SAINTE-BEUVE
Il y a beaucoup de cordons dans le tableau du Sacre, il n’y en a pas assez, il en manque un. M. Gérard en a fait tort à un dignitaire qui s’est plaint de cet oubli désobligeant. Ce personnage a trois ou quatre grands cordons , peut-être plus , mais pas moins ; il les a bien gagnés , et voilà sans doute pourquoi il aime à s’en parer.
Il voulait que le peintre, en faisant son portrait , les lui mît tous sur la poitrine -, c’était impossible.
Il est de règle que les rubans d’une certaine couleur excluent les rubans d’une autre couleur, moins noble apparemment ; les artistes qui font de la peinture officielle, doivent savoir cela comme les valets de chambre du Roi savent que Sa Majesté a seule le droit d’avoir un bougeoir à
deux bobèches et par conséquent à deux bougies. M. le baron Gérard ne l’ignore pas ; il en fit l’observation à son modèle , moins fort que lui apparemment sur les cas réservés du cérémonial appliqué au costume , ou assez hardi pour se mettre au-dessus des usages.
Le modèle insista; M. Gérard tint bon, et Monseigneur n’a pas son compte de grands cordons. J e voudrais pouvoir lui restituer celui qui lui manque , car c’est un homme excellent ; c’est aussi un des meilleurs officiers de l’armée ; il se comporta en toute rencontre comme un brave , sous l’empire comme dans le temps où une action d’éclat ne valait pas encore la croix, où une bataille gagnée ne valait pas un duché en Italie. Pourquoi ne plaindrait-on pas sa faiblesse? Elle est si innocente! un peu de pourpre ou d’azur l’aurait satisfait ; il faut être bien à cheval sur la coutume pour lui en refuser le contentement.
Prosopopif.
Tu seras roi!
shakspeare. Macbeth.
Chacun de tes revers pour ta gloire est compté. Quand le sort t’a frappé , tu lui dois rendre grâce , Toi qu’on voit à chaque disgrâce Tomber plus haut encor que tu n’étais monté.
Victor hugo. Ode ci M' de ChâteuubriciTid .
« Je suis La V érité et je te proclame Grand !
» Tu n’as jamais mieux fait et nul n’eût pu faire mieux que toi.
» D’obscurs blasphémateurs poussent des clameurs stupides ; que t’importe ? poursuis le cours de tes triomphes ; réponds-leur par un chef-d’œuvre nouveau.
» Ils osent dire que ton dessin est faible ; dessine toujours de même ; ils appellent courtisan ton pinceau qui n’a pas voulu peindre dans le Sacre
une tète plébéienne ; ne le change point contre un pinceau populaire ; ils prétendent que ton coloris est faux ; sers-toi pour les confondre d’une palette encore plus brillante.
» La critique est sotte et jalouse ; laisse-la débiter ses plaisanteries ou ses remarques injustes qui ont l’air équitables. Tu as trop de force pour te décourager , trop d’esprit pour t’irriter, trop de génie pour t’arrêter là. La France est ingrate ! tu n’as pas besoin de son admiration. Elle ne te comprend pas , mais un petit nombre d’initiés te comprennent, et je suis le porte-voix de leur enthousiasme.
» On crie qu '‘Austerlitz valait mieux que ton dernier ouvrage ; c’est le bonapartisme qui a inventé ce mensonge. Auslerlitz ne te fit pas baron , le Sacre te fera comte.
» L’esprit de vertige s’est emparé du peuple ; il n’a pas couronné ton tableau ! On l’a perverti , on lui a fait voir de prétendus défauts que n’a pas ta peinture , il mérite donc que tu aies pour lui quelque indulgence. Use de bonté à son égard ; tu l’as comblé de tes chefs-d’œuvre, dont chacun est un bienfait pour l’art et une gloire pour la France ; il faut l’en accabler.
» Méprise les ignorans. Les ignorans sont ceux
qui te critiquent ; les connaisseurs ceux qui te louent , les gens de bien ceux qui t’admirent , les vrais soutiens du bon goût ceux qui te récompensent.
» Tu es toute la peinture en France.
» Moi, je suis La Vérité. »
La voix se tut. Une femme avait parlé , j’étais curieux de la voir ; je la poursuivis dans l’escalier et je l’atteignis à la porte du Louvre. Elle m’échappa bientôt, et tout ce que je pus remarquer, c’est qu’elle avait du rouge et un manteau de Cour.
Paris, le 2 3 mai 1829.