‹ Le peuple chinoisChapitre 13 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les savants travaux des érudits du xix* siècle nous ont appris que les premières cités qui apparaissent dans rhistoire ancienne de l'Europe, ne furent pas seulement des monuments de pierre dont les murailles protégeaient les habitants.

Elles étaient aussi et avant tout des édifices d'ordre moral, dont les hommes des vieux âges voyaient le tableau, au fond de leur âme, à travers leurs croyances.

Il en fut ainsi pour toutes les villes dont Fustel de Coulanges a décrit la naissance, dans son beau livre : La Cité antique (1).

On consultait les oracles pour connaître l'emplacement qui plaisait aux dieux, on entreprenait les travaux en grande pompe, avec des prières et des sacrifices. La religion présidait à l'édification des cités comme elle avait présidé

(1) La Cité antique, Gonf. p. 151 et suivantes.

à la construction de la maison. C'est que, en effet, comme celle-ci, la ville était un temple.

Identique est le caractère de la ville chinoise, et c'est pour cela qu'elle est bâtie sur le même plan que la demeure familiale, ou plutôt qu'elle est semblable au temple, sanctuaire et partie capitale de cette demeure.

Comme celui-ci, elle couvre une superficie carrée, entourée d'une enceinte de murs, percée de quatre portes, lesquelles sont placées aux quatre points cardinaux, la principale étant orientée au sud.

Dans les temps anciens, Ihabitation du prince, empereur ou roi, tenait au centre la place du vieil atrium des premiers âges, de ce t'ang, qui est toujours resté, dans la maison moderne, la salle d'honneur. Devant le palais, était la place correspondante au vestibule de la salutation chez les Romains et de la première cour de la maison chinoise ; derrière, se trouvaient le marché et les habitations des marchands, ainsi que dans la maison se trouve la pièce réservée aux provisions de la famille ; sur les cotés, se tenait le peuple, dans ses maisons particulières, comme les serviteurs de la famille qui habitent aujourd'hui encore le long du mur de Fenceinte domestique (i).

Tel est le plan des villes anciennes que l'on retrouve dans les vieux livres chinois. Telle est ridée que s'en font eux-mêmes les érudits de la Chine.

(1) Voir chapitre III.

Voici ce qu'en dit le g-rand commentateur Tchou-Tzeu : « Dans l'antiquité, la partie intérieure du domaine des princes était divisée selon la régie du tsing : dans l'espace du milieu était le palais ; devant celui-ci, on voyait, à gauche, le temple des ancêtres ; à droite, celui du génie de la terre et les demeures des cent officiers qui s'y trouvaient disposées en ordre ; cette partie constituait la cour de l'audience. Derrière le palais, était le marché, non point semblable aux marchés d'aujourd'hui (xii® siècle de J. C.) où les familles ont la faculté de commercer librement » (1).

Et l'auteur chinois continue sa description en nous montrant les agriculteurs logés sur les côtés delà ville pour prouver que le plan rituel était rigoureusement observé.

Le prince est père de son peuple ; il convient donc que sa demeure soit celle d'un père de famille, mais d'une famille agrandie. Les seigneurs féodaux de l'antiquité chinoise diffèrent profondément de ceux qui ont dominé les populations d'Europe dans les siècles qui ont suivi la chute de l'Empire romain. Ceux-ci étaient des Barbares conquérants, des peuples d'une civilisation en décadence. Chaque seigneur, sur sa terre, gouvernait des vaincus, ou les descendants des vaincus. Les princes chinois paraissent avoir été des chefs de famille devenues des tribus et des clans immenses ; chacun de leurs

(1) Œuvres complètes de Tchou-Hii . Edition impériale de 1713. H. K'iuen 40, page 2, verso. Bibliothèque nationale, nouveau fonds chinois, n° 3545.

vassaux pouvait être considéré, en quelque manière, comme un descendant éloigné des ancêtres du prince.

Le caractère sacerdotal que les rudes guerriers francs n'avaient pas connu, était au contraire le caractère dominant des seigneurs chinois. De plus, si loin que l'on remonte dans l'histoire, on trouve toujours un chef au-dessus de tous les autres, qui semble être quelque patriarche d'une grande famille qui aurait embrassé toute la nation.

C'est celui-ci] que le~Chou-King nous montre présidant à la construction des villes. D'abord, on examine avec soin le futur emplacement de la cité ; les devins interrogent les sorts qui révèlent la volonté des dieux, le peuple sous la direction d'un ministre, trace et dispose les différents endroits selon leur destination, puis le prince arrive, comme le Romulus de la légende lors de la construction de Rome, il fait le tour de la ville ; ensuite, il ofiPre des sacrifices à l'esprit du ciel et de la terre, des taureaux noirs sont immolés. Le troisième jour après la promenade rituelle autour de l'enceinte, on tue deux jeunes taureaux, et le quatrième jour, en sacrifiant à l'esprit de la terre, on égorge un bœuf, une brebis et un porc (1) .

Cette cité, à la naissance de laquelle la religion avait tant contribué, était toujours sous la garde des dieux.

Ceux-ci manifestaient-ils leur mécontente-

(1) Ghou-King, chapitre Tchao-Kao. Coni. les nombreuses traductions qui ont été faites en diverses langues, de cet ouvrage.

ment par quelque calamité naturelle dont ils affligeaient le peuple ; c'était là un indice qu'ils ne se trouvaient pas satisfaits de leur résidence. On consultait de nouveau les oracles et, selon leur réponse, on décidait de transporter la ville ailleurs.

Le peuple murmurait quelquefois devant la perspective de son exode, mais était-il possible de résister aux dieux ?

Tout le chapitre VII du Chou-King est consacré aux exhortations du roi Pan-Keng qui s'efforce de calmer les murmures de ses sujets et de les inviter à l'obéissance aux ordres célestes. Quatre fois déjà, on a changé la ville de place ; mais le fleuve Jaune a débordé, c'est un sio^ne de la colère des dieux. Ceux-ci ont fait connaître par les oracles leur volonté ; on doit donc partir. Et voilà 'le peuple qui écoutant les exhortations de son roi, le suit dans son nouvel établissement (1).

Ce caractère religieux des villes a subsisté, les croyances de leurs habitants ont subi, au cours des siècles, des modifications ; elles ont dû évoluer comme la société elle-même et éprouver l'influence des contacts avec les populations aborigènes de TAsie qui avaient, elles aussi, leur religion propre.

Certains auteurs estiment même que le culte des astres serait le produit de ces contacts étrangers et que dans les temps primitifs, le peuple des Cent Familles auraitprofesséune religion monothéiste comme celle du peuple hébraïque.

(1) Chou-King chap . Pan-Keng,

FARJENEL ?•

Quoi qu'il en soit, il est indéniable qu'à une époque déjà bien ancienne dans son histoire, le spectacle de la vie, toujours renaissante sur la terre, avait pénétré le peuple chinois de reconnaissance pour la force mystérieuse qui transforme toute ciiose. Les astres, symboles visibles de Ténergie fécondante, personnifiés par l'imagination, prirent une place dans le culte, à coté des ancêtres des princes qui avaient été les pères des cités. Les montagnes, les fleuves, le sol fertile furent aussi l'objet d'une vénération religieuse. Un génie présida à chacune des productions de la terre.

Ce culte de la nature paraît surtout dans les repas sacrés qui se donnaient dans les districts chinois et dans les villes, comme jadis en Grèce ; dans ces banquets caractérisés par des invocations, des prières, des libations, les assistants symbolisaient les" astres bienfaisants et tenaient en quelque sorte leur place dans la cérémonie. Si l'on en croit le mémorial des Rites, il en était ainsi dans les festins des districts dits : Réunions où l'on boit le vin des districts. Là, les hôtes représentent le ciel, l'amphitryon (le chef du district) représente la terre, leurs assistants représentent le soleil et la lune, les trois hôtes (principaux) représentent les trois lumières (1).

Dans ri-li, vieux rituel qui remonte au xi^ siè-

(1) Li-ki-lou-penn chap, 45. K'iuen 10 p. 22. Edition Xgao tong-fou Chan-Tchenn fou-\\enn t'ang tzeu hing. Dans la traduction anglaise du mémorial des Rites de M. James Legges, publié dans le Saered Bookes of the East. Oxford 1885. Ce chapitre figure sous le numéro XIII (42),

cle de notre ère, sont détaillées avec la plus grande précision toutes les cérémonies publiques religieuses des cités chinoises.

On y voit, avec les repas sacrés, les jeux martiaux qui avaient le même caractère cultuel ; on tirait de l'arc dans les temples ou devant ces édifices ; mais chacun des mouvements était réglé d'après les rites, et des exercices s'accompagnaient d'offrandes, de libations et d'une communion.

On immolait des chiens dont le foie et les poumons étaient présentés aux esprits du ciel.

Toutes ces cérémonies, repas et jeux, ne s'accomplissaient pas, sans que les assistants ne s'y fussent préparés par des jeunes et des purifications. Rien ne devait y être impur. Si les personnes, les victimes ou les ustensiles avaient été entachés de quelque défaut, comment aurait-on pu les offrir aux esprits de la cité ?

x\ussi, on attachait une grande importance au choix et à la qualité de la victime. Celle-ci devait être jeune et n'avoir pas encore reproduit sa race ; les vases se purifiaient avec soin avant chaque libation. Voici comment se faisaient les offrandes. On élevait d'abord les coupes vers le ciel pour que les esprits en acceptassent le contenu, puis on en versait un peu sur le sol, ensuite on présentait de la même manière les chairs des victimes et, s'il y avait lieu, les produits de la terre ; puis on consommait ces mets sacrés.

En un mot, ces banquets et ces jeux publics étaient de la même nature que les réunions

familiales des temps modernes dans lesquelles s'accomplissent les sacrifices aux ancêtres. On y trouve un officiant, qui est le chef de la principauté ou du fief, les assistants y prennent la place des parents ; vraisemblablement ceux là sont les chefs des familles qui viennent participer pour tous les leurs au culte public.

En dehors des jeux martiaux et des repas sacrés, les princes et les seigneurs offraient de nombreux sacrifices dans les principautés ; après la fin de Fhiver, on promenait un bœuf symbolique en terre et Ton immolait, aux divers esprits de la terre, un grand nombre d'animaux pour dissiperles mauvaises influences; onofl'rait des victimes aux génies qui gardent les portes des villes, à ceux qui président aux maisons, à ceux qui animent les fleuves et les rivières ; chaque famille avait son dieu protecteur qui veillait sur ses champs. Chaque champ, son génie qui demandait des oblations.

La religion était partout. Sous la dynastie des Tcheou, le roi et les fonctionnaires ou nobles sacrifiaient périodiquement aux esprits de la porte intérieure de la maison, à celui du foyer, à ceux de la cour intérieure, de la porte extérieure et des chemins.

On consacrait les objets usuels afin qu'ils demeurassent pénétrés de l'influence divine; la consécration se faisait avec le sang des victimes agréées parles dieux,et ces victimes devaient être d'une seule couleur. On aspergeait de sang chaud les portes et les murs des temples, les vases et les ustensiles sacrés, les tablettes

ancestrales, les luths et tous les instruments de musique qui soutenaient le chant des hymnes. Quand le prince partait en guerre, il consacrait ainsi son char et ses armes.

Si un homme voulait s'engager d'une façon solennelle, il prononçait son serment devant ses ancêtres avec lesquels il partageait le repas du sacrifice et il se faisait sur le corps une onction avec le sang de Tanimal immolé. Bien entendu, pour l'accomplissement de tous ces actes, on revêtait un costume spécial.

Tout, dans la cité, était donc comme imprégné par un sentiment religieux profond dont les manifestations symboliques enveloppaient jusqu'aux choses les plus vulgaires. Princes et sujets se sentaient, à tous les instants de leur vie, en la présence de dieux exigeants et tyranniques, pour le service desquels il ne fallait négliger aucun rite.

Mais, si par un effort de leur imagination, les hommes vivant dans des villes y voyaient partout des génies et des dieux, ils n'en perdaient pas pour cela la mémoire de ceux qui avaient concouru à la fondation et au développement de la cité ! Ils croyaient que les mânes de ses fondateurs et de leurs descendants veillaient sur elle. Leur culte ne pouvait être oublié! Les saints, les ministres et les sages qui avaient rendu de grands services publics devenaient des ancêtres de la cité ; leurs esprits, qui avaient été si utiles au peuple, continuaient à le protéorer et à Féclairer. C'eût été une impiété que de ne pas leur offrir les oblations et les sacrifices

nécessaires à tous les mânes. Hommes publics, ils avaient droit à un culte public (1) .

La cité chinoise de l'antiquité apparaît donc comme un vaste temple dans lequel, les fidèles sont continuellement occupés à la célébration des fêtes cultuelles et à faccomplissement des cérémonies liturgiques. En cela, elle ne diffère pas des premières cités de TOccident, dont les poètes grecs ont chanté la naissance.

Son chef est avant tout, un chef religieux et son autorité est, pour cette raison, absolue ; on ne peut faire aucun mouvement, aucun acte un peu important sans sa permission ; on n'a point la liberté d'aller et de venir, d'acheter et de vendre, de faire des transactions sans entraves tout y est réglementé, les travaux et le prix des objets.

Toutefois, il ne paraît pas que le régime économique y fut le communisme absolu, et qu'on mît en (^ommun le produit des cultures de chaque famille pour le partager entre tous. Au surplus, voici le tableau imagé que nous fait des anciennes cités chinoises Tchou-fou-Tzeu lui-même, dont la science était si étendue.

« Les marchés, dit-il, n'étaient pas semblables à ceux d'aujourd'hui, où les familles peuvent commercer librement et qui sont des emplacements passagers dans les voies publiques. On fixait à ceux qui faisaient le commerce un lieu déterminé. 11 n'y avait pas, comme main-

(1) Il en est toujours de même. En 19(14, l'Impératrice vient d'ordonner la construction de temples à la mémoire des hommes d'Etat méritants.

tenant, lorsqu'on fait des affaires, de peuple allant à sa guise et confondant ses habitations.

Bien mieux, les six sections de Test et de Touest étaient réservées, pour qu'ils l'habitassent, aux gens du peuple des six districts intérieurs et des six districts extérieurs. S'ils devaient exécuter les travaux du labourage, ils sortaient et habitaient alors des cabanes dans les champs. Quand les travaux agricoles étaient terminés, ils rentraient dans leurs demeures.

Les règlements de la dynastie des T'ang (620-907 P. G.) imitèrent un peu ce système, mais ils furent raisonnables. Dans les villes, il y avait plusieurs quartiers ; chaque quartier était entouré d'une enceinte murée comme la ville du Fils du Ciel. Un quartier avait en tout une porte pour entrer et sortir. Il y avait six rues. A toutes les portes de la ville et au coin des quartiers, il y avait un corps de garde militaire. Un officier y veillait. Au coucher du soleil, les portes étaient fermées ; à la deuxième heure de la cinquième veille (quatre heures du matin), on battait le tambour dans toutes les rues ; les portes des marchés s'ouvraient. Il n'y avait pas de lieux où pussent séjourner les femmes de mauvaise vie et les voleurs ; car, dans l'intérieur des quartiers, c'était le peuple qui y demeurait. S'il venait des hommes au visage étranger, ils étaient tous facilement connaissables.

Lorsqu'on assassina le premier ministre Ou- Yuen-Heng, en dehors de la porte de la rue de la Paix, on avait vu clairement qu'Yuen-Heng était entré à la Cour ; lorsqu'il sortit de la rue

de la Paix, un groupe de quatre meurtriers Tassaillit dans Tombre. 11 est ici visible qu'on ne pou\ait entrer librement par les portes des quartiers, puisque ce ne fut que dans la grande rue mandarine qu'on l'assassina.

En ce temps là, les établissements étaient bien placés ; sur les côtés de la rue mandarine, il n'y avait pas de marchands ambulants, vaguant ça et là en désordre, les mauvaises herbes s'y mélangeaient aux immondices ; c'est pourquoi le livre des vers dit : « J'habite au sud de la petite « rue et mon fils au nord, il est odieux que si « voisins que nous sommes, je ne voie pas, un « jour sur dix, son visage )>. On sait également (par là) que soit pour sortir, soit pour entrer dans un quartier, on ne pouvait aller et venir librement » (Ij.

Ce tableau si précis et si complet de l'auteur chinois nous montre bien une ville où tout est réglementé et où n'existe aucune liberté puisqu'un père lui-même, retenu par Fautorité publique dans sa demeure, ne peut voir son enfant quand il lui convient. Sans doute, le pinceau qui fait cette description est moderne, il n'est vieux que de neuf siècles, mais il se réfère à l'antique livre des Vers, contemporain de l'état social qu'il révèle.

L'esprit chinois, tel qu'il est manifesté par les monuments littéraires de la Chine, rend raison de cette organisation qui paraît si despotique. La préoccupation constante des législateurs était toujours de faire régner la morale

(1) Tcbou-hi (œuvres). Suite de la citation faite page 223.

par la contrainte extérieure, sans négliger pour cela son enseignement.

Une réglementation minutieuse leur paraissait être le meilleur moyen d'assurer le bon ordre dans la cité, et le prince qui avait charge d'âmes, comme un'père, n'était-il pas plus qualifié et plus capable que quiconque pour prescrire le mode de vie, le meilleur, en vue du bien public ?

Selon tous les enseignements des vieux livres, le prince doit vivre pour son peuple ; il est même responsable de ses fautes ; aussi, lorsque des malheurs accablaient ses sujets, se livrait-il à des pénitences publiques pour apaiser les dieux irrités.

Il conservait religieusement la tradition des rites antiques dont les formules avaient le pouvoir de mettre en mouvement les mânes et les génies. Tout l'I-li est rempli des prescriptions minutieuses attestant le souci de ceux qui avaient charge de l'autorité de rien négliger pour que les actes cultuels pussent s'accomplir sans aucune impureté.

Le caractère sacerdotal des princes était, en effet, essentiel; c'était à lui qu'ils devaient de voir leur autorité acceptée, respectée et obéie. Ils régnaient sur la cité comme le prêtre gouverne, dans son temple, un peuple de fidèles, et c'est là ce qui a donné aux antiques cités chinoises, lorsqu'on les voit dans le lointain des siècles, cette apparence de vastes monastères, où tous les actes de la vie sont soumis à la sévère discipline des règles monacales.

Pendant une longue période de sa longue histoire, le peuple chinois a vécu sous ces lois qui nous sembleraient insupportables ; il s'est courbé sans révolte sous Tautorité de ses princes, parce que cette autorité avait pour lui le caractère éminemment respectable des choses sacrées.

Avec le temps, la société a évolué ; toute la Chine a été rassemblée sous une seule autorité, l'Empire s'est constitué, mais le caractère de l'autorité publique n'a guère changé ; c'est pour cela que, en Chine, la cité moderne diffère si peu, dans son esprit et dans sa forme, de la cité antique.

Aujourd'hui, les villes chinoises, chef-lieu de district, ont toujours le même aspect et la même disposition qu'elles avaient jadis, leur plan est toujours rectangulaire. Leur mur d'enceinte est encore percé de quatre portes, dont la principale est orientée au sud. Sans doute, quelquefois la nécessité, a fait ajouter de petites portes supplémentaires à côté des grandes ; mais cellesci seules conservent le caractère rituel. Ne correspondent-elles pas aux quatre portes du temple ? La ville est toujours divisée en quartiers murés, munis de portes, et ces portes, comme celles de la ville, sont fermées tous les soirs (1), les veilleurs parcourent les murs de Tenceinte en annonçant les veilles, et en frappant sur un

(1) L^n missionnaire qui a séjourné de longues années dans l'intérieur du Seu-tchouen nous disait qu'il était obligé de demander, le 25 décembre, au mandarin local, de vouloir bien laisser les portes des quartiers ouvertes, afin que les chrétiens, ses fidèles, pussent aller à la messe de minuit.

gong pour éloigner à la fois les voleurs et les esprits mauvais.

Dans cette ville, se trouve le palais préfectoral ou Ya-menn, résidence publique de celui qui gouverne la population.

Cette résidence, qui tient aujourd'hui la place des palais des chefs féodaux, est bâtie sur le même plan rituel rectangulaire, elle est également orientée au sud, ce qu'un dicton bien connu ne manque pas de constater (1).

Gomme la maison familiale, le Ya-menn a son avant-cour, au fond de laquelle est une seconde entrée composée d'une porte principale flanquée à droite et à gauche de deux autres plus petites.

Sur les côtés de ces cours sont situés les différents bureaux administratifs, la maison d'arrêt et la prison qui tiennent la place des habitations du personnel domestique dans le plan de la maison.

Au fond de la deuxième cour est la grande salle principale, le ta-t'ang^ dont le nom signifie : grand temple. Cette salle où le magistrat siégera, est en effet bâtie au même endroit central que le sanctuaire du temple domestique, et il porte toujours le même nom.

Par derrière, la pièce qui correspond au Cheu chinois et au tablinum des romains est réservée à Tapplication de la question aux accusés ; et enfin, la dernière [)artie de l'enceinte est occupée par les appartements personnels du manda-

(i) Ce dicton est le suivant « Aussi vrai que l'entrée du yamenn est orientée au sud, si tu as le bon droit pour toi et si tu n'as pas d'argent, garde-toi d'entrer ».

rin. On reconnaît encore là. l'idée directrice de toutes les constructions chinoises dont les architectes demandent le plan immuable à la vieille religion.

LeYa-menn du magistrat est, lui aussi, comme la maison elle-même, un temple, le temple où Ton rend la justice, où siège celui qui est, pour toutie district, le père-mère du peuple et devant lequel on comparaîtra à genoux, parce qu'il est le pontife local, comme le père, dans la famille, est le pontife domestique.

Vingt-deux siècles ont passé depuis que la rude main du Tsin Gheu-hoang-ti a détruit définitivement les principautés féodales et par là enlevé aux familles qui le détenaient, le pontificat local, mais comme le fond même de la religion n'a pas changé, il fallait bien que ce pontificat eût toujours un titulaire.

Et c'est ainsi que, aujourd'hui encore, le détenteur de l'autorité publique, fonctionnaire nommé par le souverain, est investi de la haute dignité religieuse qui constituait la meilleure part du caractère politique des anciens princes.

Les fonctionnaires chinois qui administrent les populations et que nous appelons assez improprement sous-préfets et préfets, sont, en effet, avant tout, des personnages investis du caractère religieux et cela explique Fétendue de leur autorité et l'importance de leur dignité.

Gomme les anciens chefs de clan, ils président le culte public et font les sacrifices nécessaires dans les divers temples bâtis à cet effet.

Ghaque ville, capitale de district, a un patron

dont les mânes veillent sur la destinée. Ce patron est institué canoniquement par TEmpereur lui-même, qui consacre de son autorité pontificale suprême les usages religieux populaires. Ce patron, un homme célèbre par de rares vertus et par le souvenir de ses grands services, esta la fois l'esprit protecteur de la ville et du district tout entier. C'est le 24*^ jour de la septième lune que le Tcheu-thien, ou sous-préfet, doit lui offrir le sacrifice dans le temple qui lui est réservé.

Une fois par an, également, il sacrifiera aux génies tutélaires de la patrie et du sol et une fois par mois au génie des champs et au génie des grains : Héou-Tsi. Ce dernier dit la légende, naquit sans douleur d\ine vierge qui avait marché dans l'empreinte des pas du Seigneur. Déposé par sa mère dans un étroit sentier, il fut nourri par les vaches et les chèvres et réchauffé par les oiseaux du ciel qui étendaient leurs ailes sur son petit corps transi. Devenu grand, il découvrit et cultiva le millet et le sorgho en vue d'accomplir les sacrifices qu'il inaugura, et c'est pour cela qu'il est le génie de l'agriculture.

Le magistrat local doit aussi faire annuellement le sacrifice aux dieux du vent, des nuages, de la pluie, du tonnerre, des montagnes et des fleuves.

Assisté du premier fonctionnaire de rinstruction publique, qui lui est subordonné et qui remplit à la fois les fonctions de recteur de l'université (?) et de grand vicaire, il rend le culte à Confucius ; les étudiants se joignent à ces deux

personnages pour vénérer deux fois par mois le prince des philosophes et des législateurs chinois, dans le temple de la littérature (1). Le quatrième jour de la onzième lune, considéré comme le jour anniversaire de la naissance du Saint ^îaître, est fixé pour la grande cérémonie publique.

Le bouddhisme a fait, d'un personnage historique : Kouan-Yu, un être surnaturel. Kouan-Yu est le type de la fidélité, de la bravoure et de la grandeur d'âme. Il vivait au temps où la Chine se divisait en trois royaumes, c'était un général valeureux et un ministre sage. 11 est considéré comme le patron de la famille impériale.

Le l®"" et le 15^ jour de la lune, le sous-préfet, les fonctionnaires, beaucoup de particuliers et aussi des prêtres bouddhistes, vont se prosterner devant sa tablette dans le temple qui lui est consacré ; là, chaque assistant fait brûler en son honneur trois baguettes d'encens. La fête annuelle se célèbre le 23^ jour de la 6^ lune.

Au XIII*' siècle de notre ère, la dynastie chinoise des Song était sur le penchant de sa ruine. Les Mongols menaçaient l'Empire. La dynastie eut. en la possession deWeji Tien-siang, un serviteur fidèle. Premier parmi les docteurs, il fut nommé général, marcha contre les ennemis de son prince, mais dût reculer devant eux ; les Mongols avançaient toujours. Les derniers débris de la dynastie, des princes enfants^ s'étaient réfugiés dans une île. Wen ne les abandonna pas dans le malheur ; mais le loyal servi-

(1) Cette cérémonie comporte une communion de ceux qui officient seulement.

teur fut pris par un chef de brigands et livré au prince des Mongols.

Celui-ci, Koubi-laï, qui remplaça les Soung sur le trône, et fut ainsi le fondateur de la dynastie Mongole des Yuen, touché de la fidélité et des vertus de Wen Tien-siang, voulut rattacher à son service. Le ministre dévoué ne put consentir à servir les ennemis victo lieux de son souverain légitime. Des courtisans jaloux pressèrent le prince Mongol de le faire disparaître, Koubi-laï céda enfin, et accorda à Wen Tien-siang la joie de mourir dans sa fidélité !

En apprenant sa condamnation, Wen composa une élégie en vers de cinq syllabes, demeurée célèbre et qui commence par ces paroles : (( dans l'Univers il y a un souffle de justice », puis il marcha au supplice d'un pas ferme et le cœur tranquille ; il s'agenouilla, invoqua les esprits et présenta, sans trembler, sa tête au glaive du bourreau.

Lorsque la dynastie chinoise des Ming reprit l'Empire, elle n'oublia pas de rendre les honneurs de l'apothéose et d'élever des temples à ce fidèle ministre ; et depuis ce temps, au 3^ jour de la 2^ lune, le sous-préfet assisté du Recteur, des bacheliers et des étudiants, accomplit à l'intention des mânes de cet ancêtre spirituel des magistrats, les cérémonies religieuses prescrites.

Ce grand homme est loin d'être le seul qui figure dans le Panthéon des ancêtres nationaux auxquels on rend un culte dans les villes. Bien d'autres mandarins célèbres sont l'objet d'un

honneur analogue ; il en est de même pour les hommes sages qui n'ont point occupé de charges publiques, mais dont la vie privée a été embaumée par le parfum des vertus ; on en trouve à peu près dans tous les districts.

Enfin, il est une catégorie de mânes que Ton n'oublie point : ce sont ceux des fiancées qui après avoir perdu leur fiancé, sont restées chastes et ne se sont point mariées, ceux des vierges qui ont soufFert la mort plutôt que subir les derniers outrages, et ceux des veuves qui ont renoncé à un second mariage.

Le sacrifice qu'on leur accorde est d'ailleurs bien léger. Le premier jour de chaque mois, le mandarin doit, après s'être prosterné devant leurs tablettes, faire monter vers leurs esprits la fumée odorante de trois baguettes d'encens.

Le magistrat, chef de la cité, accomplit-il avec exactitude tous les devoirs de sa charge pontificale ? Il serait téméraire deTaffirmer ; souvent il délègue à d'autres son pouvoir ; mais il est certains cultes dont il doit accomplir en personne les cérémonies essentielles ; ainsi, le culte mensuel aux génies de l'Empire que l'on considère également comme un hommage rendu, au nom de tout le peuple du district, à l'Empereur luimême, n'est jamais délégué sans danger pour le magistrat oublieux de son devoir, aussi, il l'accomplit toujours en personne.

Ce caractère sacerdotal du magistrat d'aujourd'hui, fait de lui un personnage dont le pouvoir n'a, en théorie, pour ainsi dire pas de limites. Il est le père de la cité. Son qualificatif est, ainsi

que celui de l'Empereur qu'il représente « foumou » père-mère du peuple. C'est dire qu'il dispose, dans toute sa plénitude, de l'autorité paternelle sur tous les régnicoles qui se trouvent dans l'étendue de sa juridiction.

Cette autorité n'a de bornes que par en haut, mais de ce côté, les bornes sont étroites, car le magistrat ne tient son pouvoir, que du chef suprême de la nation qui concentre en lui-même toute dignité et toute puissance. Le mandarin, est toujours à la merci de ses chefs hiérarchiques ; sur un rapport malveillant, il peut être facilement destitué. Gela l'oblige à entretenir, par de nombreux présents, la bienveillance de ses supérieurs ; le Chinois ne conçoit pas la division de l'autorité, ni celle de son exercice dans la famille. Là, le père est tout : prêtre et magistrat, son pouvoir sacerdotal implique le droit de commandement, et en même temps, le droit de juger et de punir les infractions à ce commandement.

Il ne saurait en être autrement, de celui qui est le père de tout le peuple de la sous-préfecture. En lui sont concentrés tous les pouvoirs : il est à la fois, prêtre, administrateur et juge. Il dirige toute l'administration locale, y compris l'administration militaire, et c'est lui qui est le représentant de la justice paternelle. Toutes les fonctions qui, en Europe, sont partout réparties entre plusieurs agents, sont dans ses mains ; il est préfet, juge, trésorier, percepteur d'impôts et payeur des dépenses.

Toutefois, malgré l'étendue de ses pouvoirs, son caractère de magistrat de l'ordre judiciaire

FARJENEL

n'est pas absolu et il ne peut l'être en effet, le droit de haute justice, étant une attribution essentielle de l'Etat. Aussi, en matière criminelle, dans les cas susceptibles d'entraîner une condamnation à mort, il ne joue que le rôle de juge d'instruction, il procède aux interrogatoires, et en dresse des procès-verbaux qu'il transmet au grand juge criminel de la province.

En dehors de ce cas, il juge et administre sous son entière responsabilité ; et il le fait quelquefois avec une grande rigueur.

Il doit faire appliquer les lois à la lettre, mais cette prescription des codes chinois n'est guère susceptible de passer dans la pratique; aussi, en fait, le mandarin est-il un petit potentat absolu . 11 peut même, en cas de nécessité urgente, pour réprimer le brigandage, appliquer la peine de mort, quitte à en référer.

Lorsque le magistrat est soucieux de ses devoirs, les populations ne se plaignent pas de l'étendue de son autorité, au contraire. Plus il est sévère, plus il fait avec facilité sauter la tête des voleurs de grand chemin et des brigands, plus la population l'apprécie. Il sera parfait, si, dans la perception de Timpôt, il ne commet pas de trop criantes exactions, et lorsque viendra l'heure de son changement, les populations attristées iront en pompe lui porter leurs regrets. Le pouvoir redoutable dont il est investi, est d'ailleurs nécessaire, car le mandarin ne dispose que de peu de forces matérielles ; il n'arriverait pas à faire régner la paix dans son territoire, s'il ne pouvait agir avec

vigueur et sans les retards que tout contrôle comporte presque toujours.

De même que le chef de famille est assisté d^un conseil dont les avis respectueux tempèrent Tautorité, de même le magistrat local est entouré du conseil des bacheliers. Sans doute, ce conseil n'est que consultatif, mais il exerce une influence appréciable et si le mandarin était trop mauvais administrateur, si les populations ne pouvaient plus supporter sa tyrannie ou ses exactions ; c'est de ce conseil que partirait la dénonciation à l'autorité supérieure.

Le Conseil des bacheliers tient lieu, en quelque sorte, de nos assemblées départementales dont il n'a d'ailleurs que l'autorité morale.

Dans son gouvernement du district, le Tcheuliien^ ou sous-préfet, est secondé par plusieurs fonctionnaires ; si la sous-préfecture est importante, il a un adjoint, le Hien-tcheu nommé par le Ministère des emplois et personnellement responsable de ses actes ; c'est un mandarin du 8® rang qui porte comme insigne distinctif le globule doré sur son chapeau de cérémonie.

Le Kiao-iu, ou directeur de Tlnstruction publique, surveille les écoles, vérifie les certificats d'origine qui permettent l'accès aux examens, arrête la liste des candidats de son district : précepteur et tuteur officiel des bacheliers qu'il rassemble périodiquement dans sa maison pour leur faire des lectures de morale, il est également ainsi qu'on Fa vu, un des ministres du culte de Gonfucius. Ce personnage est.

dans les sous-préfectures importantes secondé par un adjoint le Shiun tao.

Le Siun Kien est le chef delà police judiciaire sous les ordres du sous-préfet : le Tcheu hien.

Il remplit les fonctions d'un commissaire de police, commence l'instruction des crimes et des délits, inspecte les villages. On lui reconnaît le droit de pénétrer dans les maisons des particuliers lorsqu'il a une enquête à faire. 11 juge luimême les petites contraventions et inflige des bastonnades qu'administre un de ses satellites : ceux-ci au nombre d'une quinzaine environ, constituent ses agents de police.

Il y a aussi un chef de la police administrative le Tien Seu qui remplit les fonctions d'assesseur du sous-préfet dans les districts de sous-préfecture ne possédant pas ces fonctionnaires.

C'est lui qui transmet les messages de son chef et veille à leur exécution, surtout en ce qui concerne les impôts ; il parcourt les villages, inspecte les tombeaux, préside à l'arpentage des champs. 11 remplit également des fonctions judiciaires par délégation du sous-Préfet et connaît des petits procès, comme nos juges de paix.

« Ces trois ou cinq fonctionnaires constituent le haut personnel administratif de la sous-préfecture. Ce sont d'ordinaire des mandarins du 8® et 9* rang qui portent tous le globule d'or.

Au-dessous, se trouve le personnel des bureaux administratits, lesquels bureaux correspondent très exactement aux six ministères qui depuis une haute antiquité constituent l'administration centrale de l'Empire. Ce sont les bureaux des oftî-

ces, des finances, des rites, le bureau militaire, celui de la justice et celui des travaux publics, dont chacun est dirigé par un greffier qui achète sa charge. Ce fonctionnaire change de poste lorsqu'un nouveau sous-préfet est nommé, ce qui arrive tous les trois ans.

Bien que ces greffiers n'aient point de grades littéraires ils sont d'ordinaire très versés dans la connaissance des lois ; dans leur bureau, leur autorité s'exerce sur deux ou trois lettrés qu'ils ont comme employés à leur solde.

Le moyen personnel d'une sous-préfecture se compose donc environ d'une vingtaine de personnes.

Chaque Ya-menn possède un personnel inférieur qui comprend les courriers chargés de porter les ordres du sous-préfet sur les différents points de son territoire ; le garde du sceau qui assiste les greffiers lorsque tous les cin([ ou six jours, ceux-ci, en présence du Tche-hien ou de son assesseur, apposent sur les documents le cachet public ; les receveurs des demandes d'audiences, charges qui s'achètent; les huissiers qui veillent au bon ordre intérieur, au nombre de trois ou quatre; l'Inspecteur du grenier public, vieille fonction qui est une sinécure; les officiers de j)aix, sorte de sergents de ville dont les attributions consistent à maintenir l'ordre sur les voies publiques, à faire exécuter les règlements sur la police des théâtres et à surveiller les femmes publiques ; les officiers de justice, c'est-à-dire les bourreaux qui appliquent la bastonnade, la question ou la torture; entière-

FARJENEL 7"*

ment vêtus de noir, ils accompagnent, dans ce costume lugubre, le magistrat suprême du district lors de ses déplacements, témoignant par leur présence même de l'étendue de son autorité, enfin les quatre ou cinq geôliers de la prison terminent la nomenclature des agents inférieurs du Ya-menn.

Pour faire régner Tordre dans le peuple, pour garantir la sûreté générale, le sous-préfet dispose d'une force publique, sorte de garde locale.

Cette garde est commandée par un capitaine ou un lieutenant, selon fimportance de la souspréfecture ; elle se compose, en théorie, d'environ trois cents hommes, d'une quarantaine de caporaux, de six sergents et de trois sous-lieutenants.

Cette garde est payée fort mal par le souspréfet, aussi, les membres de cette gendarmerie exercent-ils d'ordinaire divers petits métiers. La discipline est très médiocre. On peut en dire autant de la bravoure. Il n'est pas rare de voir les gendarmes s'entendre avec les voleurs qu'ils ont mission de poursuivre. Le costume de cette troupe est des plus sommaires, il consiste en une casaque sur laquelle est cousu un caractère insigne de leur fonction ; l'armement vaut le reste. Comme il ne conviendrait pas que l'élément militaire ait aucune initiative, on ne peut faire prendre les armes à ces quelques « braves y) pourtant bien pacifiques, que sur une réquisition du sous-préfet.

Telle est la force armée avec laquelle le chef d'un district doit assurer la tranquillité publique

de plus de trois cent mille personnes, quantité moyenne des habitants d'une sous-préfecture qui s'étend sur un territoire d'environ trois mille kilomètres carrés (1).

Ce n'est pas suffisant pour lui permettre de faire respecter les lois, lorsque les populations sont difficiles à gouverner ; il doit alors ruser avec elles et employer pour les faire tenir en paix les mille moyens que lui suggère la fertilité de son esprit. Mais, en général, le peuple est docile, très respectueux de l'autorité, et il sait fort bien apprécier les bons magistrats. Si le sous-préfet administre un district où se trouvent des régions d'accès difficiles, infectées par des bandits bien organisés et bien armés, il n'a guère d'autre ressource que de traiter avec eux. La faiblesse des moyens dont il dispose, atténue les inconvénients, à l'égard de ses administrés, des pouvoirs si étendus dont il est le détenteur, et ainsi, cette autorité du mandarin qui apparaît de loin comme si despotique, est en fait réduite à fort peu de chose, dès que le peuple ne montre plus sa docilité habituelle.

Un mauvais système administratif oblige presque les mandarins à pratiquer la vénalité et conséquemment à exploiter le peuple. Le sort de celui-ci serait insupportable, si le pouvoir matériel de coercition du magistrat, était aussi grand que leur pouvoir moral.

(1) Ces chiffres ne sont que des moyennes forcément très éloignées de la réalité, Tétendue des districts est loin d'être égale partout ; en certaines provinces, il y u d'immenses régions désertes et sauvages, sur d'autres points du territoire, la population y est d'une extrême densité.

Fort heureusement pour les pacifiques, et dociles populations chinoises, il n'en est rien.

Tel est le magistrat chinois d'aujourd'hui, le chef de la cité moderne : fonctionnaire nommé par le prince, il ressemble encore pourtant beaucoup aux anciens seigneurs de l'antiquité, dont il a conservé tous les caractères essentiels, sauf le caractère héréditaire.

Gomme eux, il gouverne en maître la cité dont il est Tadministrateur. le juge et le prêtre et il est ainsi le vivant témoin de l'extension des croyances primitives des Chinois.

Ceux-ci, issus de familles patriarcales, ne concevaient le pouvoir que sons la forme de l'autorité paternelle, il leur fallait un chef local qui fût un chef de famille, un descendant des ancêtres.

Quand l'accroissement de la population^ les révolutions politiques et les guerres intestines eurent rendu impossible cette transmission du pouvoir, l'àme chinoise ne renonça pas à sa conception de l'autorité, la fiction religieuse vint à son secours, elle conféra au magistrat, nommé par le chef de la nation, le caractère sacré qui justifie l'obéissance et commande le respect.

En cela, se résume toute l'histoire de l'évolution des cités chinoises.

Page 1