‹ Le peuple chinois: ses m?urs & ses institutionsChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La famille chinoise est d'une telle cohésion qu'on ne peut pas dire qu'elle se constitue par 1 le mariage. Cet acte si important dans la vie des hommes civilisés, est, surtout en Chine, une continuation de la famille déjà existante, au foyer de laquelle une enfant de plus vient s'asseoir-

Dans le Royaume du Milieu, on ne se marie pas pour obéir à un irrésistible penchant de la nature ; le but du mariage y est, avant tout, non pas d'assurer la satisfaction personnelle des nouveaux époux mais bien « par le moyen de Tunion de deux familles de différents noms, d'assurer d'une part, le service du temple des ancêtres, et d'autre part, de continuer (dans ce but) la succession des générations » (1).

Tel est le caractère principal, essentiel, du mariage chinois . Ce mariage ne peut avoir lieu

(1) Kia-U K'uien, 19 p. 26, verso. Ce passage du Rituel familial reproduit eza<;tea.eiit une prescription du Li-Ki, le livre sacré des Rites. 41. Conf. Sacred. books of the East. Traduction Legge Oxford 1885. Li-Ki, p. 428.

qu'avec une seule femme ; en droit, les Chinois sont monogames, et on les offense beaucoup quand on leur dit le contraire; le concubinat légal qui existe chez eux n*est qu*une addition au mariage légitime, un moyen de le perfectionner (1).

Le mariage se présente aussi à l'esprit chinois un peu avec le caractère d'une vente ; le fiancé fait des présents à sa belle-famille future comme pour lui acheter sa fille et, à défaut de contrat écrit, l'acceptation de ces présents constitue l'engagement matrimonial. Les dons du fiancé sont d'ailleurs nécessaires ; on les appelle des « biens rituels ». Les sociologues qui ont étudié spécialement les origines et l'évolution du mariage, croient que cette institution a passé par trois phases : d'abord le rapt, puis la vente, enfin l'union librement consentie entre les deux fiancés ; le mariage chinois n'est, ni à la première, ni à la dernière de ces phases, et pourtant on ne peut pas dire qu'il soit tout à fait une vente, il est en somme une quasi-vente modifiée par le caractère religieux qui, seldn les croyances des Chinois, est essentiel dans l'institution matrimoliale^ quant à sa fin et à sa forme.

En théorie, on peut marier sa fille à quatorze

(1) Un auteur français a£Qrme que la polygamie est permise en ihine ; c'est une erreur, une erreur grave. Le Code pénal de la ynastie actuelle dit positivement a Tout homme marié qui prenra une autre femme à titre de femme légitime sera poursuivi en istice et condamné à 20 coups de bambou. La seconde femme si renvoyée dans sa famille, elle est libre de se remarier » La erilable Chine^ opuscule par M. Ou TBon^-Lien^ précédemment remier secrétaire de la légation impériale de Chine à Paris, ■hang'kai. Imprimerie de la presse orientale ^ 1900.

ans, et son fils à vingt ans, mais il faut pour cela, éviter les divers empêchements que les rites, les mœurs et les lois élèvent, comme autant d'obstacles devant la volonté paternelle.

En premier lieu, un homme et une femme du même Sing, ou nom de famille, ne peuvent se marier ensemble. Cette coutume est sanctionnée par le Code actuel qui dit à ce sujet : « Toutes les fois que deux familles de même nom feront un mariage, les auteurs de ce mariage des familles du garçon et de la lille, recevront chacun soixante coups de l)amhou, les époux seront séparés ; la femme ou la fille retournera à son temple d'ancêtres sa famille), les présents rituels seront con<*s(|ués » (1\

Mais, comme deux familles de même nom peuvent n'être pas de la même souche, les commentateurs du code et la loi elle-même recommandent l'attention et l'indulgence aux magistrats.

Ce que veut la loi, en eflet, c'est empêcher le mariage entre descendants d'un même ancêtre, si éloignés fussent-ils do ce géniteur commun.

A plus forte raison, le mariage est-il prohibé entre proches parents, c'est-à-dire entre tous ceux qui sont susccptibh^s de porter les habits des cinq degrés du deuil.

(1) Code pénal. Loi» civile». Titre du mariage. Du mariage des familiea de même nom, page unique. Pour toul ce qui concerne la lépslalion du marin^e, consulter le travail très complet du P. Hoang. Le ntariaffe chinois au point de vue légal. Changhai, Imprimerie de la mission catholique de Tou-sé-wei, 1898, avec Icxlf» chinois. L'édition du code que lo P. Honng a consultée est antérieure de f»ept uns à In nôtre, qui est la dernière, mai» la législation du mariage n est pas de celle qui varie souvent, surtout dans êti parties essentielles.

Le viol de cette prohibition est considéré comme un inceste. Le mariage est, en outre, interdit aux personnes de condition libre avec les esclaves, aux magistrats avec des femmes dont la famille a un procès à leur tribunal et avec toute personne dans l'étendue de leur juridiction ; les fonctionnaires ne peuvent non plus épouser des comédiennes ou des musiciennes. Le mariage est également défendu aux prêtres du Tao et aux religieux bouddhistes ; enfin nul n*a le droit d'épouser une femme qui, ayant commis un crime, se cache pour se soustraire aux poursuites.

Si aucun de ces cas d'empêchement n'existe, on peut, en toute sécurité, procéder aux formalités rituelles préliminai^'es, sans lesquelles l'union conjugale ne saurait avoir aux yeux de tout Chinois, son véritable caractère de lien sacré.

Avantle mariage, ont lieu les fiançailles. Dans certains pays d'Europe, comme la France, les fiançailles ne sont plus que l'occasion d'un engagement moral. Il en est tout autrement en Chine. Là, elles ont un caractère religieux et des effets juridiques, et sont dès lors un acte très impor- Unt.

Les fiancés n'ont pas voix au chapitre ; si on les consulte, cette consultation est toute bénévole ; les enfants devant en toute chose obéissance à leurs parents, il ne leur est pas permis de ne pas toujours trouver bon toutes les décisions que ceux-ci ont prises à leur égard.

Les parents sont qualifiés par leur âge et par leur position pour mieux savoir ce qui convient

OU ne convient pas dans les conventions qui auront pour but d'assurer avec la continuité du culte, la perpétuité de la famille.

Ce sont donc les ascendants des fîancés, leurs parents supérieurs, c'est-à-dire les chefs de famille, qui concluent les fiançailles. On peut être marié par ses grands-parents paternels, par son père et sa mère, à leur défaut par les oncles et tantes paternels ; si ceux-ci n'existent plus, par son frère aîné et aussi par sa sœur aînée; enfin, si toute la lignée paternelle est éteinte, par ses grands-parents maternels.

En aucun cas, le jeune homme ou la jeune fille ne peut résister à la volonté de ceux-là et de ceuxci ; d'autre part, ces parents sont responsables de la bonne exécution du contrat.

Dans plusieurs provinces de la Chine, il existe encore des traces d'une très ancienne coutume que les pénalités des codes n'ont pas pu extirper : les fiançailles d'enfants encore à naître. Des parents, des pères, des mères fiancent ainsi, pendant le temps d'une grossesse, deux enfants futurs, et comme signe de l'engagement, les deux parties échangent un pan de leur chemise; le contrat ainsi passé, s'exécute au temps voulu si la différence des sexes le permet.

Aucun préliminaire de mariage n'a lieu sans le ministère des entremetteuses. En Chine, tous les contrats ne se concluent qu'après échanges de vues et de propositions par des intermédiaires. Le contrat de mariage et de fiançailles dont l'importance est capitale, ne saurait échapper à cette règle, vestige du temps où les famil-

les patriarcales traitaient de puissance à puissance par des ambassadeurs.

Lorsque après le succès des efforts de ces intermédiaires prescrits par les rites, les conditions sont acceptées des deux côtés, lorsque les présents que devra donner le futur et le mobilier que la future recevra de ses parents, sont connus et agréés officieusement, le chef de la famille du jeune homme écrit une lettre de proposition, il va la présenter aux esprits des aïeux, dans le t'ang, et il leur annonce la chose en employant des formules rituelles qui comportent la désignation très précise des noms et qualités des deux futurs époux.

Cette letlre écrite souvent en caractères dorés est portée solennellement à la famille de la jeune fille, par des envoyés, frères et fils du père de famille, ou frères de la mariée, qui emportent avec eux une oie sauvage, symbole du bonheur conjugal.

En arrivante la demeure de la future, le cortège est reçu par le chef de famille, le pontife domestique de celle-ci; si la jeune fille n'est que l'enfant d'un parent vivant sous l'autorité du paterfamilias^ le père de la future se tient à la droite de ce dernier qui est le principal personnage dans cette cérémonie (1) ; les envoyés et ceux qui les reçoivent sont revêtus de l'habit qu'ils mettent dans l'accomplissement desgrands actes religieux.

Le chef de la famille de la jeune fille va présenter la lettre de proposition dans le sanctuaire,

(1) Ihid. K'iaen. 26, fasc. 25, yerso.

wàMimnwL 8*

aux ancêtres familiaux, et il vient au dehors rendre aux envoyés la réponse que les dieux domestiques ont inspirée. Lorsque ceshéraults sont de retour à la maison du jeune homme, la réponse qu'ils rapportent est également présentée aux aïeux.

On envoie ensuite les présents à la famille do la jeune fille. Actuellement ces présents consistent en lingots d'or et d'argent, en bijoux, en robes, en étoffes dr soie.

Au xii* siècle de notre ère, les plus pauvres devaient donner deux pièces de soie, les plus riches ne pouvaient dépasser le nombre de dix, mais il leur était permis d'y ajouter divers objets: épingles et bracelets, un mouton, du vin, des fruits, etc.

Le respect des vieilles coutumes est tel que la persistance du caractère de vente demeure malgré la transformation de la société. Théoriquement, la femme ne reçoit aucune dot. Il est très rare qu'elle apporte des immeubles; seules, les familles opulentes se procurent ce luxe, la plupart du temps, elle n'a rien. Toutefois, il est d'usage aujourd'hui que les parents donnent à leur fille le mobilier (ie salon et de la chambre à <*oucher, et l'honneur de la famille exige que ces présents soient les plus beaux possible.

On attend ensuite Tépoque du mariage dont le jour sera déterminé par la consultation du sort, qui marquera la volonté des dieux, des génies et des mîines.

Au point de vue juridique, les cérémonies des fiançailles constatent publiquement Tadhé-

sion des ancêtres des deux familles à ruiiion conjugale et, dès lors, Taccord parfait de cellesci sera nécessaire pour que le mariage n'ait pas lieu.

S'il arrivait que Tune des deux familles, après avoir d'abord clairement et en pleine connaissance consenti au mariage et ne voulût pas ensuite le réaliser, le chef de mariage, auteur du contrat recevrait, cinquante coups de bâton et la fille devrait être donnée à son mari(i).

Cette loi est très rigoureuse. Quand bien même une fiancée aurait été mariée par ses parents à un autre qu'à son fiancé primitif, quand bien même elle aurait eu de ce mariage des enfants, elle devrait être livrée à celui que les rites religieux ont consacré comme devant être son époux. Avant tout, les conventions faites par les mânes des deux familles doivent être exécutées. Dans le cas seulement où la famille du fiancé renoncerait à son droit, la femme pourrait rester avec rhomme auquel les parents l'auraient unie indûment.

Une telle rigueur a obligé les juristes chinois à bien préciser les cas d'empêchements légitimes du mariage; la fornication et le vol constaté contre un des deux fiancés permet à l'autre de refuser d'exécuter le contrat (2).

Les fiançailles frauduleuses donnent le même droit à la famille trompée; enfin le deuil est une cause d'empêchement temporaire.

(1) Ta iting liu-li, Kiuen 10. Du mariage, p. 1, recto, verso.

(2) Les commentatears estiment que la fornication du finniré n'e«(l pa«« de nature à rendre invalide le rouirai do fiuncailles.

Dans tous les cas, le mariage doit se célébrer à Tépoque fixée. Trois ans d'absence du fiancé, cinq ans de retard volontairement apporté par lui au mariage donnent droite la fiancée de contracter une autre union, sans que sa famille soit obligée de rendre les arrhes qu'elle a reçues. C'est un rescrit du magistrat qui, muni de son sceau, constate la chose et libère la jeune fille.

D'après la loi, le mariage doit donner lieu à un contrat écrit qui restera dans les archives familiales et, au besoin, fera foi en justice; lorsque les familles n'ont pas fait de contrat écrit, l'acceptation des présents rituels en tient lieu.

Ce contrat doit énoncer l'âge exact des fiancés, leurs défauts naturels, leurs maladies chroniques, leurs infirmités, il doit spécifier leur état civil, c'est-à-dire bien faire ressortir la qualité de leur mère, soit légitime, soit concubinaire, et aussi indiquer, s'il y a lieu, leur qualité, s'ils sont enfants adoptifs, en précisant le genre d'adoption (1).

11 est à remarquer que ce contrat a pour objet les personnes et non pas les biens. Les signataires de l'acte sont naturellement les parents qui ont le droit de l'établir ; avec eux, les entremetteurs y apposent leur sceau; quelquefois, on invite un parent honorable à signer aussi ; mais, ces signatures ainsi données ne sont pas, comme en Europe, de simples formalités de politesse. Tout signataire d'un contrat de fiançailles est responsable des engagements pris.

(1) Code. Titre du mariage. Ibiti, K'uien 10, page 1, recto.

Les hommes seuls signent, la femme n'ayant aucune autorité ; quelle valeur sa signature posée à côté de celle de son mari, pourrait-elle bien donner à Tacte ? Toutefois, il y a à cette coutume une exception. C'est quand il s'agit du second mariage d'une veuve. Alors, la bellemère, la mère du mari défunt appose sa signature ; un homme respectable ne peut consentir à sanctionner lui-même un acte ignominieux, car tel est le caractère que la religion et les mœurs donnent à l'acte de la veuve qui ne demeure pas fidèle au souvenir de son mari défunt .

D'autre part, ce sont les beaux parents qui font le nouveau contrat, parce que la femme est devenue par son mariage la propriété de la famille de son époux. N'a-t-elle point quitté solennellement les dieux domestiques qu'elle adorait dans sa propre famille pour se soumettre à d'autres sous l'autorité desquels elle a depuis vécu et qui ont désormais sur elle tous les droits.

Si les fiançailles ont une grande importance juridique, la célébration des mariages est, au point de vue religieux, un acte capital. La façon dont se déroulent ses cérémonies rituelles est en outre pour l'historien pleine de suggestifs enseignements.

Actuellement, après que le jour du mariage a été déterminé par les horoscopes, on coupe les cheveux de la future sur le devant de la tête pour lui élargir le front, et pendant les trois nuits qui précèdent on illumine toute la maison pour symboliser et rendre public le fait de la. sépara-

tion ; quelquefois, la veille de la cérémonie, on porte les meubles et le trousseau chez le jeune homme.

Le jour de la célébration arrivé, on revêt la jeune fille de ses atours ; on lui met sur la tête une couronne do métal, toujours lourde, et un voile rouge : parentes et amies l'entourent et l'assistent ; la jeune fille doit témoigner de sa douleur par des larmes ; car la séparation qui va avoir lieu est presque complète. On sert un repas, auquel toutes les parentes revêtues de leur grand costume, participent ; la fiancée préside, mais ne touche à aucun mets.

Pendant ce temps, des actes rituels importants s'accomplissent chez le fiancé. Là, dans le temple des ancêtres, si le fiancé est le fils du paterfamilias^ dans les apparteu;ents privés, s'il est fils d'un des frères de celui-ci, le jeune homme, après avoir, avec le pontife domestique fait des libations et bu à la coupe sacrée, reçoit, à genoux, Tordre paternel d'aller chercher la femme qui devra contribuer à continuer la lignée des aïeux. Dans certaines provinces, le fiancé attend sa fiancée chez lui et envoie seulement un ambassadeur, conducteur du cortège qui doit la ramener. D'après le rituel domestique, le fiancé doit lui-même, comme cela se faisait dans Tantiquité, monter à cheval ou en char et aller jusqu'à la maison de la jeune fille. Dans ce cas, il part précédé de deux porteurs de flambeaux allumés et suivi d'un nombreux cortège ; ce cortège n'est autre qu'une procession religieuse comprenant des porteurs de pancartes où sont

écrits les titres, les vœux de félicité, des porteurs des oies et des présents, enfin, aujourd'hui, la chaise à porteur rouge, autrefois le char, dans lequel on conduira la jeune femme à la maison de son mari.

Lorsque le cortège arrive devant la demeure de la famille de la jeune fille, le fiancé ou son envoyé descend de cheval, ou de char, ou de chaise, devant la porte extérieure sous laquelle il attend ; alors, le chef de cette maison va annoncer son arrivée dans le temple ; puis, là, assisté de son épouse, il procède aux actes sacramentels qui sépareront la jeune fille de la communauté religieuse dans laquelle elle est née.

Ces actes consistent en une offrande aux esprits et en la récitation des formules lapidaires du commandemeat sacerdotal.

Le père est assis à Torient de la salle, la mère à Toccident. Après Toffrande, une cérémoniaire conduit la jeune fille à la gauche de sa mère ; le père se lève et lui donne Tordre en disant : « Adore et franchis la limite (1) ».

« Jour et nuit, ne manque pas d'obéir aux ordres de tes beaux-parents ».

Puis la mère, allant se placer en haut de Tescalier de l'ouest du sanctuaire, impose à sa fille la coiffure, le petit manteau des femmes, lui ordonne d'être respectueuse et vigilante, de ne jamais manquer d'observer les rites du gynécée, de vivre en harmonie avec ses futures tantes et belles-sœurs ; sous la porte du sanctuaire même,

(1^ C'est-ù-dire l'enceinte de la maison qui contient la religion familiale.

elle lui impose la jupe et Thabit sans manches en prononçant les paroles rituelles qui commandent Tobéissance (1).

Quand cette cérémonie est terminée, le Pontife domestique va au-devant du fiancé qui entre, portant Toie sauvage (2).

L'un et l'autre montent au sanctuaire, chacun par un escalier différent, le fiancé s'agenouille et dépose son oie sur le sol (3).

Après les saluts au Pontife, qui doit rester dans le temple, il descend du sanctuaire parfescalier de l'ouest; la fiancée, devenue sa femme, revêtue de sa couronne, enveloppée dans son voile, le suit.

Soutenue par des matrones, elle s'apprête à monter dans le véhicule qui doit l'emporter.

Dans certaines contrées, on simule un rapt; la fiancée se retire dans sa chambre où l'on va la prendre ; on l'enlève et on la porte dans la chaise; on a soin, d'ailleurs, d'éviter que ses pieds ne touchent le seuil de la maison qu'elle quitte.

La voilà maintenant enfermée dans sa chaise rouge.

Si le mari (4) n'est point venu la chercher, la clef de la chaise est remise au héraut conduc-

[\)rbid., K'uien, 19. — Kia-li, page 28, recto.

(2) Eq fait, cette oie peut ôtre un canard ou même un simulacre en bois, mais il vaut mieux que ce soit un volatile vivant. Observation des commentateurs.)

(3) Ibid,, p. 28, verso (4)/ -^^

^-j A partir du moment où le jeune homme quitte le temple aacestral ae sa belle-famille, après avoir déposé l'oie, les textes ne disent plus : fim, jeune fille, mais bien : /bu, femme mariée ; et les commentateurs la font remarquer.

leur du cortège qui se dirige solennellement vers la maison du mari, précédé par les porteurs de lanternes qui remplacent les porteurs de torches rituels. Très souvent aussi, on transporte le mobilier et le trousseau en même temps.

Pendant tout le trajet, on fait beaucoup de bruit ; des pétards éclatent, tous les passants, même les autorités, s'arrêtent et laissent se dérouler la procession sans la couper.

Le mari, s'il a été lui-même chercher sa femme, s'est hâté. Il a pris les devants et se tient maintenant dans la salle de réception où il attend son épouse, dont il n'a pas encore vu le visage.

Enfin, la procession nuptiale est arrivée. Les matrones, soulevant sous les bras la jeune femme, lui font franchir le seuil. Quelquefois, pour éviter que ses pieds ne touchent la limite de l'enceinte, on y pose, pour plus de sûreté, une selle de cheval.

Conduite devant son mari, les deux époux se font les prosternations. Dans la pièce est une table qui tient lieu d'autel et sur laquelle on place quatre grandes bougies rouges et des tiges de bois parfumées.

Un officiant adresse quelques exhortations aux deux époux qui s'agenouillent, prient le Dieu du Ciel et de la Terre et leurs ancêtres (1).

Les prosternations et les prières sont accompagnées et suivies d'offrandes aux mânes et de libations faites par les deux nouveaux époux, se-

(1) La véritable Chine, par M. Ou Tsong-Lien, p. i ert de temple d'ancéires et les tablettes s'y trouve

^ . 8. Ici le salon sert' de temple d'ancêtres et les tablettes^s'y trouvent.

Ion des rites minutieux. L'un et l'autre échangent leurs plats et leurs coupes. Ces dernières sont reliées par un fil de soie rouge.

Ils mangent et boivent mutuellement ce qui reste dans leurs plats ou leurs coupes, le sacrifice et la communion scellent la consécration religieuse, l'union de l'homme et de la femme.

Le lendemain du mariage, dès l'aurore, doit avoir lieu une autre cérémonie rituelle, celle de l'obédience de la mariée à ses beaux-parents. Ceux-ci se tiennent dans le sanctuaire du temple ou dans la salle qui en tient lieu, si le mari de la jeune femme est le fils du Pontife domestique, ou dans les appartements privés, s'il en est autrement; là, la mariée offre des présents rituels après avoir eu soin d'en faire d'abord l'oblation aux mânes ; les parents font une libation et communient sous l'espèce du vin avec la nouvelle épouse, devenue leur fille.

Celle-ci accomplit des rites analogues à Tégard des parents supérieurs de son mari, c'est-à-dire à l'égard de ceux qui sont au-dessus de lui |)ar le degré de la génération : oncles, frères aînés ou cousins.

Si la jeune mariée est la femme du fils aîné du paterfamiliaSy elle sert à ses beaux-parents, devenus comme ses dieux vivants, un repas sacré, sorte de prélude des sacrifices qu'on offrira plus tard à leurs mânes.

« Ce jour, au temps du repas, la mariée prépare les mets et les vases de vin des oblations; ses suivantes posent les aliments et les fruits sur la table, dans le t'ang^ devant les parents :

elles placent les vases destinés à se purifier les mains sous le baldaquin, au sud-est des escaliers du sanctuaire; à Test les parents sont assis. La mariée, après s'être lavé les mains, monte au sanctuaire par l'escalier de l'ouest, elle purifie les vases, y verse le vin et pose le tout sur la table du beau-père, puis redescend et attend. Le beaupère boit, quand il a fini on se prosterne. Puis, elle fait l'offrande à la belle-mère, lui présente le vin ; la belle-mère le prend et boit. La mariée redescend du sanctuaire eA se prosterne. Ensuite, prenant les aliments offerts, elle monte les poser en offrande devant les parents et se tient attentive debout derrière sa belle-mère pour attendre qu'elle ait fini le repas.

Les assistants (les garçons et demoiselles d'honneur) prennent une partie des mets et les posent dans une autre salle intérieure ; alors, la mariée consomme les restes de sa belle-mère, ses suivantes consomment les restes du beaupère ; les suivants du mari consomment les restes de la mariée (1) ».

Ensuite a lieu le banquet nuptial, qui est, en somme, au point de vue rituel, une communion générale. Trois jours après, la mariée, sous la conduite du pontife domestique, va faire des prosternations dans le temple des ancêtres. La cérémonie est analogue à celle de la prise du bonnet viril qui est, on se le rappelle, une initiation.

Ainsi est le rite du mariage, tel qu'il devrait

(1) Ibid, Kiuen, 19, Kia-li, page 30, recto.

vp.i nï> inaienn:!:

Ces syiiih()l(\s remontent à ui ]/}'-//, coinjiôsr il y a trois w décrit avec une incroyable préc permet de supposer que leur de beaucoup antérieure à la i tique rituel,

Vraisambtablement. elle ren sance de la société chinoise, pe!

delà .

On remarque en effet, que Ten du mariage religieux chinois se en trois parties principales.

D'abord, le père du jeune bon Tordre d'aller chercher la jeur père, a choisie pour continuer la cêtres ; tandis que du coté de la de famille de celle-ci prononce 1 cramentelles solennelles qui oni séparer la fiancée de sa souche, de j^jj j>in»n~^" relio'îf*'**^'^ ^ —

velle demeure, elle commence sa vie matrimoniale par une communion, par des actes religieux qui la font entrer en étroite communauté, non seulement avec son mari el avec les parents de celui-ci, mais aussi avec les esprits des aïeux de sa nouvelle famille.

Or, aussi loin qu'on peut remonter dans la connaissance de la vie religieuse des peuples antiques de TEurope, on trouve les mêmes symboles exprimant les mêmes idées, les mêmes croyances, la même législation de l'institution matrimoniale.

A Rome, tant que la puissance paternelle y fut entière, le^mariage dépendait de la volonté seule dvx paterfamilias \ les cérémonies sacramentelles qui le rendaient valide se divisaient également en trois parties distinctes :1a traditio. Acte par lequel, le chef de famille retranchait la fille delà communauté sur laquelle veillaient les dieux domestiques ; on voyait aussi la mère faire à sa fille les recommandations que nous décrit le Rituel chinois ; la jeune romaine « se couvrait la tête d'un voile rouge (flammeum) qui d'ailleurs ne différait que par sa couleur de celui que les femmes portaient pour sortir... sous son voile elle portait une guirlande de fleurs (1).

On la soulevait pour lui faire franchir le seuil de la maison paternelle.

Ensuite avait lieu la deductio in domum^ la conduite à la maison du mari. Ou simulait un rapt,

(1) Manuel de» antiquitéi romaines ^ par Mommsen et Marqaardl, traduction Victor-Uenr Y. La vie prUée des Romains, T. I*', pages &4, 56 Conf., tout le chapitre du mariage.

et le cortège précédé de porteurs de torches, accompagnait, en chantant, Tépousée ; on Fintroduisait dans sa nouvelle demeure en H soulevant pour que ses pieds ne touchassent pas l'enceinte sacrée.

« Son mari qui la reçoit dans V atrium lui communique le feu et l'eau, symboles de la vie commune et du culte auquel elle est appelée à prendre part dans cet atrium où elle se tiendra désormais. La pronuba a préparé en face de la porte le lectus genialis (1).

C'est là qu'elle prie les dieux de sa nouvelle maison de bénir son union. Le lendemain des noces, elle reçoit ses parents à la fête des repolia en qualité de matrone et elle présente aux dieux de la maison sa première oblation » (2).

Dans la dernière partie de la cérémonie était comprise la confarreatio^ sorte de communion par le moyen d'un gâteau de fleur de farine, que mangeaient ensemble les nouveaux époux.

La comparaison du mariage grec et du mariage chinois est encore plus suggestive.

(1) A son arrivée dans sa maison, le mari chinois conduitégalement sa femme sur le lit nuptial où ils s'asseyent tous les deux face à face.

«t Les époux entrent dans la chambre nuptiale et s'asseyent sur le bord du lit. Alors seulement, l'époux ôte le voile en satin rouge qui cache les traits de la jeune épouse et les contemple avec tendresse. Mais il se garde bien de parler, de peur de provoquer les allusions ou les fines moqueries des personnes présentes.

Le temps presse d'ailleurs ; il n'a pas encore le droit de montrer à sa femme les trésors d'affection qu'il lui a réservés. Il part, il se rend chez ses beaux parents à qui il doit sa première visite, et à son retour» il présente officiellement sa femme a tons le» membres de sa famille. La vraie Chine ^ par M. Ou Têong-Lien, Le mariage, page 8, Ghang-haï. 1900.

(3) Manuel des antiquités romaines^ ibid., page 67.

En Grèce, comme à Rome, comme en Chine, le rite du mariage se divisait en trois parties :

« 1** Dans la maison paternelle, en présence du prétendant, le père, entouré ordinairement de sa famille, offre un sacrifice.

Le sacrifice terminé, il déclare, en prononçant une formule sacramentelle, qu'il donne sa fille au jeune homme. Cette déclaration est tout à fait indispensable au mariage, car la jeune fille ne pourrait pas aller tout à Theure, adorer le foyer de Fépoux, si son père ne l'avait préalablement détachée du foyer paternel.

2^ La jeune fille est transportée à la maison du mari. Quelquefois, c'est le mari lui-même qui la conduit. Dans certaines villes, la charge d'emmener la jeune fille appartenait à ces hommes revêtus d'un caractère sacerdotal et qu'on appelait héraults.

La jeune fille est ordinairement placée sur un char, elle a le visage couvert d'un voile et porte sur la tête une couronne. . . On la précède en. portant un flambeau : c'est le flambeau nuptial ; dans tout le parcours, on chante autour d'elle un hymne religieux qui a pour refrain ; ô hymen, ô hyménée, et l'importance de ce chant était si grande, que Ton donnait son nom à la cérémonie tout entière.

La jeune fille n'entre pas d'elle-même dans sa nouvelle demeure. Il faut que son mari l'enlève, qu'il simule un rapt, qu'elle jette quelques cris et que les femmes qui l'accompagnent feignent de la défendre.

L'époux la soulève dans ses bras et lui fait

franchir sa porte, mais en ayant bien soin que ses pieds ne touchent pas le seuil.

3<* On approche du foyer, Tépouse est mise en présence delà divinité domestique. Elle estarrosée d'eau lustrale, elle touche le feu sacré, des prières sont dites, puis les deux époux se partagent un gâteau et quelques fruits.

Cette sorte de léger repas commence et finit par une libation et une prière, ce partage de la nourriture vis-à-vis du foyer, met les deux époux en communion religieuse ensemble et en communion avec les dieux domestiques » (1).

Ainsi donc, les cérémonies symboliques qui exprimaient le caractère sacré de Tunion conjugale dans les plus vieux âges de la Grèce et de Rome, étaient de tous points semblables à celles qui furent toujours en honneur en Chine, et cette identité si curieuse, se fait remarquer, non seulement dans le caractère de l'institution matrimoniale et dans l'ensemble des actes rituels qui s'y rapportent, mais encore dans les plus menus détails.

Seulement, tandis que la vieille religion romaine est depuis des milliers d'années disparue, emportant avec elle ses rites et ses symboles, la religion ancestrale chinoise est demeurée comme un témoin vivant des temps antiques.

Ne dirait-on pas en étudiant ces rites du mariage, qu'une mystérieuse puissance a conservé la société chinoise immuable, comme ces momies

(1) La Cité antique^ par Fustel de Coulanges, Paris, Hachette, 1893, p. 43.

qui ont défié les siècles dans les hypogées de l'Egypte, afin qu'elle serve, elle aussi, à reconstituer la vie des hommes de la primitive histoire, si pleine d'intérêt pour les esprits curieux de notre temps?

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