UN ELEVE DE TEINTURE
Comment, pas de grandeur! Mais cet ensemble me parait tout-à-fait majestueux.
LE VIEILLARD
Rien ne me touche, rien ne m’émeut, rien
La Résurrection de Lazare exposée dans le Grand-Salon.
n’impose à mon esprit ou ne sollicite mon cœur; je reste froid devant tous ces acteurs qui s’agitent, parce que je vois qu’ils s’agitent pour que je ne reste pas froid.
l’élève.
Voilà qui est fort injuste, car l’effort ne se trahit nulle part dans le tableau. L’arrangeur habile se reconnaît à chaque pas dans cette vaste composition.
LE VIEILLARD
Justement, l’arrangeur se reconnaît. Je sais que M. Gérard a arrangé, je vois qu’il n’a pas cédé à une inspiration soudaine. Il est éloquent ici, comme était mon pauvre ami Fontanes, qui n’eut jamais l’art de me donner une sensation un peu forte. Voyez, jeune homme : le maréchal Moncey brandit l’épée royale; M. le duc d’Uzès se lève , en montrant à l’assistance son bâton à fleurs de lis ; M. le duc d’Aumont nous regarde, et, allongeant son bras droit vers le trône, il veut nous dire : Contemplez ce digne spectacle ; M. de Latour-Maubourg secoue son chapeau empanaché ; M. de Cossé en fait autant en nous engageant à l’imiter; le maréchal Jourdan rit devant nous ; son camarade Mortier sourit; M. de Lauriston et M. Soult, sourient aussi ; M. de Tal-
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leyrand s’apprête à sourire; M. de Dreux-Brézé paraît joyeux ; M. de Clermont-Tonnerre, emporté par son enthousiasme , marche au trône en retroussant sa soutane ; M. deLaFare, resté assis, dit au grand-veneur : Dieu , que c’est touchant ! La joie est générale ; eh bien ! tout cela vous transporte-t-il , dites-moi ?
l’eleve.
Je trouve ces personnages bien groupés, les lignes de leurs mouvemens heureuses, les
LE VIEILLARD
Je ne dis pas le contraire ; mais encore une fois vous sentez- vous transporté ?
l’élève.
Pensez donc, Monsieur, que c’est un tableau d’apparat, et qu’il a fallu tout le talent de M. Gérard pour donner autant d’action et de chaleur qu’il y en a, à un sujet...
le vieillard.
Qu’allez-vous dire? Ce père qui embrasse son fils ; ce Roi qui communique une part de la royauté sainte qu’il vient de recevoir à l’héritier de sa couronne ; ces parens qui jouissent du bonheur de leur parent; ces amis qui entourent le prince qu’ils ont affectionné dans l’exil et qu’ils voient si heureux dans toutes les splendeurs d’une fête
monarchique, ces serviteurs dévoués, ces citoyens de tous ies rangs , de toutes les classes criant ensemble le vivat in œternum ! c’est un sujet froid! Non , mon ami, il y a là tous les élémens d’une scène touchante ; mais pour cela il ne faudra pas faire le Roi en profil , donnant un baiser de cérémonie au profil de son fils; il ne faudra pas que M. le duc d’Orléans ait une grosse îigure indifférente; que le duc de Rivière, qui dut pleurer de joie, relève à peine ses lèvres pour marquer de la satisfaction; que MM. d’Aumont, Soult, Lauriston et d’Uzès fassent de la pantomime calculée; que M. d’Ambray ait l’air de battre tranquillement la mesure du chant que M. l’archevêque de Reims psalmodie en descendant les marches du trône ; enfin que la plupart des personnages, au lieu de regarder ce qui se passe auprès du Roi, se retournent vers nous pour faire juger de la ressemblance de leurs images. Il faudra qu’il y ait du monde , beaucoup de monde, peuple et gentilshommes; qu’on se presse, qu’on se parle ; car on a bien des choses à se dire entre citoyens , après le serment de la Charte , après le mariage du Roi avec la nation. Ces grands mouvemens ne sont pas stériles pour la peinture.
l’élève.
Mais ils sont malaisés à rendre.
LE VIEILLARD
Il y faut moins d’esprit et plus de sensibilité; il faut rompre avec l’étiquette et se laisser aller à son cœur. M. Gérard a montré dans l’Entrée d’Henri IV qu’il pouvait bien composer une scène du sacre de Charles X ; mais le programme qu’il n’a pas osé déchirer l’a glacé ; il s’est donné beaucoup de peine pour être noble , majestueux , intéressant, et tout son art n’a abouti qu’à trouver des lignes agréablement cadencées, de petites masses peu dramatiques, quelques figures d’un assez bon mouvement, et une belle ordonnance d’architecture pour soutenir le groupe principal. Et puis le tableau manque totalement d’effet. l’Élève.
Il y a un grand parti de lumière, et M. Gérard devait espérer qu’on lui tiendrait compte de ses efforts , pour triompher des difficultés qu’il avait courageusement abordées.
LE VIEILLARD
Je lui tiens compte de tout ce qu’il voudra, mais je ne suis pas satisfait. Tout éblouit mes yeux, et je ne puis les reposer sur aucune partie du tableau ; je suis obligé de chercher le héros de
la cérémonie dans ce brillant tapage de blanc, de rouge, de vert et de bleu ; une ombre officieuse, jetée sur les maréchaux et tout ce qui est sur le même plan jusqu’au duc d’Aumont, les aurait fait ressortir naturellement ; M . Gérard a préféré une égale répartition de la lumière, et cette diffusion a tout perdu. Par elle, la grandeur a disparu, et, ce qui n’est pas moins fâcheux, la solidité. Trouvez-vous qu’il y ait une figure passablement ferme?