CE PÈRE MÉNÉTRIER
J’ai rencontré au Louvre un bibliophile de mes amis ; il était devant le tableau de M. Gérard, et paraissait absorbé dans des réflexions profondes. Je l’ai abordé : « Qu’avez-vous ? vous êtes triste.
— Je ne suis pas triste, mais je souffre... Voilà pourtant ce qu’on nous donne pour un ouvrage national ! voyez,
— Bon , c’est là ce qui vous afflige! que vous importe? il faut prendre le temps comme il vient et la peinture officielle pour ce qu’elle est.
— National ! national la nation n’esl pour
rien là-dedans.
— Elle y est au moins pour le paiement du tableau ; la part est assez glorieuse pour qu'elle ne se plaigne pas.
— Savez-vous ce que me rappelle cette grande pancarte aristocratique?
— Le N obiliairede France ou T Almanach royal!
— Non , un vieux livre que vous ne connaissez point et qui s’appelle L’Etat de la F tance. L’Etal de la France ! sur ce titre vous croyez qu’il s’agit de l’état moral, politique, religieux, financier, industriel, commercial, intellectuel du royaume ; vous croyez que l’état des arts, des lettres et des sciences est scrupuleusement constaté ; qu’il est question de statistique, de législation, de mœurs ?
— Sans doute.
— Point du tout. Ouvrez le premier tome ( il y en a six ! ) et vous lirez : Etat de la France — grand aumônier , Etat de la France — grand panne tier , Etat de la France — écuyer tranchant, Etat de la France — bouche du Roi, Etat de la France — petit commun , Etat de la France — gentilshommes serrans, Etat de la France — barbier , Etat de la France — porteurs de la chambre , Etat de la France — apothicaires , Etat de la France — lever et coucher du Roi , Etat de la France — ramoneurs, etc., et vingt et
cœtera. Le Roi, la Cour , rien autre. Le cérémonial , la nomenclature des ayant-charges auprès de Sa Majesté , les réglemens pour le service du château, le montant des gages, et toutes autres choses aussi intéressantes pour la France , se • trouvent dans cet ouvrage dont je vous laisse à deviner l’auteur.
— Un aide des cérémonies.
— Non.
— Un compilateur d’édits et de déclarations de nos rois pour les privilèges de leurs chapelains, porte-manteaux, valets de garde-robe, huissiers et porte-malles.
— IPas davantage. Le livre est des bénédictins de la congrégation de Saint-Maur qui l’ont dédié à Louis XV, en 1749.
— Voilà un travail passablement mondain pour des religieux !
— Ils le regardaient comme une chose trèsimportante et n’engageant point leur salut. Leur épître au Roi est d’une flatterie naïve qui est fort risible; son début, que je n’ai jamais oublié, va vous paraître admirable si vous vous rappelez la petite énumération des sujets que je vous faisais à l’instant. « Le livre que nous avons l’honneur d’offrir à Vôtre Majesté, disent nos bénédictins , est un
» tableau simple, mais fidèle de la grandeur de » la France , de la puissance de son Roi , de sa » gloire , et nous osons le dire , du bonheur des » citoyens . » Cette grandeur de la France, en • voici un exemple : « En quelque endroit que soit posée la nef (c’est une pièce d’orfèvrerie de la forme dun navire où l’on enferme les serviettes qui doivent être présentées au Roi pendant son repas) , toutes les personnes qui passent devant, même les princesses, lui doivent le salut, comme on le doit au lit du Roi quand on passe par la chambre de Sa Majesté. »
— Ainsi pour leur bonheur et pour la gloire de Louis XV, les citoyens saluaient les serviettes et les draps du Roi !
— Oui , et des gentilshommes trouvaient cela tout naturel, et des religieux écrivaient que là étaient la grandeur de l’État et la puissance du Monarque ! Si je vous disais toutes les sottises qui sont accumulées dans les six tomes de ce livre , vous ne voudriez pas Croire que des hommes sensés aient consenti à les écrire ; et, pour vous citer un seul fait, comprenez- vous que, gravement et avec la plénitude de leur raison , des moines aient discuté une décision de Louis XIV, portant que : « Feront souche de noblesse, après
vingt ans d’exercice , les valets de chambre et porte-manteaux, et se pourront qualifier du titre d’Écuyer, pourvu qu’il s vivent noblement et qu’ils ne fassent aucun acte dérogeant a leurs fonctions?»
J’étais d’abord tenté de rire , mais tant de
niaiserie me fait honte maintenant. Des valets de chambre qui dérogeraient !...
Oui , ce qui serait fort préjudiciable à la gloire de la France.... Eh bien ! mon cher, le livre eut beaucoup de vogue \ on dit a la Cour que c était un service rendu , et que les bons pères de Saint- Benoît avaient produit un ouvrage national. M. Gérard a fait comme les Bénédictins , et il a le même succès.
Ces iïeitt* Narres.
I) un trône à 1 autre ils vont offrir leurs bras.
de beraîîger. Le vieux Sergent.
Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos Rois?
v. auGO. La Statue de Henri IV.
Au moins, vous ne direz pas, ma sœur, que j’ai oublié vos dignitaires ! Ils étaient tous au sacre de Charles X , et si votre prince Eugène n’avait pas fait le fier , s’il avait voulu accepter le titre et. le rang de maréchal de France qu’on lui offrait, nous lui aurions donné à porter la queue du manteau royal.
La queue du manteau à Eugène Beauharnais !
Eh! ma sœur, la fonction est assez belle, je pense, pour qu’un homme, quelque illustre qu’il soit, s en trouve honoré! M. le marquis de Lau-
rislon, pair, maréchal «de France et grand-veneur, n’y a pas répugné ; il assistait MM. de Cossé et de Polignac.
Lauriston était marquis , maréchal , pair et grand-veneur?
Nous l’avions fait tout cela.
Je l’ai connu général de brigade et aide -decamp de l’Empereur; c’est en cette double qualité qu’il assista à notre Sacre sur les marches du trône. Qu’est devenu Victor ? il n’était alors que général de division.
Le voilà derrière le Roi , comme major-général de la garde royale.
Et Soult?
Ici , à droite, dans le cadre.
Quoi! celui qui pose en héros de mélodrame? Je ne le reconnais pas.
C’est qu’il n’est pas très-ressemblant. Il avait
été long-temps en froid avec la Cour ; on le craignait ; on voulait le punir d’une résistance imprudente ; on lui faisait désirer la pairie , et les honneurs de bienveillance qu’on accordait à tous ses camarades; enfin il est rentré en grâce. Nous ne doutons pas plus maintenant de son dévouement que de sa piété ; et, pour lui faire voir quelle confiance nous avions en lui , à Reims nous lui avons remis le sceptre.
Au sacre de Napoléon, c’est le maréchal Pérignon qui portait le sceptre , Soult était maréchal et un des colonels-généraux de la garde impériale.
Voilà Moncey.
Il fait là ce que fit de mon temps notre bon Lefèvre. Ce pauvre Moncey ! si vous l’aviez vu au Sacre ! il portait une.corbeiye qui devait recevoir le manteau de l’Impératrice , et cet emploi lui donnait un air de page qui lui allait le plus drôlement du monde ! Je vous suis obligée de l'avoir mis dans une fonction plus héroïque. Tallevrand portait au|§i une corbeille ; mais lui , l’épée l’aurait tout autant gêné que le eorbillon gênait Moncey.
Le maréchal Mortier, que vous voyez à côté de Soult , a été dépositaire de la main de justice ; le maréchal Jourdan a reçu la couronne pendant la communion du Roi.
Jourdan était dans le rang des maréchaux non fonctionnaires du Sacre ; Mortier, colonel-général d’un des corps de la garde , marchait derrière Napoléon dans le cortège. C’est Kellermann qui portait la couronne ; et Pérignon avait à la main le sceptre de Charlemagne.
Si je pouvais vous agrandir ce tableau , je vous montrerais Marmont , duc de Raguse.
If'était général de division et général en chef en B ata vie.
Molitor que l’Espagne a fait maréchal de France.
Il était dans la nef de Notre-Dame, sur les gradins des généraux de division.
Oudinot, duc de Reggio , un des commandans de la garde.
Il vint du camp de Bruges, où il commandait la première division d’infanterie, et prit place non loin de Molitor.
Macdonald , duc de Tarente , chancelier de la Légion-d’Honneur et pair de France, comme tous ceux que je viens de vous nommer.
Le département du Cher l’avait député, à Paris ; il était alors général de division.
Je pourrais vous montrer encore beaucoup de
vos cens.
J’aurais pu vous en faire voir, le 2 décembre an XIII , bon nombre des vôtres aussi.
Ah ! ne nous fâchons pas , ma sœur ! les miens étaient dans leurs rôles ; élevés au milieu des Cours, ils fêtaient l’homme qui les ramenait à leurs anciennes habitudes, tandis que vos républicains !...
Ils étaient bien gauches sous les oripeaux de l’empire, et je vois qu’ils n ont pas gagné en bonne grâce. Leur tournure proteste toujours contre leur présence dans les solennités monarchiques. Il fallait les entendre jurer contre le cérémonial ! Ils ont tous envoyé cent fois au diable ce spirituel Ségur qui s’amusait à leur faire faire des répétitions de théâtre pour les plier à l’étiquette impériale.
Oh ! ils ne jurent pas maintenant ; leur langage est poli, ils disent : Monseigneur ! monsieur le duc ! mon cher marquis ! comme s’ils n’avaient jamais dit : citoyen! tout court ; et, quant au successeur de M. de Ségur, ils vivent fort bien avec lui. Les répétitions du Sacre ont été longues , fatigantes ; mais ils ont pris leur ennui en patience.
Comme autrefois ,
Sans pain, pieds nus, sourds aux lâches alarmes,
ils prenaient en patience le temps qui séparait deux combats, le repos qui ajournait une victoire.
N ous avons adopté leur gloire et achevé leur fortune.
Nous avions adopté les noms de vos illustres gentilshommes.
Mais ils vous allaient mal.
Il est vrai que vous avez plus gagné à hériter de moi, que je rr avais gagné a hériter de notre sœur 1785.
Adieu, ma sœur, je vous remercie de votre bonne visite ; allez dire à 1789 et à 1800 ce que vous avez vu de leurs enfans et des vôtres. R.acontez-leur que vous avez rencontré la moitié du sacre de Bonaparte au sacre de Chai les X.
Je fais une remarque. De tous ces personnages, il n’v en a ici que deux qui soient précisément dans les mêmes fonctions qu’au couronnement de Napoléon.
Et lesquels , ma sœur?
L’épée de Charlemagne et M. de Talleyrand.
Ces Ü)n*aut0 t’armes.
.... Sur des tréteaux le préfet des polices Jetait au peuple des saucisses Qu’un gendarme galant couvrait de papier gris. anonyme. Parodie du Chant de Fête de Néron , par Victor Hugo.
Il devait entourer le trône, on l’en a éloigné. On a voulu pourtant qu’il eût son rôle dans le drame, et il le remplit. Puisqu’on le laissait derrière la toile , il fallait l’y. montrer grand , comme V oltaire a fait de Pompée; on l’a rapetissé, au contraire, autant qu’on a pu. On devine qu’il est près de là parce qu’on voit des hérauts d’armes, semant l’argent et l’or à pleines mains, dans un espace où ne brille ni un panache, ni la crépine d’une hallebarde de la manche. Le peuple est sous cette pluie, qu’un autre appellera bienfaisante. Pourquoi ce vieil usage de jeter ainsi des pièces de
monnaie ou des médailles , a-t-il survécu aux temps où il était en harmonie avec les institutions et les mœurs? Ce n’est plus par une distribution de comestibles ou de jetons monétaires que peut éclater la libéralité d’un roi. Quand il n’y avait point de trésor public, et que l’impôt tombait dans l’épargne du souverain absolu , le prince était libéral s’il rendait quelque chose au peuple de ce qu’il en avait reçu , il était magnifique s’il lui donnait beaucoup. Aujourd’hui le Roi a d’autant plus de libéralité qu’il propose plus de bonnes lois, qu’il donne plus de libertés à la nation. Charles X , abolissant la censure avant son sacre, s’est montré cent fois plus magnifique que tous ses prédécesseurs qui avaient fait jeter aux vilains pour plusieurs mille francs de médailles ; il pouvait donc supprimer cette partie humiliante de l’office des hérauts d’armes.
M. Gérard est trop entré dans l’esprit gothique de la cérémonie en gardant l’épisode des monnaies ; celui des oiseaux rendus à leurs ailes au moment du vive le Roi ! ne répugnait point à l’esprit du siècle , et j’aurais voulu que le peintre l’eût adopté. Il y avait moyen de disséminer les colombes et les moineaux dans les plans élevés de la composition; l’habileté de M. Gérard aurait
pu faire aisément de cet accessoire quelque chose de gracieux; comment ne l’a- 1- il pas essayé? Comment n’a-t-il pas préféré le symbole de la liberté à celui de la servitude ?
Encore si ces hérauts d’armes étaient de belles figures , largement faites , naturelles de mouvement, j’oublierais leurs fonctions pour ne voir que leur mérite pittoresque ! Mais non , ils sont mesquins, secs, maniérés, froids de ton, lavés. Je vois sous leurs dalmatiques de velours le poncif classique. Déshabillez ces deux messieurs, et dites -moi s’il ne vous restera pas la vieille Aurore et une de ses nymphes répandant avec leurs mains gracieusées des fleurs devant le char d’Apollon?
€<? <fi>ranï> Cordon.
Rien qu’un frêle ruban, un léger fil de soie.