CHAPITRE XIY
La faron dont rhoiiime exprime sa pensée, soit par la parole, soit par Técriture, a toujours une grande importance, car elle révèle le fonds mystérieux de son àme. En Chine, le moyen par lequel se matérialisent les idées, présente un phénomène tout spécial qui a exercé une action propre sur la mentalité des individus et sur le développement même des institutions. 11 y a deux langues : la langue parlée et la langue écrite, et cette dernière n'est pas la reproduction du langage vivant par lequel, les hommes communiquent ordinairement entre eux.
Or, les signes du langage parlé ou écrit, sont comme des moules qui enveloppent la pensée ; ils servent à la manifester sans doute, mais ils la manifestent conformément à leur nature propre, et réagissant sur elle, ils finissent par lui donner à la longue une forme particulière.
Il n'est pas indifférent de penser dans une langue simple ou dans une langue compliquée, dans une langue claire ou dans une langue obscure ; l'esprit prend des habitudes et des directions qui deviennent cause de certains actes, comme le corps qui se développe, se déforme ou s'atrophie, selon le milieu où il vit.
La langue chinoise, et particulièrement la langue écrite, est un moule singulier et puissant, qui a exercé sur l'esprit chinois une influence considérable. Il est nécessaire d'en exposer la nature et les effets pour éclairer un peu mieux encore le tableau des institutions du Céleste Empire.
On dit couramment que le chinois est une langue monosyllabique. Pour ceux qui émettent cette théorie, le peuple chinois aurait jusqu'à nos jours conservé le langage le plus voisin du cri animal, et conséquemment le plus naturel ; il parlerait par monosyllabes et sa langue serait dès lors le type parfait des langues primitives.
Or, ceci est en ^«rande partie une erreur. La langue chinoise n'est point monosyllabique, ni la langue parlée, ni même la langue écrite.
Les philologues divisent les langues en trois catégories : en monosyllabiques, où tous les mots sont d'une seule syllabe ; en agglutinées où plusieurs syllabes sont rassemblées pour faire un mot invariable; en langues, dites à flexion, où les mots expriment, par une modification de leur commencement ou de leur fin : les temps, les modes, les pej'sonnes, les qualités,
les manières d'être ; parmi les langues d'Occident, le latin et le grec offrent le type le plus complet de ce genre.
Or, le chinois parlé actuellement, c'est-à-dire le Koan-hoa ou langue officielle, de même que les divers dialectes de TEmpire, sont^des langues à flexions ; leur monosyllabisme n'est qu'apparent, il n'existe pas pour l'oreille. ''
Lorsqu'on écrit la langue parlée, on se sert, bien entendu, des caractères de la langue écrite, que l'on place isolés les uns des autres ; mais les monosyllabes qu'expriment phonétiquement ces caractères, ne constituent pas plus des mots entiers, que les racines des mots des langues indo-européennes n'en constitueraient, si elles étaient écrites séparément, au lieu de faire un tout sur le papier.
C'est cette façon imparfaite de représenter les sons d'une langue parlée au moyen de caractères idéographiques qui, a induit les philologues en erreur sur la nature de la langue chinoise. En réalité, les mots chinois se composent de plusieurs syllabes ; deux, trois, quatre, cinq ; il y a naturellement un nombre très important de mots en un monosyllabe, mais cela ne suffit pas, pour faire du chinois une langue monosyllabique (1).
Ces mots ainsi composés subissent diverses espèces de modifications ; souvent, les consonnes dures des racines rapprochées s'adou-
(1) En français, on peut faire de nombreuses phrases exclusivement monosyllabiques telles que : J'aî çu dans la rue, un chat qui a mis son dos sous ma main : Oii vas-tu ? Que veux-tu ? etc.. etc. Le français est pourtant une langue à flexion.
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cissent, ainsi les racines dieu et pao deviennent, lorsqu'elles ne font plus qu'un seul mot, chembao, de plus, on leur ajoute des suffixes, afin d'exprimer les modes et les temps ; l'impératif et le passé, quand il s'agit d'un verbe, il y a aussi des suffixes qui forment l'adjectif et le participe, et un nombre important de préfixes qui jouent leur rôle ordinaire.
Les substantifs eux-mème, se modifient par des suffixes appropriés pour exprimer, par exemple, les différentes modalités des cas locatifs. Sf, dans l'écriture^ ces préfixes et ces suffixes se présentent aux regards, séparés des mots dont ils modifient le sens, ils n'en font pas moins, pour l'oreille et pour la pensée, un tout avec le substantif ou le verbe auxquels ils sont ajoutés (1).
La langue chinoise parlée ne diffère donc pas essentiellement dès langues parlées par les peuples de la civilisation occidentale ; les Occidentaux l'apprennent très facilement. Les missionnaires arrivés en Chine, sans connaître un seul mot de la langue, sont souvent, au bout d'un an, en état, non seulement de se faire comprendre, mais même de prêcher en chinois.
Cet instrument de la pensée pourrait permettre à ceux qui le possèdent, un développement intellectuel équivalent à celui des peuples d'Occident, mais c'est un instrument méprisé.
En Chine, la langue |)arlée, est considérée
(1) Ainsi tchonutze signifie : lablo ; chaiig. sur ; sitia sous ; sur la lable, se dira : Ichouotzechang, et sous la table tehouotzeshia. C'est le procédé à toutes les langues à tlexion.
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,io4 LE PEUPLE CHINOIS
comme d'ordre inférieur, la suprême élégance veut qu'on se serve beaucoup des formules artificielles de la langue écrite.
Le peuple lui-même, jusqu'à ce jour, a méprisé son propre langage, refusant de lire les livres écrits en langue parlée, comme étant faits par des gens sans instruction et ne méritant dès lors aucune confiance. Aujourd'hui pourtant, on commence à publier des journaux en langue vulgaire, afin que le peuple puisse les comprendre, on espère que son vif désir d'être au courant des faits politiques internationaux et commerciaux, lui fera surmonter son vieux préjugé. Mais, un lettré, si vif que puisse éti'e son désir de lire le style facile de ces journaux, n'oserait se montrer en public, -faisant une pareille lecture, il se croirait déconsidéré. Pour lire ce genre de publication, les lettrés se cachent à tous les yeux, comme s'ils commettaient une action honteuse.
Ce mépris pour la langue naturelle a eu de graves conséquences qui pèsent aujourd'hui lourdement sur la société tout entière. Il a donné à l'esprit chinois une tournure factice en emprisonnant les plus hautes expressions de la pensée, dans un cadre artificiel.
Quelle est donc cette langue écrite qui jouit d'une si grande considération ? Et pourquoi le Chinois lui attribue-t-il une telle valeur ?
L'écriture chinoise, est au pied de la lettre, une peinture. C est un dessin, qui est censé reproduire l'objet dont il évoque l'idée.
Dans la haute antiquité, ce dessin était quel-
qiiefois une reproduction fidèle et grossière de la chose elle-même. Les premiers caractères chinois étaient analogues à ces croquis naïts que font les petits enfants.
Le soleil était représenté par un cercle; Taurore par un cercle au-dessus d'une ligne, symbolisant ainsi le lever de l'astre sur l'horizon ; la lune était figurée |)ar un croissant; le cheval, l'oiseau, la montagne, le poisson, étaient parfaitement reconnaissables.
Mais ces caractères figuratifs des ol)jets euxmêmes ne suffirent pas à exprimer toutes les idées.
On imagina alors plusieurs manières de combiner entre eux des caractères primitifs pour leur faire exprimer les idées qui ne peuvent être comprises par la reproduction d'un objet, et on en inventa même de spéciaux au fur et à mesure que les besoins de la pensée se développaient. Ces dessins, disposés dans un ordre immuable, formaient des phrases intelligibles à ceux qui connaissaient la signification attribuée à chacun d'eux ; ils avaient vraisemblablement un nom, et ce nom devait être celui que possédait l'objet dans la langue parlée, ou bien la première syllabe de ce nom.
On peut supposer que les noms des caractères ne correspondaient pas plus exactement à la langue parlée dans ces âges lointains qu'ils n'y correspondent aujourd'hui. Par exemple, actuellement, lorsqu'on veut exprimer (^n langue parlée, ridée de [)ère, on dit : f'outsin ; en langue écrite, on se sert d'un caractère qui porte seulement le
nom de fou ; on ne peut confondre ce mot avec ceux qui ont le même vocable, parce que Fimage exprimant Fidée de père dans l'écriture, est seule de sa forme.
Malgré la vraisemblance de cette opinion, il est donc impossible de dire, avec certitude, que la langue parlée des Chinois, d'il y a quarante siècles et plus, était monosyllabique.
C'est là un problème d'autant plus insoluble que les caractères eux-mêmes, ne sont pas tous exprimés vocalement par des monosyllabes ; sur les trois cents vocables environ," qui servent, avec ou sans aspiration et prononcés sur plusieurs tons, à désigner tous les caractères de l'écriture chinoise, une centaine sont en réalité de deux syllabes, et quelques-uns, de trois.
De plus, le système de représentation graphique des sons en chinois, a Fimperfection de tout mode de représentation de la voix humaine, par des signes visuels. On ne peut jamais savoir si les hommes des âges passés donnaient aux signes exactement la même valeur phonétique qu'on leur donne aujourd'hui.
Vraie pour toutes les langues, même pour celles qui, depuis de longs siècles, possèdent une écriture qui reproduit les sons de la voix, cette remarque F est plus encore pour le chinois, dont l'écriture peint, avant tout, des idées indépendemment de la phonétique. D'ailleurs, les vivants eux-mêmes, donnent des noms quelque peu différents aux mêmes caractères. Chacun lit Fécriture dans son dialecte. On ne parle pas de la même manière dans le nord et dans le
midi. La langue mandarine seule se parle par les lettrés et les gens distingués dans tout l'Empire, et encore ceux-ci ne la prononcent-ils pas tous de la même façon (1).
Peut-on, dans ces conditions, savoir comment les Ghijiois anciens dénommaient les caractères d'écriture ? Les appellations de ces caractères n'ont-elles pas pu se modifier au cours de si longs siècles, pendant que les idéogrammes conservaient toujours leur même signification ?
Ce sont là d'importantes questions aux regards de l'histoire du peuple chinois. Il importait de les mettre en lumière.
L'écriture antique, que les monuments et les vases nous ont conservée, a subi plusieurs modifications; le dessin rudimentaire s'est transformé ; des règles pour le tracer, ont été posées ; depuis fort longtemps, l'écriture n'a plus qu'un rapport lointain avec le dessin primitif. Tous les caractères se tracent, à l'aide de neuf traits seulement, que, pour les bien écrire, on doit'dessiner avec le pinceau, toujours de la même manière.
On est arrivé ainsi à faire une écriture très agréable à l'œil, très lisible et qui même n'est pas dépourvue d'une certaine élégance ; mais cette écriture est toujours idéographique ; un seul caractère y exprime toute une idée. En chinois, il n'y a donc pas de lettres, il n'y a pas
(1) Il y a eu et il y encore des sinolog-ues de premier ordre en Europe, qui n'ont pas possédé, et qui ne possèdent pas la langue parlée ; cela ne les a pas empêchés de faire de remarquables traductions. On pourrait fort bien traduire des livres chinois, sans connaître le nom d'un seul caractère.
d'alphabet, il n\v a que des mots, des signes qui ne sont plus des images réelles, mais qui sont encore des images conventionnelles, et il en résulte pour Fesprit de celui qui se sert de ces images, comnie enveloppe de sa pensée, une conséquence singulière.
Une image comporte une idée beaucoup plus large, beaucoup moins précise qu'un mot abstrait d'une langue phonétique. Il est quelquefois difficile d'en déterminer exactement les limites. Par exemple, lorsque nous régardons un tableau, nous éprouvons une sensation intellectuelle presque indéfinissable dont nous ne pouvons fixer les contours.
11 nous faut beau-coup de mots; quelquefois de longues phrases pour définir les idées et les sentiments complexes éveillés en nous par l'image.
Tout mot écrit chinois, produit un peu le même effet ; aussi, au grand désespoir des traducteurs, les dictionnaires chinois européens doivent-ils donner pour chaque mot, un grand nombre de sens dont quelques-uns semblent ne plus avoir aucun rapport avec l'idée primitive qu'exprime le caractère C'est là une des grandes difficultés du chinois pour les Occidentaux qui sont habitués à plus de précision dans leurs langues.
Le lettré chinois, lui, a pris l'habitude de ce vague, de cette indécision des contours des idées ; pour lui, l'idée est quelque chose de fluide, qu'il faut d'abord capter, et cette recherche lui procure la sensation agréable du chasseur qui poursuit sa proie.
Cette lajgeiir du sens des mots porte le lettré à envisager les idées dans leur ensemble, et par suite, il ne goûte pas l'analyse. Il ne pénètre pas, par Tabstraetion analyti(jue, Tâme des choses ; il ne connaît pas de méthode logique qui maintienne le raisonnement dans la bonne voie et Tempèche de s'égarer.
Là, se trouve la raison de l'infériorité scientifique et didactique des classes instruites du Royaume du Milieu, qui ne pourront désormais s'élever intellectuellement qu'en s'assimilant, non seulement les idées et les connaissances, mais aussi les méthodes occidentales.
Toutes les idées de quelque élévation, s'exprimant surtout ^par une écriture avant tout Imaginative qui développe presque exclusivement les facultés intellectuelles intuitives au détiiment du raisonnement, les grands sujets qui passionnent les esprits élevés sous tous les cieux, se présentent aux regards de la pensée chinoise, avec le même caractère d'indétermination qu'on remarque pour les choses le''s plus simples.
Aussi bien, si la langue chinoise est un fort mauvais instrument d'analyse, elle en est au contraire, un merveilleux pour le penseur, ([uand il veut parcourir le domaine splendide et sans frontières des rêves métaphysiques.
La nature même de la langue écrite, les habitudes d'es[)rit qu'elle engendre, permettent au lettré philos()|)he de sentir intellectueneuu'ul dans sa grandeur, le cosmos universel, d'aller même au delà, et d'entrevoir l'infini, Tabsolu. le nécessaire, l'éternel; sur ce point, Ui [)hilos
phie chinoise se rapproche beaucoup de notre métaphysique, bien que son impuissance analytique ne lui donne pas le moyen de réaliser les abstractions pures qui conçoivent l'esprit indépendant de la matière. ^
Si voisine qu'elle soit de la philosophie spintua-liste de l'Occident, la philosophie chinoise depuis mille ans, ne dépasse pas le panthéisme avec son Dieu, substance et âme du monde, mais elle se comptait dans les imaginations grandioses sur le principe des choses, sur Tétre considéré dans son essence. Ses philosophes les plus fameux des temps modernes ont écrit des traités surces matières dont la pratique jouit d'une grande laveur chez les esprits d'élite.
On y voit la pensée chinoise aboutir à des conclusions voisines de celles de Platon lui-même et l'on ne peut s'empêchbr d^être étonné des affirmations hasardées qu'on trouve cà et là dans les livres occidentaux sur l'impuissance radicale des Chinois à s'occuper des hautes questions métaphysiques. La vérité est tout autre, et les ouvrages classiques mis jusqu'à ce jour entre les mains de la jeunesse studieuse ne sont au contraire que des commentaires et des développements des théories métaphysiques et ontologiques des maîtres édifiés en explication des livres sacrés et philosophiques écrits par Gonfucius et son école, il y a vingt-cinq siècles.
La langue écrite chinoise entraîne donc celui qui la pratique assidûment à envisager les choses dans leur ensemble et le porte à ne pas tenir suftisaminent compte de la complexité
des phénomènes internes que seule révèle l'analyse.
Gela a contribué, sans doute, à maintenir dans le monde chinois, les conceptions sur Tindividu, sur sa personnalité, sur sa liberté, sous Tinfluencéf des vieilles croyances qui ne voient dans rhomme que l'élément inséparable d'un tout : la famille et l'Etat, élément de moindre importance que ce tout lui-même, et qui lui est facilement sacrifié.
L'amplitude mal définie des idées contenues dans les mots écrits, se remarque également quant à la proposition composée de ces mots et à l'ensemble des propositions qui forment le discours.
Plus on remonte dans le vieux style, plus la phrase chinoise se rapproche du pur tableau dont la fonction n'est pas de parler, mais bien d'évoquer des idées. Il semble que les premiers créateurs de cette langue idéographique aient éprouvé une joissance intellectuelle particulière à exprimer la pensée avec le moins de mots possibles, qu'ils aient voulu la dégager de la matière pour la voir presque directement dans sa spiri- .tualité. Aussi, le style des livres antiques estil d'une concision qui dépasse tout ce que Ton peut imaginer : un seul mot exprime des idées, qui, en nos langues demanderaient plusieurs phrases pour être comprises.
Pour rendre la pensée plus légère, plus ailée, on a réduit au minimum, tous les signes de rapport en se contentant, toutes les fois que cela était possible, d'indiquer ces rapports par
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' la position seule des mots. Il en résulte un langage d une extrême obscurité. Pour découvrir la pensée d'un auteur, le lecteur est obligé de se livrer à un véritable travail de divination. Beaucoup d'œuvres ne pourraient être comprises des Chinois eux-mêmes sans les longs commentaires qui les accompagnent et qui quelquefois les défigurent.
D'autre part, les formes spéciales de pensée que les lettrés prennent dans la longue pratique de ce style plus que concis, iil'fluent sur la langue parlée elle-même. En tout pays, le désir de faire parade de son instruction, est une faiblesse commune. En Chine, ovi la seule manière de classer les hommes est le degré de connaissance des livres, ce désir est plus grand qu'ailleurs; de là,renvahissement'dela langue parlée par une foule d'expressions, en style lapidaire, qui la rendent obscure et même quelquefois incompréhensible aux gens non instruits.
Ce style lapidaire est le style antique que tout lettré est fier d'employer à loccasion dans les nombreuses citations dont il émaille sa conversation ; mais il y en a un autre, produit deFabus de la culture purement littéraire, c'est le style fleuri qu'on emploie souvent dans la correspondance et dans les préfaces. Là, au contraire, les phrases surchargées d'ornements et d'incidentes, sont démesurément longues ; l'abondance d'images qui remplit toujours le cerveau d'un Oriental, aidant, la pensée se trouve perdue dans une forêt touflue de ligures littéraires, au milieu desquelles l'esprit doit décrire avec
peine des courbes sinueuses, pour suivre le fil des idées. On en devine les conséquences pour la clarté de la langue et pour la netteté des conceptions intellectuelles des penseurs. Cette langue écrite, aux mots vagues, a encore sur la mentalité chinoise, une conséquence dont l'importance va maintenant se faire sentir de plus en plus ; elle rend pour le Chinois, l'assimilation des langues étrangères très difficile.
Ce n'est pas que celui-ci ne puisse apprendre vite un grand nom^çre de mots ou de phrases ; mais le manque de précision de ses propres idées, la différence souvent considérable de sens entre les expressions que les dictionnaires chinois-européen présente comme se correspondant, ne lui permettent de posséder les langues occidentales qu'avec une extrême difficulté et un grand travail; difficulté et travail plus grands encore que ceux que nous rencontrons lorsque nous voulons pénétrer dans son fond la langue chinoise, parce que l'étudiant chinois n'est pas aidé, comme nous le sommes, par des facultés d'analyse naturelles ou acquises.
Il peut surtout compter sur sa mémoire. Il est vrai que celle-ci est excellente et lui donne la facilité d'acquérir vite un grand nombre de formules qui peuvent faire illusion sur la facilité avec laquelle les Chinois apprennent les langues d'Occident. Il est extrêmement rare que la connaissance qu'un Chinois possède d'un idiome indo-européen, ne soit pas superficielle et en quelque sorte l'effet d'un travail mécanique, comme celui de l'étude même des caractères chinois.
Regarder d'une vue interne les images emmag gasinées dans notre cerveau par les yeux, est une tout autre chose que de comprendre leurs rapports. Le Chinois n'est point habitué aux études de grammaire, il ne décompose pas pouirecomposer, il ajoute des images à la file ; ainsi il procède dans Fétude dt^ langues étrangères, et il arrive vite à disposer d'un nombreux vocabulaire. Mais ce n'est pas là vraiment posséder une langue pour en tirer tous les avantages intellectuels que cette connaissance comporte.
L'étude de l'écriture chinoise entretient toujours souple et vive la mémoire visuelle, c'est un avantage, mais cette médaille a son revers.
Dans les écoles, pendant plusieurs années, les petits enfants n'ont d'autre iàche que d'apprendre, par des exercices répétée de vision mentale, les caractères d'écriture. Ils s'efforcent deles graver dans leur mémoire en s'aidant de la prononciation tonique et du rhythme. Ils chantent littéralement leur leçon, puis fermant les yeux, ils voient les caractères par un effort puissant de l'imagination.
Cet exercice, seul moyen du reste d'apprendre par cœur les caractères, répétés pendant plusieurs années par tout le monde et toute la vie pour les lettrés, donne à la mémoire visuelle du Chinois, cette acuité et celte sûreté remarquables que les Occidentaux constatent avec admiration.
Mais cette excellence de la mémoire entraine l'abus de l'imitation, toujours si facile pour le Chinois, elle finit par paralyser les facultés créa-
trices. La facilité de s'assimiler les images, l'habitude héréditaire de les imprimer dans son cerveau en grand nombre, poite le Chinois à croire que toute la science consiste à retenir beaucoup de choses dont il ne voit que la surface et lui fait détourner son esprit du fonds -même des' idées, que le raisonnement, l'analyse et la syntHése peuvent seuls faire apercevoir.
Aussi, le lettré chinois ne connaît-il point ces grandes lois générales qui dominent, rassemblent et coordonnent les catégories de nos connaissances, lois dont la conception est le résultat des nombreux raisonnements déductifs et inductifs des générations de nos penseurs. Sans doute, depuis le xi*^ siècle de notre ère, les Chinois ont eu':^le grands philosophes, mais ceux-ci n'ayant à leur disposition qu'un instrument intellectuel imparfait, sont restés dans le domaine des conceptions intuitives et imaginatives et n'ont pas créé de méthode de logique. L'Aristote, le Bacon et le Descartes de la Chine sont encore à naître. Il est même probable que si nos grands génies philosophiques avaient été obligés de penser par l'intermédiaire des images de la langue éciite chinoise, ils n'auraient pas pu poser les principes de leurs admirables méthodes.
Les philosophes chinois ne pouvaient avoir conscience de ce phénomène et pourtant ils l'ont comme pressenti, puisque lorsqu'ils ont voulu scruter les difficiles questions de la philosophie transcendantale, ils ont employé un style qui se
rapproche beaucoup, par la clarté, de la langue parlée elle-même. C'est particulièrement le cas du grand philosophe Tchou-Hi dont les traités métaphysiques, ontologiques et psych'Slogiques sont écrits en style simple. On sent que Fauteur, dans sa poursuite de la vérité, ne se souciait guère de Félégance littéraire, mais qu'il voulait avant tout trouver le vrai et communiquer aux autres ce vrai qu'il croyait avoir trouvé.
Les efforts des maîtres de la philosophie chinoise moderne ne les ont pas conduits dans la voie menant à ces sûres méthodes qui font la gloire intellectuelle de FOccident et la Chine est restée fermée aux notions positives et scientifiques qu'elle doitaujourd'hui recevoir du dehors. Sans nul doute, la nature du Jangage écrit qui fournit pour ainsi dire seukjtes termes nécessaires aux hautes spéculations ae la pensée a puissamment contribué à empêcher Fascension de Fâme chinoise.
Les effets de l'écriture chinoise sont encore remarquables à d'autres point de vue, ils ont des conséquences sociales extrêmement importantes.
Dans la haute antiquité, l'écriture, le meilleur moyen de fixer les formules liturgiques et sacramentelles qui mettent les forces divines au service de l'homme, devait par là même posséder un caractère sacré. Le respect dont elle jouit encore, paraît chez ce peuple, si extraordinairement attaché à ses traditions, être un reste de ces temps primitifs où l'histoire est encore enveloppée de légendes.
Les chefs de clans, détenteurs des fonctions sacerdd'tales durent donc s'adonner à l'étude des caractères afin de pouvoir remplir convenablement letir charge. Mais la difficulté particulière de l'écriture idéographique nécessita une spécialisation des aptitudes, et il n'est pas téméraire de supposer qu'aux temps lointains où remonte le début de l'histoire chinoise et même au delà, des scribes adonnés à la pratique des lettres, interprètes des vieilles tablettes, durent exister dans la société chinoise, comme ils existèrent en Egypte et en Ghaldée.
La composition des vieux caractères dénote chez ceux qui les inventèrent des préoccupations philosophiques, apanage ordinaire des esprits méditatifs qui 'tl^t ^Ipratiqué les connaissances hiératiques chez.topl les peuples anciens.
Ainsi, par exemple, les vieux dictionnaires disent que le Ciel est représenté par un caractère formé de deux autres : le signe de la grandeur et celui de l'Unité, parce que le Ciel est l'unité suprême.
Les interprètes des livres formèrent comme une sorte de classe sans laquelle les souverains ne pouvaient pas gouverner ; car gouverner, pour un prince chinois, c'est d'abord se conduire selon une interprétation des phénomènes célestes, consultés selon les règles de l'astrologie, selon les indications de la science augurale, selon la doctrine contenue dans les livres sacrés.
A certaines époques, il y eut lutte d'influence entre les princes et les lettrés, mais ceux-là
368 LE PEUPLE CHTNOIS
ayant, par la possession du pontificat, là plénitude du pouvoir, devaient remporter.
L'histoire raconte que. sous le règne du terrible fondateur de TEmpire, Tsin Gh$ti-Hoang-Ti, le ministre Li-se fit approuver par celui-ci, la destruction de tous les livres, sauf quelques exceptions, « parce que, dit-il, les maîtres lettrés ne prennent pas modèle sur le présent, mais étudient l'antiquité, afin de dénigrer l'époque actuelle. Ils jettent le trouble parmi les têtes noires (1) ».
Les lettrés, qui malgré la défense du prince, continuèrent à discuter sur les vieux livres, s'exposaient à la peine de mort avec exposition de leur cadavre.
Si la prédominance des princes sur la classe lettrée s'est toujours maintenue politiquement, celle-ci n'en a pas moins pris une influence prépondérante, et c'est elle, en effet, qui pen,4aîit de longs siècles retint la réalité du pouvoir.
Lorsqu'après Tsin Cheu, la noblesse féodale fut détruite, où pouvait-on trouver des hommes en mesure de constituer, dans un Etat où le sentiment démocratique n'a aucune place, le corps des fonctionnaires chargés de régir le peuple ? La puissance eff'ective des lettrés s'imposa donc d'elle-même, et cela, d'autant plus, que le changement politique survenu par la destruction de la féodalité, n'était point une révolution qui touchât aux bases morales de la société. Celle-ci reposait toujours sur la doctrine des vieux livres
(1) Mémoires historiques de Se Ma-tsien. Traduction Chavannes, vol. Il, page 172. Paris, Leroux.
contenant la vérité révélée dans les temps primitifs et enseignée par les anciens sages.
Les interprètes de ces livres devaient être nécessairement les dirigeants intellectuels de l'Empire.
Tous les souverains ont toujours maintenu les privilèges des lettrés, ils ont tenu à briller euxmêmes dans l'étude des lettres. Bien que la Chine ait été conquise d'abord par les Mongols, ensuite par les Tartares, peuples guerriers, les nouveaux souverains n'ont pas tardé à être conquis par les vaincus ; ils ont voulu devenir lettrés à leur tour. La civilisation chinoise les a comme enveloppés et elle leur a fait perdre jusqu'à leurs traditions militaires. La prédominance de l'élemèait purement intellectuel dans la société a ï^vaillé, d'une façon continue, à l'affaiblissement de l'esprit guerrier et l'a finale m'^t fait disparaître.
Le "temps où rabaissement politique de la Chine fut le plus grand, au xii^ siècle de ^notre ère, a été celui où les lettres brillaient de tout leur éclat. Ensuite, le territoire chinois fut envahi, l'empire divisé, plus tard, conquis, et des familles étrangères prirent le pouvoir. Aujourd'hui, une dynastie Mandchoue est sur le trône, mais rintelle('tualisme pur lui a communiqué son mépris ordinaire pour tout ce qui est militaire. Cela vaut à cette famille de conquérants, gouvernant un peuple de plus de quatre cent millions d'hommes, d'être à la merci des puissances d'Occident.
Grave conséquence de la prédominance abso-
FARJENEL H'
lue des lettrés qu'entraîne le systèiMl(:mème d'écriture. ^Y
Mais ce système n'a pas eu que des inconvénients. Il a eu aussi un grand avantage, il a été un puissant instrument d'unité administrative, gouvernementale, morale et -j^gllectuelle, non seulement entre les*popula'tî^3^fies diverses provinces, mais aussi entre les ro] mes et les colonies tributaire^ de la courom
Une société aussi ancienne se développant sur un territoire aussi étendu ne pouvait pas manquer, au cours de son histoire, de voir naître différents dialectes, sous Tinfluence des milieux divers dont les habitants des régions éloignées les unes des autres, subissaient l'influence.
Dans la Chine, maintenant si vaste, si peuplée, ces dialectes sont comme de véritables langues difïérentes, ceux qui parlent un idiome ne comprennent pas plus facilement leurs compatriotes pai'lant un autre dialecte que les provençaux ne comprennent les bretons ou les flamands.
Le Kouan-hoa, ou langue officielle, n'est parlé que par les mandarins etparTélite de la société ; on le trouve dans tout l'Empire ; piais un petit nombre seulement le possèdent. Les masses populaires chinoises sont depuis des siècles, dans la situation linguistique où se trouvaient jadis les populations d'Europe qui, non seulement parlaient des langues différentes, mais qui se trouvaient de plus divisées par une infinité de patois, variant de province à province.
Or, la nature idéographique de Técriture a
atténué *^iet inconvénient puisque la signification des caractères est indépendante de leur prononciation et de leur nom. Quiconque sait lire et écrire peut communiquer avec tout l'Empire, fut-ce même avec les habitants des roya«»lbs^s autrefois tributaires, qui se servent de lllj^^tnême écriture.
i|^r, en Chine, le nombre des gens qui possèdent la connaissanee d'un nombre de caractères suffisant à exprimer les idées usuelles dans les classes populaires, [s'élève à peu près pour les hommes, à cinquante pour cent de la population totale.
Mais c'est surtout aux lettrés que l'idéographie de l'écriture rend de grands services, ils parlent Kouan-hoa^ mais ils diffèrent beaucoup dans la manière de le prononcer, suivant les régions dont ils sont originaires ; quelquefois même, ils éprouvent les plus grandes difficultés à se cojiaprendre mutuellement. Gela ne les empêche pas de participer aux examens littéraires qui ont lieu sur les mêmes matières partout, parce que ces examens se passent toujours en langue écrite; il n'y a pas d'examens oraux. Ils pourront dans la suite, administrer, s'ils deviennent mandarins, n'importe quel district, Técriture leur permettant de communiquer toujours correctement avec leurs supérieurs et avec le gouvernement. Ainsi, toutes les provinces de FEmpire, si éloignées soient-elles de la capitale, peuvent être en communion intellectuelle avec celle-ci ; par l'écriture, elles participent aux mêmes idées et peuvent conserver toutes ensembles, les
mêmes principes religieux, sociaux et polniqu|^|^ dont les livres contiennent les enseigneînentâi
Les lettrés chinois apprécient beaucoup cet avantage que ne pourrait présenter aucune langue phonétique et ils Tapprécient d'autant plus, qu'il fait d'eux une classe privilégiée dont on ne peut se passer. L'intérêt qu'ils en retirent, sera sans nul doute, un grand obstacle à une transformation de récriture ; l'esprit, si extraordinairement conservateur du Chinois ne cédera pas plus facilement sur ce point que sur les autres.
Pourtant, la nécessité s'en imposera tôt ou tard.
Le contact des peuples d'Occident produit d'ailleurs ses effets à cet égard, puisqu'on commence à imprimer des journaux populaires en langue parlée. Un jour viendra où, comme on a cherché à le faire au Japon, on voudra abandonner tout à fait l'écriture idéographique dont la connaissance sera alors réservée aux purs lettrés, ainsi que le latin et le grec, en Europe, dont on enseigne de moins en moins les rudiments dans les écoles secondaires. Cette transformation de l'écriture sera très difficile sans doute ; mais, en dehors des considérations psychologiques et morales qui peuvent s'y opposer, il n'y a pas de raison pour que, sous l'inéluctable poussée des événements^ elle ne s'accomplisse pas. Ce que nous avons dit du caractère réel de la langue parlée, permet de comprendre la possibilité grammaticale d'un te^ changement.
Ce changement sera peut-être long, car les
. içodincations de cette espèce ne s'accomplissent pas par décret, mais il ne peut pas ne pas se faire .
Aujourd'hui, la Chine a conscience de sa faiblesse, elle commence à en apercevoir les causes. Ses enfants les plus intelligents, qui ouvrent maintenant les yeux sur le monde extérieur, sont bien obligés de. reconnaître que leur patrie n'est ni l'unique dessous du ciel Tien hia^ ni Tombilic de la terre. Regardant avec étonnement la vie prodigieusement active des sociétés occidentales, ils sont émerveillés des découvertes scientifiques et surtout des inventions pratiques qui en résultent.
Le désir, bien naturel, leur est venu à eux aussi de posséder la puissance économique et militaire, et ils commencent à s'apercevoir qu'une orientation nouvelle de leur esprit est nécessaire.
Bientôt, ils sentiront qu'il faut pour cela sortir des liens antiques de la vieille écriture qui retiennent leurs facultés captives. Ce jour là, le plus grand pas vers la civilisation d'Occident sera accompli.