‹ Le peuple de l'action, essai sur l'idéalisme amChapitre 44 sur 73 · L'IDEAL INDIVIDUEL · texte numérisé non relu

L'IDEAL INDIVIDUEL

L'Américain individualiste, mais non individualisé, volonté plutôt qu'intelligence.

On pourrait, sans paradoxe, caractériser l'Américain en disant qu'il est à la fois le plus individualiste de tous les hommes et le moins individualisé. Il en est le plus individualiste, le plus libre d'intention et de fait, le plus affranchi des contraintes sociales. Mais cette liberté d'allures n'a pas encore fait de lui l'individu complexe, riche et différencié qu'on trouve chez les peuples de civilisation ancienne et dont le Français est le type accompli. Il y a aux Etats-Unis une uniformité de caractère et de goût qui frappait déjà Tocqueville. « On dirait, au premier abord, qu'en Amérique les esprits ont tous été formés sur le même modèle, tant ils suivent exactement les mêmes voies *. » Aujourd'hui encore, ce caractère, quoique atténué, reste accusé. A preuve cette remarque faite par un grand couturier de Paris : « Si je lance une

1 De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 155.

/jO LE PEUPLE DE L ACTION

nouvelle robe, sur cent Parisiennes qui l'adopteront, quatre-vingt dix-neuf la feront modifier; sur cent Américaines, quatre- vingt dix -neuf l'accepteront telle quelle. »]

C'est une loi générale. L'Américain entend réaliser pleinement et librement son individualité, mais, dès qu'il se sent maître de sa personne et de son choix, il se tient pour satisfait, etilaccepte volontiers quequelqu'un d'autre, plus compétent ou plus qualifié, choisisse à sa place ; dès l'instant qu'il peut ce qu'il veut, il veut aisément ce qu'on l'invite à vouloir. Il est lâché dans la vie comme le poulain dans la pampa ; comme lui, il ne demande qu'à s'ébattre et à s'ébrouer, prenant ce qu'il trouve sur sa roule sans faire le difficile. Sa vraie jouissance est de vivre, avec intensité plutôt qu'avec profondeur. Il va, il est « une force qui va », sans se préoccuper de savoir où. La clef de son caractère, nous l'avons découverte dans son activité et non dans son intelligence, dans la production des moyens plutôt que dans la recherche des fins.

L'Américain « faiseur d'argent ». — Mépris de l'argent tout fait, de la dot, de l'héritage. — L'argent critérium de la valeur personnelle. — L'argent n'est pas objet de jouissance, mais manifestation de puissance. — La hardiesse du capital américain. — L'idéalisation de la richesse. — Son action morale. — Son pouvoir créateur. — Inexistence du riche oisif. — La philanthropie américaine. — Son caractère utilitaire. — Le désintéressement des grands riches. — L'appauvrissement volontaire. — « C'est une honte de mourir riche ».

En s'attachant à cette pensée directrice, on corrige bien des idées erronées. Et d'abord, celle qui consiste à ne voir dans l'Américain qu'un « faiseur d'argent », dollar hunting animal.

Non que tout soit faux dans ces expressions, elles sont môme rigoureusement vraies, à condition de les prendre à la lettre, de mettre l'accent sur « faiseur » et non sur « argent », sur hunting et non sur dollar. Aux Etats-Unis, l'objectif à peu près unique, c'est bien de faire de l'argent, mais nullement de trouver de l'argent tout fait. Dans la chasse au dollar, on s'intéresse à la chasse, au sport, plutôt qu'au dollar, au gibier. Ce dernier est plus encore

un trophée qu'un profit. En voulant être riche, a dit Tocqueville, « l'Américain ne suit pas seulement un calcul, il obéit à sa nature i ».

Il faut dire plus. Il n'y a pas d'homme au monde qui aime moins l'argent pour l'argent. La preuve en est dans la facilité avec laquelle il le gaspille. Il n'a que mépris pour nos habitudes européennes d'économie et de simplicité ; il y voit quelque chose de mesquin, mean. En Amérique, il y a mille prodigues pour un avare. They waste money 2. C'est que l'argent n'est pas fait pour être épargné : il est fait, d'abord pour être gagné, ensuite pour être dépensé et surtout exposé.

Il est fait pour être gagné. Il doit toujours être le produit d'un effort, d'une idée, d'une originalité quelconque, et par suite le signe d'une valeur ou d'un mérite personnel. Mais il ne doit pas être de l'argent trouvé. Les Américains ne rêvent pas de gagner le gros lot et ils refusent, non sans mépris, la fortune qui vient en dormant. Ils la refusent sous la forme que les Européens et surtout, hélas ! les Français, affectionnent entre toutes, celle de la dot. Quelques filles de milliardaires, il est vrai, traverseront l'Océan pour acheter sur le continent une couronne ducale et un mari par-dessus le marché. Mais ce snobisme — car c'en est un — est l'exception,

1 Id., ibid., II, 414.

2 Cf. de Rousiers, La Vie Américaine, p. 323.

LA TUCHESSE 43

même chez les riches. En tout cas, si, à la rigueur, la femme achète quelquefois, l'homme, lui, ne se vend pas. Il cherche, à ses risques et périls, une femme, toujours pauvre quand il l'épouse, quelle que puisse être la fortune de ses parents, une compagne pour la vie ; il aurait honte de se mettre en quête d'une associée commanditaire.

Il en est de même de la richesse transmise par héritage. Sans doute, on ne la refuse pas si elle vient, mais on ne court pas après elle. Moins que partout ailleurs, on n'est sûr qu'elle vienne, dans ce pays où il n'y a pas de situations acquises et où les fortunes se font et se défont avec une rapidité vertigineuse. Mais surtout, le jeune Américain est habitué à ne compter, pour se tirer d'affaire, que sur ses propres forces. Dès qu'il sera en âge de se suffire à luimême, il devra — et c'est d'ailleurs son plus ardent désir — se faire une situation indépendante, ne plus vivre aux crochets des siens. Aux États-Unis, on ne connaît guère la jeunesse dorée et les « fils à papa ».

Une véritable tare est attachée à la richesse acquise autrement que par l'eflort personnel. Pour l'Américain, sa fortune doit être vraiment une partie de lui-même, de sa substance; il faut qu'il ait fait passer en elle quelque chose de sa chair et de son sang. Si elle n'est pas son œuvre, il devient son esclave. « Il est maintenant ce qu'on appelle un homme riche, c'est-à-dire le valet et le factotum de

ses richesses1 ». « Pour lui, ce ne sont pas des moyens, mais des maîtres 2. » Elles attentent à sa liberté, l'atteignent dans ce qu'il a le plus à cœur, dans ce qui constitue sa raison d'être : son autonomie et sa dignité personnelle.

L'argent ne compte donc vraiment pour l'Américain que s'il vient de lui, que s'il exprime un résultat de son activité heureuse. Mais, en ce cas, il entend, il exige que ce résultat se manifeste, s'étale aux yeux de tous. Donc, après avoir gagné, il faut dépenser, largement, fastueusement. Ce n'est pas seulement un droit, c'est presque un devoir, une obligation envers soi-même. On se doit, par un sentiment de dignité personnelle dont la forme nous paraît étrange, de se faire respecter. Et l'argent attire le respect dans la mesure où il affirme la puissance. Cette ostentation, sous sa forme naïve, revêt donc un caractère presque moral. Elle est une consécration de l'effort et du succès, une première manifestation extérieure de souveraineté. L'argent est un critérium, on vaut tant de dollars. Il est, chez ce peuple de tradesmen qui se sont faits eux-mêmes, la mesure ou l'étalon de la valeur individuelle.

Mais ce n'est là que le moindre usage de l'argent. Il est fait pour être exposé, hasardé. C'est un moyen, ou un levier. Le multi-millionnaire M. Gould disait à

1 Emerson, Essais, p. 12.

2 Id., ibid., p. 11.

Huret : « Je ne travaille pas pour gagner de l'argent, je travaille pour agrandir mon pouvoir1. » On peut demander deux choses à l'argent, la jouissance ou la puissance. La jouissance, le citoyen des États-Unis y tient relativement peu. Habitué à une vie hâtive et rude, il n'a que peu de temps pour la goûter. En eût-il qu'il serait médiocrement apte à le faire. Il est trop jeune, il lui manque ce long passé de raffinement et de culture, cette oisiveté ornée des cours française et italienne de la Renaissance qui, chez les peuples latins, a fait l'homme de goût, le dilettante, l'amateur de sensations fines et rares. Ce qu'il lui faut, ce sont des sensations fortes et rudes, et il les trouvera dans la dépense d'énergie et dans la lutte. « Notre pays ne demande pas la vie d'aise, mais la vie d'effort intense 2. »

S'il s'efforce, c'est avec le désir d'émerger du flot, de dominer. « Non seulement il veut être indépendant, mais il veut être puissant3. » Brasser d'immenses affaires, être le cœur ou la tête, le principe vital de gigantesques entreprises, voilà son ambition. Le Français se dit : Si j'étais roi ! et il bâtit des châteaux en Espagne. L'Américain proclame : Je serai roi, et il construit une usine en Amérique. Et, si d'aventure il réussit, il sera roi en effet, il sera le roi du pétrole, le roi de l'acier, le roi des chemins de fer. Le

1 Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, p. 203.

2 Roosevelt, La Vie intense, trad. Izoulet, p. 19.

3 De Rousiers, La Vie américaine, p. 5.

Français aurait placé ses capitaux, l'Américain les hasarde. « L'argent, dans ce pays, c'est une possibilité de création '. »

Mais, pour cela, il faut courir le risque, et le capital déploie une bravoure qui, à en croire M. Carnegie2, irait quatre-vingt dix-neuf fois sur cen£j jusqu'à la faillite. On est placé devant un problème ::j « Etant donné qu'il s'agit de gagner de l'argent Jj comment ferons-nous pour en gagner davantage ? '•'• » C'est en effet une donnée que nul ne songe à discuter,^] et qui se pose presque sous la forme d'un impératitlj catégorique. En disant aux bourgeois français ■ « Enrichissez-vous », Guizot ne leur donnait qu'une conseil. En parlant aux Américains, il leur aurait imposé une prescription. // faut faire fortune, dansf ce pays où la richesse est le seul principe de classe-I ment admis, où, comme le dit Emerson, les gensl « suivent les faits, suivent le succès, non le talent4 »,| mais où, on doit le reconnaître, le succès récompense' assez généralement le talent. Il faut gagner la course, | il faut battre les records. Who fias gone farthest ? Ii would go farther, comme le dit magnifiquement Walt Whitman.

Il y a là quelque chose de'grand, une sorte d'idéali- 1 sation de la richesse. On comprend Tocqueville ren- |

1 La France et les Étals-Unis. Conférence de M. Boutroux, p. 11. 1

2 Cité par Huret, De New-York à la Nouvelle- Orléans, p. 291-2. |

3 Id., ibid., p. 292.

4 Emerson, Essais, p. 291.

dant hommage à l'esprit d'entreprise des armateurs américains : « Les Américains mettent une sorte d'héroïsme dans leur manière de faire le commerce1 ». Ainsi comprise, la richesse ne corrompt pas l'individu, elle l'assainit, car elle ne sert qu'exceptionnellement et par surcroît à des satisfactions personnelles. Elle est un stimulant qui développe l'intelligence autant qu'il utilise l'énergie. « La richesse est une application de l'esprit à la nature; et Y art de devenir riche ne réside pas dans l'industrie, encore moins dans l'économie, mais dans une organisation meilleure, dans Y opportunité, dans le fait d'être à l'endroit voulu2 ». 11 s'agit de devenir riche et non pas de l'être, et pour cela l'important est de faire naître l'occasion ou tout au moins de la saisir au passage, en ayant toutes les forces de son esprit tendues vers cette nature qui ne se donne qu'à qui sait la prendre. En l'asservissant, l'homme s'affranchit à la fois des nécessités de la matière et du joug des autres hommes, et c'est dans ce sens vainqueur qu'il faut comprendre la parole d'Emerson : « Il est né pour la richesse3; » non pour la recueillir, ce qui est méprisable, non pour en jouir, ce qui est indifférent, mais pour se conquérir en la conquérant. Chez l'homme pauvre, au contraire, il n'y a que

1 De Tocqucville, op. cit., t. II, p. 414.

2 Emerson, La conduite de la vie, La richesse, trad. Dugard, p. 79.

3 Id., ibid.,p. 81.

dépression et servitude. « La pauvreté démoralise. Dans la mesure de ses dettes, un homme endetté est un esclave *. »

Mais ce n'est encore là que la forme inférieure de la liberté, celle qui consiste à briser ses chaînes. Il en est une autre, plus élevée et plus féconde, c'est la liberté d'action et de production. On a travaillé pour être riche; on travaille plus encore parce qu'on est riche. On n'aspire pas au moment où « l'on jouira du fruit de son labeur » en croquant ses rentes; on jette son argent dans la fournaise et l'on retourne soimême la matière dans le brasier. Si l'on échoue, l'on recommence; si l'on réussit, le succès n'est que l'occasion d'une nouvelle poussée en avant. La fortune n'est pas une sinécure et les plus riches sont les plus occupés. « On ne saurait travailler plus laborieusement à être heureux2. »

La conséquence, c'est qu'il n'y a pas aux États- Unis de riches oisifs, ce luxe et cette plaie des vieilles civilisations. « En Amérique, jusqu'à présent, la race des gens de loisir n'existe pas, tout le monde travaille3. » L'Américain enrichi qui veut se reposer n'a qu'une ressource : gagner l'Europe, la terre bénie du dolce far niente. Qu'il aille à Paris ou à Florence, car à New -York ou à Frisco il n'y a pas de place

1 Id., ibid., p. 83.

2 De Tocqueville, op. cit., p. 128.

3 Huret, De New- York à la Nouvelle Orléans, p. 211,

pour lui. A plus forte raison, n'y en a-t-il pas pour ses enfants. Ceux-ci ne seront pas des dégénérés, car le fils du riche est pauvre, ou tout comme. Il voit dans son père un exemple à suivre et, si possible, à dépasser. On conçoit que, tout en reconnaissant qu'il existe, là comme ailleurs, de mauvais riches, M. Roosevelt ait pu soutenir que, tout compte fait, « les riches sont, dans l'ensemble, plus aptes à faire de bons citoyens que les pauvres *. »

Cette ardeur à poursuivre la richesse n'exclut pas la générosité, le souci de ceux qui souffrent, mais elle les transforme. Les deux choses vont de pair et l'on voit naître en Amérique ce qu'on pourrait appeler un utilitarisme désintéressé. Le -sens des réalités pratiques accompagne jusqu'aux initiatives les plus charitables. On trouve tout naturel que, si un philanthrope construit des maisons ouvrières, son argent lui rapporte six pour cent2, que si dans son Institut antialcoolique le docteur Keeley régénère la race par des procédés connus de lui seul, il garde son secret qui lui rapporte des millions 3. Cette approbation n'a rien de sentimental, mais elle est: raisonnable et raisonnée. Tout d'abord, elle répond au besoin de justice si développé chez l'Américain: le

1 Roosevelt, L'Idéal américain, trad. de Rousiers, p. 101. 5 Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, p. 226.^. 3 Id., ibid., p. 268.

5o LE PEUPLE DE L ACTION

bienfaiteur tire un profit légitime, une récompense légitime de son bienfait. Puis ce profit rejaillit sur le bienfait lui-même en permettant d'élargir l'action à la fois utile et fructueuse. Nous saisissons sur le vif, dans de tels exemples, l'un des traits essentiels de la morale américaine, les fins de la justice se confondant avec celles de l'intérêt.

Reste, il est vrai, celte aristocratie de riches qui font le bien sans espoir de retour, les Rockefeller, les Carnegie et tant d'autres. Mais leur conduite dérive d'un principe analogue. Etant un instrument d'action, la richesse confère des devoirs plutôt que desl droits, et le premier de ces devoirs est de se servir pour le mieux de son outil. La classe dirigeante ai une fonction à remplir, elle doit « rendre des ser-j vices1 ». Dans ce pays d'individualistes à outrance, ; on la regarde et elle se considère elle-même commet représentant plus particulièrement la collectivité, j qui se ramasse en quelque sorte dans les indivi- 1 dualités les plus fortes. Dans les grands riches sur-* tout s'incarne le public spirit. Ils se considèrent* moins comme des détenteurs que comme des dépositaires de leur fortune. Ils consacrent leurs res- • sources à créer des écoles, des universités, des : bibliothèques, des œuvres d'assistance ou d'hospita- ■ lisation. Ils étendent même leur action au delà des] frontières de leur pays. Ils représentent l'Amérique

1 Emer*on, Essais, p. 129.

LA RICHESSE 5l

d'abord, ensuite l'humanité. Ces milliardaires ont contribué pourune large part à sauverde la famine les populations de la Belgique et du Nord de la France; c'est l'un d'eux, M. Carnegie, qui vient de donner les dollars par dizaines de millions pour aider à la reconstruction des régions envahies.

Et ce sacrifice, ils le font intelligemment, ils sont prêts à le faire complètement. Intelligemment, car leur charité attentive, toujours en éveil, n'est rien moins qu'aveugle. Ce n'est pas « la philanthropie du fourneau gratuit » qui, supprimant l'effort chez le pauvre et le discernement chez le bienfaiteur, ne fait que prolonger la misère et prouve que « dans la philanthropie comme dans toutes les autres branches de l'activité humaine, le manque d'intelligence cause autant de maux que la'dureté de cœur *. » C'est une collaboration active du riche avec le pauvre, une tentative de relèvement par le travail2.

Mais ce don peut et veut être total. Que demain l'Amérique éprouve le besoin de mobiliser les fortunes, et ses milliardaires lui apporteront jusqu'à leur dernier dollar. D'eux-mêmes et systématiquement, les Carnegie et les Rockefeller poursuivent leur propre ruine. C'est qu'aux États-Unis c'est une honte de mourir riche. Venu du travail, l'argent doit, sous une forme ou sous une autre, être rendu au travail.

1 Roosevelt, L'Idéal américain, p. 233.

2 Id., ibid., cf. pp. 235 sqq.

C'est une obligation de conscience de s'exproprier. M. Choate, l'ancien ambassadeur des États-Unis à Londres, a prononcé celte parole, si profondément américaine en dépit de l'apparence, et reprise depuis par M. Wilson : « Le bienfait de cette guerre, c'est qu'elle nous appauvrira. »

On voit ce qui reste, après analyse, du préjugé des masses touchant la soi-disant âpreté de l'homme d'affaires aux Etats-Unis. Ardeur n'est pas âpreté. Le brocanteur auvergnat, qui entasse et qui amasse, est âpre au gain ; l'industriel de Denver ou de Philadelphie, qui fait surgir un monde d'un désert et l'être du néant, est ardent dans sa chasse au dollar. Car ce dollar est vivifiant, créateur. La fortune, en Amérique, ne se cache pas dans le bas de laine cher au paysan français. Elle est dans la rue, non au fond du tiroir de la commode. Elle est dans le bruit des machines, dans l'immensité des usines, dans le luxe des laboratoires scientifiques. Elle regorge, elle afflue de toutes parts, roule dans un incessant mouvement de va-et-vient. Elle cherche un emploi et d'instinct va au plus hasardé, qui souvent est le plus fécond. Née de l'énergie, elle crée de l'énergie. Être riche, pour un Américain, ce n'est pas être un parasite social, c'est être une force.

Mais surtout, la richesse n'est pas dans les riches ni dans les agglomérations de riches, ou du moins elle n'est pas essentiellement en eux. « L'Amérique

a la richesse, non pas de Wall Street, non pas des centres financiers de Chicago, de Saint-Louis, de San Francisco; elle a la richesse du peuple qui fait la richesse de ces centres1. » C'est vers ce peuple qu'il nous faut maintenant tourner les yeux pour la saisir à sa source. Derrière la richesse, cet indice, allons trouver l'individu qui l'a faite.

1 W. Wilson, La nouvelle Liberté, p. 224.

Sens de la liberté américaine : affranchissement et réalisation intégrale de l'individu. — 1° L'indépendance : l'Amérique « champ libre » pour toutes les activités. — 2° La force : puissance d'expansion ; lutte contre la destinée. — 3° La volonté : formation du caractère; l'effort; l'Amérique pays des «.peinards ». — 4° Le bien : la discipline morale et l'autonomie de la volonté.

L'individu, disons-nous, et non pas la nation. C'est qu'en effet l'individu constitue la vraie force des États-Unis. Ils sont le produit de sa vigueur ordonnée, de sa volonté tendue. Aussi tout lui est-il subordonné, famille, État, Union. Il est la fin dont ces divers organismes ne sont que les moyens. Tous visent à le réaliser pleinement, mais plus qu'eux tous il s'y efforce. Son devoir, en ce sens, se confond avec sa nature. Il veut être tout ce qu'il peut être. Son idéal, c'est la plus haute exaltation possible de sa personnalité.

Pour lui, tout tient en un mot : liberté. Mais à ce mot il donne son sens plein. La liberté américaine n'a pas son équivalent en Europe; l'homme y est encore soumis à trop de disciplines extérieures, tenu

par trop de préjugés internes. Gomme la richesse, la liberté sera pour lui jouissance plus que puissance ; il y recherchera un sentimentde sécurité, de «sûreté», comme le dit notre Déclaration des droits, plus qu'un élément de force. La liberté qu'il réclame est celle à laquelle aspire l'esclave qui brise ses fers, elle est surtout l'impatience du joug- doublée du désir de la vie heureuse. Or, l'Américain ne connaît pas le joug, il l'a secoué dès le premier jour; et il ne connaît pas davantage le bonheur, du moins au sens où nous l'entendons, la douceur de la vie lente, le charme des longs loisirs. Pour lui, la vie est dure et âpre, elle est un combat, struggle. Être libre, c'est être vainqueur, affirmer son autonomie, créer son moi.

Une telle liberté apparaît complexe et se résout à l'analyse en éléments multiples. En allant des plus superficiels aux plus profonds, on peut dire qu'elle implique quatre idées essentielles : Y indépendance, la force, la volonté, le bien.

L'indépendance est, en quelque sorte, la condition négative de la liberté, et comme Descartes le disait de l'indifférence, son plus bas degré. Elle signifie simplement la route libre, l'absence d'obstacles. Et c'est là ce qu'a tout d'abord voulu et réalisé l'Amérique. Sa marque distinctive entre toutes les nations, c'est, comme le dit M. Wilson, d'être un « champ libre » et non un « champ clos ». « S'il s'est créé une Amérique, c'est pour qu'elle puisse différer des

autres nations du monde, en ce que le fort n'y pourrait pas acculer au mur le faible, en ce que le fort n'y pourrait pas empêcher le faible d'entrer dans la course. V Amérique est là pour que ce soit la fortune pour tous-; elle est là pour que ce soit le champ libre, sans placejpour la faveur1.» Pas d'aristocratie, pas de privilégiés, chacun court sa chance. « L'Amérique a été créée à seule fin que tout homme puisse avoir autant de chance qu'un autre d'exercer la maîtrise de sa propre fortune2. » Donc, pas de maître, pas de tuteur.

Mais si l'Américain réclamel'indépendance, il l'accepte tout entière, courageusement, avec ses charges comme avec ses avantages. Il ne rejette pas la sujétion pour exiger le privilège. Il ne réclame rien à l'autorité. En France, on lui fait la nique, mais on quémande ses faveurs. Guignol rosse le commissaire, mais demande un poste à l'Etat. Les révolutionnaires de 93 seront les fonctionnaires de Napoléon. Épris de jouissances paisibles et mesurées, le Français accepte d'avoir les mains à moitié liées pourvu qu'elles soient à moitié remplies. Sa vie, individuelle ou politique, est faite de ces compromis. L'Américain les ignore ou les méprise. Il entend avoir à la fois les mains pleines et les mains libres, c'est-à-dire avoir la liberté de les remplir lui-môme.

1 W. Wilson, La nouvelle Liberté, p. 194-5.

2 Jd., ibid., p. 184.

LA LIBERTÉ b']

II lui faut les coudées franches, la vie de casse-cou de l'aventurier. « L'instinct de la liberté de mouvement, a-t-on dit, a été de pair chez l'Américain avec l'instinct de la liberté d'action et de la liberté de pensée1 ». Et c'est la première qui commande les deux autres. Elle a un caractère impétueux, violent ; c'est le torrent qui se précipite et non le ruisselet aux eaux lentes. Elle se reconnaît à mille ^indices : c'est elle qui éclate dans ce sans-gêne, un peu effarant pour l'Européen policé, du Yankee qui s'installe bruyamment, chapeau sur la tête, coudes sur la table, pieds sur la cheminée ; c'est elle qu'on retrouve dans cette exubérance de vie physique, dans ce goût des sports, des voyages, des longues croisières ou des folles randonnées en automobile ; c'est elle encore qui explique l'impétuosité changeante de ses désirs : il fait construire une maison pour y finir ses jours, et il la vend avant que les échafaudages soient démolis ; il prend une profession et la quitte. Il faut qu'il puisse aller à son gré dans l'existence, qu'il ne se sente pas tenu par un lien, rivé à une tâche. Le besoin de changement est une première manifestation du besoin de liberté.

Mais ce n'en est qu'une manifestation tout extérieure, et par delà l'indépendance nous trouvons la

1 La France et les Etats-Unis. Conférence de M. Walter V. R. Berry, p. 115.

force. Il y a chez l'Américain une puissance d'expansion extraordinaire qui est le propre des peuples jeunes, pleins de sève, et que l'Europe ne connaît pas ou qu'elle ne connaît plus. C'est que, pour nous, la pensée dirige l'action, alors que chez lui elle en jaillit ; elle n'est qu'une des formes — et non pas la plus essentielle — que prend l'action quand elle se réalise. Nous ordonnons, nous réglons notre vie, nous nous traçons tout un plan d'existence ; notre avenir commande notre présent. C'est là le propre des peuples réfléchis, cultivés, intellectuels. L'Américain n'est pas réfléchi, il est spontané comme une force de la nature. Il n'est pas cultivé, mais fruste; c'est un être frais, plein d'allégresse, qui cherche à s'épanouir et non à se raffiner. Il n'est pas intellectuel, il n'a pas proprement d'idées, mais des impulsions et des élans. Sa vie n'est donc pas toute faite, construite par avance dans sa pensée, comme la nôtre. Elle sera ce qu'elle sera, ou plutôt ce qu'elle se fera, toute en à coups et en surprises, en chutes et en rebondissements, en catastrophes et en apothéoses. Mais elle sera toujours un mouvement, une réalisation, sans jamais revenir sur elle-même pour chercher à se comprendre dans un effort de réflexion. « L'Américain envisage la vie au point de vue de l'action1 ».

Mais cette force, en se déployant, va se heurter à

1 ld., ibid., conférence de M. Boutroux, p. 7.

LA LIBERTÉ 5g

d'autres forces, forces des hommes, forces des choses. « Ce ne sont partout que bornes et limitations1.» Va-t-elle fléchir, hésiter, reculer? Le torrent déviera-t-il de son cours ou remontera-t-il vers sa source? Que non pas! L'Américain accepte le destin et l'affronte. Loin de la subir, il entend s'emparer de la nécessité. « Nous devons respecter la fatalité en tant qu'histoire naturelle, mais il existe quelque chose de plus que l'histoire naturelle2.» Et ce quelque chose est en lui, vient de lui, est lui. C'est l'appel à toutes les ressources de son être, physique et mental, à l'endurcissement du corps qui se raidit devant la fatigue ou devant la souffrance, à la sagacité de l'esprit qui cherche à deviner les réactions utiles et les ripostes opportunes. « Sans cesse, l'impulsion du choix et de l'action jaillit de l'âme. L'intelligence annule la fatalité 3 ». Et, sous le coup de ces expériences répétées, de ses succès ou de ses échecs, l'Américain se virilise. Le jeune animal fougueux devient l'homme qui se maîtrise. Cet impulsif, chose rare, devient, non un réfléchi, mais un tenace.

Et la force se transforme en volonté. « Il ne peut y avoir de force directrice que par la conversion de l'homme en volonté, conversion qui fait de lui le

1 Emerson, La Conduite de la vie, la Destinée, p. 20.

3 ld„ ibid., p. 21.

vouloir, et du vouloir lui*. » Nous n'avions encore qu'une énergie, nous aurons désormais devant nous un caractère.

Il se manifestera d'abord par sa faculté de décision. Il ne suffit pas de vouloir, ni même de vouloir bien, il faut vouloir vite. La vie n'attend pas, et les hésitants sont dépassés. Il importe de juger la situation d'un coup d'oeil et de prendre parti, de « se lancer dans la décision1 ». Les erreurs valent mieux que les retards, car les premières peuvent se réparer ou s'atténuer, les autres ne se rattrapent pas. « Dans la course des affaires, il faut prendre une décision, la meilleure, si vous le pouvez; mais une décision quelconque vaut mieux qu'aucune. 2» Qu'on sache « se décider d'emblée3 ». On est confondu de voir avec quelle rapidité, d'un mot, d'un coup de téléphone, d'un trait de plume, les affaires les plus colossales sont proposées, acceptées, réglées.

La détermination prise, l'exécution doit suivre, et dans les plus courts délais. C'est l'ère des difficultés. Les faibles s'en prennent au destin et renoncent. L'Américain n'est pas un faible et persiste. «'Qu'il s'attache à ses desseins avec une force pareille à celle delà gravitation. Aucune puissance, aucune per-

1 Id., ibid., p. 26.

2 Id., ibid., p, 67.

sId., ibid., p. 67-8.

*Id., ibid., p. 68.

LA LIBERTÉ 6l

suasion, aucune séduction ne les lui fera abandonner1 . » Par sa résolution inflexible, l'homme arrivera à maîtriser les forces delà nature, à faire decesdémonsdes dieux. De nouveaux problèmes se poseront à chaque minute. On sait, pour n'en retenir qu'un exemple, tous ceux, imprévus et en apparence insolubles, que les ingénieurs américains ont rencontrés lors du percement du canal de Panama. Dans un autre ordre d'idées, pour gagner son pays à l'idée de l'intervention, à celle surtout de la conscription, on sait quels efforts a dû faire le Président Wilson. Mais le canal a été creusé, mais dix millions de soldats possibles sont inscrits aujourd'hui, seront, s'il le faut, instruits et enrôlés jusqu'au dernier. Les Etats-Unis trouvent chez eux « la classe des gens affirmatifs » qui « conçoivent et exécutent toutes les grandes choses2 ».,

Et tout cela, cette nature ardente mais contenue le fait avec une possession d'elle-même, un selfcontrol qui impose le respect. Tout en menant une vie « excitante », elle n'en fait rien paraître au dehors, ferme devant l'échec, tranquille devant le succès; elle vibre, mais en dedans.

Et qu'on n'imagine pasque c'est le fait de quelques natures exceptionnelles, douées d'une perception plus claire et d'une force de volonté peu commune.

1 Id., ibid., p. 22.

* Id., ibid., p. 64.

Celles-là sans cloute vont généralement plus loin. Mais elles ne font que porter à un plus haut degré les qualités foncières de la race ; la différence avec la. masse du peuple n'est que de degré, non de nature. Si l'Amérique est grande et si elle grandit, c'est du fait de tous, et non de quelques-uns. « Une nation a de la grandeur, et n'a que la grandeur, de ses rangs et de ses files1 . » C'est « l'homme du commun », c'est « l'homme moyen » qui, dans sa sphère étroite où il « peine » et qu'il élargit plus ou moins par son effort, obtient ou plutôt arrache laborieusement ces résultats. « C'est le grand corps des peinards qui, constitue la puissance de l'Amérique 2. »

L'Amérique est la terre des peinards, voilà sa véritable physionomie. Le milliardaire même est le peinard pauvre d'hier qui continue à peiner dans le peinard enrichi d'aujourd'hui. Le peinard, c'est celui qui a la foi, non pas la foi facile et passive dans le hasard heureux, mais la foi agissante dans sa force et dans sa volonté. Il sait qu'il ne doit pas compter sur la chance, à moins qu'il ne la provoque. Il sait que « les événements qui arrivent à l'homme sont le fruit de son caractère 3 » et que le succèsest fonction du mérite et de l'effort. « Nous n'admirons pas l'homme de la paix timide, nous admirons l'homme

1 W. Wilson, La nouvelle Liberté, p. 89.

* Id., ibid., p. 92.

3 Emerson, La conduite de la vie, p. 36.

de l'effort victorieux *. » Dût-il être inutile, cet effort doit être tenté. « Il est dur d'échouer, mais il est pire de n'avoir jamais essayé de réussir. Dans celte vie, nous n'arrivons à rien que par l'effort 2. » Malheur aux hommes et aux peuples qui n'ont pas d'histoire, car ceux-là n'ont pas vraiment vécu qui se sont traînés « dans le gris crépuscule qui ne connaît ni victoire ni défaite 3 ». L'Américain a une histoire ; sa vie, faite de coups d'audace, défi perpétuel à la destinée, est un jeu où il joue constamment la difficulté. Elle n'est ni une résignation ni une attente : elle se révolte contre les contraintes, elle devance les faits, et parfois même les possibilités. Le mot impossible n'est pas américain. Elle est le produit de sa liberté.

Dès l'instant qu'il s'agit, non d'une liberté déficiente qui consiste à ne pas être contrarié, à ne pas être molesté, mais d'une liberté proprement efficiente par laquelle l'homme entend réaliser toutes ses puissances d'être, un élément moral pénètre l'action. « Quand les Américains parlent de liberté, ils parlent uniquement de la liberté de sedévelopper, d'agir utilement, de s'élever4. » Et une telle liberté,

1 Roosevelt, La vie intense, p. 2.

2 Id , ibid., p. 3.

3 Id., ibid., p. 4.

4 De Rousiers. Préface de la traduction de la Vie intense,

p. XIII.

non seulement se concilie avec l'idée d'une discipline, mais l'implique et l'appelle. C'est la liberté du bien ou plutôt la liberté du devoir.

De là toutes ces restrictions qui bouleversent notre conception européenne et surtout française de la liberté. Ce que nous acceptons malaisément, c'est ce qui contrarie nos goûts, ce qui gêne nos habitudes. L'Américain n'a que peu de goûts et point du tout d'habitudes ; ce qu'il ne supporte pas, c'est ce qui fait obstacle à son initiative. Mais ce peuple si jaloux de son indépendance se pliera sans murmurer à toutes les restrictions puritaines, interdiction de l'alcool, repos du dimanche, etc., qui sont encore en vigueur dans certains États de l'Union. Le Français, lui, aime mieux périr de l'alcool que de toucher au privilège des bouilleurs de cru. Par contre, on ne subirait pas aux Etats-Unis l'ingérence incessante d'une administration tatillonne dans les mille détails de la production industrielle et agricole, car on se sentirait paralysé dans son action. L'Américain admet qu'on l'empêche de jouir pourvu qu'on lui permette d'agir ; le Français tolère qu'on l'empêche d'agir pourvu qu'on ne lui ferme pas les portes du café et du cinéma.

De même encore, cette liberté américaine est une « liberté jalouse », admettant à l'égard d'autrui des prohibitions draconiennes : un protectionnisme étroit fermant la porte aux produits de l'industrie étrangère, des mesures impitoyables contre l'immigration

chinoise ou contre les indésirables. Égoïsme sans doute, mais égoïsme intelligent et à sa façon moral. Ce que l'Américain protège, c'est l'énergie américaine qui serait affaiblie, c'est l'initiative américaine qui serait entravée par l'afflux d'une main-d'œuvre trop bon marché ou de déchets et de non-valeurs dont on ne trouverait pas l'emploi. Elle refuse la liberté de nuire pour ne tolérer que la liberté d'agir et de produire. La liberté doit avoir pour corollaire la fécondité. Ce qui est stérile, a fortiori ce qui est destructeur, n'a pas droit à l'existence et moins encore à l'admission.

Qu'il y ait de l'étroitesse et même une certaine injustice dans cette conception, c'est certain. Elle peut être trop simpliste et trop rigide. En étant dure aux faibles, elle risque souvent de se montrer incompréhensive et maladroite, d'éliminer des forces d'un autre ordre et peut-être même d'un niveau supérieur. Mais son inspiration reste pure. La liberté américaine qui, comme on l'a montré, puise cette inspiration dans l'Evangile et dont « les racines profondes... vont chercher leur nourriture dans ce substratum général de l'esprit américain1 » est faite pour les hommes de bonne volonté et la volonté n'est bonne que si elle est forte, audacieuse, créatrice. Et d'ailleurs, elle s'est justifiée par ses œuvres, elle a fait la libre Amérique.

i ld.,ibid,, p. XV.

G. RODIUUUES. PEUPLE UE l'aCTION. 5

Liberté joyeuse, liberté féconde et allègre, c'est elle que le Président Wilson, la jugeant encore imparfaitement réalisée, salue et préconise en ces termes : « N'est-ce pas la plus haute idée que vous puissiez vous faire de la liberté, — l'idée que c'est le bienfait qui va alléger hommes et femmes de tout ce qui les alourdit et les empêche d'être et de faire de leur mieux, qui va libérer leur énergie et la porter à ses extrêmes limites, qui va affranchir leurs aspirations au point qu'elles ne connaîtront plus de bornes, et qui va remplir leurs esprits de la grande joie qui accueille la réalisation des espérances?1 »

Quel usage pratique l'Américain fera-t-il de cette liberté? Et par quels moyens la mettra-t-il en œuvre?

1 Wilion, La nouvelle Liberté, p. 235.

Son caractère viril. — Elle comporte le risque. — Respect de la liberté chez l'enfant. — Egalité morale des parents et des enfants. — L'instruction américaine. — Son caractère pratique. — La culture sacrifiée à l'utilité. — La science américaine. — Peu de théories, des résultats.

Elle pénétrera d'abord l'éducation. Celle-ci, en France et aux Etats-Unis, s'inspire d'un esprit diamétralement opposé. Chez nous, il s^agil de faire à l'enfant la vie douce, là-bas la vie libre, donc rude. Le jeune Français, choyé, dorloté, est élevé, si l'on peut dire, sentimentalement, dans une atmosphère inquiète et craintive ; on cherche à écarter les cailloux de sa route. Résultat : c'est un enfant vif, délicat, souvent précoce, mais gâté, capricieux, volontaire et sans volonté ; il aura l'esprit ouvert aux choses de l'intelligence, mais sera peu propre à faire un homme d'action. Aux États-Unis, il sera élevé virilement, avec plus d'indifférence apparente, mais avec plus de vrai respect de sa personne morale; on l'habitue à compter avant tout sur luimême, on lui apprend en quelque sorte à se détacher de ses parents au lieu de s'attacher à eux. Les parents

américains ne vivent pas pour leur enfant, au sens où on l'entend en France ; il n'est pas l'objet exclusif de leurs préoccupations, ils vivent d'abord pour euxmêmes. Ce n'est pas qu'ils l'aiment moins, ils l'aiment autrement et, en dépit de l'apparence, d'un amour peut-être moins égoïste, en visant par-dessus tout à faire de lui une personne, un être auto nome.

Tout d'abord, comme la vie américaine en général, son éducation comporte le risque. Si des obstacles se rencontrent sur sa route, c'est à lui et à personne autre de les écarter. Habitué dès son plus jeune âge à voyager, à traverser l'Océan, il apprend à entrer en contact avec des difficultés matérielles. Des bambins de six à huit ans, sur le pont d'un transatlantique, jouent en liberté, se penchent sur les bastinjgage&, hasardent leur vie, sans être surveillés par une mère ou par une nurse. Et les accidents ne sont pas plus nombreux, au contraire. Obligé de se garer des obstacles, averti par une expérience précoce, le boy acquiert instinctivement les réflexes utiles, la souplesse corporelle, la sûreté du coup d'œil qui lui permettront presque à coup sûr de parer au danger, là où le petit Français, comptant sur un concours étranger, est désarmé devant le péril si d'aventure cet appui lui fait défaut. Un jeune garçon de onze ans va toucher dans une banque un chèque de mille dollars pour sa mère, comme il irait chez nous faire une commission chez l'épicier ou chez la crémière.

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JEt, si l'on n'ose pas, vu son jeune âge, lui confier une aussi forte somme, ses parents s'étonnent de notre timidité d.

H y a plus. De très bonne heure, l'enfant apparaît comme maître de ses décisions. On lui donne des conseils, non des ordres. Sans le punir, on le met en garde contre les conséquences de ses actes. Un garçonnet de douze ans, se croyant victime d'une injustice de la part du maître, déclare qu'il ne remettra plus les pieds à l'école. Son père n'emploie ni prières, ni menaces, comme il l'eût fait sans doute en France : « Libre à vous ; mais avez-vous bien réfléchi à ce que vous perdriez en cessant vos éludes? » Sur ce, l'écolier délibère avec lui-même et décide finalement de retourner en classe. On ne lui a pas imposé une ligne de conduite ; simplement, on a posé devant lui les termes du problème en lui laissant le soin de le résoudre.

L'éducation américaine est commandée par le double principe du respect de la liberté individuelle et du sentiment d'égalité qu'elle entraîne naturellement à sa jsui te. L'enfant est traité en homme libre et il se traite lui-même comme tel. On lui dit, et il apprend vite à se dire à lui-même, non : « Agis à ta guise, fais ce qui te plaît », mais: « Agis par toimême, fais ce que tu veux. » Le meilleur moyen de substituer la volonté au caprice, c'est de donner à

1 Cf. de Rousiers, la Vie Américaine, p. 407 et sqq.

l'agent, dès ses jeunes années, le sentiment de sa responsabilité totale. Il saura, d'abord, que sa décision ne dépendra que de lui, qu'elle ne lui sera ni soufflée ni dictée; ensuite, et par voie de conséquence, qu'il supportera le plein de ses effets, sans qu'une main paternelle ou maternelle cherche à écarter de sa route les obstacles qu'il y aura lui-même amassés. Il est en présence de son acte comme le commerçant devant une affaire qu'on lui propose : Rapporte-t-il? ou s'il coûte? Conception déjà pragmatiste de l'éducation, bien faite pour développer à la fois la prudence et la fermeté. Après quelques expériences malheureuses,,l'enfant prendra le pli voulu et ne courra plus le risque qu'à bon escient.

De plus, il n'est pas traité par ses parents en inférieur, mais en égal. « En Amérique, la famille, en prenantce motdansson sens romain et aristocratique, n'existe point1. » L'autorité du paterfamilias y est inconnue. Le père est pour l'enfant un conseiller, un guide, non un maître. Celui-ci se sent protégé, sans être proprement en tutelle. Il n'y a pas deux lignes de conduite, l'une pour les « grandes personnes », l'autre pour les enfants. La famille américaine est une société, ou mieux une association d'égaux ; chacun, à son rang et à son plan, selon son âge et sa force, y joue son rôle de collaborateur. L'enfant a

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. III, p. 310.

l'impression, d'abord obscure, vite assez claire, de cetle participation à la vie commune. Il y gagne un sentiment très vif de dignité personnelle. On ne lui demande pas d'obéir, mais de comprendre et d'agir. Il y aura donc chez lui plus de franchise, plus de confiance que chez l'enfant, adulé mais diminué, de la famille française. Chez ce dernier, on note trop souvent un esprit de dissimulation ou tout au moins de cachotterie — un peu, reconnaissons-le, une mentalité d'esclave qui voit dans le secret un moyen d'échapper en partie à son maître ; il craint d'être grondé plutôt qu'il ne s'attend à être guidé. Tandis que le jeune Américain éprouve au contraire un VFai désir de solliciter les conseils de ce camarade expérimenté, de cet ami averti qu'il trouve dans son père. Et les sentiments de famille, moins démonstratifs, en un sens peut-être moins intimes, ne sont pas moins forts. Ils s'inspirent d'un respect mutuel que peutêtre nous ignorons trop.

Au fond, il n'y a pas d'enfants en Amérique. L'enfant est déjà un homme. Et il agit en homme. Huret, au cours de son voyage, a visité à San Francisco un club d'enfants dont le président avait quatorze ans et les membres de douze à seize 4. Il a été frappé par le sérieux de leur maintien, l'absence de moquerie, de gosserie, pourrait-on dire, qui se manifestait chez tous. A quelque âge que ce soit, l'Américain consi-

1 Huret, De San Francisco au Canada.

dère la vie comme une chose sérieuse; il la traite comme une affaire, il ne la prend pas à la légère ou « à la blague ». Il est à la fois plus jeune et moins enfant que le Français. Il est plus jeune, avec plus de spontanéité, de fraîcheur, de naïveté, avec aussi plus de pureté. Il est certainement moins précoce que chez nous ; comme l'Anglais, à dix-huit ans il en paraît souvent quinze, avec des candeurs et des émerveillements qui feraient sourire son camarade d'oulre-mer, plus averti, d'une intelligence plus affinée et plus développée. Mais il est moins enfant, plus prêt à aborder la vie avec décision et avec courage. « Il faut qu'il sache travailler et jouer ferme. Il faut qu'il soit d'esprit net et de vie nette 1 », disait M. Roosevelten 1900. Et, de fait, il sait jouer, mieux que les nôtres ; à preuve les matchs entre Harvard et Yale, aussi célèbres que ceux de Cambridge et d'Oxford, et dans lesquels il déploie une énergie sauvage. Mais il sait aussi travailler mieux, de meilleure heure. Il sait s'expatrier, faire son tour d'Europe et son tour du monde, à l'heure où en France il se blottit encore dans les jupes de sa maman. Il va droit devant lui, avec cette vision nette et un peu courte, cette rectitude de manières et de jugement qui le pose solidement dans la vie, quand les nôtres, après de longues études, en sont encore à chercher leur voie.

1 Cité par Lannelongue, Un tour du monde, p. 324.

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Et il y apporte du courage. « Un garçon a besoin à la fois de courage physique et de courage moral », sous peine de n'avoir « qu'une demi-vertu '. » Il a les deux, et par conséquent la vertu totale. Il a endurci ses muscles et dompté ses nerfs dans la pratique du foot bail, du base-bail et de tous ces autresjeux durs. Il a trempé sa volonté en n'apprenant à compter que sur lui-même et non sur l'appui des siens. Le jeune Américain et la jeune Américaine n'attendent rien de leurs parents. Ils auraient honte de leur demander, elle une dot, et lui un établissement, de se faire faire leur vie, au lieu de se la faire. Si nos enfants sont plus souvent des intelligences, les leurs sont toujours des caractères. D'un bond, au sortir de l'école, ils sautent dans la vie. « En Amérique, il n'y a pas, à vrai dire, d'adolescence. Au sortir du premier âge, l'homme se montre et commence à tracer lui-même son chemin 2. »

L'instruction américaine sera naturellement adaptée au tempérament de l'élève. Elle procède de cette éducation de liberté, de self-government. Dans l'ensemble, elle est simpliste, pratique, égalitaire et dure peu. Elle vise à faire des hommes et non des scholars, et à faire le plus d'hommes possible dans le plus court laps de temps possible. Elle va droit à son but.

1 ld., ibid., p. 324.

2 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. III, p. 311.

Ce caractère, à peine atténué de nos jours, frappait déjà Tocqueville. « L'égalité s'étend jusqu'à un certain point sur les intelligences elles-mêmes. Je ne pense pas qu'il y ait de pays dans le monde où, proportion gardée avec la population, il se trouve aussi peu de savants et moins d'ignorants qu'en Amérique. L'instruction primaire y est à la portée de chacun ; l'instruction supérieure n'y est presque à la portée de personne *. » Les choses ont changé, en ce sens que des Universités se sont ouvertes, nombreuses et splendides. Mais l'instruction supérieure qu'on y dispense ne diffère pas dans son esprit de l'instruction primaire ; simplement elle la prolonge et la complète. Mais le but reste le même : donner des notions utiles.

L'Américain se soucie médiocrement de la culture ; il y voit un luxe bon pour quelques dilettantes, mais qui ne paie pas et qui, comme tel, reste suspect à l'esprit positif du Yankee. La science pour la science ne lui dit rien qui vaille. Pour un peu, il lui reprocherait de retarder le progrès en s'attardant à des chimères au lieu de le favoriser en s'attachant à des réalités. Même la vérité doit être « instrumentale2 » et « nous servir de monture 3 » pour chevaucher à travers l'expérience en quête de découvertes utili-

1 Id., ibid., t. II, p. 83.

2 W. James, Le Pragmatisme, p. 68.

3 Id., ibid., p. 67.

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sables pour notre bien-êlre matériel et pour notre amélioration morale . L'instruction n'est qu'un moyen, non une fin, un auxiliaire ou un accessoire qui n'a pas de valeur en soi. On lui demande, sans plus, de-munir l'homme du bagage de connaissances utiles strictement suffisant pour qu'il ne soit pas arrêté dans sa marche. Plus que partout ailleurs, une instruction générale est nécessaire dans ce pays où il n'y pas de carrières toutes faites et où l'on a besoin d'un « outillage intellectuel » qui permette de s'adapter aux diverses situations en présence desquelles on se trouvera. Mais on n'ira pas s'encombrer de bagatelles superflues, notamment de cette formation littéraire et artistique qui est le propre d'une oisiveté ornée. On doit sortir de l'école avec une intelligence pratique et souple et une connaissance exacte de notions élémentaires précises. On acquerra par la suite, selon le cas, la technique spéciale à chaque situation, soit dans des instituts appropriés, soit plus souvent à l'atelier ou au bureau.

Passant à peu près tous dans la même école Jprimaire, soumis à la même discipline américaine, les enfants y voient niveler les quelques différences qui peuvent encore subsister entre eux et c'est là surtout qu'ils apprennent à s américaniser . « Le grand creuset de l'Amérique, l'endroit où l'on fait de nous des Américains, c'est l'école publique où les gens, sans distinction de race, d'origine ou de condition sociale, envoient ou devraient envoyer leurs enfants,

el où tous fondus ensemble, ils se voient infuser l'esprit américain, qui leur donnera le développement de l'homme américain, de la femme américaine *. »

En ce sens, l'écolier américain modèle, c'est le savant américain. C'est une façon d'ouvriersupérieur, un artisan de génie. On ne trouve guère de purs théoriciens aux États-Unis ; ils n'ont pas produit un Descartes, un Leibniz, un Newton, de vastes esprits synthétiques apportant une conception générale de l'univers, une méthode qui révolutionne la science. Mais ils donnent naissance à un Edison, c'est-à-dire à un empirique créateur. Il n'est pas mathématicien, n'aligne pas des équations et ne trouve pas l'univers au bout de son calcul. Mais il observe, il furette, il fouine, il expérimente, il tripote, il mêle et démêle des fils ; c'est un cerveau accroché à des visions plutôt qu'à des idées. Le génie même, en Amérique, manque d'envergure; il est à vues courtes et immédiates, il ne sait pas attendre, il faut qu'il réalise. Huret a bien saisi ce trait. « Il leur faut, disait-il en parlant des chercheurs et des inventeurs américains, des abstractions vérifiées par des réalités palpables. Ils ne comprennent qu'avec leurs yeux2. »

C'est que si l'Américain peut être idéalisle, il n'est presque jamais conceptualiste. « L'esprit américain s'écarte des idées générales, il ne se dirige point

1 W. Wilson, La Nouvelle Liberté, p. 102.

2 Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, p. 68.

vers des recherches théoriques * ». « L'Américain a dans l'esprit des notions très nettes, mais très brèves, sur les choses et sur les idées. // ne généralise jamais, car la généralisation exige du rêve, et nous sommes devantun peuple d'hommes d'action2. » Non qu'il soit dépourvu d'imagination, mais son imagination est à la fois concrète et schématique, elle lui montre clairement les choses, et dans les choses leurs éléments, le mode plus ou moins ingénieux de leurs combinaisons, le mécanisme qui les unit et qui les fait jouer ; mais cette imagination, si elle la décompose, ne dépasse pas sa vision. C'est une imagination qui analyse, au besoin qui amplifie, mais elle manque d'envolée. L'Amérique peut produire un Edgar Poe, non un Victor Hugo. « Le sens pratique... domine la fantaisie 3. » L'imagination américaine, en matière de science, invente de nouveaux mécanismes, mais ne formule pas de nouveaux systèmes.

L'enseignement s'en ressent. Il est complet, mais borné. Il consiste presque exclusivement en notions concrètes, en faits plus qu'en idées et toujours en idées suggérées par les faits et permettant d'utiliser les faits. Comme la science, l'instruction est une affaire et, pour être une bonne affaire, elle doit payer.

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 233.

2 Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, p. 93.

3 Les Etats-Unis et la France. Conférence de M. Boutroux, p. 9.

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