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CHAPITRE XV

COMMENT S'EST FORMÉE i/ARMÉE PRUSSIENNE

Parce que Parmée prussienne avait l'organisation la plus parfaite, l'armée nationale de l'Allemagne unifiée a dû se modeler sur cette puissante organisation. Un passé glorieux, des succès éclatants, abstraction faite de la supériorité de ses effectifs, expliquent et justifient l'influence prépondérante de la monarchie prussienne sur l'organisation militaire du nouvel empire façonné à son image. Formée par les armes, la Prusse, redevable de sa grandeur à son armée, devait naturellement chercher à fonder la puissance de l'empire reconstitué par ses efforts sur ses forces militaires. Que de peine il a fallu, quelle énergie et quelle persévérance, pour amener l'armée prussienne au point où nous la voyons depuis sa reconstitution dans un pays pauvre en ressources naturelles et épuisé par des guerres malheureuses ! L'État prussien a été le premier à former une véritable armée nationale, à réaliser l'idée de la nation en armes avec le principe du service militaire obligatoire pour tous les citoyens valides. Son exemple tend à s'imposer aujourd'hui à

toutes les grandes puissances de l'Europe, soucieuses de' conserver leur rôle et de garantir l'intégrité de leur territoire. Ce sont les exigences de la défense "du territoire national, l'histoire nous l'apprend, qui ont inspiré le système militaire appliqué en Allemagne sur le modèle prussien. A la paix de Tilsitt, qui coûta à la Prusse la moitié de ses provinces, Napoléon I er imposa à cet État l'obligation de limiter ses troupes à un effectif de 45 000 hommes. Le gouvernement vaincu se soumit à la lettre du traité, mais il abrégea la durée du service sous les drapeaux en renvoyant dans leurs foyers les soldats exercés. Ceux-ci furent remplacés dans les cadres par des recrues, de sorte qu'en 1813, quand le peuple se leva en masse pour la « guerre de la délivrance », il put mettre en campagne 200000 hommes exercés, entraînés par un ardent patriotisme. Sous l'effet des humiliations infligées par l'étranger, on se prêta avec enthousiasme aux derniers sacrifices. Après les journées de Leipzig, à l' avant-veille de Waterloo, le roi de Prusse édicta la loi du 3 septembre 1814 pour l'organisation de la landwehr. Landwehr, traduit littéralement, veut dire défense du pays. Cette loi organique de la landwehr est donc le fondement de la constitution militaire de la Prusse et de l'Allemagne en vertu de la loi fédérale du 9 novembre 1867, transcrite depuis dans la constitution de l'empire. Elle imposa le service militaire à tous les hommes valides, âgés de vingt à cinquante ans, classés en plusieurs bans, jusqu'à la levée en masse ou landsturm. A la suite de ses derniers revers, la France s'est trouvée obligée à son tour à réorganiser ses forces militaires dans des conditions semblables.

Avant de proclamer le principe de la nation en armes, avec l'obligation universelle du service, l'Allemagne a dû passer par des phases diverses pour sou organisation militaire. Tout d'abord a-t-il fallu développer dans le peuple le sentiment national, éveillé seulement depuis la disparition du régime féodal et des gouvernements absolutistes. Le recrutement en Prusse s'est fait par enrôlement à prix d'argent, jusqu ? au règne du grand-électeur, Frédéric-Guillaume. A son avènement, en 4641, celui-ci trouva l'armée encore formée par un ramassis de gens venus de n'importe où, engagés moyennant une solde, suivant l'usage universel de l'époque. Réunis dans la mesure des besoins du moment, ces soldats ne représentaient même pas une vraie armée permanente et manquaient d'un bon corps d'officiers. Ils passaient volontiers d'un chef à l'autre, vendant leurs services au plus offrant. Des brevets étaient délivrés aux colonels, qui rassemblaient leurs régiments, nommaient leurs officiers et congédiaient de nouveau les gens dont ils n'avaient plus besoin. Point de lien solide entre les princes et les armées ainsi constituées, entre les généraux et leurs troupes. Les hommes rassemblés autour du tambour d'enrôlement se dispersaient comme ils avaient été réunis, quand les entreprises pour lesquelles ils s'engageaient étaient terminées et même quelquefois avant, lorsqu'ils pouvaient trouver ailleurs des engagements plus avantageux. De là des désertions fréquentes et le défaut de discipline causés souvent par l'irrégularité de la solde. Un esprit d'insubordination et des habitudes de maraudage régnaient dans les rangs de

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cette soldatesque sans patrie déterminée. Ce n'était pas TÉtat, mais les provinces où les troupes se trouvaient cantonnées par hasard qui devaient pourvoir à leur entretien. Naturellement les populations mises à contribution se plaignaient de cette charge, d'autant plus difficile à supporter qu'elle était inégale et arbitraire. Le mécontentement des provinces occupées, comme l'indiscipline de l'armée, tenait beaucoup à l'irrégularité des moyens d'entretien. En 1620, les États du Brandebourg accordèrent aux troupes « le privilège de quêter pour leur subsistance ». Tout paysan devait donner un liard à chaque homme, avec faculté d'y ajouter des coups de bâton s'il n'était pas content. On avait des mendiants au lieu de soldats.

Le grand- électeur de Brandebourg, arrivé au pouvoir vers la fin de la guerre de Trente ans, appliqua toutes ses forces à établir dans l'empire d'Allemagne une puissance rivale de la maison d'Autriche. Pour réaliser ses intentions, il remplaça les armées temporaires par une armée permanente composée de soldats fixés dans le pays après expiration de leur service. Ses troupes venaient bien encore de l'étranger, à cause de la population encore trop faible de ses États. Mais les soldats libérés devaient s'établir à demeure sur le territoire soumis à l'autorité du prince. Afin d'assurer plus facilement l'exécution de ce plan, une ordonnance de l'année 1654 plaça les différents régiments dans des districts déterminés. En quittant le service, les hommes congédiés s'établissaient dans ces districts, de manière à pouvoir être engagés à nouveau en cas de besoin. Ceux qui s'étaient particulièrement distingués étaient admis

comme colons dans les villages du propre domaine de l'électeur, où ils recevaient un députât en nature et une petite solde de disponibilité, à condition de pouvoir à tout moment être rappelés sous les drapeaux, Frédéric-Guillaume, pour assurer l'entretien régulier de son armée, créa un système d'impôts indirects, contre le gré des États. Ceux-ci consentirent pourtant, en 1653, à accorder une contribution spéciale pour le miles perpetuus pendant une durée de six ans. Outre l'armée active, recrutée par voie d'engagements libres, le même prince institua une sorte de landsturm, où toute la population mâle valide était obligée de contribuer à la défense du territoire, en cas de danger. Dans ce cas les paysans devaient se grouper en compagnies, sous les ordres des gentilshommes. On tenait déjà en temps de paix des rôles pour l'inscription des hommes propres au service des armes.

Un budget militaire assuré, la subordination absolue des officiers à leurs généraux, des revisions fréquentes, une obéissance stricte, toute une organisation basée sur des règles sévères, réussirent à transformer les corps de mercenaires en une armée excercée et digne de confiance. Le grand électeur attachait une importance particulière à une discipline rigoureuse, avec la religion pour fondement indispensable. A ses yeux le soldat devait obéir aux règlements militaires et aux ordres de ses supérieurs, non seulement par la crainte de la répression des actes d'indiscipline, mais remplir son devoir envers le roi et la patrie avec le sentiment intime d'être responsable de ses actes envers Dieu* Il rédigea à ce propos une

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instruction, YArtikels-Brief, de Tannée 1656, qui se trouve dans le code militaire du Brandebourg, et dont l'esprit, sinon le texte primitif, a été conservé dans les règlements ou les Kriegsartikel encore en vigueur en Allemagne. Ce document débute ainsi : « Nous avons estimé nécessaire de rédiger ces règles pour le maintien du bon ordre et de la discipline militaire. Nous recherchons avec leur moyen l'avancement de la gloire divine, une justice salutaire et l'extirpation de tous les désordres qui ont pénétré dans notre pays. Pour cela Nous voulons que nos officiers de guerre supérieurs et subalternes et chaque soldat vivent strictement suivant cet article. Et parce que la bénédiction et la prospérité, comme tout bonheur, proviennent du Dieu foncièrement bon et tout-puissant, source de tout bien, lui seul veut être adoré et honoré par tout vrai chrétien, comme il l'a révélé par sa sainte parole, cela doit se faire aussi avant toute chose et de tout temps. Pour cela Nous interdisons toute idolâtrie. Des magiciens et des sorciers ne peuvent être tolérés parmi nos troupes. Aucun soldat ne doit blasphémer le saint nom de Dieu ni railler le service divin. On n'abusera pas du saint nom de Dieu dans des jurons, des serments, des mensonges et des tromperies. Par le service divin quotidien dans le camp, matin et soir, la vraie crainte de Dieu doit être implantée dans le cœur des gens de guerre; pour cela aucun soldat ne doit s'abstenir de ce service divin. » De ces règles, le fondateur de la puissance prussienne déduisait ce qu'il appelle « la bonne manière et la mesure juste pour ordonner et défendre », sur lesquelles sont fondés les droits de l'autorité. « Les officiers supérieurs et autres,

combattants et écuyers, tous ceux qui appartiennent à l'armée doivent être fidèles, gracieux et obéissants envers Nous, comme étant le chef. Ils doivent Nous respecter et honorer comme il faut; exécuter également ce qui est utile et bien pour Nous et pour l'armée. En outre, tous officiers et soldats doivent honorer comme Nous-même nos généraux et leurs représentants et leur être obéissants. » Les règlements encore en vigueur de nos jours, en ce qui concerne les pra-. tiques religieuses, imposent aux militaires l'obligation de suivre le dimanche les offices de leur culte, protestant ou catholique. Dans toute l'Allemagne, les villes de garnison importantes ont/les églises particulièrement attribuées aux troupes et entretenues sur le budget de l'empire. Afin de rappeler que la religion est le fondement de la discipline comme celui de l'État, les casques et les shakos, de même que les monnaies portent l'inscription : Gott mit uns, Dieu avec nous. . Suivant l'exemple donné par le grand-électeur, son successeur Frédéric I er , fondateur du royaume de Prusse, continua à travailler à l'organisation de l'armée avant tout le reste. Par une loi du 1 er février 1701 , ce prince organisa la milice territoriale, appelée alors Landmiliz, où entrèrent les anciennes compagnies, bisherigenFaehnlein, de la population des campagnes. Tous les paysans capables de porter les armes, inscrits sur des rôles spéciaux, furent obligés au service militaire dans le but de soutenir l'armée active en cas de besoin. Gomme cette mesure se heurta contre beaucoup de résistances, le roi déclara que les paysans enrôlés n'étaient pas à incorporer comme des soldats réels, mais devaient rester constamment dans

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le pays pour servir à sa défense immédiate. Pourtant le plan de créer ainsi une landwehr ne se réalisa pas effectivement, à cause de l'assurance que le roi fut obligé de donner aux États que la direction de cette milice ne serait pas confiée à des officiers de profession. Le commandement devait être attribué aux fonctionnaires municipaux et les baillis devaient être en même temps chefs des compagnies de la landwehr. Des milices sans exercice comme celles-ci et qui n'étaient pas sous la direction d'officiers instruits du service des armes n'ont jamais pu être prises pour des troupes dignes de ce nom. Frédéric I er s'attacha particulièrement à former un bon corps d'officiers, sans lequel une armée n'a pas de valeur. Le rang d'ancienneté devint la base du système d'avancement et servit de règle ordinaire dans la pratique, quoique maintenant encore l'ancienneté à elle seule ne constitue pas un droit pour la nomination à un grade supérieur.

Frédéric-Guillaume I er fit du corps d'officiers un ordre particulier, dans lequel il voulait compter luimême. Les membres de ce corps étaient tous gentilshommes et appartenaient à la noblesse, tandis que les soldats provenaient de la classe des paysans. Retirés du service, les officiers gentilshommes avaient des moyens d'existence assurés, en vivant sur leurs terres, car l'État ne payait pas de pensions alors. Dès la première année de son règne, le roi rendit un édit interdisant à tous ses sujets, de n'importe quelle condition, de sortir du pays sans permission. Celui qui quittait, sans y être autorisé, devait être considéré comme déserteur et puni de mort s'il était pris. La milice territoriale de Frédéric I er , pareille à notre inof-

fensive garde nationale, fat de nouveau dissoute. Tel était le dédain de Frédéric-Guillaume I er pour ces soldats en apparence, qu'il défendit remploi du nom de milice pour des troupes royales sous peine d'une amende de cent ducats. Par contre, ce roi fut le premier prince en Europe qui s'efforça de faire de la défense de la patrie un devoir effectif pour tous ses sujets mâles. Aussi les engagements à prime furent abolis pour les indigènes. Les étrangers seuls devaient être admis à s'engager à prix d'argent. Une loi du 1 er mai 1733 introduisit le système de recrutement cantonal. D'après cette loi, tout le pays se divisait en cantons ou districts, dont les différents régiments tiraient leurs recrues. Chaque régiment et les pasteurs de toutes les communes du canton respectif tenaient des listes des garçons qui pouvaient être pris à l'âge de vingt ans pour le recrutement du régiment. Aucun cantoniste, comme s'appelaient les jeunes gens portés sur les rôles, ne pouvait plus prendre de service militaire ailleurs. Étaient exempts de cette règle générale la noblesse et une partie de ses serviteurs, les nouveaux colons et leur première génération, les fils uniques de paysans, les habitants des villes de Berlin, de Potsdam, de Magdebourg et de Breslau, puis les étudiants en théologie, les bourgeois avec une fortune de 6 000 à 10 000 thalers, certaines catégories de métiers et la population de quelques campagnes en possession d'une industrie florissante.

Cette manière de service militaire obligatoire admettait beaucoup d'exceptions et ne répondait pas à nos idées actuelles d'obligations et de droits égaux pour tous les citoyens. Sous l'ancien régime, un sim-

pie paysan n'était pas considéré comme un sujet jouissant des mêmes droits que ses voisins bourgeois ou nobles. Quoi qu'il en soit de ce fait, la constitution cantonale prussienne pour le recrutement présente une première ébauche de la circonscription actuelle des corps d'armée. Chaque régiment se trouvait établi dans son canton de recrutement ou à proximité. Aucun ne pouvait empiéter pour son recrutement sur le canton d'un autre. Les cantonistes furent d'abord soumis au service à vie, réduit plus tard à une durée de vingt ans. Toutefois ils ne restaient sous les drapeaux que le temps nécessaire pour leur instruction. Leur instruction militaire terminée, les soldats obtenaient le congé royal. Ils pouvaient ensuite rentrer chez eux, quittes à être rappelés au corps par des exercices tous les deux ou trois ans. Une partie d'entre eux restait portée sur les états de présence de l'armée active, pour permettre d'employer leur solde devenue disponible pour l'engagement de mercenaires étrangers. Ceux-ci formaient la moitié de l'armée en temps de paix; mais il n'y avait plus d'engagement avec prime pour les indigènes. Les hommes congédiés, qui ne restaient pas propres au service de campagne, servaient à la formation de régiments particuliers pour la défense des places fortes. Des officiers et des sous-officiers, en demi-solde pendant la paix, formaient les cadres de cette espèce de landwehr. Combinaison de la conscription avec les engagements mercenaires, le système de recrutement introduit par la Kantonalverfassung devait produire un double résultat pour l'amélioration des troupes. D'une part les cantonistes apportèrent à l'armée leur patriotisme;

les mercenaires, qui avaient déjà combattu ailleurs, faisaient, d'un autre côté, profiter leurs camarades de leur expérience. Après libération du service, les engagés d'origine étrangère s'établissaient comme colons en pays prussien et augmentaient la population, alors peu nombreuse. Quant aux cantonistes congédiés, ils rentraient dans leurs familles avec des habitudes d'ordre gagnées pendant la présence sous les drapeaux.

Donner au jeune royaume de Prusse, serré entre des voisins, ambitieux et puissants, une attitude militaire susceptible d'imposer à la vieille Europe, voilà la politique essentielle des successeurs du grand-électeur. Dans le cours des entreprises exécutées pour l'extension de ses États, Frédéric II, surnommé le Grand, modifia la constitution militaire du pays suivant ses besoins. Ce que l'on constate surtout pendant ce nouveau règne, c'est une homogénéité plus grande imprimée au corps d'officiers, homogénéité qui est restée depuis un caractère distinctif de l'armée prussienne. Par suite des guerres incessantes, les engagements de mercenaires étrangers cessèrent pendant quelque temps. Il fallut y revenir après la signature de la paix de Hubertsbourg pour remédier au dépeuplement des campagnes. La guerre de Sept ans avait épuisé le royaume, quoique moins funeste que la guerre de Trente ans, après laquelle Berlin se trouva réduite à une population de 400 habitants. Mais le peuple et la noblesse étaient épuisés, la monnaie dépréciée, le trésor tari, le commerce ruiné, la terre inculte faute de bras. Aussitôt rentré dans sa capitale, le grand roi, ému de ce spectacle, mit en jeu tous les

ressorts de sa volonté et de son intelligence pour remédier à tant de maux et relever la prospérité publique par une administration sage. Vainqueur dans dix batailles et conquérant de la Silésie, il avait payé ses succès avec la vie de l'élite de ses officiers et de ses soldats, tombés dans les champs de Molwitz à Kunersdorf et à Liegnitz. Le grand-électeur et Frédéric-Guillaume I er avaient favorisé le peuplement de la Prusse en recevant les réfugiés français et les émigrés de Salzbourg accueillis sur leurs terres à titré de colons. Frédéric II n'hésita pas à contenir ses intérêts militaires, en diminuant le nombre de ses sujets enlevés à l'agriculture pour le service de l'armée. Plusieurs ordonnances successives multiplièrent les cas d'exemption pour le recrutement des cantonistes, facilitèrent le mariage des sous-officiers et des soldats, augmentèrent à nouveau le nombre des engagements d'étrangers à prix d'argent. Vers la fin de son règne, la durée du service des cantonistes descendit à un an et se trouva même abaissée à trois mois sous le gouvernement de son successeur.

Sous ce gouvernement et pendant les premières années du siècle actuel, les succès passés se changèrent en revers, la gloire acquise faillit tourner en décadence. A une ère de travail fécond, marquée par des efforts persévérants et d'éclatants progrès, succéda une période de relâchement. Les affaires publiques, conduites pendant près de cent cinquante ans par des princes d'un mérite supérieur, avaient passé aux mains d'un monarque faible, inepte, dirigé par des conseillers incapables et des femmes légères. Vivant d'un magnifique héritage, sans pouvoir rien y

ajouter par eux-mêmes, Frédéric-Guillaume II et ses courtisans négligèrent l'armée comme tous les autres services. Des défaites, suivies de traités humiliants, furent le résultat nécessaire d'une politique présomptueuse. Valmy et Jemmapes, Iéna, Auerstaedt et Friedland vinrent jeter leur ombre sanglante sur les lauriers 'de Hohenfriedberg, de Rossbach et de Lissa. Quel revirement de fortune entre les époques marquées par les traités de Bâle et de Tilsitt et celle de la paix de Hubertsbourg ! Pour reprendre la position acquise à cette dernière date, pour réveiller le sentiment national engourdi, pour rendre à la patrie ses frontières, il fallut les désastres au milieu desquels le nom même de la Prusse faillit disparaître. Toutefois, par un destin providentiel, les malheurs d'un peuple fier, valeureux, capable de sacrifice, peuvent devenir les mobiles d'une élévation plus grande. Le peuple prussien a puisé dans ses épreuves l'énergie nécessaire pour son relèvement et reprendre la force voulue pour devenir l'arbitre des destinées de l'Allemagne.

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