‹ Le Peuple au sacreChapitre 9 sur 16 · UN DUC · texte numérisé non relu

UN DUC

Et que vouliez-vous qu’il y fit , s’il vous plaît , votre peuple? Sa place n’est pas auprès du trône.

LE BOURGEOIS

Parbleu, si fait.... Est-ce que vous netes pas du peuple , Monsieur ?

LE DUC

Non, Monsieur, non; j’ai l’honneur d’être duc, et j’ai charge aux écuries.

LE BOURGEOIS

Moi, je suis un simple citoyen, et je vous avoue que je suis scandalisé de voir que M. Gérard n’ait pas pensé à mettre quelques simples citoyens comme moi dans la représentation du sacre.

LE DUC

Mais , mon cher Monsieur, ce n’était pas possible. Le baron Gérard faisait un ouvrage monumental , historique, et il n’y a rien de monumental dans une réunion de bourgeois. L’histoire .de toutes les pompes monarchiques , c’est M. le grand-maître qui la prépare ; un programme a été dressé par M. le marquis de Dreux-Brézé, et le peintre a dû. s’y conformer.

LE BOURGEOIS

Il fallait qu’il mentit.

LE DUC

Un peintre historiographe suivant la Cour ne peut mentir.

LE BOURGEOIS

Certes, j’en aurais pris la licence, moi, au risque de déplaire à quelques courtisans !

fallait le mettre ; il est seulement au milieu des officiers de sa maison. Je cherche un député et je n’en vois point. Que M. le marquis de Rochemore soit là , parce qu’en sa qualité de maître des cérémonies , il a donné , à un certain moment , les bottines de velours violet que M. Talleyrand a chaussées au Roi , c’est bien ; mais devant lui je voudrais un des représentans des départemens.

LE DUC

Devant lui, Monsieur? et le droit des préséances !

LE BOURGEOIS

C’est avec l’observation rigoureuse de ces droits qu’on fait des choses froides et sans intérêt. A la place de M. le duc d’Aumont, à qui, par parenthèse , le peintre a donné une pose de théâtre , pour rappeler sans doute que monseigneur le premier gentilhomme fut vice -roi de l’Opéra- Comique; à sa place, dis-je , j’aurais mis un de nos industriels célèbres.

LE DUC

Un industriel! mais, mon cher Monsieur, vous blasphémez ; un industriel n’a pas rang parmi nous autres.

LE BOURGEOIS

C’est possible , mais il a rang en France , et je

suppose toujours le Roi au milieu de la France. Pourquoi à la place de M. le duc d’Uzès, qui agite le bâton fleurdelisé du grand-maître , ne verrait-on pas un savant renommé, un homme de lettres recommandable, un artiste fameux, un de ces négocians qui ont des noms européens , ou tout autre citoyen des classes intéressantes de la société?

LE DUC

Je vous en demande bien pardon, mais cela n’aurait pas le sens commun. M. d’Uzès est indispensable où il est , et ni un astronome , ni un sculpteur, ne pourrait montrer à l’assistance le bâton du grand-maître de France.

LE BOURGEOIS

Eh ! Monsieur, on se passerait fort bien de cet épisode, qui n’ajoute rien de touchant à la cérémonie. Si j’avais été M. Gérard, j’aurais assis sur ce tabouret mon camarade Gros ; j’aurais repoussé un peu plus loin MM. d’Aumont, de Latour- Maubourg, d’Avaray, de Dreux-Brézé, de Cossé et de Talleyrand , et je les aurais subordonnés de taille et d’importance à des hommes comme MM. de Châteaubriand , Biot , Cuvier, Thénard , Lamartine, Dupin, Casimir Perrier, Royer-Col-

lard, Laine, etc. Vous entendez maintenant clairement m'a pensée ?

LE DUC

Très-bien ; mais M. le baron Gérard a fait dans votre sentiment autant qu’il pouvait faire. Il a donné aux premières catégories de l’ordre social un relief qui leur était dû ; et il n’a point oublié le peuple. Suivez le dénombrement que je vais vous faire. Deux cardinaux , l’archevêque officiant , un autre prélat à l’autel , et un petit enfant de chœur, ce n’est pas trop pour le clergé? MM. de Talleyrand, d’Aumont et de Latour- Maubourg, voilà pour la chambre du Roi. M. d’Avaray représente la garde-robe; M. de Cossé , l’hôtel ; M. de Polignac, les écuries; M. de Lauriston , la vénerie; MM. de Dreux-Brézé, de Saint-Félix et de Rochemore sont là pour les cérémonies; MM. de Crussol, d’Havré, de Fitz- James, de Mortemart, de Maillé, de Rivière; les maréchaux de Bellune, de Trévise, de Dalmatie et de Conégliano, figurent l’armée ; M . d’Airibray, c’est la justice; M. de Boisgelin, c’est la Chambre des pairs

LE BOURGEOIS

Mais la Chambre des députés?

ri

LE DUC

Au coin , à droite , la voilà toute dans la personne de M. le vicomte Sosthènes de La Rochefoucault.

LE BOURGEOIS

Ce n’est peut-être pas celui que j’aurais choisi pour représenter le peuple — Mais les arts?

LE DUC

Parbleu, M. le vicomte Sosthènes de La Rochefoucault !

LE BOURGEOIS

Et les sciences ?

LE DUC

M . le vicomte Sosthènes de La Rochefoucault !

LE BOURGEOIS

A ce compte, il est aussi le délégué des lettres.

LE DUC

Certainement, directeur du département des Beaux-Arts, il est le représentant naturel de la peinture , de la musique , de la littérature et de tout ce qui s’y rattache.

LE BOURGEOIS

Oui, comme un conseil-général l’est des contribuables; un maire, de sa commune; et certain député, des électeurs qui l’ont nonnné. Je n’avais pas compris d’abord pourquoi M. le vicomte de

La Rochefoucault était de la fête préférablement à d’autres dignitaires et à tous les ministres ; je croyais que M. Gérard ne l’avait admis que par courtoisie ou par déférence pour sa position d’administrateur des arts à la maison du Roi ; mais je vois combien il est nécessaire à l’ensemble de la représentation ! Il est comme ces grandes utilités de théâtre qui ont plusieurs rôles dans une pièce; c’est le maître Jacques du tableau du Sacre. Pour tant d’emplois, il est bien peu en évidence; il devrait foisonner, et M. Gérard l’a réduit à la tète ; à peine le découvre-t-on derrière un rempart de maréchaux ; ce bastion

LE DUC

Ne le défend pas bien contre les épigrammes , a ce qu’il me semble. M. Gérard aura cru lui rendre un service en lui faisant boucher sans prétention un trou dans sa composition-, et vous allez l’y déterrer.

LE BOURGEOIS

Je ne l’avais pas remarqué, je vous jure ; et je 1 aurais laisse se hausser péniblement sur ses orteils poLir se montrer au-dessus du vainqueur de Fleurus, si vous ne m’aviez dit qu’il faisait le personnage du peuple dans ce drame classique. J’ai voulu voir alors, et j’ai trouvé que la partie dé-

mocratique de la nation tenait bien peu de plaec ici , et que les lettres et les arts avaient un drôle d’air dans ce cul-de-sac , où l’aristocratie et l’étiquette les ont relégués.

LE DUC

En somme , le tableau ne vous plaît pas beaucoup , n’est-ce pas?

LE BOURGEOIS

Par la raison qu’il doit trop vous plaire.

LE DUC

Celui de M. Délavai vous convenait mieux ?

LE BOURGEOIS

Oui, parce qu’il vous convient moins. Il y a un peu de peuple chez lui; ici, point. M. le baron Gérard a fait comme M. Dreux-Brézé , le jour de l’ouverture des Etats - Généraux de 1789, il a laissé le Tiers à la porte.

JH. le 2Duc Ïf2tumant.

Car le duc, à cause de sa charge de premier gentilhomme de la chambre , avait la surintendance de tous les divertissemens.

bussy-rabutiïï. Histoire amoureuse des Gaules.

Vous demandez pourquoi il est là, M. d’Aumont? c’est parce qu’il est M. le Premier de la chambre, et qu’il fait auprès du Roi sa charge de gentilhomme. Il vous semble qu’une place aux plans recules du tableau aurait suffi à cette dignité , et que les devans auraient dû être réservés aux hommes véritablement célèbres! . . . Mais M . le duc d’Aumont est véritablement célèbre de son chef et du chef de ses aïeux. C’est une tradition monarchique, que sa gloire; ouvrez l’histoire ,• et vous verrez. Un d’Aumont était premier gentilhomme de la chambre de Louis XIV ; le fils d’icelui était premier gentilhomme de la chambre de Louis XY ; M. le Duc actuel , héritier des ti-

très et du mérite de ses pères, est premier gentilhomme de îa chambre de Charles X. La naissance n’est point une chimère ; on conçoit très-bien qu’elle donne des droits, et il n’y a que les gens de mau vais goût et de rien qui se révoltent contre une idée aussi raisonnable. Un d’Aumont succède à un d’Aumont, tout aussi naturellement que Charlemagne à Pepin-le-Bref.

J’ai beaucoup entendu discuter cette légitimité dans les emplois de cour; on ne veut pas que les Cérémonies soient de droit la possession de l’héritier des Dreux-Brézé, ou la Panneterie celle des Cossé-Brissac; pourquoi cela? D’abord il n’y a aucun inconvénient à ce que ce soit ainsi ; ensuite n’y a-t-il pas pour chaque profession une éducation spéciale? Votre père vous destinait au génie, il vous a envoyé à l’École-Polytechnique ; le mien voulait que je fusse marin ; il pria l’amiral Decrès de m’envoyer à Brest sur un vaisseau ( car alors on élevait les marins sur les vaisseaux ; depuis on les a élevés sur une montatagne 1 ) : vous seriez un très - mauvais gentilhomme de la chambre , et je vous assure que je serais fort empêché s’il me fallait diriger les céré-

A l’École d’Angoulème.

monies ou le gobelet. M. de Cosse, né dans la bouche, et M. d’Aumont, dans la chambre, ont apporté, en venant au inonde, des dispositions pour leurs places, et on les a élevés ad hoc ; vos mathématiques et mes études de manœuvres nautiques ne serviraient à rien à ces fonctionnaires qui doivent connaître avant tout les traditions et les usages: Il faut que chacun fasse son métier : le gentilhomme héréditaire doit donner la chemise au Roi, quand il ne se trouve, au lever, ni prince du sang , ni premier chambellan pour la présenter à Sa Majesté ; Alexandre , fils de Philippe, doit travailler à la conquête du monde.

Et puis vous croyez que c’est une chose facile que d’être gentilhomme de la chambre , ou maître de la garde-robe, ou maître-d’hôtel , ou aide des cérémonies ! Je parie que le général Curial trouve cent fois plus aisé de commander la garde impériale en Prusse , que de suivre à la lettre le cérémonial du lavement des mains aux Tuileries. Avez-vous idée de ce qu’il fallait savoir jadis et de ce qu’il faut savoir encore, quoique l’étiquette soit peut-être moins impérieuse qu’avant la révolution , pour remplir en bon serviteur la place de Premier de la chambre? Cela vous paraît tout simple; eh bien! détrompez-vous. L’intelligence

Kl plus délice, une excessive bonne grâce dans 1 exci cice des fonctions , une mémoire imperturbable pour tout ce qui est des devoirs de sa chai ge , un amour presque jaloux des prérogatives attachées au titre qu on possédé 5 voilà quelques-unes des qualités eminentes dont un premier gentilhomme de la chambre doit être pourvu ; elles ne lui sont pas moins indispensables que le génie au premier peintre. Voir les choses en grand et saisir tous les petits détails ; avoir le talent de 1 administrateur, le noble orgueil du duc et pair, et 1 abnégation de volonté du pauvre diable à gages qui sert princes, hommes de qualité , bourgeois ou vilains ; pensez - vous que le premier venu ait dans sa nature cette réunion de mérites sans lesquels on peut être un excellent officier, un jurisconsulte profond, un habile ministre , mais point un homme supérieur dans la chambre du Roi.

Ayez une tête faible , et vous verrez ce que vous ferez entre les menus plaisirs , les réceptions eî l’argenterie ! N’ayez pas un goût délicat et mêlez-vous de commander , pour Sa Majesté, « les premiers habits de deuil , tous les habits de masques , bais et comédies ! » Ayez de la superbe au cœur, et arrangez-vous de la toilette

et des jours de médecine du Monarque ! Manquez un peu de fermeté, et tâchez de lutter contre les prétentions des valets de 'garde-robe qui voudront ôter, à qui l’ajustement acquise , la prérogative de déchausser et débotter le Roi du pied droit , quand ils ne le doivent débotter et déchausser que du pied gauche !

Pour moi, j’en deviendrais fou. Aussi , je suis en admiration devant très-haut et très-puissant seigneur Louis-Marie d’Aumont de Rochebaron, duc d’Aumont , qui , sous le prince le plus formaliste, ne fit jamais une faute. Le lendemain de son mariage, je crois , il était de service à Versailles, auprès de Louis XIV, et les préoccupations de son amour pour mademoiselle de La Mothe ne purent le distraire de ses devoirs , ce dont le Grand Roi lui sut un gré infini. A sa place qui n’eût fait mille sottises? Lui, c était un esprit étonnant ! il connaissait à fond son service et tous les cas ardus de l’étiquette. Il surveillait pages , huissiers , valets, porte-manteaux, portearquebuses, barbiers , tapissiers, horlogers, garçons et porteurs de la chambre, capitaine des levrettes et lévriers , oiseaux de la chambre et du cabinet , musiciens , chirurgiens , apothicaires , empeseur - cravatier et palmier ordinaire de

Sa Majesté ; il dirigeait tout, mettait chacun à sa place, et , par sa rare activité, sa sévérité dans l’exécution des ordres qu’il donnait pour le bien de la monarchie, concourait à l’illustration immortelle d’un siècle que Racine , Corneille, Molière, La Fontaine, Mignard, Lebrun et quelques autres, tâchaient d’honorer à leur manière. Ce fut aussi un maître homme que le fils de ce duc d’Aumont ! Comment la France aurait-elle pu se montrer ingrate à l’égard du descendant de ces grands citoyens? Elle ne l’a pas été. La révolution et l’empire avaient ajourné la récompense ; mais tout est rentré dans l’ordre : M. le duc d'Aumont est lieutenant-général comme Y endôme , Kléber et Gérard; duc comme Oudinot; pair comme Chateaubriand ; cordon bleu comme un maréchal qui a remporté dix victoires; gouverneur d’une division militaire , résident comme tant d’évêques qui ont séjour à la Cour et jamais en leur diocèse. Je sous-entends les simples croix et les titres secondaires dont est décoré M. le général d’Aumont ; ce sont les petits rayons de l’auréole éblouissante qui entoure sa tête.

Et à propos de sa tête , vous supposez que M. Gérard l’a peinte telle quelle est ; point. Dans ce beau seigneur, qui rappelle un peu par sa pose

tière le Mirabeau que David fit si puissant, si énergique au Serment du jeu de paume , je ne reconnais ni les traits , ni la tournure de celui que j'ai vu présider un sénat de comédiens, pendant les jours malheureux de l’antique royaume de Feydeau. M. Gérard, usant, trop peut-être, de son droit de poète, a rêvé un gentilhomme de la chambre comme Phidias rêvait un Jupiter. C’est un duc d’Aumont classique qu’il a fait ; leste , élégant, enthousiaste, presque jeune ; le duc d’Aumont romantique , j’entends le véritable , le naturel, est vieux , court, lourd ; je ne dois pas ajouter laid , quoiqu’il ne soit plus joli ; parce que laid ne se dit ni d’une femme , ni d’un gentilhomme, et que je ne veux pas être moins poli envers un personnage d’importance , que ne l’a été M. Gérard.

La seule chose que le peintre n’ait point historiée dans l’ensemble de M. le duc d’Aumont , c’est sa perruque ; il l’a montrée comme elle est , peignée avec art , et d’un vermillon qui ne pâlit point devant celui des robes de messieurs les cardinaux de Clermont -Tonnerre et de La Fare. Cela est hardi; et j’avoue que je m’attendais à une vérité moins crue. Le pinceau de M. Gérard a été celte fois très-sincère. 11 est fâcheux qu’il soit de-

venu plus flatteur quand il a animé les yeux et le reste du visage de M. le premier gentilhomme ; j’aurais voulu le portrait d’un vieillard bon , calme et naïf; je trouve la figure vivè, preste^ ardente, d’un jeune éventé de la Régence.

€a €0mp06itt0it.

Toutes ces positions académiques, contraintes, apprêtées, arrangées....

diderot. Essai sur la Peinture.

Mais de la royauté le faste s’y déploie.

Mme amable tastu. Les Oiseaux du Sacre.

UN VIEILLARD

Pourquoi ne suis-je pas tenté de crier : Five le Roi! avec M. le duc de Polignac? Pourquoi , au contraire , suis-je prêt à me jeter aux genoux de ce Christ que tant de gens implorent ou remercient? C’est qu’il y a de la grandeur dans la scène de Jouvenet1 , et qu’il n’y en a point dans celle de M. Gérard.

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