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CHAPITRE XVI

Arbitre des destinées de l'Allemagne, la monarchie prussienne exerce stm rôle prépondérant grâce à sa puissance militaire. Cette puissance ne s'est pas établie sans imposer au pays de lourdes charges, par l'augmentation de l'armée. L'obligation universelle du service, égale pour tous les citoyens et base de l'organisation actuelle, a été invoquée à diverses reprises avant de prendre force de loi. Affirmé comme principe politique dès le dernier siècle, le service militaire obligatoire pour tous a subi les vicissitudes propres à l'introduction de toutes les institutions justes. Tout d'abord, les classes en possession du privilège d'exemption lui ont opposé une résistance opiniâtre. Quoi, les malheurs de l'invasion, la présence de l'étranger sur le sol de la patrie, n'ont pu lui rallier l'adhésion unanime des conseillers du gouvernement! Un ministre du temps osa rester le défenseur du système de remplacement à prix d'argent au lieu du service personnel. Vaine résistance et prétention surannée qui ne pouvaient plus tenir devant les arguments

pressants des promoteurs de la réforme. Tous les patriotes s'unirent pour faire comprendre au peuple la nécessité d'une constitution militaire conforme aux exigences du temps. Une pléiade d'écrivains inspirés s'imposa la tâche d'exciter le sentiment national, de disposer le pays aux sacrifices suprêmes. Avec l'honneur de la nation, son existence même était en jeu. La jeunesse allemande éleva à l'enthousiasme le devoir de combattre ou de mourir pour l'indépendance de la patrie.

Tandis que les étudiants des universités se constituaient en association politique par le Tugendband, ce pacte de la vertu pour la revanche et la liberté, le maréchal de Gneisenau, un des promoteurs de la loi sur la landwehr, disait : « Mon pacte à moi est la communauté de sentiment avec des hommes qui ne veulent pas être soumis à la domination étrangère ». En même temps Arndt faisait vibrer d'une extrémité à l'autre de l'Allemagne ses accents en faveur de l'unité nationale, mêlés aux chants guerriers de Koerner. Jean-Paul Richter, l'historien philosophe, sous l'impression du même sentiment, proposa au peuple prussien « de faire un jour de pénitence à l'anniversaire de la bataille d'Iéna, pour rallumer le courage dans la douleur, afin que la nation entière s'élève dans la tristesse, guérisse en commun ses plaies et se prépare à la nouvelle lutte ». Au milieu de ce mouvement irrésistible de rénovation, le roi Frédéric- Guillaume III, instruit par ses malheurs, en déclarant tout le peuple en armes, annonça la réforme des abus de l'ancien régime, la réparation des fautes du passé. Toutes les forces vives de la monarchie

devaient être mises en œuvre, avec l'abandon des injustices de la féodalité encore debout. Une autonomie large octroyée aux communes, la possession du sol garantie aux paysans, les emplois publics rendus accessibles à tous les talents furent autant d'innovations introduites dans la vie civile, simultanément avec l'abolition de la bastonnade dans l'armée et avec l'admission des sujets de toutes les classes aux grades d'officiers, réservés jusqu'alors à la seule noblesse. Jamais une pareille harmonie d'efforts combinés entre gouvernants et gouvernés ne s'était vue avant cette révolution pacifique, accomplie au milieu du deuil national. L'armée reconstituée sous de tels auspices devenait une armée réellement populaire, unie à son souverain par la conscience d'assurer le salut public en faisant ensemble cause commune avec une égale abnégation.

La loi sur l'organisation de la landwehr est datée du 3 septembre 1814; l'ordonnance du 6 août 1808 fixe les conditions pour la nomination aux charges d'officiers. Ces deux actes proclament également l'un et l'autre le principe de l'obligation au service militaire pour tous les citoyens jouissant de la protection de l'État. Toutes les prescriptions essentielles de la constitution militaire en vigueur aujourd'hui dans tout l'empire allemand se trouvent exprimées en termes plus ou moins nets dans la loi organique de 1814. Touchant les conditions de l'avancement dans l'armée, l'ordonnance de 1808 décida que : ce A partir de maintenant donneront seuls droit aux emplois d'officiers l'instruction et l'éducation, en temps de paix; en temps de guerre, le coup d'œil et une

valeur distinguée. Tous les individus de la nation entière, qui possèdent ces qualités, peuvent ainsi prétendre aux fonctions honorifiques les plus hautes dans l'armée. Les privilèges de classes admis jusqu'à présent dans l'armée sont complètement écartés, et chacun, sans considération d'origine, a les mêmes devoirs et les mêmes droits. » D'un autre côté l'application définitive de l'obligation universelle, mise en vigueur par la loi de 1814, en imposant à tous les citoyens de contribuer à la défense du territoire,, avait pour but de développer la valeur individuelle des troupes autant que d'augmenter leur nombre . Incorporés avec les fils de paysans et d'ouvriers, les jeunes gens des classes supérieures pourvus d'une bonne éducation et instruits doivent améliorer, par un contact de tous les jours, leurs camarades moins favorisés. Le niveau intellectuel et moral s'élève ainsi pour l'ensemble, au profit de sa capacité militaire. Enfin la formation de l'armée nationale sur la base du service obligatoire pour tous les citoyens du pays a mis un terme à l'engagement des mercenaires étrangers.

Déjà, avant cette réorganisation, les inconvénients de l'emploi de soldats étrangers étaient devenus manifestes. La commission instituée pour préparer le projet de réformes militaires, devenues indispensables après les défaites de Jemmapes et de Valmy, proposa la naturalisation de la moitié des étrangers engagés dans l'armée. L'autre moitié devait être congédiée et remplacée par des cantonistes pris en plus grand nombre à la conscription. Sous Frédéric le Grand, le recrutement par le système cantonal prenait

1 homme sur 54 de la population. Suivant la commission instituée en 1798, l'enrôlement de 1 homme sur 66 devait suffire, alors, pour se dispenser des mercenaires étrangers. Mais les généraux Blùcher et Scharnhorst se prononcèrent avec énergie contre les exemptions trop nombreuses accordées par le recrutement cantonal. Ce système avait fait son temps. Il n'était plus compatible avec le principe d'égalité posé comme base d'une vraie armée populaire. Les mémoires de Blûcher, Gedanken ûber die Formirung einer preussischen National- Armée , présentèrent des arguments décisifs pour l'abandon du recrutement cantonal. Contre le remplacement avec la conscription en vigueur en France, Scharnhorst présenta en 1807 son Vorlaùfiger Entwurf der Organisation der bewaffneten Macht. Fichte soutint dans sa chaire de philosophie les idées des deux généraux sur l'organisation de toute la nation armée par les Reden ùber den Begriff des wahrhaften Krieges. Lors du soulèvement des Espagnols et des Tyroliens contre la domination française, la Prusse se décida pour le landsturm ou levée en masse. A la date du 17 mars 1813, le roi lança l'appel pressant : « A mon peuple », qui créa l'armée territoriale, après la formation de nombreux corps de volontaires. Le peuple entier accourut sous les drapeaux et la patrie allemande fut délivrée. Entre deux invasions en France, l'armée prussienne reçut l'organisation qui faisait dire à son chef le plus illustre : « Chez nous on ne sait pas où le citoyen finit et où le soldat commence. »

Quel est le nombre de soldats dont l'empire allemand dispose dans les conditions actuelles et à combien

s'élève l'effectif de son armée? Actuellement l'effectif de présence sous les drapeaux fixé par la loi du 11 mars 1887 compte 468 409 hommes, non compris les engagés volontaires, pour l'ensemble des différents États de l'Allemagne, pendant une durée de sept années à partir du 1 er avril 1887. L'article 63 de la constitution de l'empire, cité plus haut, attribue bien à l'empereur la fixation de l'état de présence, comme la distribution des contingents de l'armée impériale. Mais, selon la remarque de M. Laband, dans son traité classique sur le droit public de l'empire (Staatsrecht des deutschen Reichs, tome III, page 79), c'est la loi militaire du 2 mai 1874, dite du septennat, votée par le Reichstag, qui détermine les linéaments et les principes d'une organisation subordonnée à l'établissement du budget pour l'armée. Le budget pour l'entretien de l'armée dépend de l'acceptation du Parlement et le gouvernement impérial ne peut retenir sous les drapeaux que l'effectif proportionné à ses ressources. Or l'organisation de l'armée allemande, comme celle de l'armée française, repose maintenant sur le régime des cadres, c'est-à-dire que les forces employées en cas de guerre sont tenues sous les drapeaux en partie seulement en temps de paix. Les formations du pied de paix constituent les cadres qui sont remplis et complétés par l'incorporation des hommes et des officiers appelés en cas de mobilisation sur le pied de guerre. Ces cadres servent en même temps pour l'instruction des recrues et constituent l'école de l'armée, tandis que la durée du service sous les drapeaux représente le temps nécessaire pour l'éducation militaire de la nation. Idée exprimée par la loi du 9 novembre 1867, qui donne

force légale au système des cadres, quand elle déclare au § 4 que l'armée présente et la flotte sont les écoles de la nation entière pour la guerre, das stehende Heer und die Flotte sind die Bildungsschulen der ganzen Nation fur den Kricg.

Dans l'organisation en vigueur, les unités fondamentales adoptées par l'armée allemande sont le bataillon, l'escadron et la batterie, dont le nombre est fixé par la loi du septennat pour les trois armes de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie de campagne. L'unité tactique du bataillon, divisé en quatre compagnies, existe à la fois pour l'infanterie de ligne, les chasseurs, l'artillerie à pied, le train des équipages et les pionniers ou troupes du génie. Au-dessus de ces unités fondamentales vient comme unité supérieure le régiment dont la formation dépend de l'empereur, avec la règle qu'un régiment ordinaire d'infanterie comprend 3 bataillons au moins, un régiment de cavalerie 5 escadrons, un régiment d'artillerie 2 ou 3 sections. Deux ou trois régiments de la même arme forment une brigade; deux ou trois brigades d'infanterie et de cavalerie une division. Pourtant ni le nombre ni la composition des brigades et des divisions ne sont fixés par voie législative; l'empereur, comme chef suprême de l'armée, en dispose à son gré. D'après la loi du 11 mars 1887 sur le septennat en cours, l'armée active comprend actuellement 534 bataillons d'infanterie, dont 21 de chasseurs, avec 166 régiments de ligne, sur lesquels 15 à 4 bataillons ; 465 escadrons de cavalerie pour 93 régiments; 364 batteries d'artillerie de campagne pour 37 régiments; 31 bataillons d'artillerie à pied pour 14 régiments employés au service

des forteresses; 19 bataillons de pionniers ou du génie, dont un à 5 compagnies; 18 bataillons du train. A ces unités tactiques s'ajoutent les formations particulières telles que le régiment de chemins de fer à 4 bataillons, avec une section d'aéronautes; 1 bataillon d'études et deux écoles de tir pour l'infanterie; trois écoles de cavalerie; une batterie-école pour l'artillerie de campagne, une compagnie-école et une compagnie d'essai pour l'artillerie de forteresse; 7 écoles de sous-officiers; la compagnie des gardes du château impérial; le personnel des écoles militaires supérieures; les officiers hors cadres, etc., etc. Voici d'ailleurs l'état de présence indiqué au budget militaire pour l'année 1888.

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