CHAPITRE III
En Chine, on ne construit pas sa maison à sa guise ; Fart de Tarchitecture n'est point une profession où Tartiste n'ait d'autre règle que son goût et les nécessités pratiques de la construction. L'homme qui veut édifier une demeure, est, en cela comme en tout le reste, soumis aux rites anciens consacrés par les lois modernes.
Il y a donc pour la construction de la maison chinoise une série de règles qui ont leurs sources dans les conceptions que le peuple aux cheveux noirs se fait, et de la vie, et du principe de la vie. C'est-à-dire que. dans son esprit, la disposition de la maison doit avoir un caractère religieux.
Sans doute, tous les Chinois ne peuvent vivre dans la vraie maison construite conformément aux rites antiques ; malgré les prescriptions canoniques et les menaces des lois, la nécessité, plus forte que le respect des traditions sacrées, oblige les pauvres à demeurer quelquefois dans
des cabanes et même dans des tanières qui n'ont rien de la maison telle que la conçoit le sujet du fils du Ciel, respectueux des vieux usages.
La vie citadine, elle aussi, ne permet qu'aux riches de posséder des demeures bâties sur le vieux plan avec son enceinte et ses cours spacieuses.
Tout le monde essaye néanmoins de se rapprocher, dans la mesure du possible, du type parfait de la maison ; et c'est à la campagne qu'on réalise ce type d'une façon générale.
La maison chinoise moderne occupe une enceinte théoriquement carrée ou rectangulaire, dont l'entrée est orientée au sud.
Là, au milieu du mur, est la grande porte, ta menn. De chaque côté de cette porte, appuyés sur le mur d'enceinte extérieure, se trouvent les logis des serviteurs, des esclaves mâles, s'il y en a ; des portiers dans tous les cas.
Gravissons les marches du ta-menn. Nous voici dans une cour, sur laquelle prennent jour les fenêtres de ces habitations du personnel domestique ; en face de nous est un autre mur avec sa porte centrale ; la deuxième porte Eul^ menn.
On nous ouvre de l'intérieur cette deuxième porte, nous en franchissons les degrés et nous nous trouvons dans une autre cour; à droite et à gauche' sont des logements ; en face est le corps de bâtiment principal, au milieu est le iang^ la salle où l'on recevra les hôtes, la salle des cérémonies par excellence, avec son perron et ses marches ; de chaque côté sont des pièces,
FARJENEL 2*
la bibliothèque et des chambres où habitent les hommes.
Au fond du t'ang est une porte, quelquefois une ruelle, sur le côté du bâtiment principal permet, comme cette porte, de pénétrer dans une troisième cour, qui est disposée comme la seconde. De chaque côté, en effet, sont des habitations ; dans le bâtiment de l'ouest, logent les servantes ; celui de l'est est consacré à la cuisine.
Puis le deuxième corps de logis, qui occupe toute la largeur de l'enceinte, comprend, au nombre de cinq ou de sept, les chambres des femmes.
Pour la plupart des familles, la maison se termine là, mais les familles aisées ont encore un corps de logis au centre duquel se trouve le Kiamiao^ c'est-à-dire le temple des ancêtres.
Sur le côté de la maison, se trouve le jardin avec ses montagnes artificielles, ses viviers et ses bassins.
Il s'arrête à la hauteur de la seconde enceinte où se trouve la deuxième porte, l'espace faisant suite au jardin compris entre le mur de cette seconde enceinte et l'enceinte extérieure est réservé à l'écurie et à la remise, s'il y a lieu.
Aucune fenêtre, aucun jour ne regarde au dehors ; le mur de Penceinte protège la famille contre les regards et Pisole complètement. Telle est la maison chinoise moderne ; elle est une transformation de la maison primitive dont elle a conservé le caractère principal : le siège d'un temple.
C'est en effet la grande salle d'honneur, celle qui est située au milieu de la maison qui est de toutes les pièces la plus importante, son nom d'ailleurs est expressif Cang signifie temple. Aujourd'hui encore, le t'ang, dans la plupart des familles, est le temple domestique. Il remplit toujours le rôle de Vatrium dans l'antique maison romaine, on y prie toujours les divinités domestiques. Du reste, la maison chinoise moderne est identique à la maison grecque ainsi qu'à la maison romaine des derniers temps de ces républiques avec leurs gynécée et leur péristyle ; et celle des vieux âges est de tous points semblable à l'habitation romaine primitive, telle que les savants travaux des érudits l'ont reconstituée.
Dans la maison romaine, autour de Vatrium^ pièce principale, sont placées des chambres qui prennent jour sur cette pièce, au fond est le tablinum où l'on met les provisions de la maison, sur les côtés, derrière les chambres, courent les alae ou ailes dans lesquelles on conserve les images des ancêtres.
Il y a aussi un vestibule, où les clients venaient à l'aurore saluer le chef de la famille patricienne (1).
Tout cela se retrouve très exactement dans l'ancienne habitation des Chinois. D'après le I-li, en effet, autour du t'ang étaient disposées des pièces dites faiigy devant, se trouvait la cour ves-
(1) Conf. Manuel des antiquités romaines, par Mommsen et Marquardt. La fie privée des Romains, par Joachim Marquardt. traduction Victor Henry, Tome I, chap. 6, page 250, Paris. Ernest Thorin, 1892.
tibule, Tchong-liu^ au fond comme le tablininn romain, était le cheu, pièce aux provisions, et derrière les chambres à^^fang se trouvait également un espace correspondant aux alœ^ dont une partie était réservée aux objets sacrés (ij.
En remontant plus haut dans l'histoire chinoise, la maison, même celle des princes qui sert de tvpe à toutes les autres, était plus simple encore. Selon Tchou-Hi, il n'y avait même point de vestibule pour la salutation des vassaux et des clients.
Sans qu'il pût s'en douter, cet auteur chinois du xii^ siècle nous donne une indication de la maison antique qui est celle du vieil atrium romain des premiers âges, « les maisons des hommes de l'antiquité, dit-il, n'avaient pas de pièces latérales; les trois ducs se tenaient debout dans la rosée sous les accacias, les chefs des neuf districts, se tenaient debout dans la rosée sous les arbres épineux, lorsqulls allaient à l'audience matinale, s'il pleuvait ils s'arrêtaient » (2\
Cette unique salle d'audience des premiers praticiens, des chefs de clans chinois était vraisemblablement aussi le temple où les images, où les tablettes des aïeux étaient vénérées, où les sacrifices et tous les actes religieux s'accomplissaient. Avec les siècles, la maison se développa autour de sa pièce principale : le lieu sacré.
(1) L'I-li. Traduction de lïarlez, page 293, Paris Maisonneuve, ^ (2) Œuvres complètes de Tchou-Hi, édition impériale de 1713.
Plus tard, on édifia pour les ancêtres un «/m/m et des temples spéciaux, compiis d'ailleurs dans l'enceinte domestique ; mais l'esprit si extraordinairement conservateur des fils des Han, conserva au t'aiig son importance, même dans les familles où le t'ang n'était plus que la salle d'honneur, le salon de réception. Pour toutes les autres, il est toujours resté un véritable temple (1).
Soit que cette partie si importante de la maison ne consiste qu'en une salle centrale, soit qu'elle constitue un bâtiment spécial, sa disposition présente un haut intérêt pour l'étude comparée des religions.
Le temple, ou fang, est divisé en deux parties principales, comprises dans l'enceinte sacrée, laquelle commence à la deuxième porte, la partie postérieure est toujours surélevée de plusieurs marches ; dans les miao, ou temples spéciaux, c'est un pavillon central ; cette partie correspond exactement au sanctuaire des églises catholiques ; l'autre partie qui s'étend du sanctuaire à la deuxième porte, c'est le chœur ; lors des cérémonies religieuses, on dresse des tentes
K'uien 40° ; des coutumes diverses, page 2, recto. Texte chinois, Bibliothèque nationale, nouveau fonds chinois, n" 3545.
(1) Le caractère figuratif chinois qui désigne le t'ang comporte la figure d'un toit avec un signe spécial qui parait désigner un trou au milieu de ce toit. Or, une des caractéristiques de V Atrium romain était la partie découverte 'du toit au milieu laissant voir le ciel.
Il en était, en efi'et, de même de l'atrium primitif chinois, d'après les auteurs dans le xii° siècle, pour ceux-ci les hommes primitifs habitaioit dans des antres creusés en terre et qui prenaient jour par la partie supérieure, la pluie pénétrait par cette ouverture et quand la civilisation progressa, on mit un toit sur cette partie de la demeure. Gonf. Ibid . Des coutumes diverses.
OU un vélum pour protéger les assistants qui se tiennent dans cette cour ; de chaque côté de ce pavillon est un espace qui correspond aux nefs latérales et qui, comme elles, doit passer derrière le sanctuaire.
Au centre de celle-ci, se trouve Fautel dit: shiang-ngan, table à encens ;à droite estun petit couloir qui sert de magasin pour conserver les habits sacerdotaux et liturgiques, les livres de prières et vases sacrés.
Dans les familles pauvres, dit le Rituel, où Ton ne dispose que d'une seule salle, on n'édifie pas cette réserve, on la remplace par deux armoires placées au bas de la cloison (1).
Au milieu du sanctuaire, près des marches, sont placés deux sièges de prosternation destinés, Tun au pontife domestique, l'autre à son épouse : ces sièges sont tournés vers le nord ; dans le coin à gauche se trouve le fourneau qui servira, s'il y a lieu, à griller le foie du porc ou du mouton sacrifiés, le coin de droite est réservé au vin et aux vases sacrés.
Enfin, dans le fond du sanctuaire, est la place d'honneur où sont déposées les tablettes des ancêtres, tablettes sur lesquelles l'esprit de ceux-ci vient se poser, et devant lesquelles ont place les mets offerts. Au bas du sanctuaire est le chœur qui constitue la deuxième partie du temple. C'est dans cette partie que se tiennent tous les membres de la famille, rangés selon l'ordre des générations. Il tournent le dos à la
(\)Ibid., même page.
grande porte d'entrée et regardent vers le nord, c'est-à-dire vers l'autel du fond (1).
En résumé, le temple domestique chinois est conçu sur un plan à peu près analogue à celui des églises catholiques ; il en diffère toutefois en ce qu'il ne forme pas la croix sur le sol et qu'il n'est pas comme nos vieilles églises, orientée d'orient en occident, mais du nord au sud.
Le côté d'honneur est en effet le nord, où siège l'étoile polaire à laquelle on rend aussi un culte ; mais le côté de l'ouest a dans la liturgie une importance capitale ; la tablette du trisaïeul est posée à l'ouest, la première ; c'est vers cette région que l'on se tourne lorsqu'on vient pleurer et prier près du corps d'un parent, car l'ouest, disent les livres, est la région des esprits.
Si depuis des milliers d'années, l'orient attirent les regards et les pensées des fidèles des diverses religions des peuples d'Europe, c'est vers l'occident que les chinois se tournent,
(1) Dans son livre, les Chinois chez eux, (Paris, Colin,) M. Bard raconte qu'il fut reçu ainsi dans une famille, en grande cérémonie, et il raille la façon dont on l'accueillit en lui tournant le dos. La raison de cette position des assistants est facile à comprendre. L'hôte est reçu surtout par les ancêtres, dans leur salle qui est celle de réception ; les fidèles assemblés ne pouvaient tourner irrespectueusement le dos à leurs dieux domestiques. Ils attendaient dans la posture fixée par les rites que l'hôte fut allé se mettre près de l'autel et là, qu'il prît la place des ancêtres qui le recevaient, pour y être traité comme eux avec un grand jrespect.
On agit à peu près de même en Occident lorsqu'un grand personnage comme un chef d'Etat vient participer dans une église à une cérémonie religieuse. La réception solennelle d'un hôte est en effet, en Chine, depuis la plus haute antiquité, un acte religieux dont le caractère sacré a pu diminuer et s'effacer même tandis que la forme en est restée.
comme si, pour eux, l'origine mystérieuse de la vie se trouvait là.
Ainsi donc, la famille chinoise avec son temple d'ancêtres situé dans l'enceinte sacrée de la maison, est bien à la fois une communauté religieuse et une communauté naturelle ; même, le caractère religieux Temporte ; et si, sous Tinfluence d'une lente évolution des idées, d'un affaiblissement des vieilles croyances, l'esprit proprement religieux a pu diminuer, les rites tyranniques y ont toujours conservé un tel empire que la construction delà maison est toujours faite, tout au moins dans ses grandes lignes, selon un plan rituel que le code moderne consacre encore, et dans ce plan, il est toujours visible que la maison tout entière n'est que l'enceinte du temple lui-même, de la demeure des ancêtres qui régnent comme des dieux sur leurs descendants.
La croyance à leur puissance posthume, qui donne à l'âme chinoise son orientation, a imprimé sa marque dans tous les actes de la vie domestique.
Lorsque l'homme se croit dans un temple de ses dieux, sous leurs regards, il est saisi de cette crainte et de ce respect sacrés qui commandent le recueillement.
Il ne suffit pas qu'il rende hommage à la divinité en son âme. Tout son être doit témoiofner de ses sentiments intimes. Dans tous les temps, chez tous les peuples, la religion a imposé à l'homme, dans l'accomplissement du culte, des attitudes symboliques. Or, le Chinois, dans la
maison de ses pères, est soumis, à toutes les heures du jour, à des devoirs religieux. Non seulement, les mânes des aïeux sont là, mais aussi ses ascendants, ses dieux de demain, qui vivent avec lui, ont déjà pour lui quelque chose de ce caractère divin auquel le mort donnera toute sa plénitude. Aussi la religion enveloppe-t-elle presque tous ses actes : voilà pourquoi les Rites tiennent une si grande place dans sa vie.
D'abord, il ne lui est pas permis de jamais oublier la présence des ancêtres. Matin et soir, en fils pieux, il leur rendra hommage et fera monter vers eux la fumée odorante de Tencens, symbole de sa prière et de sa dépendance. Si le père de famille doit quitter la maison pour un certain temps, son premier soin sera d'en avertir, comme s'il en sollicitait la permission, les divinités domestiques : de même, à son retour, il ira s'agenouiller devant elles.
S'il s'en tenait à la rigueur des prescriptions rituelles, il devrait aller se présenter devant leur autel, toutes les fois qu'il quitte l'enceinte de la maison.
Et, en effet, il n'est nulle part d'usage de sortir d'une demeure ou d'y pénétrer sans en saluer les maîtres.
(c Lorsque le père ou la mère de famille sont sortis, ils se placent sous la grande porte d'entrée, lèvent les yeux au ciel selon le rite, quand ils entrent, ils en font autant^ s'ils rentrent après une nuit d'absence, ils font brûler de l'encens, font deux prosternations; s'ils s'absentent pour
plus d'une décade, en faisant les prosternations et en offrant la fumée de Tencens, ils disent « moi un tel, je vais aller en tel lieu et je prends « la liberté de vous en informer » (1). Au retour, même cérémonie.
Si Tabsence dure un mois, le père de famille ouvre la porte du milieu, celle du fang proprement dit, fait des prosternations et des encensements au bas de l'escalier du sanctuaire et va annoncer son retour aux ancêtres devant l'autel en montant par l'escalier de Test ; les autres personnes de la famille font de même, mais elles n'ouvrent pas la deuxième porte (2).
Aujourd'hui, tous ces rites religieux que l'on accomplissait dans la famille de Tchou-Hi, le maître philosophe des temps modernes du XII® siècle, et de Seu Ma-Kouang,ne peuvent être observés dans toutes les familles, mais plus on se rapproche de leur entière observance, plus on est convaincu de bien faire .
Les parents, les personnes âgées ont tout intérêt à ce que les pratiques rituelles inculquent aux enfants le sentiment de leurs devoirs et fassent selon le proverbe, également chinois, de l'habitude une seconde nature.
Dans la Petite Etude, toujours en honneur dans les écoles, Tchou-tzeu, rappelle l'excellence des vieilles prescriptions.
« Au chapitre Nei-tzeu du livre des Rites, ditil, il est dit que les fils doivent se lever au chant du coq.
(1) Kia-li Edition précitée Kuien 19, page 6, verso.
(2) Ibid.
Lorsque le fils ou la bru sont arrivés devant leurs parents, ils compriment leur souffle pour rendre leur voix faible. Ils s'informent de la chaleur ou du froid de leurs habillements, s'ils ont une maladie, ils leur demandent quelle est leur douleur, s'ils ont des démangeaisons, ils doivent respectueusement presser de la main, les gratter, etc., etc. (1).
Le respect pour les parents est d'une telle nature, que tous les objets qu'ils touchent habituellement sont comme consacrés.
« Il ne faut pas déranger les habits, la couverture, la natte, le coussin, l'oreiller de ses parents ; on doit traiter avec respect leur bâton et leurs chaussures ; même, on ne doit pas s'en approcher trop près.
Les enfants et la bru ne mangent que ce qui reste dans la tasse, la soucoupe, le plat, la cuillère des parents, s'il ne reste rien, ils ne doivent pas s'en servir ; s'il ne reste rien des mets et de la boisson, ils ne doivent ni manger, ni boire » (2).
Bien entendu, l'attitude d'un enfant devant ses parents doit être d'une correction parfaite.
On ne peut ni cracher, ni se gratter, ni bailler, ni tousser, ni éternuer, sans violer les rites. Il y a même une façon particulière de porter ses regards sur son père.
« Quant à son père, on doit le regarder sans le fixer, que ce ne soit ni plus haut que le visage,
(1) Siao-hio. Petite étude, chapitre II de Tcliou-hi. Tra:duction de Harlez.
(2) Ibidem.
ni plus bas que la ceinture. Si le père ne parle pas et s'il est debout, on regardera ses pieds, s'il est assis, on regardera sjs genoux ».
Lorsque les parents seront malades, il faudra montrer sa tristesse, laisser retomber sa chevelure, ne pas se peigner.
De même que le chef du sacrifice prévient ses ancêtres lorsqu'il sort, de même les enfants préviendront leurs parents et leur demanderont la permission de sortir, fussent-ils eux-mêmes des hommes ou des vieillards, et tout cela doit se faire selon l'esprit des rites et dans les formes qu'ils prescrivent, car tous ces actes ne sont pas considérés, comme ils le sont en Europe, comme des devoirs de politesse, mais bien comme des actes religieux.
Sans doute, le sentiment religieux peut s'affaiblir, disparaître même ; mais la pratique extérieure demeure et tient encore Fliomme sous sa dépendance. Ce phénomène, qu'on observe partout, est particulièrement remarquable.
Si les actes de tous les jours sont emprisonnés dans la minutie des prescriptions rituelles, les grands événements qui marquent la vie de l'homme, comme autant de jalons importants, sont-ils à plus forte raison soumis à la vieille législation canonique.
De ces événements, les trois principaux sont : la prise du bonnet viril, le mariage et la mort. La religion s'en est emparée et les a marqués de son sceau.
Lorsque l'homme atteint l'âge raisonnable, il
doit, par une cérémonie solennelle et mémorable, marquer son entrée dans la communauté des fidèles dont il fait partie. Tel était l'esprit de la toge virile chez les romains, tel est encore celui de la première communion chez les chrétiens.
Tous les hommes doivent passer par la prise du bonnet : fils, frères cadets, serviteurs. Trois jours avant la cérémonie, le chef de famille va annoncer Tévénement aux ancêtres dans leur temple. Le jour de la prise du bonnet viril était, dans l'antiquité, déterminé par la consultation de l'achillée sternutatoire.
Déjà du temps de Tchou-hi on s'en rapportait à un ami expert et sage qui choisissait une date propre dans le premier mois de Tannée, qui présidait la cérémonie et tenait la place des ancètreîs. Les rites de la prise du bonnet sont très compliqués, on les trouve décrits tout au long dans Vl-li (1).
Voici comment le résume Tchou-hi, deux mille deux cents ans plus tard: « Le jour arrive, on se lève de bonne heure, on prépare le bonnet et les habits. Toutes les personnes inférieures à l'officiant (2), se tiennent debout, en ordre. L^hôte (suppléant les esprits) s'avance, l'officiant va audevant de lui et ils montent (ensemble). L'hôte salue le récipiendaire sur le point de prendre le bonnet. Gelui-ci va sur la natte pour mettre le bonnet dit Kouan Kin puis il entre dans le fang^ revêt l'habit foncé et les souliers, et sort (3).
(1) Gonf. la traduction du I-li par G. de Harlez, Paris, Maisonneuve, 1890.
(2) Le père de famille ou son fils aîné.
(3) Kia-li. Edition chinoise précitée K'uien 19 page 21, verso.
Les commentateurs du rituel y ajoutent les nombreux détails des prescriptions liturgiques qui déterminent chacun des mouvements, chacune des positions des acteurs de cette cérémonie sacrée. Car c'est bien là, en effet, une cérémonie religieuse sanctifiée par la prière.
Lors de l'imposition du premier vêtement, l'hôte qui agit et parle au nom des ancêtres^ investi aussi d'une puissance surnaturelle, prononce pour le jeune récipiendaire la formule suivante : « En ce jour de ce mois faste, pour la première i( fois, revêt l'habit religieux. Toi, jeune homme, « sois ferme de caractère et obéissant, pratique « une vertu achevée, et tu jouiras du bonheur « d'une extrême vieillesse, la félicité céleste te a revêtira comme l'éclat d'une cuirasse » puis l'hôte fait une génuflexion et impose la coiffure (i).
On revêt ainsi le jeune homme de trois sortes de vêtements : l'habit religieux, l'habit de deuil et l'habit militaire, remplacé dans les temps modernes par l'habit doctoral, car les rites accomplis aujourd'hui dans les familles de lettrés, étaient dans l'antiquité pratiqués par les familles féodales.
La cérémonie comporte une libation de vin après laquelle Thôte donne pour la première fois au jeune homme son hao ou nom sous lequel on le désignera désormais en dehors de la famille; puis le maître de la cérémonie le conduit dans le temple des ancêtres. Il est désormais un homme
(1) Commentaire du Kia-li. Ibid, page 22.
capable lui aussi, si sa place dans la lignée familiale lui en donne le droit, d'accomplir les rites sacrés.
Enfin, pour consacrer aux yeux de tous sa majorité nouvelle, lejeune homme, après avoir présenté ses hommages à tous ses parents, va au dehors, chez les voisins et chez les amis de son père, leur annoncer sa sortie définitive de l'adolescence.
Pour les filles âgées de quinze ans, il y a aussi la cérémonie de la prise de l'épingle qui est presque identique à la prise du bonnet viril des jeunes gens. La mère de famille dirige la cérémonie, une amie, femme sage et instruite des rites, impose l'épingle qui traverse la coiffure de la jeune fille. On fera également une libation ; on donnera un nouveau nom à la jeune fille.
Si celle-ci est de la descendance directe des ancêtres, elle aura pour la cérémonie, les honneurs du t'ang ; sinon, la prise de l'épingle se fera dans les appartements intérieurs.
Ainsi, arrivés à un certain âge, filles et garçons reçoivent de la religion une consécration visible de leur puberté aux yeux de tous, ils soQt désormais homme ei femme. Quelle est la conséquence juridique de cette consécration religieuse ?'
Elle est, en fait, de bien peu d'importance, car l'autorité paternelle est tellement étendue qu'elle absorbe tous les droits des individus. Pour la femme, la prise de l'épingle n'est guère qu'une constatation publique de la possibilité qu'elle a désormais d'être mariée.
Après qu'elle aura modifié sa coifFure, elle restera soumise comme avant à ses parents, ne pouvant jamais, pour quoi que ce soit, disposer de sa personne, ni être capable de rien posséder.
Le jeune homme revêtu du bonnet et de Thabit virils sera lui aussi toujours soumis à son [)ère, car il ne saurait y avoir pour lui, tant que son père vivra, aucune liberté véritable ; tout au plus pourra-t-il accompagner celui-ci dans les assemblées municipales, mais comme ses sœurs, il ne possédera rien en propre.
Sa condition est bien différente de celle du jeune romain qui, à dix-sept ans, avait revêtu la toge virile et suspendu sa bulla devant les lares paternels. Celui-ci pouvait alors posséder, contracter des dettes, faire un testament et se marier, il était majeur. Le droit romain, vraisemblablement plus rigoureux dans les vieux âges, avait déjà évolué dans le sens de la liberté humaine.
Or, cette évolution ne s'est point faite en Chine ; etaujourd'hui encore, la prise de l'habit viril ne marque pas une majorité juridique que les Chinois considéreraient comme violant les principes essentiels de la piété filiale, vertu qui enveloppe toutes les autres.
Un des actes de la vie familiale, qui est sans conteste de la plus haute portée, c'est la mort d'un membre de la famille, surtout si le mort est le chef de celle-ci, car alors, un demidieu de plus va prendre sa place sur l'autel domestique.
Il importe que l'âme qui a quitté son corps
puisse changer de séjour sans encombre, qu'elle ait, dès le premier jour, toutes les satisfactions qu'elle est en droit d'attendre de ses enfants chargés désormais de pourvoir à ses besoins.
Le moribond lui-même le sait bien, aussi il n'est pas étonné des préparatifs que Ton fait en vue de son trépas ; ces préparatifs n'ont d'autre but que sa propre félicité.
Quand la mort approche, on transporte le malade dans l'appartement des hommes, au nord-ouest de la maison, car un homme ne doit pas mourir au milieu des femmes. On purifie tout autour de lui et on le dépose sur le sol.
Dès qu'il a rendu le dernier soupir, un assistant monte sur le toit de la maison, et en secouant l'habit liturgique du défunt, rappelle par trois fois son âme.
On reconnaît ensuite le futur chef de famille, qui va immédiatement officier dans toutes les cérémonies du deuil. C'est le fils aine du défunt ou son petit-fils^ à défaut de fils.
Puis, tous les parents se revêtent des habits de deuil, chacun selon son degré de parenté, et commencent à témoigner de leur tristesse par l'abstinence purificatoire qui précède les grands actes religieux. Le cadavre a été remis sur son lit, on l'a lavé avec soin en employant spécialement pour laver sa tête de l'eau de grain cuit ; on habille le corps, on lui met dans la bouche du riz cuit et des pièces de monnaie.
Le lendemain, on procède au petit ensevelissement qui consiste à envelopper le cadavre dans un linceul et dans une couverture. Cette
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cérémonie s'accomplit au bas de la cloison de l'est de la salle des ancêtres, avec grands accompagnements de sanglots dont l'intensité et la durée sont déterminées par les rites ; les parents qui avaient la chevelure défaite en signe de désespoir, la lient alors en forme de chignon avec une corde de chanvre ; on fait une libation à l'esprit du défunt. Le troisième jour après la mort a lieu le grand ensevelissement. On met le cadavre dans le cercueil (1).
« Les assistants avec les descendants des deux sexes lavent les mains, couvrent la tête, lient le cadavre ; ensemble ils le mettent dans le cercueil; ils mettent dans un coin du cercueil les dents qui ont pu tomber, les cheveux qui ont été coupés et les rognures de ses ongles ; puis ils palpent les trous et les fentes du cercueil afin de les boucher.
Ensuite ils se tiennent immobiles avec respect.
Qu'on se garde de placer dans le cercueil de l'or et des pierres précieuses qui pourraient tenter les voleurs.
On ramène la couverture d'abord, on couvre les pieds, ensuite la tête, puis la main gauche et enfin la main droite ; on égalise tout dans le cercueil. Le chef de la famille et son épouse
(1) Jusqu'à ce mement, les proches parents, s'ils observent les rites, n'ont dû ni manger ni boire. A partir de ce jour, le fils aîné et les autres fils, pour observer comme il convient les règles rituelles doivent quitter leurs appartements ordinaires, et habiter dans un quartier latéral ; dans l'antiquité on construisait une hutte de branchages dans la cour de la maison. Ils sont vêtus de blanc et resteront ainsi pendant trois mois. D'ailleurs pendant ces trois mois, le père de famille est toujours là, dans la maison.
s'approchent et pleurent, les femmes revêtues du grand deuil se reculent, vont sous la tente extérieure appeler le menuisier pour clouer le couvercle du cercueil. On emporte le lit, on retourne le cercueil, le prieur prend l'étendard rouge (1), et le place à Test du corps puis on met le siège de l'esprit à sa première place et on laisse deux femmes pour veiller » (2).
Matin et soir, on lui fait une libation, à l'heure des repas on lui offre du riz : le premier jour du mois les offrandes sont plus abondantes. Pendant le séjour du cadavre, parents éloignés et amis viennent eux aussi, lui faire leurs offrandes de parfums, de thé, de cire, de vin, de monnaie et de soie; revêtus d'habits simples, ils font en entrant une libation devant la porte, inscrivent leur nom sur un registre, pleurent devant le cadavre, font encore une libation devant le cercueil et se retirent.
Ce mort dans sa bière est par tous considéré comme vivant ; il est bien toujours le chef de la famille auquel on doit tous les hommages.
Lorsque le jour de l'enterrement approche, on prépare la fosse dans le champ familial des tombeaux, non sans offrir un sacrifice au génie de la terre afin de se le rendre propice. Les enfants soigneux enduisent cette fosse funéraire de chaux, de saDle et de charbon pilé.
« En sculptant le bois, on fait des voitures, des chevaux, des serviteurs et des femmes et toutes les choses qui servent à offrir les an-
(1) Drapeau que l'on place dans la cour du lieu où se trouve un mort dans le cercueil.
(2) Kia-li, Ibid. Kiuen, 20 pages 9 verso.
ments, tout cela fîp.ure en petit les choses vivantes » (1).
Ces statuettes sont destinées à servir à Tesprit dans l'autre vie, comme les personnes et les objets qu'elles représentent serviraient le défunt sur la terre.
On prépare également la tablette de bois qui sera désormais le siège de l'âme et Ton dispose la civière, le corbillard qui supportera le cadavre (2).
La veille des funérailles, toute la famille, précédée du pontife domestique, porte le corps dans le cercueil au milieu du temple des ancêtres ; là, posé sur une natte, la tète du côté du nord, le défunt rend pour la dernière fois ses hommages aux dieux de la famille : on fait sortir les femmes, et le chef de la prière fait à la place du mort, près de son cercueil, une dernière libation.
Puis le corps est porté dans une autre salle où les parents viennent pleurer auprès de lui.
Enfin le jour des funérailles arrivé, on fait, entre trois et cinq heures de l'après-midi, une libation à l'esprit des chemins pour que le cortège ne soit pas troublé, et au déclin du jour, celui-ci se met en marche pour le cimetière.
En tête, derrière le cercueil, vient le nouveau chef de la famille revêtu de la robe non ourlée, du sac biblique symbole des grandes afflictions;
(1) Kia-li, Ibid. Kizen, 20 p., 25 verso.
(2) On trouvera des détails sur la confection des tablettes et sur les accessoires liturgiques dans notre communication à la Société asiatique. Journal asiatique. 1903, n" juillet-août, Paris. Leroux.
appuyé sur le bâton des pleurs, il marche courbé, les yeux fixés sur le sol et pousse des gémissements ; tous les parents qui suivent, placés selon leur rang dans les générations, gémissent également; les amis viennent ensuite, ils unissent leurs larmes rituelles à celles des parents du défunt, le riombre et le moment des sanglots est en effet déterminé par le canon.
En chemin, on dresse une tente, on pose le cercueil et on fait encore une libation « dans la boue », dit le texte, avec grand accompagnement de gémissements. Au cimetière familial, des tentes sont préparées pour l'accomplissement des cérémonies.
La famille seule assiste à la descente dans la fosse; les amis se retirent. C'est le chef du deuil qui met le premier la terre sur le cercueil et qui la tasse avec soin et sans mouvements brusques. Au milieu de cette opération, on sacrifie à l'esprit protecteur du lieu, puis on met dans la fosse tous les objets apportés qui serviront au défunt dans l'autre vie ; étoffes et ustensiles ; on écrit l'épitaphe ; on remplit la fosse de terre, on la maçonne.
La fumée de Tenciens monte vers le ciel, le vin des libations coule sur le sol. Le prieur « prenant la planche des prières va se placer à la droite du chef de famille, il prie comme précédemment, mais il dit : « Le fils orphelin un tel, ose annoncer à ses parents défunts, qu'un tel, revêtu de telle dignité, portant tel nom, est re-
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tourné, quant à son corps, dans la nuit du tombeau et quant à son esprit dans le temple de sa maison.
Puisque sa tablette est achevée, que Tesprit vénérable abandonnant l'ancienne (tablette) se repose sur la nouvelle (1).
Ceci terminé (le prieur) embrasse la tablette et se relève » (2).
Lorsque Fenterrement est terminé, le cortège suivant la civière où la tablette du défunt a été posée, revient en sanglotant à pas lents, à la maison ; on pose la tablette dans le temple ou dans la salle qui en tient lieu, et tous les assistants viennent pleurer et se prosterner devant cette tablette qui portera désormais le nom de Chenii-Tchou, Seigneur Espirit.
A midi, on fait le premier sacrifice au mort, dit sacrifice d'apaisement. Préalablement, les assistants se purifient par un bain et vont offrir leur oblation, s'ils le peuvent, près de la tombe même ; dans le cas où le cimetière est trop éloigné, ils le font dans la maison.
Pendant toute la durée du deuil, on fera aussi des sacrifices particuliers au défunt (3).
Plus tard, il devra se contenter des offrandes régulières et ordinaires faites aux ancêtres dans les cérémonies périodiques.
(1) On fait une tablette spéciale pour la cérémonie, elle est détruite ; la tablette achevée est celle qui sera désormais placée sur l'autel.
(2) Kia-li Kiuen 20 du Sing-li, page 31, recto. Mgr de Harlez a donné de ce passage une traduction tout à fait défectueuse.
(3j Cette coutume est relativement moderne, caries auteurs prétendent que dans l'antiquité, on ne sacrifiait pas pendant le temps du deuil.
Tous les rites qui se rapportent au deuil sont d'une extrême minutie. On y attache une grande importance ; le pli qu'ils impriment au caractère des Chinois est si bien marqué que ceux-ci ont beau changer de religion, renoncer au culte des ancêtres devenu pour eux idolâtrique, qu'ils pratiquent encore la plus grande partie des rites du deuil de la vieille religion nationale ; tel est le cas des chrétiens qui eux aussi pleurent à commandement à des moments fixés (1).
« Les familles en deuil doivent observer le recueillement et l'abstinence, brûler de l'encens et faire les libations. Si les personnes des deux sexes se réunissaient en désordre pour boire du vin et manger de la viande ; le chef de famille recevrait quatre-vingts coups » (2).
La loi pénale a voulu ainsi consacrer par ses
(1) Péking, par Mgr Alphonse Favier, page 355. Paris, Desclée et de Brouwer et C''. Consulter cet ouvrage sur la partie descriptive et pittoresque des funérailles.
L'observance du deuil est d'ailleurs consacrée par le code pénal, car elle fait partie de Tobéissance aux lois de la piété filiale, fondement moral de toute la vie chinoise.
En Chine, comme chez les peuples antiques de l'Occident, il n'y a d'ailleurs aucune différence entre la loi religieuse et la loi civile, la séparation du spirituel et du temporel ne s'y conçoit pas, aussi toutes les règles rituelles sont-elles en même temps des prescriptions légales. Le Code ne manque pas de le rappeler. Voici ce qu'il dit à ce sujet :
« Toutes les fois qu'une famille est en deuil, elle doit procéder à l'inhumation selon les règles rituelles. Ceux qui seront troublés par les signes du Fong-Chouei (vent et eau, superstition populaire. Aniniste qui tient une place considérable dans l'imagination chinoise) et qui pendant des années exposeront le cercueil dans leur maison sans l'inhumer seront punis de quatre-vingts coups de bâton. Ceux qui. en se conformant aux dernières volontés de leurs parents plus âgés, brûleront leurs cadavres ou les jetteront à l'eau recevront cent coups.
(2) Ta-tsing-liu-li. Code de la dynastie actuelle publié et revisé en la S*' année de Koang-Siu (187"). Jode des lois rituelles. Titre II. Règles de l'étiquette, article des inhumations.
68 LE PEUPLE CHINOLS
sanctions, les actes qui symbolisent avec tant d'éclat la croyance cliinoise et cette loi est considérée par tous comme bienfaisante et nécessaire ; elle donne plus de force aux liens qui rassemblent en un solide faisceau tous les membres d'une même famille, elle soutient et protège par là-méme la morale familiale.
De même que la loi, la morale n'est point distraite de la religion ; son principe essentiel est la piété filiale. Cette vertu a un tout autre caractère que celui que lui attribuent les Occidentaux, c'est une vertu cardinale dont on ne peut s'écarter sans crime, le manque de piété filiale est aussi grave que l'assassinat, il fait partie des dix crimes énormes que le législateur chinois place en tète du Code pénal.
La piété filiale est le lien moral d'obéissance et de respect qui unit les enfants aux parents, ceux-ci aux ancêtres et aussi aux magistrats, frères aînés du peuple, et au prince ou souverain père-mère des Cent familles, et au Ciel, premier principe des choses ; elle embrasse tout; pour que tous en soient bien persuadés, les magistrats sont chargés de faire périodiquement des lectures et des proclamations^ pour rappeler la grande nécessité de pratiquer cette indispensable vertu. Un Empereur même a composé un ouvrage : Le Saint Eclit, pour la mettre en lumière et ce sont des amplifications en langue parlée de l'œuvre impériale que Ton enseigne au peuple.
Malgré l'extension que le développement normal de la société chinoise a donné au fondement
de sa morale, celle-ci n'en est pas moins avant tout une morale domestique. La prière de tous les jours s'adressant surtout aux dieux familiaux, son effet ne s'étend point sur les étrangers à la famille.
Ceux-ci n'ont-ils pas, eux aussi, leurs lares protecteurs, leurs mânes ancestraux, dont ils dépendent?
On ne demande point à ces divinités des biens pour les autres hommes, qui ne sont pas de leur sang et qui, d'ailleurs, ne leur offrent aucun sacrifice.
L'homme du dehors est bien réellement un étranger. L'idée de fraternité ne se comprend que dans la famille.
Les philosophes ont, dans leurs systèmes, voulu faire une place à la solidarité morale de tous les hommes qui leur semblait résulter de la solidarité universelle, mais on sait que les théories purement abstraites n'exercent guère d'empire sur les âmes, tandis que les croyances les possèdent presque tout entiers, aussi pour les Chinois, la notion du prochain, telle que nous la comprenons, n'existe pas ; son prochain, c'est le membre de sa famille, non pas celui de la familh; voisine, encore moins l'homme d'une autre contrée, d'une autre province, d'un autre royaume ; tous ceux-là sont des étrangers, tous en quelque sorte, hors de la loi qui commande la rétribution des bienfaits et la justice réciproque .
La conception même du bien et du mal changera donc suivant qu'il s'agira d'un parent ou
d'un autre ; au besoin, on pourra tromper cet autre, le frustrer, tous les membres de la famille considéreront cela comme une action habile et licite. Est-ce que tout étranger n'est pas un peu ennemi ? On reconnaît ici la survivance surprenante, après tant de siècles de civilisation, de l'antique morale patriarcale.
Le devoir d'assister ses parents, même éloignés, est étroit, mais on n'est pas obligé d'étendre au delà sa sollicitude ; quelques banales et vagues formules du panthéisme philosophique ne peuvent rien à cet égard.
Aussi, pratiquement, le Chinois professe-t-il rindifférence la plus complète pour les maux d'autrui et il ne croit pas que cette indifférence soit en rien répréhensible. 11 ne doit rien à quiconque n'est pas de sa famille (1).
Dans l'intérieur de la maison, le nombre élevé des habitants des deux sexes nécessite une grande sévérité dans l'application des règles mo-
(1) M. François, consul de France, note cet état d'âme, qu'il a pu facilement constater lors de son voyage mouvementé de Canton à Yu-Nan-Sen. « Peut-être, dit-il dans ses lettres, aura-t-on laissé sur le chemin un homme ou deux crevant de fièvre, abattus par la dys-enterie, peut-être bien aussi du choléra, les autres l'auront enjambé sans la moindre marque de pitié, et ceux qui suivent à vide, dans l'attente d'un remplacement d'homme manquant se sont précipités sur la charge.
Pas de secours à attendre ^our l'homme ; personne n'en demande en Chine, en dehors de la famille. Eloigné de sa maison, on claque sur la route. Pauvres coolies, ramassis de miséreux, pris, abandonnés et repris dans toutes les provinces de Chine, au hasard des engagements. On s'étonne de me voir donner aux éclopés de quo". repartir à vide. Pourquoi donner? Ce n'est pas l'usage. L'intéressé ne comprend pas plus que les autres ; il empoche, mais il ne dit pas même merci et il se demande longtemps pourquoi l'homme de l'Océan, « le Yang-Jen » lui a donné ce qui ne lui était pas dû ». François. De Canton à Yu-Nan-Sen. Revue de Paris, 1900, IV, p. 253.
raies. Aussi, la conception que se font les Chinois de cette morale familiale est-elle plus stricte, plus étroite que celle des Occidentaux; une faute en Europe est quelquefois un crime en Chine.
Il en est ainsi des rapports illicites entre les différents sexes. Mais la faiblesse humaine est de tous les pays ; les Chinois ne l'ignorent pas et pour parer à cet inconvénient ils ont recours à la séparation des hommes et des femmes. De bons murs épais et des portes solides, sont pour eux la meilleure garantie de fidélité des épouses et de la vertu du sexe faible.
« Quiconque construit une maison doit séparer la partie intérieure (pour les femmes) et la partie extérieure (pour les hommes) les deux parties n'auront ni le même puits, ni même salle de bain, ni même cabinets d'aisances » (1).
Les serviteurs mâles ne pourront pénétrer dans la partie réservée aux femmes que pour une cause grave, telle que l'incendie, l'inondation, la poursuite des voleurs. Si une femme se trouvant sur la porte du gynécée voit passer un homme de sa famille, elle doit immédiatement s'enfuir en se couvrant le visage de sa manche.
Telle devrait être la conduite des Chinois si l'on pouvait et si l'on voulait toujours observer les prescriptions rituelles.
En fait, bien que la séparation des sexes soit la règle, il n'est pas toujours possible que cette séparation soit absolue, même dans les familles
(1) Kia li — Ibid. page 16, recto.
aisées et riches où les femmes ne sont pas obligées de sortir pour vaquera leurs travaux.
Dans bien des maisons même, le quartier des hommes communique à celui des femmes par une petite ruelle sans porte. C'est là un relâchement des vieilles prescriptions qui a quelquefois de graves conséquences et qui permet plus d'une violation des prescriptions morales oui remplissent les livres sacrés.
Toutefois, ces violations n'ont en Chine, ni le caractère, ni la fréquence qu'elles auraient sans nul doute en Occident si la vie commune y était aussi l'usage ; parce que la morale est protégée dans la famille chinoise par une institution qui n'existe nulle part ailleurs : le tribunal domestique.
Dans chaque famille ou chaque clan, il y a en effet un Conseil des Anciens, mais cette assemblée est plus qu'un simple conseil, elle est un véritable tribunal, jouissant de toutes les attributions que toutes les sociétés ont toujours accordées aux mao;istratures charo^ées d'administrer la justice.
Ce conseil se compose, lorsqu'il siège en tant que tribunal, de six ou huit personnes présidées par le chef de famille. Ce nombre est requis pour la validité de ses sentences. Il en résulte que l'autorité du paterfamilias n'est plus alors absolue. Le Code ne légifère pas sur le tribunal dom*istique. Celui-ci est une institution régie par la coutume ancienne.
Xaturellenient, le tribunal, composé exclusivement des hommes les plus âgés de la famille
et du chef ne se réunit que lorsqu'il y a lieu de se prononcer sur un cas grave, comme l'inconduite notoire, ou un acte tombant sous le coup des lois pénales, tels que le nombre considérable des actions qu'on peut considérer comme manque de piété filiale.
La procédure qu'il emploie est la même que celle que le mandarin suit dans son Yamenn, ou plutôt celle-ci est la même que la procédure du tribunal domestique, car le second est beaucoup plus ancien que le premier.
L'accusé comparait à genoux, il présente luimême sa défense ; au besoin on le fustige pour provoquer des aveux difficiles à sortir.
Enfin, quand il est reconnu coupable, le tribunal délibère sur le châtiment à lui faire subir. Il lui applique les trois pénalités de la justice chinoise, la bastonnade, l'exil et même la peine de mort.
La bastonnade est autre que la correction manuelle habituelle, elle se fait selon les règles et il peut en résulter une incapacité de mouvement plus ou moins longue pour le condamné ; l'exil est une sorte d'excommunication à temps ou définitive de la communauté familiale ; le condamné n'a plus aucun droite l'assistance des siens ; il ne peut plus participer à son culte et par conséquent peut être l'objet de Tanimadversion des mânes qui le renient par la bouche de leurs descendants directs.
Gomme chez les peuples de Tantiquité, en Occident, la peine de l'exil est considérée comme très grave. Enfin, il est des cas où le tribunal
FAHJENEL 3
doinestiqueJLige que le crime mérite la mort; de ce nombre sont inceste, la dilapidation des biens familiaux, la révolte continuelle aux ordres paternels.
L'exécution de la peine déterminée par les usages, a quelquefois un caractère terrible : les incestueux peuvent être enterrés ou emmurés vivants ensemble ; on en connaît des cas ; les fils dilapidateurs sont ordinairement mis dans un sac et noyés dans la rivière, tandis que sur le bord, les père et mère du malheureux versent les larmes de l'humaine douleur ; quelquefois, le condamné meurt des suites d'une longue bastonnade.
Le mandarin n'intervient pas dans ces affaires de famille. Sans doute, Tesprit des lois, depuis que la société chinoise s'est développée, est hostile à la justice familiale.
Les princes se sont efforcés d'attirer à eux cette attribution essentielle de l'Etat : le droit de haute justice. Mais, la constitution de la famille est si forte, le respect dont on Tentoure, si puissant, qu'ils n'y ont pas réussi ; aujourd'hui les peines de la bastonnade et de l'exil sont communément prononcées dans la famille, et tous les chinois éclairés citent des cas d'application de la peine de mort.
D'ailleurs, tous les faits du procès, accusation, |)rocédure. jugement, condamnation, sont soiofneusement inscrits sur le reo^istre familial ; ils demeureront là dans les archives, et chacun des juges portera la responsabilité de ses actes devant les générations.
Les rites familiaux 75
Cette institution du tribunal domestique, toujours vivante, caractérise mieux que tout le reste la famille chinoise. Elle nous la montre demeurée toujours, malgré le développement de la société politique, la petite république patriarcale de la haute antiquité, avec sa religion propre, formant un monde à part parmi les hommes, avec son gouvernement, son chef absolu, son administration de la justice et ses frontières morales, un Etat en un mot ayant conservé tout ce qui est nécessaire à sa vie et à son indépendance.
Ce phénomène remarquable, unique peut-être dans l'histoire, e.^t sans conteste, la cause de la faiblesse incroyable de la puissance publique dans la Chine d'aujourd'hui.