adultère... On trouve cependant à leur charge moins d'abus de confiance et plus de coups de couteau ou de revolver.
« Les Espagnols dont le nombre est plus considérable
(151,859) se conduisent généralement bien. Ce sont des ouvriers laborieux, honnêtes, paisibles quand ils n'ont pas bu à l'excès, d'un caractère ombrageux et irritable, mais loyal et généreux. Le voisinage des présidios, d'où les prisonniers s'évadent tous comme de nos bagnes, n'est pas sans inconvénients pour certaines parties de l'Algérie ; mais il serait injuste de méconnaître que, dans son ensemble, la population espagnole est saine et qu'elle rend de grands services à notre colonisation. Elle a cependant une fâcheuse habitude que, dans une revue du crime, il n'est pas possible de ne pas signaler. Pendant la dernière année, il a été prononcé, par les Cours d'Assises de l'Algérie, 14 condamnations pour fabrication ou bien pour émission de fausse monnaie ; 12 des condamnés appartiennent à la. nationalité espagnole (le 13e est Maltais, le 14e Français). Déclarer, comme on le fait quelquefois, que la fabrication de la fausse monnaie est, en Espagne, une industrie nationale, c'est évidemment excéder la mesure ; mais il semble bien que la monnaie contrefaite soit, dans ce pays, un véritable article d'exportation. Les pièces de platine recouvertes d'une mince couche d'or, qui nous arrivent d'Espagne, sont frappées au moyen d'un outillage très perfectionné et peuvent déjouer un examen même attentif. On affirme que, dans les rues de Barcelone et de plusieurs autres grandes villes, cette marchandise a son cours, comme le blé et le vin, et que les négociants en gros, qui spéculent sur cet article, nous envoient périodiquement leurs commis voyageurs pour renouveler les approvisionnements des débitants au détail. Ces derniers sont ceux que nous trouvons le plus fréquemment en Cour d'Assises tôt ou tard, ils sont surpris au
milieu môme de leurs opérations, et alors ils paient la dette commune.
« Les Russes, les Allemands, les Belges, les Portugais, les Suisses, les Turcs fréquentent peu L'Algérie. Aucun de ces peuples n'y compte un millier de nationaux. Formuler une appréciation sur leur criminalité manifestée par des actes rares et espacés, ce serait suivre l'exemple de ce voyageur qui, abordant sur les côtes de Normandie et rencontrant une femme rousse, notait sur ses tablettes qu'en France les femmes sont rousses.
« Les Anglais ne nous envoient guère que des touristes, des hiverneurs et des missionnaires. Ce n'est pas dans ce monde que se recrute l'armée du crime. En 1892, l'Angleterre n'avait en Algérie que 998 nationaux : mais elle y comptait 14,077 de ses sujets maltais. Le Maltais qui émigré volontiers, sauf à rentrer dans son île. quand sa fortune est faite, fournit, vous le savez, à tout le Levant des marchands au détail, des débitants de boissons, des portefaix, des bateliers et des cultivateurs. C'est une population paisible et laborieuse. En 1894, 3 Maltais seulement ont été condamnés par nos Cours d'Assises (2 pour vol qualifié, J pour complicité de fabrication de fausse monnaie). Si je consulte les statistiques correctionnelles, je n'y trouve guère à la charge des Maltais que 23 vols, 3 abus de confiance, 5 actes de violence et 3 adultères. Une académie, chargée en Algérie de distribuer des prix de sagesse, couronnerait certainement les Maltais... »
Le tableau, tracé ainsi par M. Bussière de la criminalité spéciale à chaque race, ne s'applique point très exactement au temps présent ; il aurait besoin de multiples retouches. Quelques traits nous paraissent beaucoup trop forcés : la presse française, par exemple,
ne mérite point tous les anathèmes lancés contre elle. Depuis la tempête antisémite, où elle a été d'une violence et d'une licence sans égale, elle s'est adoucie, assagie ; il serait injuste de la juger par les écarts momentanés auxquels elle s'était livrée. Est-il bien vrai aussi que les Espagnols n'aient à se reprocher que les crimes de fabrication de fausse monnaie ? Si l'honorable avocat général avait vécu en ces dernières années à Alger, il eût été amené à requérir contre les bandits d'origine espagnole dont les exploits ont épouvanté la population de notre ville. Je ne sais aussi si une Académie décernerait toujours des prix Montyon à la colonie maltaise. Néanmoins, les lignes générales du portrait demeurent exactes. Ne seront -elles point modifiées par l'avenir ? La criminalité augmentera-t-elle en Algérie?
Si les Européens n'étaient point en contact avec les Indigènes, peut-être serait-on en droit d'espérer une atténuation ? Les mesures concernant le contrôle des étrangers, une surveillance plus effective de la police sont des moyens préventifs efficaces ; mais la sécurité est encore menacée en Algérie par le banditisme indigène et la contagion de l'exemple est mauvaise sur les bas-fonds de la plèbe italienne ou espagnole, comme sur les repris de justice de la colonie française ; le crime n'a pas de patrie ; là où il se produit, il attire le crime ; quel que soit son auteur, Français, Italien, Espagnol ou Berbère, Arabe, Maure, il est bien rare qu'il ne trouve pas un imitateur. Or, nul n'ignore, — et M. Bussière a consacré à cette criminalité la meilleure partie de son discours — que les Indigènes ont des habitudes de maraude, de pillage, et môme d'assassinat contre lesquelles lutte péniblement la justice française ; en ces âmes de révoltés, le désir de
vengeance est toujours aussi vif. Quelques tribus ne vivent encore que de vols commis sur leurs coreligionnaires ou sur les roumis. A entendre toujours parler de ces vols indigènes et de ces meurtres, à constater l'impunité dont bénéficient souvent leurs auteurs, la tentation ne peut être que bien forte sur les éléments mauvais et déjà pervertis des colonies européennes. Et puis compte-t-on pour rien les variations extrêmes du climat, les chaleurs torrides de l'été qui maintiennent une fièvre ardente dans le sang et une exaltation dangereuse dans l'esprit } Ne déterminent-elles pas, si elles ne les excusent, bien des mouvements d'égarement et de folie l
Malgré toutes ces raisons favorables au maintien d'un fort contingent de criminels en Algérie, d'autres très réelles et aussi puissantes ne laissent pas de faire espérer quelques orogrès nouveaux. La diffusion de l'instruction parmi les enfants étrangers est une de ces causes ; si l'on a eu le tort de soutenir, sans y apporter quelque correctif, que l'instruction chassait le crime, il est hors de conteste que cette même instruction contribue à fortifier chez les uns, à former chez les autres le sens moral ; elle donne à la conscience plus de clarté pour discerner le bien du mal, plus d'autorité pour résister aux suggestions tentatrices du vice et du crime. Qui oserait soutenir qu'elle ne produit pas d'heureux effets sur les peuples restés jusqu'ici profondément ignorants ! Mais l'action moralisatrice par excellence vient encore des conditions économiques nouvelles où, au bout de quelques années de séjour, se trouvent les familles étrangères. Tandis que l'indigence est mauvaise conseillère, l'aisance péniblement acquise
est la garantie du respect des principes moraux et sociaux qui défendent la propriété et l'ordre social.
Les oeuvres d'assistance et d'hospitalisation et l'assimilation. — Les Bureaux de Bienfaisance. —
En dehors des statistiques scolaires et de celles de la criminalité, nous ne possédons plus que les statistiques hospitalières ; elles aussi peuvent être assez suggestives sur le sujet qui nous occupe. Quand on prétend en effet s'attacher les sympathies de groupes étrangers, la voie la plus sûre est de multiplier à leur égard les établissements d'assistance et d'hospitalisation. Voyez en effet ce que l'on fait pour les Indigènes : depuis que l'on s'est décidé à tenter un rapprochement avec eux, à les pénétrer, à les attirer à nous, c'est une politique hospitalière que l'on a adoptée et dans laquelle on s'est maintenu.
Cette même politique hospitalière, le gouvernement l'avait pratiquée depuis longtemps à l'égard des étrangers. Et l'on ne sait de quoi s'étonner le plus ou de la continuité de cette politique générale, ou de la persistance de quelques hommes politiques étrangers à attaquer cette hospitalité française. A moins toutefois qu'ils ne la jugent contraire à leurs propres desseins ! Cette générosité de la France devait d'autant mieux réussir que ces populations comprenaient plus d'indigents, chassés de leurs pays par la situation misérable où ils étaient. Les bureaux de bienfaisance n'ont jamais refusé de les secourir ;