CHAPITRE VI
En Occident, Tautorité paternelle découle de la conception du droit naturel de paternité. Il est, en effet, dans la nature des choses que celui qui donne la vie à un enfant dispose sur cet enfant, et dans son intérêt même, d'un certain droit de commandement. Jusqu'à ce que ses fils soient en état de se gouverner euxmêmes, il se substitue à eux, agit pour eux, possède pour eux. Mais les lois fixent avec précision des limites à son droit, elles déterminent Fâge où l'enfant pourra développer librement sa personnalité en échappant à la tutelle de son père. De plus, cette tutelle s'applique strictement à ceux qu'il a engendrés en légitime mariage, et non pas à d'autres.
L'autorité paternelle chinoise a un caractère bien différent et elle est autrement étendue ; ce n'est pas seulement la puissance d'un père sur ses enfants, c'est l'essence d'un i)ouvoir politique, d'un véritable gouvernement qui
s'étend sur de nombreuses personnes, sur toute la famille. Le père est donc un chef, tout autant et plus encore qu'un père ; il est le Kia-tchang, le plus grand de la famille, le vrai paterfamilias de la vieille Rome à sa naissance.
Toutes les institutions qui traversent les siècles ont de profondes racines dans l'âme de l'homme, et elles «ont toujours en harmonie avec le mode de développement que nécessite le milieu où elles se trouvent. Il en est ainsi de la puissance paternelle chinoise.
C'est le père de famille qui est le descendant direct des dieux domestiques : les Ancêtres.
Bientôt il sera lui aussi l'objet d'un culte, un dieu à son tour. Dans le présent, il est le personnage sacré de la famille, le prêtre. Tous ces titres commandent la vénération et l'obéissance.
D'autre part, dans les temps primitifs de la société chinoise,lorsque les Cent familles étaient seulement quelques tribus nomades, vivant de la vie pastorale, le chef de la famille, petite société indépendante et souveraine, était nécessairement investi de tous les pouvoirs d'un chef d'Etat. Il lui fallait conduire sa petite république à travers les plaines, diriger la défense contre les bêtes sauvages et les ennemis, puis plus tard choisir le meilleur sol pour y établir les premières exploitations agricoles.
Sans doute, les commencements de la société chinoise ne durent pas être témoins de luttes sauvages ; car, s'il en avait été ainsi, l'autorité sociale eût passé au plus fort, au plus capable
de protéger le groupe et non pas au père, qui est quelquefois un vieillard débile. En fait, c'est le caractère moral de l'autorité qui a prévalu, le chef du culte a été le détenteur du pouvoir domestique et il Test toujours demeuré.
La société chinoise s'est développée, les familles ont formé des clans, des tribus, des principautés, des royaumes et l'Empire ; mais l'autorité paternelle est demeurée, à peu de chose près, la même. Toujours, elle a eu le caractère absolu des vieux âges et si la puissance publique s'est efforcée de la délimiter, elle ne l'a jamais fait qu'avec la plus grande timidité et d'une façon très incomplète. 11 eût semblé aux détenteurs du pouvoir politique lui-même commettre un sacrilège, que de toucher aux droits sacrés du père de famille,* droits qui fournissent aux princes eux-mêmes la raison et la justification de leur autorité sur les peuples.
Le Kia-Tchang, ou chef de famille, est l'aîné de la branche aînée, celui qui descend en ligne directe des ancêtres, celui qui par la génération en est le plus rapproché. Si le Kia-tchang est mort, c'est son fils aîné qui le remplace et non pas son frère.
L'autorité avec le pontificat qu'elle accompagne se communique ainsi, par ordre de primogéniture et en ligne directe ; un petit enfant, par suite de la mort de son père et de son grandpère, peut être ainsi en droit chef de famille.
Dans ce cas, la nécessité d'observer les lois de la piété filiale à l'égard des personnes plus âgées que soi, celle d'obéir à la mère si elle
exisle encore, remettent en fait Fenfant, chef du deuil, dans sa dépendance naturelle ; mais il n'en est pas moins vrai, qu'il a toujours un caractère éminemment respectable et que, lorsqu'il aura revêtu l'habit viril, on lui devra l'obéissance.
L'autorité du chef de famille s'étend sur tous les membres de la famille, astreints à porter les cinq catégories de deuil pour les mêmes ancêtres, et même à tous ceux qui participent en quelque mesure, au même culte ; le Kia-tchang est une sorte de roi qui a pour sujets, ses épouses, ses enfants, ses frères cadets, ses oncles, ses neveux, ses cousins, ses serviteurs et ses esclaves des deux sexes.
Dans l'intérieur du Kia, c'est-à-dire dans l'agglomération familiale vivant dans la même enceinte, il jouit de la patria potestas dans toute son étendue, et l'on sait que la moyenne des individus ainsi réunis varie de trente à cinquante personnes.
Lorsque la famille s'est considérablement développée sur le même point, l'habitation commune est devenue impossible, il y a alors nécessairement plusieurs Kia, mais ces familles ne sont, en réalité, que des sections de la même famille devenue un clan, comprenant ou cent, ou mille individus, ou plus encore.
Dans ce cas, le chef du clan seul, Tsou-tchang, possède la pléiiitude de l'autorité. C'est lui qui offre le sacrifice, qui donne la communion à tous les membres des Kia, qui préside le tribunal domestique, qui détermine la contribution de chaque Kîa dans les saiTifices du printemps
FARJENEL 4* *
et de Tautomne^ qui tient et garde le livre généalogique ; bien entendu, ce Tsou-tchang est toujours Taîné de la branche aînée, ou l'un de ses descendants directs.
Chaque section de clan ou Kia^ possède son bien propre ; elle le cultive, l'administre à sa guise, jouit de ses fruits, à l'exclusion des autres Kia. Malgré le relâchement de la communauté initiale, celle-ci subsiste toujours; le clan, dans son ensemble, est considéré comme ayant encore un certain droit sur la propriété des Kia, puisque ceux-ci ne peuvent vendre une partie de leur bien sansTautorisation du chef du clan, assisté de son conseil des Anciens.
D'ailleurs, le clan possède une propriété commune, dont les fruits servent aux sacrifices, à l'entretien d'écoles et aussi à donner des prix aux plus méritants.
Cette propriété est administrée par le Tsoutchang qui, également, prononcera les condamnations dans les formes, lorsque le tribunal du Clan aura jugé un membre des Kia. Il pourra prononcer l'exclusion delà communion pendant un an, ou bien l'excommunication, l'exil et enfin la mort du coupable.
A tous ces traits, on reconnaît bien dans le clan chinois, non pas seulement l'extension de la famille, mais la famille elle-même avec son caractère d'autonomie.
Bien que la puissance publique ne puisse point voir ces petites républiques d'un œil favorable, la coutume sanctionne leur existence. La législation chinoise considère si bien le clan
comme une véritable famille, qu'elle applique à tous ses membres le principe de la responsabilité solidaire pour les grands crimes, tels que celui de haute trahison, comme elle le fait pour les membres d'un même Kia. Le Tsou-tchang, ou chef du clan, est donc bien un chef, un père de famille, son autorité en a tout le caractère et toute retendue.
Dans la famille, vivant en étroite communauté : le Kia, la puissance paternelle est, en fait, beaucoup plus grande ; si le père est dur, tyrannique, toute la famille souffre ; mais tel n'est pas, le plus souvent, le caractère des Chinois, qui sont habituellement de mœurs douces dans leurs rapports mutuels.
La puissance paternelle s'acquiert naturellement par la mort du chef de famille. Pendant tout le temps du deuil, et surtout avant la cérémonie des funérailles, lorsque le cercueil est encore dans la maison, il y a comme une survivance posthume de l'autorité du défunt; son héritier nécessaire n'est, pour ainsi dire, pas encore complètement investi de l'autorité, mais dès que les actes rituels sont accomplis, le fils aîné possède à son tour, dans toute leur étendue, les droits au commandement et au gouver nement de la famille que possédait son père.
Il officie dans les cérémonies cultuelles, il est l'intermédiaire obligé entre la lignée défunte et les vivants.
Tous les actes juridiques qui font entrer quelqu'un dans la famille font passer ce nouveau venu sous la puissance du père. On sait que
l'adoption produit cet effet; comme elle se fait d'ordinaire lorsque le père est assez avancé en âge, il se peut que la mort vienne surprendre le chef de famille avant qu'il ait eu le temps d'adopter un fils. Dans ce cas, la veuve ou les parents du mort font un contrat d'adoption et prennent un fils pour conduire le deuil le jour des funérailles et pour offrir, dans l'avenir, les sacrifices prescrits par les livres sacrés.
Le mariage des fils, le louage de services, l'achat d'esclaves fait également passer des étrangers sous la puissance paternelle du paterfamilias ; brus, serviteurs et esclaves, sont devenus ses enfants, ils en ont tous les devoirs et toutes les responsabilités.
La puissance paternelle s'acquiert également par suite de la séparation du tronc familial, mais dans les premiers temps de cette séparation, elle n'est pas vraiment complète. Lorsque la famille s'augmente trop, il faut bien que quelques-uns des fils s'en aillent au loin fonder de nouveaux Kias ; pour partir ainsi, il faut une autorisation paternelle. Le partant emmenant avec lui, s'il y a lieu, sa femme et ses enfants, emporte précieusement une copie du livre généalogique. Jusqu'ici, on ne se séparait que forcé par les circonstances ; un tel éloignement du temple domestique ne pouvait être bien accepté. Même aujourd'hui, il ne l'est pas. Le fils qui quitte sa famille, sans y être obligé, pour fonder un établissement spécial est mal considéré, mais, | s'il est séparé matériellement du tronc familial, il y est toujours uni spirituellement et s'il est
soucieux d'observer les rites, il viendra aux époques des grands sacrifices participer, s'il est possible, à ces importantes cérémonies ; parla communion sanctifiée par les dieux domestiques, il renouvellera le vivant symbole de son union avec tous les siens.
A son foyer, il sera un vrai maître, mais les lois de la piété filiale sont toujours là qui l'obligent à tenir toujours grand compte des volontés paternelles.
Le père de famille est bien un vrai souverain.' Théoriquement, son pouvoir est absolu. Nul ne pouvant lui adresser que de respectueuses remontrailces dont il n'est pas obligé de tenir compte, il pourrait, s'il le voulait, être un tyran despotique ; il est le seul administrateur de la famille, le seul propriétaire. Nul n'a le droit de s'attribuer privément une portion quelconque des biens familiaux(l), lui seul, le père en est l'administrateur^ lui seul peut les louer et les vendre ou les répartir à sa guise entre ses enfants, s'il le juge nécessaire.
Ce droit d'administrer n'est pas pourtant sans contrôle, car le chef de famille est assisté d'un conseil des Anciens et toutes les décisions importantes sont prises, le conseil entendu. D'ailleurs cette autorité dont dispose le paterfamiliaSy n'est pas faite pour lui permettre de satis-
(1) Tontes les fois que des parents de ranç inférieur, sans Vaatorisation des parents de rang supérieur, disposeront privément de biens de la famille d'une valeur de dix taels, ils recevront vingt coups ; la peine s'augmentera d'un degré par dix taels en plus. Elle s'arrêtera à cent coups Ta-tsing-liii-U, fascicule 16. K'iuen, 8, Lois civiles ^ au titre des parents jeunes qui disposent priifément des richesses.