CHAPITRE IX
Les savants travaux des érudits du xix* siècle nous ont appris que les premières cités qui apparaissent dans l'histoire ancienne de l'Europe, ne furent pas seulement des monuments de pierre dont les murailles protégeaient les habitants.
Elles étaient aussi et avant tout des édifices d'ordre moral, dont les hommes des vieux âges voyaient le tableau, au fond de leur âme, à travers leurs croyances.
Il en fut ainsi pour toutes les villes dont Fustel de Goulanges a décrit la naissance, dans son beau livre : La Cité antique (1).
On consultait les oracles pour connaître l'emplacement qui plaisait aux dieux, on entreprenait les travaux en grande pompe, avec des prières et des sacrifices. La religion présidait à l'édification des cités comme elle avait présidé
(i) La Cité antique f Gonf. p. 151 et suiTantes.
à la construction de la maison. C'est que, en effet, comme celle-ci, la ville était un temple.
Identique est le caractère de la ville chinoise, et c'est pour cela qu'elle est bâtie sur le même plan que la demeure familiale, ou plutôt qu'elle est semblable au temple, sanctuaire et partie capitale de cette demeure.
Gomme celui-ci, elle couvre une superficie carrée, entourée d'une enceinte de murs, percée de quatre portes, lesquelles sont placées aux quatre points cardinaux, la principale étant orientée au sud.
Dans les temps anciens, l'habitation du prince, empereur ou roi, tenait au centre la place du vieil atrium des premiers âges, de ce iang^ qui est toujours resté, dans la maison moderne, la salle d'honneur. Devant le palais, était la place correspondante au vestibule de la salutation chez les Romains et de la première cour de la maison chinoise ; derrière, se trouvaient le marché et les habitations des marchands, ainsi que dans la maison se trouve la pièce réservée aux provisions de la famille ; sur les côtés, se tenait le peuple, dans ses maisons particulières, comme les serviteurs de la famille qui habitent aujourd'hui encore le long du mur de l'enceinte domestique (1).
Tel est le plan des villes anciennes que l'on retrouve dans les vieux livres chinois. Telle est l'idée que s'en font eux-mêmes les érudits de la Chine.
(1) Voir chapitre III.
Voici ce qu'en dit le grand commentateur Tchou-Tzeu : « Dans Tantiquité, la partie intérieure du domaine des princes était divisée selon la règle du tsing : dans l'espace du milieu était le palais ; devant celui-ci, on voyait, à gauche, le temple des ancêtres ; à droite, celui du génie de la terre et les demeures des cent officiers qui s'y trouvaient disposées en ordre ; cette partie constituait la cour de Taudience. Derrière le palais, était le marché, non point semblable aux marchés d'aujourd'hui (xii® siècle de J. C.) où les familles ont la faculté de commercer librement » (1).
Et l'auteur chinois continue sa description en nous montrant les agriculteurs logés sur les côtés de la ville pour prouver que le plan rituel était rigoureusement observé.
Le prince est père de son peuple ; il convient donc que sa demeure soit celle d'un père de famille, mais d'une famille agrandie. Les seigneurs féodaux de l'antiquité chinoise diffèrent profondément de ceux qui ont dominé les populations d'Europe dans les siècles qui ont suivi la chute de l'Empire romain. Ceux-ci étaient des Barbares conquérants, des peuples d'une civilisation en décadence. Chaque seigneur, sur sa terre, gouvernait des vaincus, ou les descendants des vaincus. Les princes chinois paraissent avoir été des chefs de famille devenues des tribus et des clans immenses : chacun de leurs
(1) Œuyres complètes de Tchou-Hii. Edition impériale de 1713. II.. k'iuen 40, page 2, yerso. Bibliothèque nationale, nouveau fonds chinois, n<* 3545.
vassaux pouvait être considéré, en quelque manière, comme un descendant éloigné des ancêtres du prince.
Le caractère sacerdotal que les rudes guerriers francs n'avaient pas connu, était au contraire le caractère dominant des seigneurs chinois. De pluSySiloin que Ton remonte dans l'histoire, on trouve toujours un chef au-dessus de tous les autres, qui semble être quelque patriarche d'une grande famille qui aurait embrassé toute la nation.
C'est celui-ci} que le" CkoU'King nous montre présidant à la construction des villes. D'abord, on examine avec soin le futur emplacement de la cité ; les devins interrogent les sorts qui révèlent la volonté des dieux, le peuple sous la direction d'un ministre, trace et dispose les différents endroits selon leur destination, puis le prince arrive, comme le Romulus de la légende lors de la construction de Rome, il fait le tour de la ville ; ensuite, il offre des sacrifices à l'esprit du ciel et de la terre, des taureaux noirs sont immolés. Le troisième jour après la promenade rituelle autour de l'enceinte, on tue deux jeunes taureaux, et le quatrième jour, en sacrifiant à l'esprit de la terre, on égorge un bœuf, une brebis et un porc (1) .
Cette cité, à la naissance de laquelle la religion avait tant contribué, était toujours sous la garde des dieux.
Ceux-ci manifestaient-ils leur mécontente-
(1) Chou-King*, chapitre Tchao-Kao. Conf. les nombreuses traductions qui ont été faites en diverses langues^ de cet ouvrage.
ment par quelque calamité naturelle dont ils affligeaient le peuple ; c'était là un indice qu'ils ne se trouvaient pas satisfaits de leur résidence. On consultait de nouveau les oracles et, selon leur réponse, on décidait de transporter la ville ailleurs .
Le peuple murmurait quelquefois devant la perspective de son exode, mais était-il possible de résister aux dieux ?
Tout le chapitre Yll du Chou-King est consacré aux exhortations du roi Pan-Keng qui s'efforce de calmer les murmures de ses sujets et de les inviter à l'obéissance aux ordres célestes. Quatre fois déjà, on a changé la ville de place ; mais le fleuve Jaune a débordé, c'est un signe de la colère des dieux. Ceux-ci ont fait connaître par les oracles leur volonté ; on doit donc partir. Et voilà [le peuple qui écoutant les exhortations de son roi, le suit dans son nouvel établissement (1).
Ce caractère religieux des villes a subsisté, les croyances de leurs habitants ont subi, au cours des siècles, des modifications ; elles ont dû évoluer comme la société elle-même et éprouver l'influence des contacts avec les populations aborigènes de l'Asie qui avaient, elles aussi, leur religion propre.
Certains auteurs estiment même que le culte des astres serait le produit de ces contacts étrangers et que dans les temps primitifs, le peuple des Cent Familles auraitprofesséune religion monothéiste comme celle du peuple hébraïque.
(1) Ghou-Kingchap. Pan-Keng.
FARJEIfEL 7*
Quoi qu'il en soit, il est indéniable qu'à une époque déjà bien ancienne dans son histoire, le spectacle de la vie, toujours renaissante sur la terre, avait pénétré le peuple chinois de reconnaissance pour la force mystérieuse qui transforme toute chose. Les astres, symboles visibles de Ténergie fécondante, personnifiés par l'imagination, prirent une place dans lé culte, à côté des ancêtres des princes qui avaient été les pères des cités. Les montagnes, les fleuves, le sol fertile furent aussi l'objet d'une vénération religieuse. Un génie présida à chacune des productions de la terre.
Ce culte de la nature paraît surtout dans les repas sacrés qui se donnaient dans les districts chinois et dans les villes, comme jadis en Grèce ; dans ces banquets caractérisés par des invocations, des prières, des libations, les assistants symbolisaient les astres bienfaisants et tenaient en quelque sorte leur place dans la cérémonie. Si l'on en croit le mémorial des Rites, il en était ainsi dans les festins des districts dits : Réunions où l'on boit le vin des districts. Là, les hôtes représentent le ciel, l'amphitryon (le chef du district) représente la terre, leurs assistants représentent le soleil et la lune, les trois hôtes (principaux) représentent les trois lumières (1).
Dans l'I-li, vieux rituel qui remonte auxi® siè-
(1) Li-ki-tou-penn chap. 45. K'iuen 10 p. 22. Edition Ngao long- fou Ghan-Tchenn fou-wenn t'ang tzeu ning. Dans la traduction anglaise du mémorial des Rites de M. James Legges, publié dans le Sacred Bookes of tbe ^ast. Qxford 1885. Ce chapitre figure sous le numéro XIII (42).
cle de notre ère, sont détaillées avec la plus grande précision toutes les cérémonies publiques religieuses des cités chinoises.
On y voit, avec les repas sacrés, les jeux martiaux qui avaient le même caractère cultuel ; on tirait de Tare dans les temples ou devant ces édifices ; mais chacun des mouvements était réglé d'après les rites, et des exercices s'accompagnaient d'offrandes, de libations et d'une communion .
On immolait des chiens dont le foie et les poumons étaient présentés aux esprits du ciel .
Toutes ces cérémonies, repas et jeux, ne s'accomplissaient pas, sans que les assistants ne s'y fussent préparés par des jeûnes et des purifications. Rien ne devait y être impur. Si les personnes, les victimes ou les ustensiles avaient été entachés de quelque défaut, comment aurait-on pu les offrir aux esprits de la cité ?
Aussi, on attachait une grande importance au choix et à la qualité de la victime. Celle-ci devait être jeune et n'avoir pas encore reproduit sa race; les vases se purifi^iient avec soin avant chaque libation. Voici comment se faisaient les offrandes. On élevait d'abord les coupes vers le ciel pour que les esprits en acceptassent le contenu, puis on en versait un peu sur le sol, ensuite on présentait de la même manière les chairs des .victimes et, s'il y avait lieu, les produits de la terre ; puis on consommait ces mets sacrés.
En un mot, ces banquets et ces jeux publics étaient de la même nature que les réunions
familiales des temps modernes dans lesquelles s'accomplissent les sacrifices aux ancêtres. On y trouve un officiant, qui est le chef de la principauté ou du fief, les assistants y prennent la place des parents ; vraisemblablement ceux là sont les chefs des familles qui viennent participer pour tous les leurs au culte public.
En dehors des jeux martiaux et des repas sacrés, les princes et les seigneurs offraient de nombreux sacrifices dans les principautés ; après la fin de l'hiver, on promenait un bœuf symbolique en terre et Ton immolait, aux divers esprits de la terre, un grand nombre d'animaux pour dissiper les mauvaises influences; on offrait des victimes aux génies qui gardent les portes des villes, à ceux qui président aux maisons, à ceux qui animent les fleuves et les rivières; chaque famille avait son dieu protecteur qui veillait sur ses champs. Chaque champ, son génie qui demandait des oblations.
La religion était partout. Sous la dynastie des Tcheou, le roi et les fonctionnaires ou nobles sacrifiaient périodiquement aux esprits de la porte intérieure de la maison, à celui du foyer, à ceux de la cour intérieure, de la porte extérieure et des chemins.
On consacrait les objets usuels afin qu'ils demeurassent pénétrés de l'influence divine; la consécration se faisait avec le sang des victimes agréées parles dieux, etces victimes devaient être d'une seule couleur. On aspergeait de sang chaud les portes et les murs des temples, les vases et les ustensiles sacrés, les tablettes