‹ Le peuple allemand: ses forces et ses ressourcesChapitre 13 sur 48 · individus · texte numérisé non relu

individus

Pendant la période décennale de 1873 à 1882, le port français du Havre a expédié à lui seul 45463 Allemands. En 4881, la proportion de l'émigration directe par les ports de la mer du Nord et de la mer Baltique a atteint 210 547 individus, avec une moyenne annuelle de 163 553 depuis cinq ans. La répartition des émigrants entre les pays de destination dans Tannée 1881 s'est faite ainsi :

États-Unis d'Amérique 206.189

Amérique anglaise 286

Amérique centrale et Mexique 56

Indes occidentales 58

Brésil 2.102

Autres pays d'Amérique 762

Afrique 314

Asie 35

Australie 745

Le relevé des entrées aux États-Unis porte même à 249 572 le nombre des émigrants allemands débarqués dans les ports de l'Union américaine en 1881, au lieu de 206 189 indiqués dans les sorties directes des ports de l'Allemagne. Un commissaire impérial surveille rembarquement des émigrants au départ et reçoit les plaintes qu'ils peuvent avoir à formuler contre les agents d'émigration. D'après ses constatations, 20 pour 100 des personnes émigrées partent avec des billets de voyage gratuits ou plutôt payés par des membres de leur famille déjà établis en Amérique. Il a reconnu que, sur 210547 émigrants de nationalité allemande inscrits au départ en 1881, environ 74036 sont partis isolément, les autres 136411 en famille* Le nombre des familles émigrées atteint 35978 pendant la même année. Quant à l'âge

des émigrants, nous trouvons sur l'ensemble de Tannée :

Sexe masculin.

Sexe féminin.

Au-dessous de 10 ans

de 10 à 20 ans.

de 20 à 30 —

de 30 à 40 —

de 40 à 50 —

de 50 à 60 —

de 60 à 70 —

au-dessus de 70 ans.

d'âge indéterminé.

Soit en tout 422 389 individus masculins contre 87 724 féminins. C'est la Prusse qui fournit les plus forts contingents pour les provinces de Posen, de Westpreussen et de Poméranie, à raison de 72 772 personnes sur un total de 145 679 émigrants prussiens. Cette forte proportion de l'émigration des provinces orientales de la Prusse tient particulièrement aux conditions d'exploitation, dans une contrée éminemment agricole et de grande propriété, où les paysans possèdent peu de terre en propre, où les salaires sont faibles. Pour les centres industriels, avec salaires plus élevés, dans les provinces du Rhin, de la Saxe, de la Silésie, on compte une moindre proportion d'émigrants. En fait, même dans les provinces avec prédominance de l'élément agricole, l'excédent des naissances sur les décès dépasse encore le nombre d'habitants enlevés par l'émigration. L'émigration enlève surtout les adultes en état de produire et particulièrement les jeunes gens soumis à l'obligation militaire. Ainsi, pendant Tannée 1881, il n'y a pas eu moins de 39 941 hommes âgés de vingt à trente ans,

contre 16 165 seulement de la période de trente à cinquante ans. M. Levasseur, dans une conférence sur Témigration contemporaine, faite à la récente exposition universelle d'Amsterdam, signale comme causes de Témigration libre l'insuffisance des moyens d'existence dans le pays natal, la perspective d'un avenir meilleur dans un pays étranger, les conditions politiques qui rendent intolérable le séjour dans la patrie, la facilité des communications enfin et la multiplicité des relations. En Allemagne, nous l'avons dit et nous comptons le montrer avec preuves à l'appui, il n'y a pas à proprement parler insuffisance des moyens d'existence pour la population indigène. Depuis vingt ans, l'industrie et le commerce ont fait dans l'empire allemand des progrès assez considérables pour répondre aux besoins d'un accroissement numérique de ses habitans. Néanmoins la perspective d'un avenir meilleur à l'étranger détermine dans les provinces agricoles, où les salaires restent inférieurs à ceux des centres plus industrieux et où la masse du peuple n'arrive pas à acquérir des terres lui appartenant en propre, un courant d'émigration croissant par degrés avec l'augmentation de la population. L'existence de six lignes de paquebots exploitées par autant de grandes compagnies d'émigration facilite beaucoup le départ des émigrants par Hambourg et par Brème, outre l'action des sociétés étrangères de transport par la Hollande, le Havre, Anvers et les ports anglais. Pendant certains mois de l'année, on ne voit pas moins de dix-sept à dix-huit gros navires à vapeur chargés d'émigrants sortir des seuls ports de Brème et de Hambourg, sans compter les services d'intermédiaires

par l'Angleterre. Sous l'influence de la richesse créée par les premiers occupants dans les colonies nouvelles, les imaginations sont séduites. Les relations des colons avec la mère patrie ont pour effet d'attirer auprès d'eux leurs parens et leurs amis par l'appât de terres faciles à acquérir.

Comme le courant de l'émigration allemande se porte surtout du côté des États-Unis d'Amérique, les hommes d'État de l'Allemagne se demandent s'il ne serait pas plus avantageux, au point de vue national, de diriger ce mouvement sur des colonies allemandes à fonder sur d'autres points du globe. Une fois établis en Amérique, les colons allemands ne restent plus Allemands de nation. Ils deviennent Américains en peu de temps. La nature propre de leur caractère les amène à accepter plus aisément que d'autres peuples une nationalité étrangère, avec sa manière de voir et de penser, ses mœurs et son langage. Dans ses chants patriotiques, Arndt a pu dire : « La patrie de l'Allemand s'étend aussi loin que résonne la langue allemande. » Avec autant de raison nous pouvons ajouter que l'Allemand se fait une patrie partout où il se trouve bien. Ubi bene, ibi patria est un axiome éminemment germanique, bien plus que latin. Sous l'influence d'un milieu nouveau, la transformation s'effectue d'autant plus vite que les rapports avec le milieu ancien, avec la mère patrie, sont moins fréquents. Émigré sur un autre territoire, au milieu d'un peuple nouveau, le colon s'assimile avec l'air qu'il respire les vues et les sentiments particuliers de ce peuple. Il change sans le savoir, sans en avoir conscience. Ses services profitent à la société dont il

devient partie intégrante, les avantages de cette société lui reviennent. Pour la masse des émigrants, le petit capital intellectuel importé du pays d'origine est bientôt remplacé par les acquisitions de la patrie d'adoption. L'influence de la première patrie s'arrête pour eux du jour où ils ont posé le pied sur la rive étrangère. La langue allemande continue à servir aux parents : les enfants naissent Américains. Dès 1849, les Allemands de Philadelphie, la ville des États-Unis la plus allemande à cette époque, n'étaient plus en état de rédiger dans leur langue maternelle les procèsverbaux de leurs réunions, parce que les relations des premiers colons avec l'Allemagne avaient à peu près cessé par suite des grandes guerres continentales. A New- York, où l'émigration allemande était alors plus faible, en 1794, les enfants des colons allemands ne savaient plus écrire l'allemand. Aucun lien intime, intellectuel, dit M. Kapp, un député au Reichstag, attaché naguère en Amérique au service de l'émigration, ne réunit les émigrés allemands de 1820 et de 1830 avec ceux de 1848. Aujourd'hui pas plus qu'autrefois les émigrants allemands n'ont de chance de créer des États allemands aux États-Unis, car 100 000 émigrants allemands en proportion de 50 millions d'Américains maintenant comptent moins qu'au dernier siècle 10000 Allemands par rapport à 100000 Américains. Aussi longtemps que l'augmentation de la population aux États-Unis sera en rapport avec les progrès de l'émigration, la situation relative des deux éléments ne changera pas. D'ailleurs les immigrants anglais et irlandais sont encore plus nombreux que les Allemands. L'idée de fonder des États exclu-

sivement allemands en Amérique est une pure utopie.

Émigrer, c'est quitter le pays natal avec la volonté de s'établir ailleurs sans intention de retour. Celui qui cède à cette détermination espère satisfaire au dehors ses besoins mieux que dans sa patrie. Nul ne se décide à rompre avec son passé sans la perspective d'un avenir meilleur, d'un établissement plus conforme à ses aspirations. Dès lors, les règlements de police invoqués dans un récent congrès des économistes allemands réunis à Berlin pour discuter la question de l'émigration et de la colonisation, afin de diriger les émigrants allemands dans des colonies allemandes officielles, restent sans effet. Les partisans des colonies nationales ont cherché à calculer les pertes causées à la nation par le départ des émigrants. Ces pertes sont plus apparentes que réelles. Malgré le départ de 3 à 4 millions d'individus pour l'Amérique, la population de l'Allemagne n'en a pas moins doublé en l'espace de soixante ans ou à peu près. En même temps, le commerce allemand avec les États-Unis s'est développé dans une mesure considérable, simultanément avec les progrès de l'émigration. Brème, qui exportait pour 12 millions de marcs de marchandises en 1844, en a exporté, en 1872, pour 105. Les lignes de navigation et de marine, organisées surtout pour le service des émigrants, ont augmenté comme celles de Hambourg en proportion de l'émigration. D'après les Statistical Abstracts des États-Unis, les importations allemandes dans les ports de l'Union américaine se sont élevées de 9 663 743 dollars en 1863, à 61 491 756 dollars en 1873 contre une exportation de 16 861 274 à

60 124 410 dollars d'Amérique en Allemagne pour ces mêmes époques respectives. Pendant la guerre de 1870, les Allemands établis de l'autre côté de l'Océan ont envoyé à la Société de secours aux blessés une collecte d'un million de dollars, et des offrandes semblables sont arrivées d'Amérique à Berlin à la suite des dernières inondations du Rhin en 1882. En môme temps, les citoyens allemands des États- Unis sont intervenus auprès du gouvernement de Washington afin d'empêcher les croiseurs français de mettre la main sur les navires allemands à la sortie des ports de l'Union. Les bras et les capitaux emportés par les émigrants ne constituent donc pas une perte sèche sans compensation pour la mère patrie.

Sans doute, les émigrants emportent, lors de leur départ, un capital notable, tant par les valeurs en argent qu'ils ont sur eux que par leur puissance productive. Certains statisticiens évaluent de 200 à 300 thalers en moyenne, soit 750 à 1 125 fr., les valeurs en espèces emportées par chaque émigrant l'un dans l'autre. Se fondant sur des relevés faits à Castel-Garden, où débarquent tous les émigrants allemands en destination de New- York, M. Kapp a constaté que chacun apporte dans ses poches au moins 70 dollars en argent monnayé, sans compter les lettres de change. D'un autre côté, en ce qui concerne la valeur même des hommes, M. Engel, ancien directeur du bureau de statistique de la Prusse, dans sa brochure der Werth der Arbeit, estime à 40 thalers ou 150 francs par an la dépense pour élever un enfant pendant les cinq premières années de sa vie en augmentant de 10 thalers par année pendant la période de six à dix ans et de

20 thalers entre onze et quinze ans, de manière à compter 750 thalers ou 2 716 francs pour former un homme ou un ouvrier ordinaire. Cette somme équivaudrait au bénéfice du pays d'adoption pour chaque ouvrier adulte émigré au détriment de la mère patrie. Or, parmi les immigrants, les individus vivant du travail de leurs mains forment le plus grand nombre. C'est ce que nous avons montré plus haut par le classement des émigrants allemands de Tannée 1881 suivant leur âge, et c'est ce qui résulte des observations de M. Kapp pour la période de 1860 à 1870, consignées dans son livre Immigration and the Commissioners of Emigration, observations d'après lesquelles 75 p. 100 des émigrants ont de quinze à quarante ans. Comme les salaires sont plus élevés en Amérique qu'en Allemagne, on peut estimer aux États-Unis la valeur moyenne d'un homme de 800 à 1 000 dollars au lieu du prix de revient de 750 thalers indiqué par le directeur du bureau de statistique de Prusse. Un des directeurs du Census américain, M. Edward Yung, calcule le prix moyen par tête à 800 dollars. En réduisant cette valeur moyenne à 500 dollars par émigrant et en admettant 100 thalers pour son avoir en espèces, 100 000 émigrants quittant 1' Allemagne une année dans l'autre emporteraient ainsi 10 millions de thalers en argent et 50 millions de dollars de force productive, soit un capital d'environ 230 millions de marcs enlevés annuellement. Sur 4 millions d'individus émigrés d'Allemagne depuis le commencement de ce siècle, ce pays aurait perdu ainsi un capital de 9 milliards 200 millions de marcs ou 11 milliards 1/2 de francs, plus du double de l'indemnité de guerre française. Pourtant, aux calcu-

lateurs qui attribuent ainsi à l'Allemagne une perte totale de 44 milliards 4/2 de francs depuis le commencement de ce siècle et une perte annuelle de 287 millions actuellement par le fait de rémigration, on peut objecter que ces valeurs ne seraient réalisées que dans l'hypothèse de l'utilisation intégrale de toutes les forces productives dont disposent les émigrants. D'autre part, si l'émigration était moins intense, la surabondance des bras sur le marché du travail en Allemagne ne permettrait peut-être pas d'atteindre un produit aussi élevé. Sans approfondir ici l'examen critique des facteurs d'un calcul plus ou moins contestable, on peut affirmer aux partisans des colonies officielles dans l'intérêt de la nation allemande que la perte attribuée aux effets de l'émigration est certainement moins énorme qu'ils ne pensent, et se trouve compensée par d'autres avantages. Sans l'émigration contenue dans ces limites et qui modère un accroissement excessif de la population, le développement de la richesse nationale suivrait certainement une marche moins régulière.

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