‹ Le Peuple allemand à l'époque de la guerre de Trente ansChapitre 21 sur 22 · LK I>KU1»LK ALLEMAND A LKPOQUE · texte numérisé non relu

LK I>KU1»LK ALLEMAND A LKPOQUE

régionaux dont la priM-ogalis c csscnlicUc consistait à approuver les contributions ou tailles imposées parle suzerain et les dépenses auxquelles de\aient concourir les provinces. Leur autonomie s'était accrue au seizième siècle par le fait (ju'ils géraient eux-mêmes leur caisse provinciale, mesure qui facilitait au gouvernement la levée des impôts. Ces caisses constituèrent, dans la période ultime de la guerre, la dernière ressource où il fut loisible de puiser pour parer au dénuement général; elles avaient réalisé l'impossible en fournissant les espèces sonnantes grâce auxquelles on put payer les contributions de guerre imposées par les armées étrangères. Après la paix, les ï'^tats provinciaux représentaient donc autant de pouvoirs de qui dépendait la situation matérielle de princes sans argent et sans crédit. Cependant leur composition même empêchait qu'ils offrissent des garanties d'administration équitable. Les délégués étaient moins soucieux du bien public que de leurs intérêts personnels ou des avantages de leur caste, la majorité étant formée par des prélats, des seigneurs, de grands propriétaires fonciers, tous de la noblesse, exempts ainsi, eux et leurs biens-fonds, de toute redevance. A côté de ces privilégiés siégeaient les délégués des villes, pour la plupart détruites. Ces assemblées — ou ces corporations aristocratiques — étaient portées, on le devine, à fciire relomberle poids des impôts et l'ensemble des charges que le gouvernement soumettait à leur veto, mais auquel elles ne savaient rien refuser, sur les taillahles de leurs circonscriptions, notamment sur le cultivateur serf ou manant. 11 paraît superflu d'ajouter que le souverain s'arrangeait de façon à capter la bienveillance des États, à faire prévaloir son influence et à dicter sa volonté; il récompensait les soumissions et les complaisances; il ne craignait pas (rintimiiler la résistance

par des menaces, les dévouements tièdes par la disgrâce. Finalement, les États provinciaux devinrent les instruments du souverain ou arri^•èrent à compter pour rien ; ici on les supprime, là on les tolère; très rares ceux qui surent maintenir un semblant de dignité et exercer ce qui leur restait d'autorité.

Les tailles, dîmes, contributions en numéraire ne suffirent bientôt plus à l'entretien du ménage de l'État nouveau. Très rapidement, les gouvernements instituèrent des contributions indirectes, mode de se créer des revenus qui gagnera de proche en proche tous les pays et qui .visera graduellement tous les objets susceptibles d'être frappés, tels que ceux de première nécessité : pain, sel, viande, bière, vin. La perception en fut confiée à une armée de gabelous dont le cordon garnissait les villes, enserrait les frontières. Ce furent des barrières de douane, avec droits à l'entrée et à la sortie des marchandises ; ce fut le papier timbré pour les actes, les affiches, les périodiques, les acquits, sans parler d'un « timbre à l'extraordinaire » dont il s'agit de surcharger telles ou telles écritures. On imposa les réjouissances publi({ues, ainsi la danse — dans les provinces impériales, les bals ou sauteries de famille — et les exhibitions : les comédiens payèrent une redevance d'un florin par re})résentation,les charlatans et marcliands dorviétan, un kreutzer par jour de foire; les juifs furent étroitement pressurés. La nation appauvrie geini, souffre. Les doléances qui s'exhalent dans la littérature po[)ulaire sont incessantes, uniformes. Malgré toutes les prévisions et les mesures les plus vexatoires, les caisses publi(jues n'arrivent pas à se remplir.

Pendant ce temps, le j)euple labourait, travaillait, peinait. Partout on soupirait, on se sentait gêné, lésé et, dans le cercle étroit où évoluait sa vie, riiomme apeuré

ciicdic sr voyait snil plus (jnc jamais Dans les six cents })otil»'s ou grandes irsidcnces. le populaire avait comme (léri\alil" le spectacle du faste dune coui"; ses yeux liouvaient à se délecter aux hioderies, plmiies, oripeaux, des chambellans, des favorites, des laquais. Dans son dénuement intellectuel et matériel, les choses dorées et les êtres parés (pii, dans cet étalage et ce clinquant, passaient, tout eu le fascinant, foui-nissaient un aliment à ses rêves et à ses convoitises. Aux grandes occasions on permettait au peuple daller voir manger le souverain et les gens de son entourage; c'était alors entre lui et ses maîtres une barrière — non point ligurée, mais réelle — qu'on abaissait. Cette barrière on la retrouvait partout, entre les grands et les bourgeois, entre le bourgeois et Tartisan, entn^ citadins et ruraux. Tout à la fois, et à chaque échelon social, le dépit d'une situation inférieure et l'envie de ce (ju'il n'avait pas hantaient l'homme. Du bas jusqu'au haut de l'échelle, c'était l'obsession du désir haineux, l'assoiffement des faveurs telles que de menus titres, ou des distinctions quelque ridicules qu'elles fussent; chacun murmurait et chacun tendait la main. En dehors du titre et du rang il n'y avait que l'argent qui pût assurer une situation privilégiée. En aucun teuq)s l'influence exercée })ar l'argent, le prestige dont jouit l'honune fortuné, ne furent aussi patents; jamais la soif de l'or et l'acharnement mis à s'en procurer ne furent aussi ébontés. 11 était possible, pourvu (|u'on sut s'v prendre, de corronqtre juges, cliainbellans, conseillers, nobles et roturiers. Le riche obtenait tout ; les souverains étant ses débiteurs le protégeaient, le flattaient, l'anoblissaient. Au fur et à mesure qu'on descendait l'échelle sociale, les garanties de justice cl d"t''(|uité en\ers la [leisoiuie, la fjiniille. l'aNoii'. de\t'naieiit de plus en plus précaires. \ oire illusoires.

Arri^ er à faire prévaloir son bon droit contre un noble ou contre un riclie passait pour chose irréalisable, du moins si hasardée quon y regardait à deux fois avant de se risquer. Le pauvre se tenait coi. Les procès tramaient à l'infini. Un partage, une affaire de succession, s'éternisait pendant deux, trois générations; la petite basoclie en vivait. Les gouvernements eux-mêmes n'arrivaient pas, malgré leur bon vouloir, à réprimer les attentats ou les délits. Le pillage restait le plus souvent impuni. En parcourant d'anciennes instructions criminelles, nous constatons que le bien volé, alors même qu'on arrêtait les malfaiteurs, ne faisait presque jamais retour aux personnes dépouillées. Ainsi d'ordinaire, lorsqu'un pays voisin extradait un quidam réfugié sur son territoire — et pour obtenir une extradition, il fallait largement user de potsde-vin, — ce pays gardait l'avoir du délinquant ou confisquait le butin saisi. Qu'eût-on restitué au reste? Tout avait disparu au cours de la procédure, dans les poches des magistrats, tabellions et greffiers ayant suivi l'affaire.

Le morcellement du pays en d'innombrables souverainetés, le fractionnement de l'autorité, la rivalité entre les territoires et les administrations, anniliilaient toute initiative, paralysaient toute action, immobilisaient les hommes dans un cercle étroit. Sans mentionner le domaine impérial, les marclies du Brandebourg et la Saxe électorale seules formaient un complexe territorial de quelque inq)ortance. Le reste de l'Allemagne était partagé en plusieurs milliers de juridictions, cela en dehors des différentes souverainetés, parmi les([uelles les Villes Libres et les grands fidéicommis seigneuriaux. D'une de ces unités à l'autre, les barrières étaientplus infranchissables, le fossé qui les séparait plus profond qu'à l'époque du moyen âge. Chaque région, chaque territoire, si minuscule

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IVit-il. sclrouxail (•oiiimccoinlurc' (l'un l)asli(»ii. On devine ce(iiie(le\aitètre la vie [)areilleiiieiil eiDimiit'e ; car, murée, elle l'élail dans toute lacception dure du mot. En dehors (lu labeur {juotidien terre à terre et besogneux, de minces avantages et de [)au\ res prolits, rAlleinaiid n"a\ait pour ainsi dire rien qui vînt jteupler son exislenee, élever ses pensées, réchautler son cœur.

Les médiocres péripéties des jours suscitent un plat bavardage; le mécontentement (pie [)rovoqu6 l'espace Restreint où tom-ne la roue se traduit en ime humeur sombre et sexhale (Ums le dénigrement, (pii graduellement s'érigera à l'état de système envahissant tous les discours. Les paroles se caractérisent par la petitesse et le pédantisme; elles sont faites de méchantes et basses inventions, doù résulte une susceptibilité maladive qui gagne de })roche en proche, accentuant l'état d'isolement et de gêne dans lequel l'individu se sent enlizé et d'où il sait que rien ne viendra le tirer. Les pamphlets sont de plus en plus communs, blessants; c'est une éclosion malsaine de libelles faisant naître et grandir (l(>s méfiances, des froiss(^ments, des soupçons dans les corporations, les bourgeoisies, les communautés, même dans les familles, car la médisance ou le burlesque s'atta(pient à tout et à chacun. Dans ces conditions, le caractère national subit une déformation dont les stigmates se perpétueront dans la descendance. Une disposition à la flagornerie, au servilisme; une honte de se monlrer ce (|ue l'on est et tel que l'on est; un état d'esprit inquiet, irascible, morose, incriminant les actes d'antrni. ironi(pie à l'égard de ce (pii se produit ou surgit chez le voisin, })ercent et se manifestent dès le milieu du dix-septième siècle, dans les r(dati()ns d(> lindi- \'u\u a\('c la collectivité, du peu[)le a\('c les autres peuples, mais notannnent dans le jugement — ou [dut(H les cri-

tiques — que l'individu porte sur le procliain, sur la collectivité, sur son gouvernement. Très affaiblis, ces traits se sont perpétués chez plusieurs, jusqu'à nos jours.

Nous sommes à Nuremberg. La paix est signée. Aux carrefours et sur les places où se balancent des guirlandes, où flottent les oriflammes, des hérauts revêtus du pourpoint brodé annoncent à coups de fanfare l'événement si longtemps attendu. Impériaux et Suédois se sont réunis dans la grande salle de la maison de ville pour solenniser l'acte historique par un banquet somptueux. Les chroniqueurs nous racontent avec un luxe de détails cette « fête » et les « réjouissances » off'ertes au peuple en ce jour du 25 septembre 1649.

Nous n'en mentionnerons que ce qui suit.

Aux voûtes de la salle principale magnifiquement éclairée, des torsades de verdure entremêlées de fruits qu'on avait dorés pour la circonstance, et de fleurs de « trente espèces différentes », pendaient entre les lustres. Dans six pièces contiguës, des tables étaient dressées pour les six différentes catégories d'invités. Des musiques, ou plutôt des chœurs, — quatre, est-il dit, — participaient « par ordre » à la réunion. D'immenses dessus de tables : arc de triomphe, tours crénelées, figures mythologiques, emblèmes héraldiques ou nationaux se dressaient sur la table d'honneur. Le menu prévoyait quatre services dont chacun comprenait cent cinquante plats auxquels succéderont des fruits présentés aux convives sur de la vaisselle d'argent, cependant qu'on brûle de l'encens, que les ('hansons circulent, et qu'au repas proprement dit fait suite un interminable dessert : énormes gâteaux de gingembre, fleurs sucrées qu'on répandra sur les tables, fruits qui pendent encore aux arbres dont on

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garnit les salles Iraiisfonnros ainsi en Jardins. Pendant qu'on porte les santés de Leurs Majestés Impériale et Royale, les caiious toiiiiciil sur les remparts. Enfin, très avant dans la iniit, les hauts dijinitaires présents mettent en seène uiu' cérémonie militaire destinée à commémorer les évt'nements passés et à clore les festivités. Chacun s'écpiipanl à rordonnance réglementaire, l'assemblée acclame capitaines les deux plénipotentiaires : S. A. S. Charles-Gustave, rÉlecteur Palatin, plus tard roi de Suède, et S. E. le général Piccolomini; caporal, le feldmaréchal Wrangel. Ces personnages prennent le commandement d'une sorte de monôme où, comme mousquetaires, figureront des généraux, des colonels et des officiers supérieurs; ce monôme se déploie autour des tables, circule, se rend à la lueur des torches à la « Burg », où derechef les canons se mettent à tonner. Pour simuler la cessation des hostilités, toute la bande est licenciée suivant les us et coutumes des armées, enfin haranguée une dernière fois par le colonel Kraft. On se sépare, non sans de nouvelles libations en l'honneur de la paix. Les souverains avaient fait distribuer au menu peuple la viande de quatre bœufs et du pain; d'une fontaine a\ait coulé pendant une demi-journée, alternativement du Ain rouge et du vin blanc.

Plus humblement, du reste en conformité des sentiments que chacun portait en soi et des pauvres ressources aussi dont à cette heure chacun s'était pieusement dessaisi, les populations célébrèrent de leur mieux l'avènement fie lèrr n()u\ elle.

Dans chaque bourg, dans chaque |)aroisse, en dépit du délabrement où se trouvait l'église ou la maison de commune, des prières furent dites. L'allégresse ne pouvait être

bruyante. La seule joie possible était celle de la délivrance; la seule permise, celle d'espérances nouvelles.

Ce soulag;ement équivalait à un boidieur, tous l'accueillaient comme une grâce ; le souffle de futures promesses qui passait dans les âmes et que carillonnaient les cloches des beffrois lézardés, invitait au recueillement grave où sont encore ceux qui viennent d'échapper à la mort. Chacun sentait que toute précaire, insuffisante et à certains égards injuste qu'elle fût, Iceuvre de la paix si chèrement payée, mais libératrice néanmoins, sauvait le pays d'un anéantissement complet.

Nous transcrivons ici une partie de la relation de la « fête de la paix » célébrée dans un de ces villages saccagés de la Thuringe, et telle que l'ecclésiastique d'alors en avait pour la descendance fixé le souvenir dans les registres paroissiaux :

« Vers quatre heures du matin, le 19 août, nous montâmes sur le clocher, où avec l'aide de quelques assistants, nous entonnâmes le choral : « Que la paix soit au milieu de vous ». Vers six heures, les cloches se mirent en branle et sonnèrent pendant une demi-heure ; il en fut ainsi à huit heures. Sur ces entrefaites, la communauté : hommes, femmes, jeunes et vieux, s'étaient asssemblés devant le porche dans l'ordre suivant : l^les femmes d'un côté; devant elles, une demoiselle de la noblesse, revêtue d'une robe de soie verte, la tête enguirlandée de verdure et de fleurs jaunes et tenant en main un rameau, symbolisait la paix; 2" de l'autre côté, les hommes; en avant de cette rangée, une jeune fdle également, flgin-ant la justice; elle était vêtue de blanc, couronnée de feuillage et tenait d'une main une épée nue, de l'autre, une balance (jue nous avions |(r(''alal)U'm('nt dorée; 'd" dans le fond, groupés, les jeunes gens; un gars (costumé en Mars por-

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lait uiit' ai(iii(l)iiso; 4° au milieu do l'espace délimité par ces groupes se trouxaienl les petits enfants, ma famille et, près de moi, le desservant de l'église. Dans l'allocution qui eut lieu, je parlai des temps d'épreuve, des larmes versées, des violences subies et de ces espoirs qui ne doivent jamais abandonner le cbrétien; puis, en chœur, nous entonnâmes : « A Dieu seul l'honneur ».

« Pendant que les voix s'élevaient ainsi, la Justice et la Paix se rapprochèrent en avançant l'une vers l'autre, et lorsque l'assemblée en fut aniv(''e dans son chant aux mots « les combats ont pris iin » , la Justice mit l'épée au fourreau. En cet instant on lit craquer la poudre. La Paix ht signe aux jeunes de se saisir de Mars le guerrier; celui-ci fit mine de se défendre, mais il se laissa désarmer; on mit son arquebuse en pièces. La Justice et la Paix se tendirent les mains et s'embrassèrent.

« ... Le chant sacré, interrompu par ces incidents, reprit; l'ayant terminé, nous formâmes un cortège, chacun portant un rameau vert à la main, et nous défilâmes dans les rues du hameau }»our, ensuite, revenir à l'église. J'y remplis mon office, non sans lire les prières de circonstance qui, prescrites par les autorités, étaient dites, à cet instant, dans l'ensemble du pays. Les actions de grâces achevées, l'assemblée se dispersa sur la place, devant l'église, après que j eus distribué suivant lâge et le sexe, aux plus jeunes des pains blancs, aux autres des pommes saisonnières, le tout ayant coûté six bons groschen ».

«... Un second ser\ice fut célébré })eu après le midi plein et, vers le soir, de ferventes prières montèrent encore vers le souverain Dispensateur de toutes choses. »

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