‹ Le Peuple au sacreChapitre 2 sur 16 · A. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A. DE LAMARTINE

C’était le 14 janvier 1825. S. M, Charles X achevait une dernière promenade dans les salles du Louvre , où étaient encore exposés tous les ouvrages qu’on avait vus, admirés, critiqués pendant cinq mois, et sur lesquels le ministère venait de prononcer un jugement définitif qu’on allait signifier aux artistes. Des croix d’honneur et des médailles étaient réunies dans un corbillon, sur le

tapis vert d’un bureau, auprès duquel le Roi devait se placer pour distribuer les récompenses, convenues entre les commis et les protecteurs des beaux-arts. Le prince bienveillant n’avait plus qu’une station à faire; c’était devant le portrait d’une jeune et belle personne : portrait charmant qu’on pouvait aisément comparer à l’original , le hasard les ayant rapprochés au moment où le R*oi allait examiner l’ouvrage du peintre.

Cette station se fit, et Charles X, dont la bonté avait déjà retourné en cent façons , pendant une heure , un compliment que son indulgence opposa plus d’une fois sans doute aux révoltes de son goût , adressa à l’artiste et à son modèle les paroles les plus flatteuses et les mieux senties. On vit alors une mère , enivrée de l’encens qui avait caressé sa fille , pleurer de joie et de bonheur ; quelques cœurs secs trouvèrent cet attendrissement extraordinaire : était-il pourtant rien de plus naturel? Qui a pensé à rire de madame de Sévigné s’épanouissant au souvenir d’un menuet dansé avec le Roi? Si Louis XIV eût fait à madame de Grignan la même faveur qu’à sa mère, nous en aurions eu deux tomes de folle gaieté, et d’aimables bouffées d’orgueil. Qui s’en serait moqué?

Peu de gens ont assez de force pour résister à un éloge direct fait avec gracieuseté par un roi; on va au-devant de cet honneur beaucoup plus qu’on ne s’y dérobe. M. Gérard s’y déroba, le jour où tant d’autres le recherchaient *et ce n’est pas un trait digne de peu de louanges. Il avait paru dans le Grand-Salon, non pas comme la plupart de ses confrères de l’Institut, en habit brodé de lauriers verts et la poitrine couverte de décorations ; mais en frac noir, et portant sous le bras le tricorne court, large et bas, qui accompagne si bien sa tète à la Bonaparte. M. Gérard s’éclipsa quand le Roi arriva. On le chercha partout, mais en vain ; il avait fui , pour ne pas faire le premier peintre devant ses camarades, et pour ne pas mettre sa modestie aux prises avec la séduction des paroles royales. Le Roi ne se fâcha pas; il sentit ce qu’il y avait de délicat dans cette appréhension pudique , et il se contenta de dire : « Je regrette que M. Gérard ne soit pas ici pour entendre que je le charge de peindre mon sacre. » C’est ainsi que le tableau du Sacre fut commandé à M. le baron Gérard. La commission était honorable , mais un peu gênante. Un sujet politique n’est pour personne agréable à traiter, il l’est pour M. Gérard moins que pour beaucoup

(Vautrés. Ce n’est pas qu’il n’ait quelquefois trèsbien réussi dans ce genre : le 10 août et la Bataille cC Austerlitz lui inspirèrent des ouvrages fort remarquables ; mais , malgré ces succès , on peut dire que la nature de son esprit s’accommode peu des données de la circonstance.

L’allusion lui convient mieux; aussi, veut -il célébrer l’entrée de Louis XVIII à Paris, il pense à Henri IV, représente le Béarnais devant qui le ligueur fuit irrité, et compose sur ce triomphe un tableau qui lui vaut les félicitations de tous les partis ; je ne parle pas des faveurs de la cour, car, vous le savez tout aussi bien que moi , c’est assurément ce qu’il recherchait le moins.

Au désavantage de rendre une scène politique, qu’il faut composer avec d’incroyables précautions pour ne blesser ni l’opinion , ni les courtisans , ni le clergé, ni rien de ce qui tient à quelque chose , ou de ce qui , ne tenant à rien , a un parler franc et libre , se joint l’ennui d’être obligé de faire de la peinture d’apparat. Le tableau officiel que M. Gérard avait à exécuter était de ceux que les artistes, doués de verve et d’imagination, commencent et finissent avec peine ; de ceux qu’ils voudraient ne pas peindre, mais qu’ils sont forcés de traiter de leur mieux. Ce ne fut pas

sans répugnance que David se vit chargé de représenter le sacre de Napoléon. Rubens se dédommageait au moins par l’allégorie des dégoûts que lui causaient les situations d’étiquette ; mais en 1825 pas plus qu’en 1 801, l’allégorie n’était de mise dans un tableau d’histoire contemporaine. Aussi quelle tète pourrait réchaufferies programmes du grand -maitre des cérémonies? Le génie de David y a échoué ; son image du couronnement est froide, et le maître ne se reconnaît qu’à l’exécution de certaines figures placées près de l’autel; le talent de M. Gérard a-t-il été mieux chanceux? Tout le monde l’assure ; je vous dirai franchement ce que j’en pense.

On a raconté une anecdote curieuse , et qui doit être vraie, car vingt personnes me l’ont répétée ; il faut que je vous la redise à mon tour.

M. le baron Gérard avait préparé deux compositions pour son tableau. L’une rendait le moment de la cérémonie où le Roi, couché par terre, est sous la main qui consacre ; dans l’autre , le souverain était représenté sur son trône, entouré de sa famille et des grands officiers du royaume. Il ne semblait pas qu’il y eût de doute , quant au choix à faire entre ces deux sujets; M. Gérard n’avait pas hésité , mais il voulait que son option

fut consacrée par la volonté du prince; il demanda audience pour présenter ses esquisses.

Charles X , sincèrement pieux , choisit en roi très-chrétien , et , montrant la composition où le roi figure profondément prosterné sur des carreaux , et attendant les onctions saintes , il dit : « Celle-ci , monsieur Gérard. »

Alors le peintre : « Sire, permettez que je vous prie humblement de jeter sur l’autre sujet un regard de préférence. Notre art a des infirmités ; il faut que Votre Majesté daigne en avoir pitié. Toutes les lignes de composition ne sont pas également pittoresques , et celle que présente horizontalement cette longue figure habillée de blanc est peu favorable à l’effet que je voudrais rendre.

— Je comprends très-bien ; c’est une difficulté, mais vous êtes un habile homme , monsieur Gérard, et vous en triompherez.

— Souffrez , Sire , que j’insiste.

— Eh bien ! monsieur Gérard, tous les deux. Commencez par celui que vous préférez comme artiste. »

M. le baron Gérard remercia le Roi de cette grâce, et d’une autre aussi qu’il obtint , dit - on , tout de suite après; faveur d’autant plus insigne, que le premier peintre était en concurrence

avec le premier ministre , et qu’il eut la gloire de remporter dans une de ces luttes où M. de Villèle avait rarement le malheur de succomber. Mais cette histoire , je ne vous la dois pas ; M. de Yillèle l’a sur le cœur, et M. Gérard ne lui a pas même offert une fiche de consolation, en le mettant dans le tableau du Sacre ! on n’est pas plus cruel. Il est vrai que, par ce sentiment des convenances que personne n’a plus intimement que M. Gérard, l’illustre peintre n’a point poussé la mystification jusqu’au bout, et qu’il n’a pas plus donné de place dans sa galerie au protégé qu’il avait servi en frère , qu’au ministre des finances qu’il avait traité en ambassadeur maladroit.

Vous allez me demander pourquoi M. Gérard avait fait deux esquisses , puisqu’il était dans la ferme intention de n’exécuter en grand que le sujet pour lequel il se sentait un peu plus de vocation que pour l’autre ; je ne suis pas en état de répondre à cette question; mais je puis démentir peut-être une supposition que j’ai entendu faire à ce sujet.

On a dit (ce sont des médians qui ont dit cela, ce sont des ennemis de M. Gérard; car M. Gérard a quelques ennemis , comme en ont tous les hommes supérieurs qui réussissent), on a dit que l’artiste n’avait pas présenté sans intention ses

deux esquisses ; qu’étant sûr à l’avance , et du choix que ferait Sa Majesté, et du triomphe qu’il obtiendrait ensuite sur ce choix, parce que le Roi est d’une trop grande politesse pour opposer sa volonté absolue à de bonnes raisons, ou seulement au goût d’un peintre habile , il avait voulu se donner un mérite d’opposition. On a dit là quelque chose qui m’a tout l’air d’une calomnie. Ce n’est point M. le baron Gérard qui aurait recours à ces moyens éloignés de succès ! il n’a pas besoin de faire de l’opposition pour obtepir les suffrages des citoyens qui n’ont point les opinions de la cour. Je suis bien aise de défendre M. Gérard contre une interprétation fâcheuse du fait le plus innocent du monde.

Voilà pourtant comme sont les gens ! ils savent que M. Gérard a infiniment d’esprit et de finesse, et ils ne peuvent pas lui laisser faire une démarche, si simple qu’elle soit , sans la retourner, la commenter et lui donner une couleur diplomatique. Ils vont jusqu’à faire un envieux, un finassier et un rusé traqueur de naïfs, du cœur le plus franc et le moins jaloux : c’est le bien mal connaître !

M. Gérard a fait ses deux esquisses comme vous faites deux projets d’architecture, deux

plans de pièces de théâtre et deux discours de tribune ; pour vous rendre compte de votre effet , et chercher la meilleure entre les idées qui s’offrent à vous. Il a présenté ses deux compositions au Roi , comme il vous les aurait montrées , pour avoir votre avis ; il a combattu l’opinion de Charles X , parce qu’il ne tombait pas d’accord avec lui sur le pittoresque et le sentiment cle la chose ; il savait qu’un roi a droit de vouloir , et il s’apprêtait à obéir, parce qu’il a le titre de premier peintre ; mais il faisait ses réserves avec Sa Majesté comme il les aurait faites avec vous ; il a obtenu de commencer par le tabjeau que vous voyez, parce que le Roi est plein de bienveillance , et sauf à ne pas faire l’autre, peut-être , parce qu’il a la vue fatiguée et la main moins sûre qu’autrefois : tout cela s’explique à merveille. Pourquoi irait-on chercher d’autres versions , quand il y en a une si naturelle ?

Je n’aime pas qu’on soit toujours à épier un homme pour le raconter de travers et le gâter à plaisir! Grâce au ciel, je n’ai point cette manie; je sais toujours prendre le bon coté d’une tradition, et je ne conçois pas la joie barbare qu’on peut avoir à percer à jour un caractère.

Ça (foouttf.

S’étend à soh plaisir sur l’orteil du pauvre honnne.

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