‹ Le peuple allemand: ses forces et ses ressourcesChapitre 14 sur 48 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Par suite de l'accroissement rapide de ses familles, le peuple allemand se trouve obligé de chercher à l'étranger des ressources que son pays ne lui présente pas en suffisance. Dans une certaine mesure, l'émigration remédie bien aux embarras d'une augmentation trop forte de la population d'un territoire confiné dans des limites fixes. Pourtant une nation s'affaiblit toujours par l'établissement définitif d'une partie de ses citoyens au milieu de peuples étrangers. Sans entraver le libre mouvement de l'émigration par des mesures de police, il est sage de le contenir et de le diriger dans l'intérêt de la prospérité nationale. Ce mouvement peut être dirigé en procurant aux émigrants des avantages dont la mère patrie tire profit et qui dépendent de son intervention. De même l'émigration est contenue et se modère sous l'effet de l'expansion du commerce et de l'industrie favorisée de manière à assurer aux bras disponibles un travail suffisant et les débouchés nécessaires. L'acquisition de colonies devient ainsi une nécessité pour un peuple

prolifique, doué d'une croissance exubérante, comme Test le peuple allemand. Par la force des choses, plus impérieuse que la volonté humaine, le gouvernement de l'empire a été amené à inaugurer pour l'Allemagne une vraie politique coloniale.

Venu à la dernière heure, l'empire allemand n'a pu choisir pour ses colonies les contrées susceptibles de lui convenir le mieux par leur nature et leur situation. Les bonnes places étaient prises dans tous les pays d'outre-mer à son avènement, et il ne pouvait songer à les acquérir par une simple occupation. Impossible de trouver encore aujourd'hui dans le monde des territoires inoccupés en état de recevoir un grand courant d'émigration venant d'Allemagne pour fonder des colonies composées surtout de cultivateurs allemands. Des paysans allemands ne peuvent songer à se rendre en masse dans les établissements coloniaux de l'Allemagne pour y travailler et y vivre de l'agriculture comme aux États-Unis d'Amérique. Les colonies actuelles de l'Allemagne sont toutes situées sous les tropiques et ne se prêtent pas à une émigration nombreuse. Leur climat exige pour la culture de grandes plantations des ouvriers originaires des pays chauds ou une main-d'œuvre indigène. Leur commerce reste donc la principale ressource des immigrants européens. Commerçants et planteurs, les colons partis pour l'exploitation des possessions allemandes d'outre-mer doivent être en état de faire de fortes avances avant de voir fructifier leurs capitaux.

C'est donc l'échange des marchandises fabriquées de la métropole contre les produits naturels des pays

chauds, qui constitue le principal stimulant de la politique coloniale de l'Allemagne. Depuis quinze ans, depuis la constitution de l'unité nationale, le commerce d'exportation de l'Allemagne a fait de grands progrès. Avec raison, les promoteurs des colonies espèrent favoriser ce commerce par la création d'établissements en état d'assurer des débouchés de plus en plus considérables à l'industrie allemande. Par suite, une quantité de gens, obligés autrement à demander à l'émigration des moyens d'existence, trouvent une occupation rémunératrice dans les manufactures de chez eux. Ajoutez aussi aux intérêts économiques l'aspiration, légitime pour une nation puissante, de faire figure dans le monde et de montrer son drapeau aux peuples lointains. L'amour-propre national a ses exigences, de même que les individus éprouvent le besoin de faire fortune. Les Allemands, après avoir été entraînés par ce besoin dans les établissements coloniaux des autres nations de l'Europe, ont naturellement trouvé bon d'acquérir au loin des stations leur appartenant en propre, comme points d'appui pour leurs entreprises. Il n'en a pas fallu davantage pour déterminer le prince de Bismarck à doter l'empire nouveau d'un domaine colonial. L'opinion publique pousse d'ailleurs le gouvernement dans cette voie. Une association très active, le Deutsche Kolonialverein, qui étend ses ramifications à toutes les parties de l'Allemagne, comptant actuellement plus de 12 000 membres payant cotisation et répartis entre 115 sections locales dans les centres industriels et commerciaux des différents États de l'Union, excite l'intérêt de la nation pour les colonies. Sous cette

influence, Je chancelier de l'empire a saisi le Reichstag coup sur coup d'une série de propositions pour l'organisation des protectorats, pour le développement de la marine militaire, pour la création de lignes de paquebots subventionnées entre les ports allemands, l'extrême Orient et l'Australie. Avec la nouvelle de l'occupation d'Angra Pequena et de la côte de Cameroune dans l'Afrique occidentale, il a été question de la cession par l'Espagne d'un îlot près de Cuba, pour une station de charbon et de ravitaillement, puis de celle de Lancerote, une des îles Canaries, et de Formentera, une des Baléares, ainsi que de Las-Chamias, îlot méditerranéen à mi -route entre Gibraltar et Malte avec le territoire de Zébu, à Luçon. Malgré le mauvais vouloir des Australiens, qui ont imaginé à leur usage une sorte de doctrine de Monroë, calquée sur le patron américain, prétendant à la suprématie dans la mer du Sud, le pavillon allemand flotte sur divers points de l'Océanie, à la Nouvelle-Guinée, dans l'archipel de Bismarck, aux lies Marschall. Puis sont venues successivement les grandes acquisitions dans l'Afrique orientale, sans plus de souci des susceptibilités de l'Angleterre que des rodomontades des Australiens déclarant qu'ils ne toléreraient pas de nouvelles extensions européennes à côté d'eux. En l'espace de quelques années seulement le domaine colonial acquis par l'empire allemand a pris une étendue égale à cinq ou six fois la superficie de l'Allemagne en Europe.

Angra Pequena, la première en date de ces colonies, n'a pas eu en elle-même une grande importanée. C'est une petite baie sur la côte ouest de

l'Afrique australe, entourée de terres arides, où l'eau doit être amenée en tonneaux de la colonie anglaise du Gap. Elle a été acquise au printemps de 1882 et placée depuis sous le protectorat de l'empire, sur la sollicitation du marchand Luderitz, mort récemment dans ces parages. Le voisinage de la colonie du Cap, de l'État libre du fleuve Orange et de la république des Boers du Transvaal attache à sa possession plus de valeur pour l'avenir, surtout depuis que de nouvelles annexions ont assuré à l'Allemagne la souveraineté de tout le littoral, entre l'embouchure de l'Orange et celle du Gunené, au nord du cap Frio. La ligne de démarcation entre les territoires allemands et les possessions portugaises suit de ce côté le cours du Gunené, vers l'intérieur jusqu'à la deuxième cataracte de la rivière. Par suite des négociations diplomatiques avec l'Angleterre, terminées en 4884, le domaine germanique dans le sud-ouest de l'Afrique a maintenant une étendue supérieure à celle de l'empire sur le continent européen. Au milieu de ce domaine, le petit seulement anglais de Walfish-Bay est devenu une simple enclave en terre allemande. Pendant lespourparlers poursuivis pour établir les droits de l'Allemagne à l'ouest, le fondateur de la station d'Angra Pequena, M. Luderitz, troquait sur la côte orientale, en pays zoulou, contre une boîte à musique, un habit brodé et un peu d'eau-de-vie, une langue de terre au bord de la baie Sainte-Lucie, où le gouverneur de Natal a déployé le pavillon britannique. Des acquisitions faites dans ces conditions ne reviennent pas trop cher, quand elles permettent à un peuple de prendre pied sur une terre nouvelle. En même temps, les

Boers du Transvaal et ceux de l'État d'Orange ont engagé, avec l'appui du chancelier de l'empire allemand, les préliminaires pour une union des États libres du sud de l'Afrique, qui comptent, dès maintenant, plus d'un million d'habitants d'origine européenne. Dans la colonie du Cap, enlevée à la Hollande par l'Angleterre, au commencement de ce siècle, sur 340 000 habitants d'origine européenne, il n'y a que 120000 Anglais présents contre 220000 colons hollandais. Qui sait si, dans un avenir rapproché, la prépondérance de l'élément hollandais ne déterminera pas un courant d'émigration allemand vers les hauts plateaux de l'intérieur, dont le climat salubre favorise le travail agricole de colons de race germanique?

Cette perspective et les positions successivement prises par les Allemands excitent les susceptibilités de l'Angleterre, sans inspirer de soucis aux promoteurs de la politique coloniale de l'Allemagne. Les droits de l'Allemagne dans l'Afrique australe valent bien ceux de mainte autre puissance maritime à l'origine qui a pris les devants pour des établissements plus avantageux. D'ailleurs la possession même du littoral autour d'Angra Pequefia ne vaut pas la peine d'être disputée. Peu de pays de la terre sont plus déshérités. Sur une largeur de 200 kilomètres, à partir de la côte, la pluie et l'eau manquent presque autant que dans les solitudes du Sahara ou dans les déserts stériles d'Atacama. Moins maltraité, le territoire de l'intérieur se prête à l'élève du bétail, à l'agriculture pastorale. Le pays des Hereros, dont le chef suprême s'est placé sous le protectorat allemand par un traité du 21 octobre 1885, est particulièrement fertile et

entretient de grands troupeaux, susceptibles d'alimenter un commerce important de conserves de viandes. Les richesses minérales présumées de la zone littorale paraissent moins considérables que ne Ta cru M. Luderitz, qui a cédé ses acquisitions à la Deutsche kolonial Cresellschaft fur Sud- West Afrika pour l'exploitation des mines à établir et la construction de chemins de fer, en vertu d'un contrat du 3 avril 1885. Cette compagnie de colonisation n'a encore rien fait pour exécuter ses projets d'exploitation minière. Peutêtre s'est-elle trop hâtée d'escompter ses profits sur la simple trouvaille de quelques échantillons de minéralogie, à l'exemple de maints entrepreneurs d'outre- Rhin que pous avons vus demander en Alsace-Lorraine, après l'annexion à l'Allemagne, une quantité de concessions de mines qui ne seront jamais exploitées. A côté de la première compagnie, qui a été dotée des droits de personne civile, pouvant ester en justice, une seconde société s'est constituée récemment sous la raison sociale de Deutsche West Afrikanische Kompagnie, avec siège à Berlin, pour exploiter particulièrement les ressources offertes au commerce par les troupeaux des Hereros et du pays des Damaras. Gomme il est question pour la première compagnie de céder à la seconde son matériel de colonisation avec les territoires dont celle-ci pourrait avoir besoin, la concurrence des deux ne donnera pas lieu à des difficultés. Les actions émises ou à placer par l'une et par l'autre n'exposent pas non plus leurs acquéreurs à toucher de trop forts dividendes dans un avenir prochain.

Un mémoire sur les protectorats allemands, Denk-

schrift ùber die deutschen Schutzgebiete, soumis au Reichstag, le 2 décembre 1885, par le chancelier de l'empire, énumère les actes successifs touchant la formation des colonies de l'Allemagne et leur organisation administrative. Sur les côtes du golfe de Guinée, à Gameroune et dans le district de Togo, les premières stations de commerce allemandes datent de 1860 à 1870. Ici également, les négociations engagées avec la France et l'Angleterre pour le règlement des frontières ou des limites aboutirent en 1885, au mois de décembre, à la suite d'échanges multiples de territoire, à la reconnaissance de la souveraineté de l'empire sur une étendue égale à la superficie de l'Allemagne. Depuis 1885, Gameroune a un gouverneur qui administre la colonie au nom et pour le compte de l'empire : c'est la seule colonie sur laquelle l'empire allemand exerce un droit de souveraineté immédiat, au lieu du protectorat appliqué aux autres possessions. Les possessions de l'Afrique orientale, comme celles de Kaiser Wilhelms Land et de l'archipel de Bismarck en Océanie, sont administrées par de grandes compagnies politiques de colonisation, sous la simple surveillance de la chancellerie impériale. La superficie de Kaiser Wilhelms Land, à la Nouvelle-Guinée, égale la moitié de l'étendue de l'Allemagne, en y ajoutant l'archipel de Bismarck, formé par les îles voisines de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle- Irlande, plus quelques-unes des îles Salomon placées sous le protectorat.

Constituée le 26 mai 1884, la Neu Guinea Kompagnie a obtenu le 17 mai 1885 son acte de protectorat, après le règlement des délimitations entre les posses-

sions allemandes et les possessions anglaises de la région. Ce protectorat a été étendu aux îles Mars- <3hall, après l'abandon des prétentions de l'Allemagne sur les Garolines, sur la décision du pape Léoa XIII, invoqué comme arbitre par le chancelier de l'empire allemand. Les îles Marschall sont des récifs de corail sans grande importance comme surface. Par contre, les territoires du protectorat allemand dans l'Afrique orientale atteignent maintenant une superficie triple de l'Allemagne. A dire vrai, la déclaration officielle du protectorat sur ces territoires n'a encore été publiée que pour une partie d'entre eux, parce que l'examen des titres d'acquisition n'est pas terminé à Berlin. Les possessions sur lesquelles doit flotter le pavillon national vont de la rivière Rovouma, par 11° do latitude méridionale, jusqu'aux approches de l'équateur. Le sultan de Zanzibar revendique bien la souveraineté sur une étroite lisière du littoral. Mais vers l'intérieur, sur les cartes publiées par l'association allemande africaine du moins, les prétentions de cette association atteignent les rives des grands lacs et les sommets neigeux des monts Kilimandjaro. Quoi! toute la côte des Somalis jusqu'à l'intérieur du golfe d'Aden, au delà du cap Guardafui, vers Bander-Gasan, par 12° de latitude nord, porte la teinte de la zone d'opération de l'association africaine allemande. C'est aller un peu vite en besogne avec ses annexions sur la carte d'Afrique, et les prises de possession effectives progressent avec plus de modération. Si une pacotille de marchandises suffit pour acheter de petits royaumes africains, avec leurs droits de souveraineté, il en

coûte davantage pour exercer ces droits souverains et pour les conserver.

Le protectorat de l'empire allemand, officiellement notifié dans la zone d'opération, Operationsgebiet, de l'association africaine, s'applique, en attendant des décisions ultérieures, aux districts d'Ousagara, de Ngourou, d'Ousegouha et d'Ougami, d'une part, et de l'autre au pays de Witou. Les négociations avec la France et l'Angleterre pour comprendre le pays des Somalis dans le domaine du protectorat allemand n'ont pas encore abouti. Outre l'association africaine, qui a obtenu la qualité de personne juridique, le 27 mars 1887, une société nouvelle, la Witou GeselU schaft, vient de se constituer au capital social de 500 000 marks pour s'établir sur la côte au sud d'Osi et de la rivière Tana, avec l'intention d'y fonder des stations de commerce et d'exploiter des plantations. Une autre compagnie, annoncée sous la raison sociale d' Ostafrikanische Plantagençesellschaft, se dispose aussi à cultiver en grand le tabac et le coton dans le domaine de l'association allemande de l'Afrique orientale, avec un capital souscrit de 1 250000 marks. En ce qui concerne le règlement des droits de souveraineté dans la région, le Reichstag a eu communication, le 13 janvier 1887, d'une convention arrêtée entre l'Allemagne et l'Angleterre. D'après celle convention, la Grande-Bretagne et l'Allemagne reconnaissent la souveraineté du sultan de Zanzibar sur les îles de Zanzibar et de Pemba, avec les îlots voisins jusqu'à 12 milles marins de distance, ainsi que sûr les îles de Lamou et de Mafia. Sur le continent, d'après les dernières nouvelles, le sultan du Zanzibar aurait

cédé ses droits et ses possessions à la Grande-Bretagne. Ces possessions forment une lisière du littoral, allant sans interruption de l'embouchure de la rivière Miningani jusqu'à la sortie de la baie de Tunghi, à Kipini. Cette lisière atteint une largeur de 10 milles marins vers l'intérieur. De plus, les stations de Kismajou, de Barawa, de Merka, de Warcheik, avec un circuit de 10 à 5 milles marins, appartiennent aussi au sultan. La ligne de démarcation, entre les sphères d'intérêts allemands et anglais, suit, dans le nord, le cours de la rivière Tana jusqu'au croisement de Péquateur par le 38° de longitude orientale de Green : wich, pour aller ensuite tout droit à la rencontre du 1° de latitude nord avec le 37° de longitude est et englober le versant nord des monts Kilimandjaro. La Deutsche Ostafricanische Geseltschaft doit recevoir la ferme des droits de douane dans les postes de Dares-Salaam et de Pangani, moyennant une redevance annuelle à payer au sultan de Zanzibar. Celui-ci a conclu, le 20 décembre 1885, avec l'empereur d'Allemagne un traité de commerce et d'amitié, après une démonstration d'une escadre allemande pour affirmer que le protectorat sur les colonies de l'association de l'Afrique orientale serait un protectorat efficace et réel.

Avant d'adopter le régime du protectorat pour la formation d'un domaine colonial, le gouvernement allemand a essayé de favoriser les entreprises de cette nature au moyen de compagnies de colonisation subventionnées. Cette tentative ne réussit pas, et le Reichstag a rejeté une première demande de subvention en faveur des établissements fondés aux îles

Samoa, dans la mer du Sud, par une société d'armateurs de Hambourg. Il s'agissait d'une somme annuelle de 300 000 marks, au maximum, à accorder, sous forme de garantie d'intérêts, à l'association allemande de commerce maritime fondée en 1880, au capital de 8 millions, pour l'exploitation de plantations dans l'archipel Samoan. Pareilles subventions ont été accordées naguère par le gouvernement hollandais à la Nederlandsche Handel Maatschappy, qui prospéra bien. Mais le parlement allemand, avec ses habitudes d'économie, y regarde à deux fois avant de consentir à subventionner des entreprises particulières avec des fonds de l'État. Vainement le prince de Hohenlohe, aujourd'hui Statthalter de l'Alsace - Lorraine, parlant en place du chancelier de l'empire, insista sur l'importance de cette proposition pour la politique de l'Allemagne. L'honneur du pavillon allemand, les intérêts du commerce, l'exemple de la France furent invoqués tour à tour sans enlever le consentement du Reichstag. Les chauvins eussent préféré prendre des colonies toutes faites, mises en valeur par des voisins plus expérimentés. Dans la salle des pas perdus, on a entendu tel député, chaud partisan des colonies, émettre l'idée de l'annexion de la Hollande, avec ses possessions d'outre-mer, par la raison que les Hollandais se permettent bien de « prendre nos saumons dans le Rhin ».

Devant l'opinion publique, la question n'était pas encore mûre, lors de ce premier essai de politique coloniale. Depuis, l'idée a fait du chemin et le gouvernement trouve auprès du Reichstag un appui plus efficace pour ses demandes de crédit en faveur des

entreprises de colonisation. Afin de ne pas trop engager l'Etat, le prince de Bismarck laisse l'initiative des entreprises aux particuliers, mais en soutenant ceux ci dans la mesure compatible avec l'intérêt général de l'empire allemand. Le grand chancelier dit, dans son mémoire du 2 décembre 1885, sur les protectorats allemands : c L'idée fondamentale de la politique coloniale allemande, que la protection et la surveillance de l'empire doivent suivre les entreprises de commerce allemandes dans les pays d'outre-mer et se manifester en tant que le besoin s'en fait sentir, a aussi été prise en considération pour le règlement des conditions intérieures des protectorats. » A peu d'exceptions près, les possessions du domaine colonial de l'Allemagne se trouvent entre les mains des corporations qui les ont fondées ou acquises et qui ne sont pas parties intégrantes de l'empire, comme les territoires ressortissant de l'empire directement, sans intermédiaire. L'empire n'exerce pas sur ces colonies de droit de souveraineté dans son sens absolu : les prérogatives du gouvernement et les charges de l'administration restent aux compagnies de commerce qui ont entrepris la colonisation des territoires en question pour les exploiter. Ainsi les grandes compagnies de colonisation de l'Afrique orientale, de la Nouvelle-Guinée et du sud-ouest de l'Afrique ont un caractère politique et jouissent de droits quasi-souverains, tempérés seulement par une surveillance du chancelier de l'empire, condition ou conséquence du protectorat.

La loi d'empire du 17 avril 1886 sur les protectorats allemands attribue à l'empereur le pouvoir protecteur

pop

dans les territoires placés sous la protection de l'Allemagne. Selon l'expression formelle de l'article 1 er de cette loi : Die Schutzgewalt in den deutschen Schutzgebieten ùbt der Kaiser im Namen des Reiches aus. Le protectorat s'acquiert par des traités ou comme concession : par concession, quand des corporations comme les compagnies de l'Afrique orientale ou de la Nouvelle-Guinée, qui ont acquis des pays sans organisation politique, sollicitent l'appui du gouvernement de la mère patrie; par traité, quand une population indépendante ou le chef souverain d'un territoire demande la même faveur d'un État plus puissant, comme il en a été pour les Boers de Grootfontein et les chefs des Hereros et des Bastards, voisins des Boers hollandais, dans l'Afrique australe. En accordant le protectorat, le gouvernement de l'empire allemand ou, d'une manière générale, l'État protecteur s'engage à défendre l'État protégé contre des agressions du dehors et à veiller sur les intérêts de ses sujets à l'étranger. Par contre, l'acte de protectorat, sans enlever au pays protégé son autonomie pour le réduire à l'État de province de l'État protecteur, lui impose certaines obligations et des restrictions à l'exercice de la souveraineté absolue. La charte de protectorat concédée le 3 mars 1885 à la compagnie de l'Afrique orientale attribue à cette corporation l'exercice de tous les droits incombant au souverain, la juridiction sur les indigènes comme sur les nationaux établis dans le domaine de l'association. Le gouvernement de l'empire se réserve simplement le droit de surveillance sur l'administration de la compagnie, avec l'intention d'en faire un usage modéré et de

n'intervenir que dans des cas urgents. Un consul général de l'Allemagne, qui est actuellement le D r Michahelles, a été installé dans ce but à Zanzibar. Pour la compagnie de la Nouvelle-Guinée, qui n'a conclu aucun traité avec des chefs indigènes, les conditions de la charte de protectorat, en date du 17 mai 1885, sont énoncées dans des termes semblables, et la compagnie est autorisée à prendre possession dans son domaine des territoires sans maître, pour en disposer à son gré. Dans le sud-ouest de l'Afrique, où le protectorat allemand a été appliqué sous l'effet de traités conclus entre l'empire et des chefs indigènes, l'empire exerce directement la juridiction sur les sujets allemands. Un commissaire impérial, envoyé à Angra Pequeûa, a là mission de maintenir la bonne harmonie entre les chefs indigènes placés sous le protectorat de l'Allemagne et de veiller à ce que l'exploitation des concessions faites à la Compagnie coloniale allemande du sud-ouest de l'Afrique n'éprouve pas de difficulté.

Dans l'Afrique occidentale, à Gameroune et sur le territoire de Togo, où l'Allemagne a fait hisser son pavillon, nous nous trouvons en présence d'une colonie qui dépend de l'empire d'une manière plus immédiate que les autres territoires du domaine colonial allemand. En effet, cette colonie est administrée par un gouverneur, fonctionnaire de l'empire, parce que les efforts du chancelier pour amener les maisons de commerce allemandes établies sur la côte de Guinée à former une association chargée de l'administration locale sont restés sans résultat. Plus nombreuses que les stations de l'Afrique orientale, les factoreries de

Cameroune et du territoire de Togo sont entre les mains de négociants plus soucieux de faire prospérer leur commerce personnel que d'exercer des droits de souveraineté pour la gloire. Chacun gouverne son établissement, sans se préoccuper beaucoup de politique ou d'administration coloniale. La population indigène est paresseuse, et il n'y a pas d'exploitation de grandes plantations. Toute l'activité des factoreries se borne au commerce d'échange. Le gouvernement allemand a eu le bon esprit de ne pas entraver les affaires de ces établissements par un régime trop bureaucratique. Les fonctionnaires de la colonie, nommés et rétribués par l'empire, ont l'ordre de consulter les négociants, établis dans le pays de longue date, sur les mesures administratives à prendre. Le gouverneur de Cameroune est assisté d'un conseil d'administration, composé de trois membres résidant dans le pays et nommés tous les ans. La justice se rend d'après la coutume locale, complétée par les lois civiles en vigueur en Allemagne. A Togo, il y a un commissaire impérial allemand avec les mêmes attributions que celles du commissaire d'Angra Pequena. Procurer de nouveaux débouchés plus étendus à l'industrie nationale de manière à occuper le plus d'hommes possible, affranchir l'Allemagne de ses contributions au commerce étranger par la culture des produits exotiques dans les colonies allemandes : tels sont les motifs économiques de la politique coloniale adoptée par l'empire. A la dernière assemblée générale du Kolonialverein tenue à Dresde au mois de mai de cette année, sous la présidence du prince de Hohenlohe et en présence du roi de Saxe, le proies-

seur de Phillipovich a évalué à 500 millions de marks le tribut annuel payé par le commerce allemand pour des produits tropicaux et des denrées coloniales. Pour ne nommer que les principales marchandises, les ports de la mer du Nord importent, une année dans l'autre, maintenant, pour 440 millions de coton, pour 430 millions de café, pour 40 millions de tabac, pour 43 millions de quinine. Viennent ensuite le cacao, le maïs, le riz, les épices de toutes espèces, les matières colorantes, les bois d'ébénisterie, etc., etc. De même que l'Angleterre a introduit à Geylan la culture du quinquina et du cacao empruntée au Pérou et à la Trinidad, puis le coca du Brésil, avec la vanille du Mexique, en Guyane, et la noix muscade à la Jamaïque; de même les promoteurs des colonies allemandes comptent acclimater et produire dans des possessions de l'Allemagne la plupart des épices et des produits végétaux tirés des pays chauds. Des stations d'essai doivent être créées dans les différents territoires du nouveau domaine colonial, après une exploration attentive et une étude systématique de ses ressources.

Au point de vue national, l'acquisition des colonies de l'Allemagne a été un événement considérable, combiné et préparé habilement. Le système des protectorats assure à l'empire une grande extension territoriale et un accroissement d'influence obtenu sans sacrifice réel, au prix de charges insignifiantes. Si quelques difficultés se manifestent de temps à autre, comme les incidents qui ont amené la marine impériale à faire des descentes armées à Cameroune ou aux îles Samoa, ce sont des exercices utiles et des

occasions de manœuvres pour les escadres d'observation, dont la puissance de la nation profite en définitive. Telles sont maintenant les dispositions de l'opinion publique, que la formation d'un domaine colonial, le plus vaste possible, passe aujourd'hui pour un besoin inéluctable. Aussi bien la tournure des derniers débats pour la création d'un séminaire des langues orientales vivantes à Berlin, comme le vote des subventions pour les lignes de paquebots, montrent que le Reichstag accordera désormais au gouvernement tous les crédits nécessaires pour soutenir sa politique coloniale. Dût un adversaire chagrin rappeler, à ce propos, au prince de Bismarck que sa manière de voir présente n'est plus d'accord avec son opinion d'autrefois , on entendra le grand chancelier répondre, une fois de plus, que, s'il a changé d'avis sur l'utilité des colonies, c'est pour avoir depuis lors appris quelque chose, tandis que les hommes d'opposition n'ont rien appris.

Apprendre quelque chose des leçons de l'expérience, n'est-ce pas la conclusion naturelle qui doit découler de l'étude réfléchie du mouvement politique contemporain dans le nouvel empire allemand? Dans la politique coloniale à l'ordre du jour, il s'agit moins pour l'Allemagne de créer des colonies de peuplement que de s'assurer des comptoirs susceptibles d'ouvrir aux manufactures de nouveaux débouchés, de payer à l'avenir des tributs moins forts au commerce étranger pour l'approvisionnement de la métropole. Devenus une nation forte, les Allemands veulent être déplus une nation riche, développant rapidement sa puissance de production. Un peu d'illusion peut se

mêler à ridée d'assurer au peuple unifié un vaste domaine colonial , sans risque de dépenses plus élevées. Ces dépenses, le budget de l'empire est pourtant en état de les supporter, sans trop de peine. N'oublions pas de voir surtout que, malgré l'intensité de l'émigration, la population de l'Allemagne augmente d'une année dans l'autre de près d'un demimillion d'habitants, au point de doubler en l'espace de trois générations.

Page 1