‹ Le peuple chinoisChapitre 15 sur 24 · L EMPIRE. LE CULTE IMPERIAL · texte numérisé non relu

L EMPIRE. LE CULTE IMPERIAL

C'est en Fan 230 avant notre ère que la constitution politique de la Chine parvint à la centralisation, telle que nous la voyons aujourd'hui.

Alors un prince célèbre dans Thistoire et aussi détesté pour sa cruauté, réussit à vaincre toutes les résistances des chefs de royaumes et à rassembler tous les descendants des Cent Familles sous un seul gouvernement. C'était le chef de TEtat de Tsin.

Ce n'était là qu'un retour, dans l'ordre politique seulement, à la constitution primitive. L'histoire chinoise montre, en effet, dès ses premières pages, un prince dominant toute la nation ; elledonneaux personnes investies de cette dignité le nom de Ti : empereur, elle les vénère comme des saints.

Cet empereur était un chef qui conduisait les tribus, dans sa marche vers l'Est, à travers le continentasiatique. On le voit présider à la cons-

276 LE PEUPLE CHiKOiS

litution et au déplacement des villes, transférer les peuples d'un lieu à un autre, comme pourrait le faire aujourd hui encore le père, souverain de sa famille, si la vie agricole n'avait, depuis de longs siècles, succédé à la vie pastorale.

Ce prince n'était point, dans la rigueur du terme, un patriarche, car il ne tenait pas son pouvoir de la seule filiation par le sang. Il était avant tout un pontife élu par les grands ou choisi par son prédécesseur et qui recevait du Ciel même son investiture.

Dans son premier chapitre, le Chou-king nous raconte le choix que fit Fempereur Yao de son successeur. C'était vers Tan 2200 avant notre ère. Yao assembla les grands du royaume et leur demanda de lui indiquer celui d'entre eux qu'ils supposaient capable de prendre la suite de ses soixante-dix années de règne. Tous dirent qu'ils ne se sentaient pas les talents nécessaires pour assumer une pareille tâche; mais ils désignèrent un homme d'origine modeste, plein de vertus et de piété filiale : Yu-Chœnn. Yao en fit son premier ministre et lui donna ses deux filles comme épouses (1).

Chœnn, ministre, fit preuve des mêmes vertus qu'il avait montrées dans son humble condition, il gouverna bien le royaume.

Malgré les résistances que l'humilité de Chœnn opposait à son maître, celui-ci, au bout de trois ans, l'installa comme héritier du trône. Aussitôt, dit le vieux livre (2), le futur empereur accomplit

(l"! Chou-king, 1" chapitre, in fine. (2j Chou-king. Chap. II.

l'empire LE CULTE IMPERIAL 277

des actes religieux, son premier soin fut d'offrir un sacrifice au Suprême Seigneur et ensuite aux esprits des montagnes et des rivières. Ici apparaît déjà la prérogative religieuse de Tempereur: le culte au Soigneur d'en haut ou Cliang- Ti.

Quel était dans l'Esprit des Chinois delà haute antiquité ce Seigneur? Etait-ce un Dieu analogue au Jéhovah des Hébreux? Etait-il conçu comme un esprit infini, éternel, indépendant de la matière créée par lui? Etait-il seulement le Dieu panthée dont Tàme anime le monde matériel, son corps ?

A ces questions dont l'objet est si subtil, l'imprécision des vieux textes ne permet guère de répondre avec netteté (1).

Mais toujours est-il que ce Dieu y est dépeint comme un personnage céleste, un esprit dont le ciel est la demeure, esprit intelligent et tout puissant, qui envoie aux hommes des bienfaits, et des maux, qui récompense les princes vertueux, châtie les pervers et ceux qui négligent son culte.

(1) Divers sinologues se sont efforcés détablir que le Ghang-Ti ou le Seigneur d'en haut des premiers âges, est le Dieu créateur des Juil's, des Musulmans, et des Chrétiens, mais les textes auxquels ils se réfèrent ne nous paraissent ])as probants. Dans l'antiquité chinoise, la pensée philosophique n'était pas assez développée pour permettre aux écrivains d'exprimeravec une précision sulfisante leurs idées sur la nature et les attributs de Dieu. Incontestablement, le Chang-Ti y est représenté comme un esprit suprême et personnel. Mais cet esprit etait-il ou non indépendant delà matière universelle qu'il avait créée par un acte pur desa volonté, voilà ce que les textes ne disent pas. Au surplus, Conf. Les religions en C/iine, apcvçn historique et critique parC. de llarlez, Leipzig. W, Gerhard, }8(il,etle C/iang-ti el \o J'ien dans l'anliquilé, mémoire présenté au Congrès des catholiques ISUl, par Paul Anlonini. Paris, Alphonse Picard.

TARJENtL 8"

Ce Dieu y est considéré comme un ancêtre mystique du prince lui-même.

Son nom estChang-Tl, Seigneur d'en haut, et c'est TEmpereur qui a la charge de son culte ; ce culte est le principal dans l'Empire. Sans doute, le souverain vénère aussi les six vénéra blés (1).

Celui-ci domine tous les esprits et les génies, tous les dieux ou demi-dieux comme l'Empereur domine les rois et les princes.

Aussi bien, le culte de ce Dieu suprême étaitil Tapanage jalousement conservé du souverain lui-même.

Dans toute l'histoire chinoise, on voit les princes qui s'emparent du pouvoir suprême, prendre le pontificat qui le consacrait.

La guerre qu'ils se faisaient entre eux était légitimée par la colère céleste et le ciel montrait, par la victoire qu'il accordait, où se trouvait celui qui devait assumer la tâche et l'honneur de gouverner les peuples et d'offrir les grands sacrifices.

L'historien Seu-ma-tsien ^^160 avant J.-C), décrit la bataille célèbre du roi Ou qui vainquit l'empereur Tcheou ; il montre le vainqueur attribuant la victoire au Ciel lui-même, puis il fait

(1) Les commentateurs Chinois des vieux livres ne sont pas d'accord pour identifier ces six vénérables que l'on trouve dans le Ghou-king. Chacun en donne une explication selon les idées et les croyances de son temps, les uns attribuent ce qualificatif aux saisons, à la sécheresse, au chaud, au froid, les autres aux astres. On peut croire également qu'il s'agit des six ancêtres du prince, ainsi que peut le faire supposer le rite du sacrifice au ciel et à l'esprit des montagnes et des fleuves, mais aucun de ces cultes n'a l'importance du culte du Chang-ti, l'esprit suprême du ciel.

l'empire LE CULTE IMPERL\L 279

un tableau expressif de la cérémonie religieuse qui eut lieu après le combat.

« Le lendemain, dit-il, il fit déblayer la route et réparer Tautel du dieu de la terre (1), ainsi que le palais de Tcheou, de la dynastie Chang.

Lorsque le moment fut venu, cent hommes portaient les étendards han pour faire faire place devant lui. Le frère cadet du roi Ou^ le fils puîné Tchen-to présentait avec ordre le char de cérémonie, le duc Tcheou-Tan avait en main la grande hache ; le duc de Pi avait en main la petite hache ; ils se tenaient ainsi aux côtés du roi. San-I-Gheng,'T'ai-Tien et Hong-Yao tenaient tous des épées ; ils faisaient ainsi une garde au roi Ou. Puis ils entrèrent et se tinrent debout au sud de Tautel du Dieu de la terre. Tous ceux des grands bataillons, à droite et à gauche, le suivaient. Mao-Tclieng, le puîné, offrait Peau pure, ICang, le puîné, prince de Wei, avait Fenveloppe de toile et la natte ; le duc de Ghao-Che, avait la seconde étoffe, le Chang-Clie-fou conduisait la victime. Yn-I tira les sorts et prononça la prière en ces termes :

(( Le dernier descendant des Yn, Tcheou, le « plus jeune de tous, détruisait et perdait la « brillante vertu des anciens rois; il méprisait ce et négligeait le Dieu du Ciel et les dieux du a sol, il ne faisait pas les sacrifices ; dans sa (c stupidité, il était cruel pour le peuple du (( royaume de Chang, que cela soit clairement et

(1) Le dieu ou génie de lu terre est la divinité secondaire (jui préside aux châtiments.

(( manifestement entendu par le Souverain Gé- (( leste. Empereur d'en haut.

(( Alors le roi Ou se prosterna deux fois et (( baissa la tète jusqu'à terre. Le prieur dit : « 11 « faut changer le grand mandat, dégrader les « Yn et recevoir le glorieux mandat du Ciel )>. (( Le roi Ou se prosterna derechef deux fois et c( baissa la tête jusqu'à terre et sortit -» (i).

Le grand mandat, c'est la puissance que le Ciel confère au souverain pour gouverner les peuples, selon Tordre et la justice. Si les princes ne remplissent pas avec vertu leurs obligations et surtout s'ils n'accomplissent pas la première de toutes : l'hommage et le sacrifice au principe des choses : le Ciel, ils deviennent indignes de conserver le pouvoir.

D'autre part, eux seuls ont qualité pour communiquer directement avec le Ciel ; de même que, dans la famille, le père seul peut valablement communiquer avec les ancêtres, prononcer les formules sacramentelles qui ont la puissance de rendre les oblations agréables et de faire descendre les mânes, de même, dans l'Empire. l'Empereur seul peut valablement adresser la prière et olïrir le sacrifice au Ciel.

Le souverain est donc le Pontife suprême de la nation tout entière, aucun autre que lui n'a le droit de communiquer avec le grand Dieu, qui domine tout, qui embrasse tout, avec l'esprit du Ciel, le suprême Seigneur.

(1) Les mémoires historiques de Se-ma-ts"ien, traduits et annotés par Edouard Chavannes, professeur au Collège de France. Tome I, page 235. Paris, Leroux, 1895,

l'empire — LE CULTE IMPERIAL 281

Depuis la fondation de l'Empire, il en est ainsi, et aujourd'hui, le code réserve encore ses châtiments à ceux qui oseraient empiéter sur cette suprême prérogative.

Car le caractère du souverain n'a point changé avec les siècles. Gomme au temps de Yao et de Chœnn, l'Empereur est toujours, avant tout, le personnage investi du grand sacerdoce, il est l'auguste: Hoang-Ghang. On l'appelle aussi le l'ils du Giel : T'ien-tzeu.

11 est en quelque sorte une incarnation par descendance de la divinité suprême, comme le fils est l'incarnation de son père. Cette conception est toute mystique, car l'Empereur a ses ancêtres humains auxquels il doit rendre aussi un culte, mais c'est là un culte personnel imposé à tous les hommes.

Il n'est Pontifex maximus qu'en tant que chef de la nation et non parce qu'il tient le pouvoir de ses pères; d'autant que l'obligation de la vertu afférente au souverain pontificat, fait que le pouvoir n'est pas nécessairement héréditaire. Depuis les origines de l'histoire chinoise, c'est le pouvoir, indépendamment de la personne de celui qui l'exerce, qui est de droit divin.

Et c'est là ce qui explique que l'oLéissance du peuple est toujours acquise à TEmpereur, quelle que soit son origine, quelle que soit même sa race.

Mongol ou Tartare, vainqueur des Chinois pur sang, il n'en sera pas moins considéré comme Mis du Giel, s'il remj)lit la principale obligation de la charge im})ériale : le Pontificat;

FARJENEL 8*"

s'il offre régulièrement les sacrifices pour toute la nation au Ciel, à la terre et aux génies qui animent le monde, si, dès lors, il écarte les maux que la colère céleste pourrait envoyer au peuple et appelle sur celui-ci les bienfaits d'en haut, on lui obéira.

Sans doute, les partisans d'une dynastie déchue conserveront quelque temps la fidélité à leur ancien souverain ou à sa famille, mais la foule du peuple ne verra bientôt dans le prince que le chef nécessaire et légitime de TEtat.

La dynastie actuelle, qui est de race Tartare, peut avoir dans les régions du Sud, quelques adversaires parmi les lettrés attachés de souvenir à la dynastie chinoise des Ming, détrônée depuis 1644 ; mais pour les masses innombrables du peuple qui ne s'inquiètent guère des choses de la politique et ne demandent qu'à vivre sans trop de misère, l'empereur actuel est bien le pontife, le Fils du Ciel, sorte de demi-divinité, qui commande légitimement à toutes les familles du royaume (1).

Fils du Ciel, l'Empereur est par excellence le fou-mou, c'est-à-dire le père et la mère du peuple tout entier ; si les magistrats possèdent le même qualificatif ; c'est qu'ils tiennent de lui la délégation qui leur confère, avec la dignité sacerdotale, le droit de commandement.

Il est l'homme qui relie le ciel à la terre, comine le père relie les ancêtres défunts à toute

(1) Kouo-Kia, familles dti royaume, telle est l'expression populaire qui répond au mot peuple pris en notre langue dans son sens général.

l'empire — LE CULTE impérlvl 283

la lignée des vivants. Son caractère essentiel est donc toujours le caractère religieux.

C'est dans ce caractère que se trouve l'explication de son pouvoir politique, de sa dignité suréminente et aussi de tous les actes de sa vie.

Tous ses mouvements, comme (;eux des empereurs antiques, sont déterminés par les rites ; il est toujours le prêtre dans son temple soumis aux obligations du cérémonial.

La demeure qui abrite sa personne sacrée a, en effet, elle aussi le caractère religieux. L'esprit qui a présidé à la construction du palais est le même que celui qui fit, dans les temps anciens, édifier toute la maison autour de Vatrii(?n.

Mais, si le luxe et le faste ont recouvert la simplicité primitive dont nous parle Tcdiou-bi, le savant commentateur, ils n'en ont point fait modifier l'ordonnance générale, toujours réglée par les vieux riles.

Aujourd'hui, le palais impérial est si vaste qu'il porte le nom de Ville : tcJieng, il a en efî'et 1006 mètres, du nord au sud, et 786 mètres de l'est à l'ouest (1), et son orientation est la même que celle de la maison actuelle. C'est-à-dire que l'entrée en est placée au sud, qu'on y accède par les deux cours séparées par des portes pour arriver au Tai ho t'ieii la salle principale qui est le véritable tang An palais.

(1) Conf. Péking, histoire et description, par Mgr. Alphonse Favier, vicaii-e apostolique de Péking. page 275, Désolée et de Brower et Cie, Lille.

Les murailles sont percées de quatre portes. Après avoir traversé la porte du sud, on rencontre une seconde porte, TV/t ho meiin^ donnant accès dans une cour magnifique où se trouve le grand palais, Tal ho tien : c'est la salle du trône, la première salle de réception. C'est là que sont reçus les ambassadeurs ; l'Empereur s'y rend le jour de sa naissance et le jour de l'an, pour s'offrir aux prosternations et aux vœux des princes (;t des grands. Aucune salle du palais n'approche de celle-ci pour sa magnificence. Vient ensuite le Tchoung ho tien, salle de cérémonie, de la généalogie impériale ou sont présentés à l'Empereur les instruments d'agriculture, les grains, les échantillons des récoltes )) (1).

Ces salles, ouplutùt ces pavillons, constituent la partie principale des édifices contenus dans la vaste enceinte ou se trouvent, nécessairement aussi, les bâtiments occupés par les appartements pril'és du souverain et par le service de la Cour.

Le palais de l'Empereur de Chine est donc aujourd'hui encore, bâti sur le même plan que les palais des anciens princes, lesquels n'étaient qu'un développement des bcàtiinents autour de V Atrium Central, et ce palais est également identique à celui des rois grecs de l'âge homérique (2).

Si le palais de l'Empereur a toujours uq carac-

(1) Ibid., page 277.

(?) Conf. la reconstitution du palais grec de l'âge homérique d'après Y Odyssée. Plan et perspective par Gh. Chipiez. Perrot et

l'empire — LE CULTE impérl\l 285

tère sacré en raison de la présence du Pontife suprême de la nation chinoise, celui-ci dispose de temples spéciaux pour y accomplir les nombreuses cérémonies liturgiques qui consliluent les occupations les plus importantes de sa charge souveraine.

Le premier de tous eu dignité est le temple du Ciel. Ce temple se compose en réalité de trois pavillons si vastes et si magnifiquss qu'on pourrait prendre chacun d'eux pour un temple spécial ; ces pavillons abritent trois autels. Le tout est situé dans un parc boisé entouré d'un mur d'enceinte^ de 5750 mètres et placé au sudest de Péking, comm.e le temple familial qui se trouve toujours au sud-est dans l'enceinte de la maison.

Dans le pavillon situé le plus au sud, se trouve le plus vaste autel, consistant en une plate-l'orme en marbre blanc, cette plate-forme est circulaire, de là son nom Yiien-Kiou : monticule rond ; elle a trois étages placés pyramidale ment. On accède à chaque étage par quatre escaliers de neuf degrés placés aux quatre points cardinaux.

C'est sur la plate-forme supérieure que ce célèbre le premier de tous les sacrifu-es, le sacrifice au suprême Seigneur, qui a lieu lous les ans au solstice d'hiver.

C'est là, du côté nord, qu'on place une tente sous laquelle l'Esprit suprême est censé descendre ])our agréer les oblations, les prières et

Chipiez. Histoire de l'art dans l'anliquité. Vol. 7, p. 30 et suivantes. Paris, llachotto 1899.

GonC. ég-aletnenl, le plan du palais de Mycènes, vol. 6, p. 4'i8, çt celui de l'acropole de Tyrinthe, page 2G6, 2''0-28'*.

le sacrifice ; de chaque côté de la plate-forme, sont également disposées des tentes au nombre de six. Ce sont celles des six Tcheng : des Saints qui accompagnent le Chang-Ti ou suprême Seigneur. Sur la deuxième plate-forme, formée par la galerie de pourtour entre le deuxième et le troisième soubassement, plus bas, par conséquent, comme pour marquer leur dépendance, se trouvent les quatre tentes, deux de chaque côté, destinées aux suivants du Chang-Ti. Ces suivants sont : l'^à Fest^la lumière diurne ; 2° à l'ouest, la lumière nocture ; 3° cà Test, les vingt-huit constellations zodiacales, les cinq planètes, les sept étoiles de la grande Ourse ; 4° le maître du tonnerre, celui du vent, celui de la pluie, celui des nuages et celui de tous les astres.

Dans Tangle sud de l'enceinte circulaire qui entoure Tautel du Ciel, est un grand fourneau de briques émaillées qui sert à rôtir la chair des victimes et à brûler tout ce que Ton offre au Chang-Ti., d'autres grils sont disposés pour consumer les offrandes à ses suivants.

Ainsi donc, on trouve concentré sur cet autel même tout ce que le culte chinois a de plus universel, le culte des forces de la nature physique, celui des astres et enfin celui du suprême Seigneur, réservé à FEmpereur seul.

Les deux autres autels entourés chacun de leur enceinte particulière et flanqués également de bâtiments accessoires, où se trouvent les

(1) Il importe de remarquer que le caractère Tsong suivant, signifie également : qui tire son origine de ;

L^EMPIRÈ — LE CULTE IMPÉRL\L 287

abattoirs pour les victimes et les magasins d'ustensiles sacrés, sont plus petits et tous deux situés au nord du premier.

Sur le deuxième autel on sacrille au Ciel, considéré en tant qu'espace sidéral ; du reste cet autel se nomme Tautel de TAuguste vide ; sur le troisième on demande la pluie qui féconde les récoltes, enfin dans la dernière partie de Tenceinte du Ciel se trouve le palais, où l'Empereur se prépare, dans le silence et dans le recueillement aux trois grands sacrifices annuels.

Les jours qui précèdent le sacrifice du solstice d hiver, l'Empereur et les principaux dignitaires se sont purifiés par le jeune et par l'abstinence ; lorsque le jour est arrivé, c'est l'Empereur, ici le souverain pontife, qui accomplit les actes liturgiques identiques sur bien des points à ceux que le père, pontife domestique, fait dans son temple privé.

Les grands personnages tiennent la place des mem])res de la famille. Gomme dans le sacrifice domestique il se subdivise en descente des esprits célestes en offertoire, mais la communion sous les deux espèces n'a plus lieu aujourd'hui comme elle avait lieu dans l'antiquité.

Autrefois, la communion était beaucoup plus fréquente puiscjue tous les repas avaient le caractère sacré. On raconte même que Gonfucius abandonna le service du prince de Lou, dont il était conseiller parce que celui-ci s'oubliant avec des musiciennes que lui avait envoyées son voisin le prince de Tsi pour le corrompre, négligea pendant trois jours devenir à l'audience. Les

mets consacrés ne purent être distribuées aux grands du royaume, et Gonfucius qui estimait sans doute, cet aliment mystique nécessaire au soutien de sa vertu quitta le royaume de Lou.

Malgré Tabsence de communion dans le grand sacrifice au Ciel, où la totalité des victimes est offerte en liolocauste au Seigneur Ghahg-Ti, les rites de la cérémonie sont toujours très minutieux et très compliqués. Pour s'en faire une idée très exacte il suffît de comparer cette cérémonie à la messe pontificale, célébrée en grand apparat par les évéques catholiques lors des grandes fêtes.

On y voit également, et dans la même disposition et dans le même ordre quant à la place des personnes, les assistants, diacre et sousdiacre, les acolytes, les thuriféraires et les cérémoniaires.

Comme Tofficiant catholique, TEmpereur offre l'encens que lui présente à cet effet le thuriféraire pendant toute la cérémonie, telle qu'elle est décrite dans toutes les éditions du rituel inclus dans le Ta-tsing hoei t'ieii^ les rites se déroulentpresque identiques quant àrensemble des actes liturgiques. Les différences que Ton remarque portent seulement sur les détails et sur ce que, auculte du suprême Seigneur, se trouvent associés, les cultes secondaires des génies ou demi-dieux qui animent les astres et les forces naturelles, auxquels ont fait également des offrandes toujours inférieures en nombre et en qualité à colles que l'on présente au suprême Seigneur.

l'empire — LE CULTE IMPERIAL 289

C'est dans les sacrifices impériaux que l'on peut seulement immoler de jeunes taureaux, parce que l'offrande de cette victime de choix est réservée auChang-Ti, souventqualifié dans les rituels : Auguste et Céleste, Seigneur Suprême.

L'importante cérémonie du solstice d'hiver est exposée ainsi que les autres avec la minutieuse précision ordinaire aux rituels chinois, dans la collection des règlements de la dynastie actuelle, le Ta-tsing Hoéi T'ien (1).

On trouve dans cet ouvrage des plans et des élévations perspectives des autels et destemples ; la place des personnages figurant dans les cérémonies y est marquée; il en est de même de la disposition des vases, des ustensiles sacrés et des offrandes.

On peut y constater l'identité remarquable du sacrifice chinois et du sacrifice romain. Ce n'est pas l'officiant qui égorge la victime. Il y a des victimaires chargés de ce soin, et Ton ne présente les chairs sur l'autel que lorsqu'elles ont été préparées et cuites .

Les parties de choix sont les poumons, le foie et les viscères.

Dans le sacrifice chinois, on verse sur la tête de la victime, avant de la tuer, la coupe de rimmolatio^ on lui ôte quelques poils sur le devant de la tête, on les jette ensuite dans le brasier pour qu'ils brûlent avec les chairs (2).

(1) Il en a été fait une réimpression en la 19« année de Koang- Siu, l'Empereur actuel. La cérémonie dont il s'agit figure dans le 37". K'iuen. G est également au même endroit qu^elle se trouve dans une édition antérieure d'un siècle que nous avons compulsée.

(2) L'étendue de cet ouvrage ne nous permet pas de donner plus

FA.RJEMEL 9

Cette idée du sacrifice tient une place considérable dans la religion chinoise. Racheter les fautes de rhomme par des dons volontaires, est ridée capitale, autour de laquelle évoluent toutes les croyances religieuses.

Plus celui auquel on veut plaire est élevé en dignité et en puissance, plus les objets qui lui sont offerts doivent être précieux ; les objets inanimés, comme le jade et la soie, ont demandé à rhomme beaucoup de travail, on les présentera donc dans les oblations, mais, ce qui a en soi le principe de vie, est plus précieux encore ; aussi les victimes sanglantes sont-elles d'un degré supérieur; parmi celles-ci le taureau, symbole de la force de la vie, est une victime de choix. C'est donc celui-ci qui constituera la meilleure des offrandes.

Cette idée vieille comme l'humanité telle que nous la montre l'histoire, règne encore aujourd'hui dans le monde chinois. L'Empereur peut seul présider aux holocaustes des taureaux, parce qu'il jouit toujours, comme aux temps antiques, du privilège d'offrir seul le sacrifice au Seigneur du ciel.

Que les autres hommes, princes et chefs des familles, sacrifient aux génies secondaires et à leurs ancêtres, aux dieux locaux et aux mânes familiaux ; le grand sacrifice, l'offrande du tau-

de détails sur les rites du sacrifice. On aura une idée très exacte des diflérentes façons dont on éprouve, prépare et tue les victimes dans le sacrifice chinois, en lisant simplement les pages 204 et suivantes du : Manuel des antiquités rojnaines, de Mommsen et Marquarhrt; traduction Henri, lout ce que nous avons pu comparer à cet égard du rite chinois et du rite romain est identique.

l'empire — LE CULTE IMPERIAL 291

reau sera exclusivement réservé au souverain qui, ainsi, jouira à Texclusion de tout autre, du bénéfice de l'entretien mystique avec la divinité suprême qui communique à son prêtre la suprême puissance.

Cette idée que l'on trouve dans toutes les sociétés antiques, de l'Occident et de l'Asie occidentale, fait de f Empereur de Chine le personnage sacré, le grand prêtre du Très Haut que tout les autres hommes ne doivent approcher que le front dans la poussière.

Quelle est donc la source de cette dignité suréminente ? Quel est donc ce principe suprême qui communique sa majesté au chef de fEtat.

Depuis le temps où furent écrits les vieux livres, les connaissances philosophiques des Chinois ont progressé, et nous pouvons apprendre d'eux l'idée que les maîtres de la pensée se sont faite de ce Chaiig-Ti, ou Suprême Seigneur, dont parlent si souvent les textes antiques.

Ils nous montrent l'univers animé par un principe infini, éternel et spirituel qui est le principe des principes et la forme des formes. Ce principe qui est la voie éternelle où tout vit, où tout se meut, est souverainement intelligent; rintelligence humaine elle-même n'est qu'une participation, un reflet de son intelligence infinie.

Déjà, il y a vingt-cinq siècles, le philosophe Lao-tzeu avait, dans quelques chapitres composés de courtes phrases en style lapidaire, posé les principes de toute la métaphysique chinoise. La pensée moderne, éveillée surtout par les pen-

seurs de la dynastie des Song au xi^ siècle de notre ère a donné, aux conceptions et aux formules de Lao-tzeu, tout le développement dont celles-ci étaient susceptibles (i).

Pour eux, cette âme infinie et éternelle est une personne consciente, on lui donne le nom de Ti, Seigneur; elle est semblable à Tâme de Thomme, mais elle possède la perfection. On lui donne plusieurs noms lorsqu'on la considère dans sa personnalité. On l'appelle Ghang-Ti, Seigneur; on rappelle aussi Tien^ Ciel.

Usant d'une comparaison, le philosophe Tchou- Tzeu dit : « Le mot homme est semblable au mot Ciel, le mot âme est semblable au mot Seigneur » (2).

On ne peut se méprendre sur le sens exact de ce mot : Ciel^ car le même auteur avait déjà fait la remarque suivante ; après avoir convenu que le principe formel communiqué parle ciel à tous les êtres pour leur donner la vie est d'essence immatérielle ; il ajoute : « Seulement les hommes d'aujourd'hui disent que le mot ciel n'est pas le nom de la voûte bleue, si Ton se réfère à cette manière de voir, on ne peut non plus rejeter cette substance bleue » (3).

C'est que Tchou-tzeu, Tinspirateur de la philosophie moderne, est un panthéiste ; il conçoit parfaitement l'esprit infini, mais il ne conçoit pas cet esprit séparé de la matière.

(1) Gonf. La Métaphysique chinoise, par FernandFarjenel, journal asiatique, juillet-août, 1902, Paris. Leroux.

(2) Œuvres complètes de Tchou-Hi, nouveau fonds Chinois, no 3545, bibliothèque nationale K'iuen, 49 page 23, recto.

(3) Ibid. K'iuen, 42, page 12 «t V.

l'empire LE CULTE IMPERIAL 293

Ce sont là subtilités réservées aux hommes habitués aux spéculations intellectuelles ; les autres ne retiennent de leurs notions sur le premier principe des choses, que son caractère de personnalité ; c'est bien le caractère qui domine dans le culte et que l'on trouve dans les livres sacrés.

Le prince des commentateurs lui-même n'ose ni nier ni affirmer la personnalité divine suprême, en tant que juge des humains. « Quant à dire, dit-il, qu'il y ait dans le ciel une personne qui juge et châtie les fautes et les crimes, on ne le peut avec certitude ; mais dire qu'il n'y a personne qui gouverne, on ne le peut pas davantage ; sur ce point, il faudrait que Ton put voir » (1).

Le culte ne tient nul compte de cette opinion positiviste. Pour l'Empereur qui en est le Pontife, le Chang-Ti, quelle que soit, d'ailleurs, son essence, est un grand dieu qui envoie aux humains, châtiments et bienfaits, et c'est pour cela qu'on essaie de lui plaire par les [oblations et les sacrifices, par les humbles prières et toutes les marques de la plus complète adoration pour sa majesté sacrée.

Il résulte de tout ceci que le culte au Ciel ou au Chang~Ti, suprême Seigneur, que rend le souverain pour toute la nation, se rapproche beaucoup, et dans sa forme et dans son esprit, de celui que lui rendent les déistes dans les religions qui ont comme fondement le dogme de

(1) Ibid., K'iuen 49, page 25, 1».

l'existence du Dieu éternel, spirituel et créateur.

Tel est le sommet de la religion nationale chinoise ; le culte à l'esprit du Ciel, exprimé dans sa plus haute manifestation par le sacrifice au Chang'Ti, qui a lieu au solstice d'hiver.

Mais le culte impérial se compose aussi d'actes d'adoration des forces naturelles symbolisées par les dieux et les génies secondaires ; pour cela aussi, l'Empereur remplit les fonctions de souverain pontife.

C'est ainsi qu'il sacrifie également à l'Esprit de la Terre dans un temple situé au nord de la capitale et qu'il va demander de la pluie, en temps de sécheresse, à Tautel du Dragon-Noir et sur certaines montagnes sacrées. 11 pontifie également au temple du Premier Agriculteur, à celui de la planète Jupiter, à celui des Esprits du Ciel et de la Terre ; en un mot, c'est en sa personne que se concentre l'essence de la floraison touffue des cultes aux puissances surnaturelles qui sont cachées, pour les Chinois d'aujourd'hui encore, sous tous les phénomènes naturels.

Comme tous ses sujets, l'Empereur sacrifie également à ses ancêtres personnels.

Son rôle religieux est extrêmement étendu et ses fonctions sacerdotales sont multiples, d'autant que le souverain peut être, en même temps que chef de la principale religion nationale, sectateur du boudhisme, puisque cette religion existe avec les autres.

Mais Tacte le plus important de son Pontificat

l'empire — LE CULTE IMPÉRIAL 295

est le sacrifice au Ciel, c'est-à-dire au Suprême Seigneur.

C'est, d'ailleurs, ce sacrifice que Ton retrouve à l'origine de l'histoire chinoise ; le culte principal du Chang'Ti et le culte secondaire des astres et des puissances naturelles a existé en Chine, dès le commencement des temps historiques, ainsi que le premier chapitre du Cliou^ King en fait foi.

Cette constatation est de la plus haute importance, puisqu'elle permet de constater que, au delà du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, les tribus qui constituaient les Cent Familles, formaient déjà un ensemble cohérent, une nation en possession de son culte public et national, essentiellement le même que celui d'aujourd'hui.

Page 1