T. A FONTAINE
Il fallait faire le tableau. On se mit à l’œuvre , content ou non du présent , mais sur au moins d’un avenir de gloire et d’honneurs. Cependant une idée importune venait quelquefois troubler l’esprit du peintre : « La critique ne s’attachera-telle pas à mes flancs, exigeante, railleuse, cruelle, ne tenant compte de rien , cherchant à me compromettre avec les factions et les puissances? Fatal métier ! » Et le découragement suivait ce petit monologue chagrin. « Mais la critique, il est si facile de la désarmer ? Est loué qui veut dans ce siècle des transactions de conscience. Avec des amis intimes on se fait des amis plus loin. L’esprit est fascinateur de sa nature ; c’est le gâteau à jeter aux gardiens du t emple du goût. . . il faut donc plaire et
se mettre en frais de coquetterie ! » Et le courage revenait un peu.
Rien n’est plus légitime que la séduction, quand elle n’a pas d’autres moyens que l’esprit ; les anciens en faisaient grand cas , et chez nous elle est assez en honneur. C’est son empire qu’essaie, à la tribune , le ministre qui ne veut pas descendre jusqu’à corrompre ses adversaires avec l’argent du trésor national ; pourquoi un peintre , un homme de lettres ne l’emploierait-il pas pour désarmer la critique ? J e trouva tout simple qu’il en soit ainsi , mais je veux que le séducteur trouve tout simple aussi qu’on se tienne en garde contre la séduction. Il y a quelque chose qui vaut mieux que les agaceries d’un esprit fin, les politesses, les visites et tout ce que l’usage autorise d’un plaideur à son juge, d’un auteur à celui qui doit s’expliquer sur le mérite de sa production ; c’est un bon ouvrage. M. Gérard a toujours pensé ainsi.
Un peintre, qui avait autant d’envie que de talent, me disait un jour : « Voyez , je me tue ; » chaque mois ôte un an à ma vie présumée ; je » m’applique à bien faire ; je fais bien peut-être , » et, le jour du salon , on m’accablera. Je suis » sot aussi de ne pas faire comme cette arai- » gnée de ma connaissance qui , pendant que je
» peins, tend- ses toiles pour attraper les mou- » elles ! Leur bourdonnement ne l’ennuiera pas, » il n’aura rien à redouter de leurs piqûres. C’est » un rival dangereux pour nous tous ; il a de la » glu dans la parole. » Je l’ai dit , c’était un jaloux qui tenait ce langage. Et lui-même faisait des brigues ! il avait stylé des critiques qui écrivaient sous sa dictée , pour écraser ses rivaux ! Un homme de génie peut-il s’abaisser à ce point?
Mais laissons ces honteuses pauvretés du cœur humain ; M. Gérar4 ne doit pas être défendu d’avoir tendu ses toiles ; qui croirait à la vérité des imputations de son ancien camarade ?
Voilà notre artiste au travail , voilà tout l’atelier en haleine. Les brosses vont faire leur jeu ; on les prépare , on charge vingt palettes de couleurs éclatantes, on se distribue la besogne : « A vous les bas de soie , à vous les broderies, à moi les plumes et les dentelles. » Mais a M. Gérard la composition, l’arrangement , le dessin , le ton général, les tètes, les mains, le tout enfin. Quelle occupation !
Tout marche pourtant, l’immense toile se couvre ; on a ébauché, mais il faut s’arrêter ! la goutte qui n’épargne personne , rois ni premiers peint res, vient visiter M. Gérard, et choisit pour sa
résidence le pouce de la main droite , celui qui tient le crayon , celui sans lequel rien ne se peut faire! Force est bien de suspendre. On tracasse la maudite hôtesse , mais elle tient bon ; la main est enveloppée d’un voile de deuil, qu’on lèvera quand on pourra. Que faire pendant cet interrègne du pinceau ?« Pourvu que le tableau ne se ressente pas de cette attaque ! si telle tête manque de solidité , si celle-ci n’est pas d’une bonne couleur, si cette figure est faiblement indiquée, on ne dira point : C’est qu’il avait la goutte ; on parlera charitablement de déchéance dans le talent ; on dira que le sujet n’était pas inspirateur ; des souvenirs de l’archevêque de Grenade se mêleront aux plaisanteries soufflées par les envieux. . . C’est un martyre ! encore si l’on s’en tenait là ! mais non , on répandra partout que c’est une goutte simulée , et que M. Gérard ne veut pas faire le tableau du Sacre ! »
M. Gérard était réellement malade ; son pouce était faible et endolori ; il ne pouvait tenir les grosses brosses, et, pour patienter, il touchait d’un pinceau délicat les mains et les yeux amoureusement dévots de Thérèse la Sainte. Hélas! ce fut encore matière à médisance ! A la fin, la goutte partit , et le Sacre s’acheva. Le Louvre reçut cet
ouvrage , connu déjà par quelques amis de l’auteur qui en faisaient depuis huit jours le plus grand éloge. Le 9 mai 1829 , Sa Majesté alla le voir et dit à l’artiste : « Je n’ai pas besoin de vous dire que je suis content, vous le voyez assez. » Le lendemain dimanche l’exposition publique commença.
JH. (fàmirîr et JH. Délavai.
Tous les Français sont également admissibles aux bonnes places dans les salles d’exposition du Louvre.
CHARTE CONSTtTÜTIONNEI.EE DES ARTS. Droit
public des Artistes, art. 3.
M. Delaval a fait aussi un tableau du Sacre ; c’est le Serment de la Charte. Le sujet est trèsbien choisi ; mais l’auteur a trop présumé de ses forces : l’ouvrage n’est pas bon. Le public en a porté ce jugement, et l’administration avant le public. L’administration a eu tort. Le tableau avait été , judicieusement ou non , commandé par l’ancien ministre de l’intérieur ; il était fait, et l’auteur n’a pu l’exposer au Louvre. Pourquoi cela ? le Louvre n’est-il pas pour tous les peintres ? ce qu’on a fait pour M. Gérard, il n’y avait pas de raisons pour qu’on ne le fit pas pour M. Delaval.
Ce peintre a été obligé de montrer son ouvrage à l’Hôtel-de-Ville. La préférence faite à M. le baron Gérard est de mauvais goût. C’est un privilège qu’a depuis long-temps l’auteur de X Entr ée d’ Henri IV d’occuper, seul et sans partage , le Grand-Salon pendant les intervalles des sessions de l’école ; je veux qu’il justifie cette dérogation •à l’usage ; mais à sa place je n’userais pas de l’heureuse prérogative. H y a une égalité dans les arts, contre laquelle il ne faut rien entreprendre. Les ouvrages des maîtres n’arrivent au Louvre qu’après leur mort ; M. Gérard a le privilège d’y voir les siens de son vivant ; c’est trop d’obligeance de la part de M. le vicomte de La Rochefoucauld.
Le tableau de M. Délavai pouvait trouver sa place au Grand-Salon tout aussi bien que celui de M. Gérard; il y aurait fait une figure telle quelle ; mais l’artiste n’aurait pas eu à se plaindre. Le Louvre est un établissement national , et aucune faveur ne devrait y admettre ce peintre plutôt que cet autre. Dans la question du tableau du Sacre , c’est le sujet qui a ouvert les portes du palais à M. Gérard ; et M. Délavai les a vu se fermer sur lui ! En voilà assez sur une chose de principe qu’on a tout-à-fait oubliée.
L’œuvre de M. Gérard est a la place occupée
naguère par le tableau d’Henri IV ; il y restera jusqu’à ce qu’on ait arrangé une salle particulière où ces deux grands morceaux seront exposés en regard. En attendant, les curieux font foule au salon carré ; c’est là que l’admiration épuise ses formules.
limite , aïwmus.
L’enseigne fait la chalandise.
la fontaine. Les Devineresses.
On se meurt de plaisir.
— D|miîle ^oux ^r*ssons vous vous sentez saisir.
— Ce sont petits chemins tout parsemés de roses»
molière. Les Femmes savantes.
UN MARQUIS
Dieu ! que cela est imposant !
UN VICOMTE
Dieu ! que cela est éblouissant !
UNE DUCIIESSE.
C’est magnifique !
UN CRITIQUE
Gérard n’a rien fait de plus beau, Messieurs, je vous en donne ma parole.