‹ Le peuple algérienChapitre 95 sur 104 · TRAITES · texte numérisé non relu

TRAITES

ENFANTS

DECEDES

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ENFANTS

Prenons la dernière année dont les résultats sont portés sur ce tableau, l'année 1904, et en face du chiffre des malades de nationalité française, plaçons celui des malades de nationalité étrangère. Parmi les hommes, aux 6,302 Français correspondent 5,050 étrangers ; parmi les femmes, nous trouvons 3,002 Françaises et 2,737 étrangères. Mêmes proportions pour les enfants, filles ou garçons ; et proportion à peu près égale, s'il s'agit de décès. Donc, s'il n'est pas absolument exact d'affirmer que nos hôpitaux reçoivent surtout des malades étrangers, personne ne peut nier que la population étrangère profite largement de nos œuvres d'hospitalisation.

Et les chiffres cités ne se rapportent qu'aux hôpitaux civils ; les hôpitaux militaires soignent eux aussi des étrangers; en 1904, y ont été traités 1,916 Espagnols de tout âge et des deux sexes, 759 Italiens, 100 Maltais et 1,824 autres Européens.

Nos asiles d'aliénés entretiennent de leur côté un certain nombre d'étrangers ; au 1er Janvier 1904, on comptait dans ces établissements 48 Espagnols, 42 Italiens, 15 Maltais, 7 Allemands, 3 Suisses, 8 autres Européens.

De toutes ces statistiques sur la répartition des malades traités dans nos hôpitaux, des indigents secourus par nos bureaux de bienfaisance, se dégage nettement cette conclusion que la France généreuse ne fait pas de distinction, en face de la maladie ou de la pauvreté, entre ses propres enfants et les étrangers accourus en Algérie. Il est même bon d'ajouter que dans cette politique hospitalière elle a été si loin, elle a imposé de si lourdes charges aux communes que celles-ci plient sous le poids des dépenses inscrites

obligatoirement à leur budget ; les villes surtout, par où passe le flot des immigrants et où il laisse toujours quelques malades, sont surchargées par les frais d'hospitalisation qui devraient être supportés logiquement par le budget de la Colonie. Contre tous ces témoignages irrécusables, osera-t-on encore, comme on l'a fait récemment, suspecter la générosité de la France ! Osera-t-on parler d'inégalité de traitement ! Mais que ceux qui ont été guéris, que ceux qui ont été secourus répondent à ces accusations ?

Le Patriotisme étranger et l'Assimilation. — Du séparatisme. — A ces quelques renseignements sur la fréquentation de nos écoles par les fils des étrangers, sur la criminalité particulière à chaque peuple, enfin sur leur participation aux différentes œuvres d'assistance et de prévoyance s'arrêtent les données des statistiques. Encore en de pareilles matières, il est bon de le répéter, la précision mathémathique s'applique mal. La démographie n'a plus dès lors de fondements solides et généralement s'arrête à ce seuil.

Qu'on nous permette cependant de pousser un peu plus avant cette étude de la fusion des races européennes en Algérie, au risque de n'asseoir nos inductions que sur des observations personnelles et assez restreintes ! Inutile d'ajouter que nous n'avons nullement l'intention de présenter ici l'étude complète et infiniment complexe de l'âme de chaque peuple ! Mais sur des points bien définis, n'est-il pas possible de savoir ce que chacun d'eux pense ? Or, de tous les sentiments

profondément enracinés en chaque Européen, un des plus vifs, un des plus puissants, un de ceux qui précisément s'opposent à l'adoption d'une nouvelle patrie, est le sentiment national, le patriotisme. Le sentiment national bien souvent est fait autant d'amour ardent' exclusif pour sa patrie d'origine que de haine, de mépris pour les nations rivales. Haine et amour forment un tout à peu près indissoluble, ce qui fait qu'on combat difficilement la haine sans affaiblir l'amour, et cela rend l'assimilation bien difficile. Si par raison, par reconnaissance l'étranger est parfois tout disposé à abandonner ses rancunes tenaces contre nous, il hésite cependant, car il lui semble qu'il ne peut le faire sans aimer moins sa patrie.

Le patriotisme des Espagnols est très particulier ; il procède par accès et ne s'attache qu'à l'honneur espagnol, à la légende espagnole. Ce qu'ils aiment, ce n'est pas l'Espagne d'aujourd'hui, c'est celle d'hier. Dans l'esprit du peuple, du bas peuple qui se repaît de légendes, leur nation est restée la grande nation conquérante du quinzième et du seizième siècles, celle qui rêva de conquérir l'univers et d'asservir le monde, celle dont les rois superbes pouvaient dire que le soleil ne se couchait pas sur leurs terres. Malgré ses anciennes défaites, malgré ses récents désastres, elle conserve, même aux yeux de ses enfants qui l'ont quittée, le lustre de ses victoires et le prestige de ses conquêtes. Chez certains peuples, le patriotisme est fait surtout d'une communauté d'aspirations nationales et c'est la condition de tout progrès que ce rêve d'un avenir meilleur ! Eux au contraire ont les yeux fixés sur un passé de gloire qui les console des misères du présent et qui leur permet de supporter avec résigna-

tion, avec indifférence, les humiliations actuelles ; ils ne restent unis que par le culte du souvenir.

Amoureux de la légende espagnole, ils puisent en elle une sotte fierté ; ils s'estiment supérieurs aux autres Européens ; de là leur forfanterie. Ce Don Quichottisme aveugle était entretenu chez eux par l'ignorance et l'esprit de chimère ! Pendant la dernière guerre, un général carliste demandait sérieusement qu'on lui donnât une hache d'abordage avec laquelle il s'escrimerait contre le cuirassé le Iowa ; à la môme époque, un ministre de la guerre déclarait tout aussi sérieusement que les Américains ne viendraient jamais à bout de l'Espagne parce qu'ils se briseraient contre un rempart de poitrines espagnoles ! L'emphase des paroles peut suppléer aux actes, et l'Espagnol se paie souvent de grands mots ; elle ne saurait redresser l'histoire et corriger la réalité. En Algérie, pendant longtemps, ils n'ont pas été éloignés de croire que leur place était la première, que si la France avait conquis ce pays, c'était à leur détriment ou qu'elle en avait reçu l'autorisation de l'Espagne.

L'amour passionné pour cette légende dorée, si fausse qu'elle puisse nous paraître, a rempli jusqu'à ces derniers temps l'âme des Espagnols au point de rendre impossible l'existence de tout autre sentiment. Ils n'aimaient point la France, ils haïssaient ses enfants les traitant du terme méprisant de gavachos. Cependant, certains d'entre eux plus accessibles à nos idées et à nos mœurs, plus reconnaissants aussi de l'hospitalité généreuse que nous leur donnions, avaient déjà voué à notre pays de l'attachement. « Nos pères sont venus en Algérie, ils y ont vécu, ils y ont prospéré ; nous, fils de ces premiers colons, nous ne connaissons

pas l'Espagne, nous ne sommes plus Espagnols, nous sommes Africains et Français. » Ainsi raisonnent les Mahonais d'esprit plus doux, les Catalans et les Valenciens ; ainsi pensent la plupart de ceux qui ont fait fortune en Algérie. Il est bien vrai que de cet attachement ils ont donné la preuve décisive en 1870, et lors de l'insurrection arabe qui suivit ; des bataillons de miliciens espagnols s'organisèrent à Alger et à Oran pour marcher contre les insurgés indigènes.

De nos jours surtout, les causes politiques de rapprochement se sont multipliées entre les deux nations, et elles n'ont pas été sans avoir quelque action sur les sentiments de la colonie espagnole fixée en Algérie. Peut-être ces âmes frustes et simples, sous le coup des désastres de la guerre de Cuba et des Philippines, n'ont-elles pas prisé à sa juste valeur le concours que notre diplomatie leur prêta pour conclure une paix nécessaire avec les Etats-Unis ; mais elles ont été profondément impressionnées par l'accueil chaleureux réservé au roi d'Espagne, lors de sa visite à Paris, et elles se sont associées de tout cœur à la joie de leurs compatriotes de la péninsule lorsque le président de la République s'est rendu à Madrid. De semblables manifestations, en apparence stériles, ont plus fait pour le rapprochement des cœurs et des esprits en Algérie que trente années de vie commune. Convenons aussi que les générations d'Espagnols, qui se succèdent aujourd'hui sur la terre algérienne, puisent dans nos écoles un enseignement qui les affranchit des séductions de cette légende et ouvre leurs esprits aux réalités actuelles.

Chez les Italiens, le sentiment national persiste aussi très vivace. « Il n'y a rien, a-t-on dit, que l'Italien ne

puisse faire, mais, du plus vil au plus élevé, il est toujours patriote. » Aussi bien la constitution du royaume d'Italie, son élévation au rang de grande puissance sont de date récente et ses progrès comme ses ambitions sont énormes. On s'attache peut-être plus vivement à un Etat jeune, prospère, auquel s'ouvre un grand avenir qu'à une nation vieille, si grande autrefois, si petite aujourd'hui. Les Espagnols aimaient l'Espagne d'hier, les Italiens aiment la plus grande Italie, l'Italie de demain. Au surplus, l'imagination méridionale se plaît au-delà des Alpes, comme au-delà des Pyrénées à rêver de la grandeur passée. L'orgueil de la domination romaine permettait les longs espoirs et les vastes pensées. Gomment empêcher un peuple qui a eu de grandes destinées de conserver toujours les grandes ambitions ! Et cet attachement pour la jeune Italie, joint au culte de l'ancienne Rome, gagnait en force et en ténacité. Ne redoutons point cependant en Algérie ce particularisme italien, car les Italiens ne forment qu'une minorité assez faible, audacieuse sans doute et toujours intrigante, mais disséminée dans plusieurs villes et débordée par nos nationaux. Ils se laissent facilement désagréger, se mêlent à notre vie, s'allient à des familles françaises. Si le danger pouvait exister, ce serait en Tunisie non en Algérie qu'il faudrait le chercher. Et puis les événements récents de la politique internationale ont eu leur répercussion sur cette colonie italienne comme sur l'espagnole.

La conquête de la Tunisie et les sentiments hostiles d'un ministre italien avaient, pour un temps seulement, brouillé les deux nations ; de leur animosité, de leur hostilité, elles n'ont retiré d'autre profit que celui de laisser s'épanouir en paix la grandeur allemande. Heu-

reusement, l'Italie et la France ne se considèrent plus, à l'heure actuelle, comme ennemies ; elles ne sont peint encore alliées, mais elles sont déjà amies. Le patriotisme jaloux des Italiens ne leur interdit plus de fraterniser avec les Français. D'ailleurs, combien, avant même le rapprochement officiel des deux nations, avaient répudié tout sentiment hostile à notre égard ! Combien avaient eu la sagesse et le courage de résister aux excitations chauvines de quelques journaux de la péninsule !

Donc, ni chez les Italiens, ni chez les Espagnols, le sentiment national ne s'oppose plus avec la même force à la fusion morale des Européens : il ne s'oppose pas davantage à leur loyalisme envers la France. Au fur et à mesure que se détachaient les liens qui les rattachaient à leur patrie originelle, se nouaient puis se resserraient ceux qui peu à peu les enchaînaient à la colonie algérienne. Dans quelques années d'ici, répètet-on sous toutes les formes, il n'y aura plus en Algérie ni Italiens, ni Espagnols, ni Maltais ? Il y aura des Algériens. Et on insiste sur ce nom. Les Français même deviennent Algériens. Et cela veut dire, sans doute, que leur caractère a changé au contact des autres Européens, que sous l'influence du climat, leurs passions sont plus ardentes, mais cela veut dire aussi, que, ne connaissant plus la France que par l'enseignement, ils n'ont plus pour elle cette affection si vive qu'ils ont vouée à l'Algérie.

Aussitôt quelques habiles parmi nos modernes politiques croient voir dans cet attachement, trop exclusif à leur gré, de ces néo -Algériens pour l'Algérie, un danger pour la Métropole. A les entendre, l'image de la France lointaine n'existe pas dans les milieux étran-

gers, imparfaitement francisés, elle se voile et elle s'efface chez les Français nés dans la colonie. Seule est rayonnante et lumineuse l'image de l'Afrique du Nord. Et l'on va plus loin ; on évoque la pensée du séparatisme, on la fait naître en y insistant, on la fortifie en la combattant ; c'est là matière à des articles de journaux, mat ère à un livre qui se vendra.

Tous arguments sont bons. On les prend dans les journaux, on va les chercher dans les brochures, on les note dans les comptes rendus des débats des Assemblées algériennes. Il semble, à les voir si nombreux, qu'on n'a qu'à se baisser pour les ramasser et que l'Algérie ne s'occupe plus que de cette question. Leur ensemble fait illusion. Toute colonie, affirme-t-on doctrinalement, est séparatiste, ou doit le devenir. L'Algérie l'est déjà. Elle l'est pour toutes sortes de raisons ; — raison climatérique : le climat de l'Afrique du Nord, qui a une action si puissante sur les individus, les prédispose au particularisme ; il a toujours fractionné les peuples qui se sont succédés sur cette terre ; — raison ethnique : le futur peuple algérien sera composé de peuples très divers, l'élément étranger y dominera et jamais l'assimilation ne s'y fera au profit de la mentalité française ; — raison économique : les produits de la France et de l'Algérie étant similaires, fatalement la concurrence s'établira entre eux et sèmera des germes de dissentiment et de haine; — raison politique enfin : une colonie jeune, prospère, puissante déjà, a besoin pour se développer, de liberté, d'indépendance, d'autonomie, elle veut être maîtresse de ses décisions, maîtresse de ses destinées.

Ce n'est point la réfutation complète de ces arguments que nous prétendons faire ici, la discussion en serait trop

longue. Nous ferons remarquer cependant que le Parlement français, en accordant à la Colonie un budget spécial et en créant pour le discuter les Délégations financières, a donné en Algérie satisfaction à ce besoin d'antonomie financière si réel et peut-être légitime ; malgré les tâtonnements du début dans l'organisation du régime nouveau, malgré les impatiences de quelques-uns, l'institution nouvelle a mis fin à ces réclamations incessantes des Algériens qui demandaient à être consultés sur la gestion financière du budget de la Colonie. Que si les produits agricoles de l'Algérie sont les mômes que ceux de la France, le marché métropolitain est loin d'être encombré par eux, il les absorbe facilement excepté les vins; et c'est pour que ces vins trouvent des débouchés ailleurs que l'on favorise leur exportation en Angleterre, en Allemagne. Que le peuple algérien ne soit pas absolument semblable au peuple français, que sa mentalité ne soit pas entièrement la même, cela est fatal, et ce que nous devons poursuivre ce n'est pas une identité chimérique et impossible, c'est la prédominance dans le milieu algérien de nos grandes idées françaises et de nos vertus nationales. Qu'enfin le climat africain développe le particularisme ou plutôt l'ait développé, rien de plus juste et de plus conforme à l'histoire ; mais si vous admettez que ce particularisme est un effet de la constitution physique de ce Maghreb si morcelé, n'estimezvous pas que les moyens, dont dispose la civilisation moderne pour établir des relations rapides entre des régions autrefois isolées les unes des autres, combattront cette tendance et l'empêcheront de se fortifier ? Quant à l'argument doctrinal de la scission inévitable dans un avenir plus ou moins lointain de toute colonie

d'avec la métropole, si contestable soit-il, il ne s'applique pas d'une façon nécessaire à l'Algérie. On oublie généralement que ce qui a fait la fortune de cette colonie française, c'est son rapprochement de la France, que, si elle avait été plus éloignée, elle ne se serait ni peuplée ni enrichie aussi rapidement, que les communications entre les ports algériens et Marseille sont constantes, journalières : on a même pu dire des trois départements algériens qu'ils étaient le prolongement des départements français. Quelque exagération qu'il y ait dans cette opinion pour le moment présent, il se peut que demain elle soit une vérité.

Et puis ce séparatisme algérien est vraiment impossible ; c'est ce que M. Berthelot montrait fort bien : « Sans faire intervenir aucune raison morale, le souci de ses intérêts et de sa sécurité préviendra en Algérie toute velléité de se détacher de la France. Il serait profondément injuste de suspecter le patriotisme de nos frères d'Algérie, aussi ardent que celui de toute autre terre française : comme les Bretons, comme les Méridionaux, ils ont un patriotisme local qui ne fait nul tort à l'autre, et des intérêts régionaux à faire valoir. Le respect de ces intérêts légitimes est la meilleure manière d'éviter les malentendus et les froissements. C'est en refusant des libertés aux colons, et non pas en les leur accordant, que l'on développe les tendances séparatistes. L'histoire des colonies anglaises et espagnoles d'Amérique l'atteste clairement.»

Pourquoi donc suspecter le patriotisme des Algériens ? Pourquoi, au mépris des convictions sincères de tous les Français, ajouter le doute injurieux sur les sentiments des naturalisés ? Et combien le Gouverneur général actuel avait raison de protester contre

certaines affirmations de tel détracteur des populations algériennes : « Combien je déplore l'imprudence de ces écrivains mal informés qui ont peur des mots et qui. bien légèrement, je vous assure, jettent dans la circulation ces accusations impies, redoutables, de détachement, de particularisme — pourquoi ne pas dire tout de suite de liante trahison ? — qui retentissent douloureusement de l'autre côté de la Méditerranée, que rien, absolument rien ne justifie — je délie qu'on cite un acte, une parole — et contre lesquelles je suis vraiment 1res attristé et presque honteux d'être obligé de protester ! Je me suis souvent demandé, Messieurs, en lisant ce qui s'est écrit depuis quelque temps, comment l'esprit de dénigrement systématique et le pessimisme le plus désolant pouvaient s'acclimater si aisément dans notre pays de France, pays de soleil, pays de lumière et de clarté ! »

La religion et l'assimilation. — De grandes espérances avaient été fondées sur la communauté de religion des trois grandes nations latines pour rendre plus facile la fusion de leurs colonies en Algérie. La France, l'Espagne. l'Italie sont restées durant des siècles attachées à la religion catholique et elles en ont été tour à tour les champions dans le monde. Façonnées par l'Eglise aux premiers temps de leur organisation politique, elles ont subi et subissent encore directement ou indirectement le joug très lourd qu'il a plu à la cour de Rome de faire peser sur elles. Gomment des âmes, formées par les mêmes éducateurs, pourraient-elles ne point se rencontrer l Et on rappelle

l'œuvre du cardinal Lavigerie, les ovations qui lui furent ménagées à son passage dans l'île de Malte lorsqu'il revint de Rome ; devenu très populaire parmi les populations catholiques étrangères, « il les aurait ralliées à sa bannière archiépiscopale, au bénéfice de la France. » Cette similitude de religion a-t-elle bien eu les effets qu'on lui prête ?

Quoique cela puisse passer tout d'abord pour un paradoxe, le même sentiment religieux n'anime pas les Français et les étrangers. Les populations méridionales de l'Italie et de l'Espagne aiment dans le catholicisme ses pompes, ses solennités, tout ce qui plaît à l'imagination et flatte les yeux, tout ce qui est merveilleux, miraculeux. Elles ont la foi naïve et aveugle. L'extraordinaire les affole et les miracles les passionnent. Aussi que de pratiques superstitieuses se sont insinuées dans ces âmes de simples ! Tout récemment, sur les coteaux de Mustapha, un pauvre halluciné ne vit-il pas courir vers sa demeure toute une foule d'éclopés ou de malades parce que, disait-il, il avait reçu de Dieu le pouvoir de guérir ! Et l'on fut même obligé de faire partir ce pauvre fou, tant l'affiuence avait été grande. Voyez surtout les femmes espagnoles et italiennes ! Elles assistent régulièrement aux cérémonies du culte dans des églises qu'elles affectionnent. L'édifice n'a rien d'artistique au dehors : et au dedans les murs sont blanchis à la chaux ou peinls de couleurs vives et criardes ; les tableaux ressemblent à d'affreuses lithographies d'Epinal ; les madones sont parées de faux bijoux, et vêtues de robes voyantes bleues ou roses. Gela suffit à ce peuple de femmes que le faux brillant séduit plus que le vrai ; quand les yeux sont satisfaits, l'âme ne doit-elle pas l'être, elle aussi ? Espagnoles et

Italiennes marmottent dévotement quelques prières, trempent leurs doigts dans l'eau bénite et se retirent contentes, assurées que les vœux qu'elles ont adres sées non pas à Dieu mais à quelque saint puissant et vénéré, persuadées, dis-je. que ces vœux, fussent-ils les plus charnels, seront exaucés. Quelques litanies, quelques offrandes, la régularité aux offices, des signes de croix ; et l'on a fait le salut de son âme. La foi espagnole et la foi italienne aboutissent ainsi trop souvent à des pratiques machinales, formalistes. Ce n'est plus la foi qui sauve, c'est la lettre. Religion bien simple, bien naïve en vérité, religion des yeux non des âmes ! Religion sans profondeur morale ! Ce que ces peuples ont vu aussi dans les fêtes religieuses, c'est l'occasion de multiples réjouissances. Les dévotions finies, tout ce monde se répand bruyamment dans les rues, rit, danse follement. Tout est permis en ces jours de grande liesse. La nation cbez laquelle le fanatisme religieux s'est traduit dans les esprits élevés par le culte de la douleur, par un rêve de flagellations et de jeûnes, est aussi celle qui a la religion la plus gaie, celle dont les masses populaires fêtent avec le plus d'entrain les grandes fêtes religieuses ; n'avait-elle pas fait des autodafés de l'inquisition des jours d'allégresse populaire !

Le sentiment religieux chez les Français n'a ni la même puissance, ni la même forme. Sceptiques et railleurs en matière de croyance sont la plupart de nos nationaux ; beaucoup affectent une attitude voltairienne et font profession d'incrédulité. Pour ceux qui ont encore la foi religieuse, leur religiosité comme celle de tous les peuples du Nord et du centre de l'Europe où l'esprit est moins absorbé par les plaisirs

des sens, où l'âme se concentre en elle-même et trouve clans son for intérieur de quoi se satisfaire, s'éprend de quelques symboles moraux dont le sens caché, le mysticisme satisfait à la fois le cœur et l'esprit. Toutefois prenons garde qu'en Algérie, sous l'influence du climat africain dont les impressions violentes prédisposent l'individu à céder aux évocations de l'imagination plus qu'aux suggestions de la raison, cet instinct religieux ne se modifie et ne se rapproche insensiblement de celui des Espagnols et des Italiens. Là est un danger redoutable pour l'esprit français, là l'origine d'une fusion, non plus au profit de notre génie national, mais à son détriment.

Voyez l'influence que parfois la religion prend sur ces âmes ! — Au cours des siècles, le pouvoir religieux a dominé en Italie et en Espagne comme il avait régné en France. Mais tandis que dans notre pays l'esprit de libre examen triomphait au dix-huitième siècle et avec lui le principe de tolérance, au-delà des Alpes la puissance de l'Eglise se conservait jusqu'à la fin du siècle dernier et au-delà des Pyrénées elle se maintient encore. Sans doute le peuple espagnol que la légende nous représente comme très religieux, parait avoir perdu sa belle foi d'autrefois ; à en juger par ceux de ses enfants qui vivent sur la terre d'Afrique, les hommes ne sont plus très religieux, ils ne sont surtout pas fort pratiquants ; d'aucuns se montrent sceptiques et ennemis des prêtres et font remonter jusqu'à leurs chefs religieux la cause de leurs récents désastres coloniaux. Que de fois, durant leur dernière guerre avec l'Amérique, n'en ai-je pas entendu plusieurs me répéter que toutes leurs calamités nationales étaient la faute des évêques et des moines. Je sais bien que les journaux leur

suggéraient de pareilles idées, encore était-ce un symptôme du peu d'attachement qu'ils ont pour l'Eglise que la facilité avec laquelle ils acceptaient de telles opinions. Les Italiens sont tout aussi peu pratiquants, mais dans ce peuple de pêcheurs, de marins, il y a comme un besoin de croire à une puissance souveraine qui les protège au milieu des tempêtes. Malgré ces apparences, ce serait une grave erreur de croire que l'instinct religieux s'aftaiblit chez ces peuples : il sommeille seulement et réapparaît quelquefois. Ce sont alors de brusques retours, des crises aiguës, des accès de fanatisme et de folie persécutrice 1 En Algérie, cette exaltation momentanée du sentiment religieux s'est manifestée à l'occasion des derniers troubles antisémites, et on a pu juger alors de sa violence. Au début ce fut une universelle explosion de colère contre les Juifs. Tous les Européens s'unirent pour combattre cet élément dissolvant, mais ils n'étaient pas animés des mêmes sentiments. Les Français, du moins les esprits libéraux et pondérés, ne reprochaient à l'élément israélite que son mercantilisme politique et son improbité commerciale ; et sans haine, mais avec fermeté, presque tous demandèrent la révision du décret Grémieux, et des lois sévères contre l'usure. Les musulmans et les étrangers, notamment les Espagnols, ne voyaient que la race maudite, la race antimusulmane et antichrétienne ; avec eux la question religieuse fut soulevée et aviva toutes les colères, excita tous les fanatismes, et les cris de « A bas les Juifs » devinrent dans la bouche de ces fanatiques féroces des hurlements de « A mort les Juifs. »

De pareils excès de frénésie religieuse attestent éloquemment combien les étrangers sont encore loin

de partager notre idéal social et moral. Et la France à été douloureusement impressionnée par le récit des actes de sauvagerie qui ont été commis à Alger ; elle n'a pas compris que dans une colonie française une population qui vit sous nos lois ait pu se porter à de pareils excès, et que l'assimilation religieuse dont on avait vanté les résultats ait abouti à des effets si diamétralement opposés à ceux qu'on en attendait. Il n'y a pour la France qu'une politique possible, c'est celle qui est conforme à ses aspirations sociales modernes et à ses principes de neutralité religieuse. Quoique le Français soit imbu des notions morales du christianisme, il s'est fait peu à peu à cette idée que la religion est une affaire de conscience, que chacun est libre en son for intérieur d'avoir telle croyance qu'il lui plaira et de pratiquer son culte, pourvu que les manifestations de ce culte ne troublent pas Tordre public. Il a séparé la morale de la religion, il veut en séparer aussi la politique. Il est acquis d'avance à tous ceux qui lui parleront de l'indépendance de la pensée et de la liberté de conscience. La religion ne peut être envisagée par lui comme un instrument d'assimilation.

Mais le gouvernement, dans l'intérêt même de la cause française en Algérie, ne saurait laisser transformer cette religion en arme de combat contre nos institutions et nos mœurs. Si la loi de la séparation des Eglises et de l'Etat est appliquée à l'Algérie, il est de toute urgence et de toute nécessité que des précautions minutieuses soient prises pour que, sous le couvert religieux, des associations subventionnées par l'étranger ne se fondent pas, et que des prédicateurs ne viennent pas propager l'agitation dans la Colonie.

L'ASSIMILATION POLITIOUE

Naturalisation individuelle : ses effets, — Naturalisation automatique : ses résultats.

Le péril étranger.

Assujettissement , autonomie ou assimilation. Les données démographiques .

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