‹ Le peuple de l'action, essai sur l'idéalisme amChapitre 46 sur 73 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

est en manches de chemise ; elle ne prend pas des airs affectés comme les pauvres riches des villes qui veulent passer pour riches, mais elle enlève manifestement son paletot pour travailler ferme quand le labeur rapporte sûrement1. »

D'autre part, ce pauvre est un simple, il n'a pas derrière lui tout un passé de gloires militaires, artistiques, scientifiques ou littéraires qui ouvriraient des perspectives à son activité et qui pourraient l'orienter dans des directions divergentes. Il n'a pas de modèles en dehors de lui et il trouve peu d'idées en lui. Il se proposera donc naturellement ce but, le seul concevable pour un homme à qui rien, ni du dehors ni du dedans, n'imprime ni même n'indique une orientation : faire fortune. La richesse est l'idée des gens qui n'en ont pas. « Pourquoi l'homme désire-t-il être riche? Uniquement par absence d'idées... Nous sommes d'abord sans pensée, et nous trouvons ensuite que nous sommes sans argent2. »

Enfin, il subit la contagion de l'exemple. Tout ce qui l'entoure l'incite à chasser le dollar. « Ici, on gagne si aisément sa vie, si largement. Aisément, parce qu'il suffit d'aimer le travail pour en trouver; largement, parce que tout effort se paie sans marchander3. » Il sait qu'il y a place pour tous, et que

1 Emerson, Essais, p. 286.

2 Id., ibid., p. 15.

3 Huret, De San-Francisco au Canada, p. 96.

tout effort est certain d'avoir un résultat. Il a pu voir non seulement des succès individuels, mais « des Etats improvisés en quelque sorte par la fortune j ». Et souvent ces Etats sont l'œuvre d'un homme ou d'une poignée d'hommes. On lance un chemin de fer, une gare se construit, autour d'elle se groupent quelques baraques de bois. Sans plus attendre, on fait courir dans les rues à peine tracées des cars électriques, on les éclaire a giorno avec des lampes à arc, on construit une banque à côté d'une église. Cette force d'attraction qui vient d'une volonté supérieure groupe autour d'elle et de l'œuvre à peine ébauchée d'autres volontés, moins puissantes, mais non moins ardentes, qui gravitent dans son orbite. C'est ainsi que se sont fondés New-Bedford, Lynn, d'autres villes encore. Elles sont l'œuvre d'un homme, elles ne seraient pas s'il n'avait pas été, elles seraient ailleurs s'il l'avait voulu. « Si chacun de ces hommes était transparent, ils vous apparaîtraient moins comme des hommes que comme des cités marchantes et, n'importe où vous les mettriez, ils en construiraient une2. » Notre jeune Américain se dit : Je serai cet homme-là. Et il fait tout pour l'être.

Il trouve un stimulant de plus et dans son activité personnelle et dans l'éducation qu'il a reçue. Dans

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. I, p. 82.

2 Emerson, La conduite de la vie, La destinée, p. 38.

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son activité, puisque l'important pour lui est de remuer, de travailler en voyageant, de travailler en mangeant, on oserait presque dire de travailler en dormant. Il vit dans des express, change de train dix fois par jour, couche dans un pulmann pour ne pas perdre de temps, est toujours accroché au fil du télégraphe ou du téléphone, n'a pas plus tôt conclu une affaire qu'il en a amorcé trois autres. Il est comme un Anglais qui ne connaîtrait ni le home ni les holidaijs. Et ils sont tous ainsi dans cette « race de gens saturés d'électricité, entraînés à la vitesse et dont l'idéal paraît être le paroxysme 1 ».

De plus, son éducation, élémentaire, hâtive et bourrée, l'a rendu apte à toutes les tâches, sans le préparer plus particulièrement à aucune. Il aura tôt fait de devenir dans chacune un excellent spécialiste, car il a le goût du détail et de la précision, mais la spécialité lui est en général assez indifférente et il acceptera n'importe quelle besogne. « Sa capacité est plus générale, le cercle de son intelligence est plus étendu 2 », mais « il n'est pas plus attaché à un système d'opérations qu'à un autre ; il ne se sent pas plus lié à une méthode ancienne qu'à une nouvelle; il ne s'est créé aucune habitude3. » Or, une profession est une habitude, et la plus invétérée de toutes.

1 Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, p. 322.

2 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 415.

3 Id., ibid., t. II, p. 415-6.

L'Américain n'a pas de profession. Il passe, avec une hâte qui nous déconcerte, d'un métier à un autre tout différent. « L'an dernier, j'étais ingénieur ; cette année, je suis journaliste1 ». L'an prochain, il sera peut-être chercheur d'or, fermier ou banquier. Eût-il pendant vingt ans fait la même chose, que la vingt et unième année il pourra parfaitement changer son fusil d'épaule et s'engager dans une voie toute nouvelle.

Mais l'incohérence n'est qu'apparente et l'unité de direction se retrouve à travers la diversité des occupations. Au fond, tous les Américains exercent la même profession, celle du business man, du chercheur d'affaires, et cette profession englobe toutes les autres. Business man, le boy qui vend des journaux dans son train, business man Edison inventant le moyen de détourner les torpilles sous-marines, business man même le Président Wilson devenant à la fois le chef de l'armée, le diplomate et le dictateur de l'agriculture des États-Unis.

Le business man se reconnaît à deux traits : le caractère limité de chacune des opérations qu'il entreprend, sa facilité d'adaptation à de nouvelles conditions d'existence. Et ces deux traits se retrouvent chez tous les Américains.

1° Ils font des affaires. Chaque affaire, prise à

1 De Rousiers, La Vie Américaine, p. 621.

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part, est une opération spéciale, qui se suffit à ellemême ; elle doit produire, dans le minimum de temps, le maximum de résultats. Une fois réglée, il n'en est plus question, et l'on passe à une autre. Et ainsi de suite indéfiniment. Il y a donc moins continuité dans l'effort que succession d'efforts multiples qui n'ont pas tant besoin d'être coordonnés que d'être incessamment renouvelés. La vie du business man n'a pas besoin de présenter d'unité, au moins extérieure ; elle peut s'exercer et elle a intérêt à s'exercer dans autant de rayons différents que son activité en peut imaginer, construire et remplir. Elle se ramène à une série de présents presque instantanés ou d'avenirs extrêmement rapprochés ; elle est une addition, une totalisation, une juxtaposition de fragments. A quoi bon avoir un métier, c'est-à-dire rétrécir la sphère de son activité et en limiter le profit ?

2° Par suite, la nouveauté d'une entreprise sera, pour le business man, non un obstacle, mais un attrait. Il ne se dit pas qu'il en ignore tout, mais au contraire qu'il est capable de s'y adapter. N'étant pas retenu par la routine, il ne verra dans une orientation nouvelle que de nouvelles et de plus larges possibilités de succès. D'autant qu'il ne se meut pas, comme l'Européen, dans un cercle fermé où aujourd'hui répète hier et où demain, selon l'apparence, se contentera de copier aujourd'hui. « L'Américain habite une terre de prodiges; autour de lui, tout change

sans cesse, et chaque mouvement semble un progrès. L'idée du nouveau se lie donc intimement dans son esprit à l'idée du mieux1. » Il acceptera donc volontiers de modifier la direction de son effort, s'il imagine pouvoir trouver dans une autre carrière une occasion plus favorable. Être à l'affût de l'occasion et la saisir quand elle s'offre, toute l'Amérique est là. America is opportunity, dit Emerson, et l'opportunité se présente partout dans ce pays neuf, « opportunité de temps, de conjecture, de lieu2. »" Le tout est de savoir en profiter, et le jeune Américain ne s'en fait pas faute.

Il est guidé par une double foi : il a foi dans le succès, et surtout il a foi en lui-même. Il a foi dans le succès, une foi d'ailleurs trop aveugle. « Les Américains suivent les faits..., ils suivent le succès, non le talent 3. » C'est que le succès est le signe du talent, et pour eux un signe qui ne trompe pas. S'ils tiennent aux titres, aux décorations, aux noms connus, et plus encore à l'argent, qui consacre au pays du dollar titres, décorations et noms, c'est parce qu'ils voient en eux la preuve, la seule preuve qui compte à leurs yeux, la preuve matérielle, visible, tangible, de la valeur cachée. L'argent n'est qu'un critérium, mais c'est un critérium indispensable, in^

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 416. :

2 Les États-Unis et la France. Conférence de M. W. V. R.Berry, p. 123.

3 Emerson, Essais, p. 291.

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faillible. Un effort qui n'aboutit pas est un effort condamné ; un homme qui ne réussit pas est un homme impuissant. Le génie ne peut pas habiter dans une mansarde, il doit élire domicile dans un palais.

Donc, on doit réussir, mais l'Américain est convaincu qu'il peut réussir, et cette conviction, qui par elle-même est une force, est généralement bien fondée. Dans ce pays où le succès est en somme facile, il faut être bien maladroit ou bien incapable pour ne pas tirer son épingle du jeu. Et cela ne peut qu'encourager chez l'habitant des États-Unis cette imperturbable « confiance en soi-même qui est le privilège des natures royales1 », ajoutons la première qualité de l'homme d'action . Aussi ne se rebute-t-il pas au premier échec, ni au dixième. Ou l'entreprise ne pouvait rien donner, ou elle ne convenait pas à ses facultés. Il faut trouver autre chose, et il cherche jusqu'à ce qu'il ait trouvé. Il aura conscience de ses vraies aptitudes le jour où il aura réussi. On ne se connaît qu'à l'épreuve. Il s'éprouvera jusqu'à ce qu'il se soit connu.

Tel est notre homme, et c'est un homme. Les revers ne l'abattent pas, les succès l'excitent, sans l'éblouir, à rechercher d'autres succès. Comment pourrait-il s'arrêter? Vainqueur ou vaincu, il ne

1 Emerson, Essais, p. 137.

trouverait guère de ressources en lui-même, il n'est pas assez riche intellectuellement pour se suffire. Tl n'a de pensée que ce qu'il faut pour éclairer et pour féconder son action. Il a donc besoin de se répandre, de s'extérioriser sans cesse. « Dans la vie ardente de New- York, dit M. Lannelongue, il n'est laissé de place que pour les afïaires et le plaisir1.» Et ce plaisir même consistera surtout dans une dépense d'énergie physique ou de vie mondaine. De place, il n'y en a pas pour la méditation solitaire, pour les pures jouissances d'art, pour la réflexion philosophique. C'est une vie évidemment incomplète.

Mais ce n'est pas une vie diminuée. Car, si l'Américain n'est pas l'homme complet, il est du moins complètement ce qu'il peut être. Il ne donne que ce qu'il a, mais il le donne sans compter. Il est en état de tension et à' hypertension perpétuelle. Et, en ce sens, cet exemplaire d'humanité inachevée a quelque chose du surhomme. Ce n'est pas la plante de serre chaude, c'est la plante tropicale à la végétation luxuriante, à la sève qui bouillonne et qui, à profusion, se réalise en fleurs et en fruits. C'est une nature riche qui produit dans la fièvre. « Tout se réunit pour entretenir l'Ame dans une sorte d'agitation fébrile qui la dispose admirablement à tous les efforts et la maintient pour ainsi dire au-dessus du niveau commun de

1 Un tour du monde, p. 336.

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l'humanité. Pour un Américain, la vie entière se passe comme une partie de jeu, un temps de révolution, un jour de bataille *»» Vie rude s'il en fut, sous ses apparences de bien-être ou de luxe, the life of toil and effort, of labor and strife 2. C'est elle qui donne au peuple des rues « ces mentons et ces mâchoires auxquels, dit Huret, je reconnaîtrais, aux confins du monde, le type américain 3. » C'est elle qui donne à la foule américaine, si différente de la foule française, impressionnable, mobile et fiévreuse, son caractère d'énergie concentrée. « Elle est froide, elle est indifférente; elle a une conscience, une direction ; chaque être, ici, semble pourvu d'une personnalité nette et d'une volonté arrêtée 4.» C'est cette vie plus riche que pure, plus forte que tendre, plus active qu'intellectuelle et nullement sentimentale, qui va droit au nouveau, à la création. Si éloigné qu'il soit du mystique, l'Américain a pourtant l'enthousiasme, la foi et presque le mysticisme de l'action. Il se sent né pour faire de grandes choses, les plus grandes choses du monde, lui, le citoyen de la plus grande nation du monde, the greatest in theworld; qui sait? peut-être pour faire ou pour refaire le monde lui-même. « L'Amé-

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 416

2 Roosevelt, cité dans Les États-Unis et la France, p. 7. Cf. La vie intense, p. 1.

3 De New-York à la Nouvelle Orléans, p. 317.

4 Lannelongue, Un tour du monde, p. 330.

ricain pris au hasard doit donc être un homme ardent dans ses désirs, entreprenant, aventureux, surtout novateur i. » Combien pâle dans son élégance, combien anémié dans sa grâce frêle apparaît, aux côtés de ce cadet, son frère aîné d'Europe, au type délicieux mais un tantinet vieilli! On comprend que nous produisions l'effet de nonchalants attardés à cet être encore trop fruste, mais qui résolument prend la tête et entend nous précéder et nous guider dans la voie du progrès.

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 416.

L'égalité des sexes. — La coéducation. — Vie physique et culture. — Le mariage. — L'indépendance de la femme mariée. — La fréquence des divorces. — Toute femme est une féministe.

Le même sentiment d'indépendance et de force se retrouve chez la femme américaine, non pas atténué, mais peut-être encore plus fortement marqué.

Comme l'homme, en effet, il lui faut lutter et vaincre, et elle a un adversaire de plus à combattre, l'homme lui-même. Cet être rude et dur, elle a dû le mater et elle y a réussi. Le sexe faible, dans ce pays de domination individuelle, domine le sexe fort.

Pour y parvenir, il a fallu qu'elle fût d'abord l'égale de l'homme, puis sa supérieure. Son égale, elle l'est en volonté ; elle aussi entend et sait se faire sa vie, soit à ses côtés, si elle l'épouse, soit toute seule, si elle reste célibataire. Sa supérieure, il semble qu'elle tende à le devenir, non pas en intelligence, mais en intellectualité et en raffinement. Elle a, surtout quand elle est mariée, plus de loisirs et elle ne les consacre pas tous à sa couturière ou à sa mo-

diste. Si la culture pénètre aux Etats-Unis, ce sera en grande partie à la femme qu'on le devra.

Il y a presque toujours en elle, à côté d'une féminité parfois exquise, quelque chose de masculin ou, pour mieux dire, de viril. Elle ressemble à l'homme par sa démarche et par sa liberté d'allures. Elle a la même indépendance de jugement et peut-être même y aurait-il, chez la jeune fille, moins de candeur que chez le jeune garçon.

On la traite d'ailleurs en homme, on lui reconnaît les mêmes droits tout en lui conservant souvent certains privilèges de son sexe. Mais on ne se croit pas tenu de lui refuser une place ou un poste sous prétexte qu'on lui offre des fleurs. La plupart des carrières lui sont ouvertes, y compris souvent les fonctions publiques. Aux États-Unis, il n'y a pas de sexe.

Dès l'enfance, cette égalité se manifeste. Boy et girl reçoivent la même instruction, physique et intellectuelle, souvent dans les mêmes écoles. La coéducation, chez ce peuple sain et de sens calmes, paraît chose toute naturelle et ne soulève aucun des problèmes qu'on a tant de mal à résoudre en France. La fillette américaine n'a d'ailleurs rien d'une poupée. Comme son frère, elle est un être actif, sportif, et avant tout « un bon animal » ; comme lui, elle s'ébroue dans la vie, en toute liberté ; comme lui, elle a un corps qu'elle développe selon la nature et selon sa nature : elle fait de la gymnastique, du cheval, du plein air, elle monte à bicyclette et fait

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nême de la motocyclette ; riche, elle a une automo- Dile qu'elle conduit elle-même. Elle n'oublie pas de ;e préparer à ses devoirs de femme et de ménagère. Mais, si elle suit des cours de cuisine, il n'est pas rare non plus de la voir travailler à l'établi dans 'atelier. Le tout, selon la méthode américaine, en empilant les connaissances plus qu'en les coordonnant. Rien de distinctif, en somme, dans l'éducation qu'elle reçoit.

Le résultat, c'est un être charmant, original — du moins pour nous — frais, primesautier, souvent superficiel et toujours vivant, tout à fait comme son frère. Elle lui ressemble beaucoup plus que la sœur française ne ressemble au sien, et cela se comprend puisqu'elle a été rapprochée des garçons au lieu d'en être séparée. En elle, pas la moindre trace d'affectation ou d'artifice. Elle plaît tout autant que la Française, sans avoir, comme elle, été élevée pour plaire. Elle est ce qu'elle est, sans prétention. Huret notait chez elle « l'absence de timidité sans pourtant l'ombre d'effronterie i ».

Elle n'est pas innocente, c'est-à-dire ignorante. « Elle a des mœurs pures plutôt qu'un esprit chaste2». Habituée de bonne heure à regarder le monde en face, au courant de toutes les réalités, l'amour est pour elle une chose simple et saine dont elle parle

1 De New-York à la Nouvelle Orléans, p. 60.

8 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. III, p. 321.

sans fausse pudeur. Si elle flirte, c'est un peu par jeu, par sport, et sans penser à mal. Sa liberté est pour elle une sauvegarde plus qu'un danger. Elle voit, reçoit des jeunes gens, sort avec eux en camarade. Si elle quitte sa famille pour aller parfaire son éducation dans un collège, son fiancé viendra la voir dans sa chambre au même titre que ses amies, sans que nul y trouve à redire. Elle est d'ailleurs complètement livrée à elle-même, va seule d'un bout de l'Amérique à l'autre , fait seule la traversée de l'Océan et s'installe seule en Europe. Sa mère est pour elle une grande amie, comme le père est un grand ami pour le fils ; rien de plus.

Elle cherche souvent, plus souvent que le jeune homme et pour cause, à s'instruire et à cultiver son esprit. Elle apprend les langues, les littératures anciennes ou étrangères, le tout un peu pêle-mêle, mais non sans profit sinon toujours avec goût. On trouve, à Boston et ailleurs, des jeunes filles qui sont des latinistes et parfois même des hellénistes très distinguées. Elles étudient les arts, notamment la peinture où elles témoignent souvent d'un réel talent.

En général, l'Américaine désire se marier, mais elle ne fait pas du mariage le but de son existence. D'autant qu'elle sait qu'on ne l'épousera que pour ellemême et non « pour une dot qu'elle n'a pas et qu'elle ne veut pas avoir1 ». En fait, dans le monde, les jeunes

1 Lannelongue, Un tour du monde, p. 336.

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filles les plus riches ne sont pas toujours les plus courtisées; il y a des filles de multimillionnaires qui ne se sont pas mariées, et ce n'est pas toujours parce qu'elles ne l'ont pas voulu.

L'Américaine comprend d'ailleurs le mariage à sa façon. Elle entend choisir son époux et ses parents n'auraient pas l'idée de le lui imposer. Aux États-Unis, ce ne sont pas les familles qui s'épousent, ce sont les individus. Aussi la plupart des mariages sont-ils des mariages d'inclination. Mais ce sont rarement des mariages de passion. L'Américaine connaît peu « le grand amour ». De tous nos poètes romantiques, Musset est celui qu'elle goûte le moins. Elle a plus de raison que d'imagination, le cœur est un peu froid si l'esprit est ardent. Mais elle a généralement une haute conscience de ses devoirs et fera une femme fidèle, sinon tencTre. Tout compte fait, la moyenne des ménages américains est moralement supérieure à celle des ménages européens.

L'Américaine a aussi, surtout peut-être, conscience de ses droits. Autant, lorsqu'elle reste célibataire, elle sait se créer une situation, autant, une fois mariée, elle demande à son mari de lui en faire une. Sans doute, elle acceptera avec courage les épreuves et les revers, mais le rôle de l'homme est, en principe, de gagner l'argent, celui de la femme de le dépenser.

Elle est trop indépendante pour être une femme de foyer. Cette conception du foyer, du home, cadre

assez mal avec les mœurs américaines. Il est difficile à constituer, avec cette existence de voyages el de changements perpétuels, avec le mal qu'on éprouve à se procurer des domestiques ou, les ayant, à se faire servir. On en sent d'ailleurs beaucoup moins le besoin aux États-Unis qu'en Europe. L'Américain a peu le sens de l'intimité. Les sexes ont le désir de s'associer plus que celui de se compléter. L'individu, homme ou femme, se suffit à lui-même. Ici, isolé, il est désorienté, diminué.

C'est ce sentiment d'indépendance mutuelle qui explique qu'un ménage américain aille prendre ses repas à l'hôtel ou vivre au boarding-house, parfois même avec des enfants. C'est lui qui permet de comprendre ces séparations de plusieurs mois, d'une ou de deux années parfois, qu'on ne tolérerait guère en Europe et pas du touten France. La femme vit à Paris, à Londres, à Rome ou au Caire, pendant que le mari, réduit au rôle de banquier, manifeste essentiellement son existence conjugale par des chèques qu'il expédie ou par des ouvertures de crédit qu'il consent de New-York ou de Chicago. On se retrouve comme on s'est quitté, avec le hand-shake de deux camarades plutôt qu'avec le baiser de deux époux.

Cette indépendance a une autre conséquence pi us fâcheuse, la fréquence des divorces. Elle est due, pour beaucoup, à une très grande hardiesse de sentiments et de pensée qui s'allie avec une non moin0

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grande loyauté. Car l'adultère est en somme assez rare et le plus souvent le divorce a pour cause réelle une incompatibilité d'humeur et un consentement mutuel à peine masqué, un désir de ne plus être ensemble.

Le mariage n'est pas pour l'Américain, et moins encore pour l'Américaine, un engagement éternel. On ne se lie pas pour la vie et pour se subordonner à un autre être. On se lie en quelque sorte conditionnellement, sinon provisoirement, en réservant sa liberté. On désire sincèrement, du fond du cœur, que l'association soit durable, mais non pas qu'elle le soit à tout prix. C'est que la famille américaine, nous l'avons indiqué déjà, n'est pas supérieure à l'individu ; ce n'est pas elle, mais lui, qui constitue la cellule sociale. Elle n'est qu'un groupement à la fois naturel et juridique d'êtres autonomes ; elle existe pour eux, et non pas eux pour elle.

Conception dangereuse à certains égards peutêtre, mais foncièrement américaine et individualiste. Que l'individu soit, de préférence par la famille, s'il le peut, en dehors d'elle et en la brisant s'il le faut. L'abus des divorces n'est que la rançon de l'indépendance des parties contractantes.

Ainsi, à aucun moment de sa vie, la femme n'abdique sa liberté. Elle ne passe pas de la tutelle paternelle à la tutelle maritale. Elle n'est pas ï éternelle mineure du Code Napoléon, qui commence à peine à s'émanciper. Avant, pendant et après le mariage,

fille, femme et veuve ou divorcée, elle a les mêmes droits, sinon les mêmes devoirs, elle n'appartienl jamais qu'à elle-même.

L'Amérique ignore « la loi de l'homme », souvenl si rude à la femme d'Europe, et ne connaît que « la loi de l'être humain », ce qui est tout autre chose. Sur notre continent, pour peu qu'on y réfléchisse, la condition de la femme, parfois très douce, souvent fort pénible, est toujours un peu méprisable. L'homme ne la traite jamais en égale. Ou il l'exploite, ou il l'adule; mais, bête de sommeou petit animal de luxe, elle n'est pas un être autonome. L'Américain, plus rude mais plus loyal, voit en elle un être semblable à lui. Il la bouscule dans la rue, lui parle sans ôter son chapeau, ne lui cède pas sa place en tramway; bref, il la traite en homme, mais il lui reconnaît sans ruser avec elle tous les droits de l'homme. Associée ou adversaire, elle est toujours un camarade.

Et l'Américaine en a conscience. Souvent superficielle, aussi et plus frivole que la Française, elle reste plus personnelle, moins « relative à l'homme ». Il y a en elle de la Nora d'Ibsen. Mmo Mackay, la femme du milliardaire, écrit sur l'amour libre un drame dont Huret a traduit de larges extraits1. Dans un symbolisme ingénu et hardi, elle rejette toutes les servitudes de la vie conjugale. Et ce n'est pas là — comme ce pourrait être le cas en France — fantaisie de

1 Huret, De New-York à la Nouvelle Orléans, pp. 210 sqq.

femme du monde riche et désœuvrée. C'est une manifestation très sincère (quelle qu'en soit par ailleurs la valeur artistique ou philosophique) d'un instinct profond d'indépendance et même de révolte contre des contraintes possibles. Lorsqu'après sa libération définitive l'héroïne s'écrie : « Je marche désormais sur la grande route de la vie, sentant audessus de moi le bruissement des ailes puissantes de la Vérité dans les vents de l'éternelle Liberté », elle parle en Américaine. Là-bas, de la plus pauvre à la plus riche, toute femme est une féministe.

Il n'y a donc guère une psychologie spéciale de la femme américaine. En Europe, on s'attacherait à souligner ce qui la distingue de l'homme. Aux États- Unis, les deux types se rapprochent jusqu'à se confondre. Si elle le veut, — et elle le veut parfois — la femme peut faire de grandes choses. Ce sont les femmes qui, dans la campagne antialcoolique, ont fait triompher leurs idées dans certains États de l'Union. Il semble que dans la guerre actuelle elles entendent jouer un rôle de premier plan. j Elles ont fait beaucoup pour le salut des populations belges, nombre d'entre elles ont traversé et traverseront l'Atlantique, en dépit de la menace sousmarine, pour venir en qualité d'infirmières sur le front français.

Malgré tout, il se peut que la femme ne trouve pas toujours dans sa nature, physiquement plus

G. RODRIGUES. — PEUPLE DE l'aCTION. T

débile, les mêmes éléments de résistance que l'homme. Mais les obstacles, s'il en existe, sont en elle et non en dehors d'elle. Elle peut être plus aisément vaincue, ou plus malaisément victorieuse, mais elle est admise à lutter sur le même terrain, à armes égales. L'homme n'use pas de sa supériorité pour lui barrer la route. Il joue loyalement son jeu, fairplay. Elle a les mêmes facilités de développement que l'homme et, si elle trouve en elle les mêmes ressources, rien ne l'empêchera d'en user exactement comme lui.

L ORGANISATION SOCIALE

L ORGANISATION SOCIALE

Le danger d'anarchie. — Ses remèdes : Personnalité et moralité. — 1° Personnalité : la puissance de l'individu; élimination des faibles; l'Amérique est un pays de vainqueurs. — 2° Moralité : le puritanisme et la discipline protestante ; la religion individuelle; le sentiment de la justice; synthèse de l'intérêt et du devoir; idéalisation de l'égoïsme; son prolongement naturel en altruisme. — L'idéal individuel. — Le nouveau type humain. — « L'homme réformateur » d'Emerson.

L'idéal de l'Américain, c'est la liberté conçue avant tout comme la libre dépense d'une inépuisable activité. Chacun entend « vivre sa vie », en donnant au mot son sens plein et en quelque sorte nitzschéen. Mais n'y-t-il pas là un danger ? De cette ruée d'individus ainsi lâchés dans la mêlée, jouant des coudes pour se dépasser et n'hési tant pas à piétiner les cadavres de ceux qui tomberont sur la route, une nation organisée et cohérente pourra-t-elle jamais sortir ? Et comment éviter l'anarchie dans cette compétition d'énergies débridées ?

Le remède est à côté du mal, ou plutôt dans le mal même, dans la formidable force explosive de cette personnalité d'exception. L'existence de l'Amérique comme peuple est une gageure réussie, un

paradoxe réalisé. Elle a, non pas évité, non pas même franchi, mais culbuté l'obstacle grâce au mouvement emporté, endiablé qui entraîne chacun et tous, grâce surtout au stimulus interne, à l'élan spontané qui vient de l'individu même : il trouve en lui les ressources physiques, intellectuelles, morales qui lui permettront de suivre le train et de se frayer sa voie sans que son voisin l'en empêche et sans que, de son côté, il arrête ou retarde celui-ci dans sa course. « C'est par l'énergie des individus que la société américaine s'est constituée et se soutient d. »

Ce qui frappe d'abord aux États-Unis, c'est l'absence d'organisation, c'est-à-dire d'effort collectif et concerté. « Il n'y a pas d'ordre en Amérique, cela est visible en tout. Les choses marchent on ne sait comment, sous l'impulsion d'une énergie éparse et continue ; mais d'ordre régulier, de méthode permanente et suivie, point de trace 2. » L'éparpillement des efforts est manifeste. Il en surgit de toutes parts, à tout instant, comme autant de créations ex nihilo, de commencements absolus. L'Amérique est le pays des générations spontanées. Pas de plan préconcerté, de vue d'ensemble; des manifestations isolées, sporadiques, déconcertantes. C'est le chaos originel.

Mais de ce chaos sort un monde, et il s'ordonne aussi naturellement qu'il est né. On songe aux

1 De Rousiers, La Vie américaine, p. 682. 2Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, p. 56.

L ORGANISATION SOCIALE IOI

atomes d'Épicure, à ce tourbillon où tous les éléments s'entrechoquent, se heurtent en des combinaisons éphémères qui sans cesse se forment et se déforment, pour finir par s'agréger en des composés de plus en plus stables. C'est le propre de la vie, semble-t-il, de surgir ainsi librement, sous mille formes imprévues, inattendues ; elle s'affirme par la force interne du germe qui suit sa loi de développement et qui, s'il renouvelle sa substance par d'incessants emprunts au milieu, la tire avant tout de son propre fonds. Tel l'Américain, vivant d'abord sur lui-même et par lui-même et finissant, au milieu de tous les heurts et de tous les à coups, par s'organiser vaille que vaille avec tous ses congénères.

Faible, il eût succombé, ou plutôt il succombe, comme la brindille trop frêle étouffée par la plante vivace. L'Amérique est le produit d'une sévère et même d'une double sélection. Sélection à l'origine : seuls les plus hardis , les plus entre prenants ont accepté le risque de l'émigration, et parmi eux n'ont réussi à s'implanter et à faire souche que les plus énergiques et les plus avisés. Sélection en cours de route : à ce premier noyau sont venues et viennent s'agréger sans cesse, par flots, par vagues successives, les forces inemployées d'Europe ; mais, à tout moment, l'Amérique élimine ou broie les indésirables. Ce peuple de riches est né d'une race de pauvres, aux nerfs robustes, aux reins d'acier, à la volonté de fer, pour

qui l'effort était la loi et le travail la condition d'existence. « Ainsi l'Amérique a écrémé, pour ainsi dire, les sociétés du Vieux-Monde ; c'est pourquoi l'échantillon humain s'y trouve supérieur à ce qu'il est dans d'autres contrées1. »

L'Amérique est donc un peuple de vainqueurs. Sans qu'il y ait eu convergence des efforts, tout a fini par se tasser, et même par s'harmoniser. Il est faux de croire que deux ou plusieurs personnalités fortes ne peuvent coexister. C'est le contraire qui est vrai. La personnalité forte absorbe ou détruit la personnalité faible; que ferait - elle des inutiles, des déchets sociaux ? Ils encombrent le chemin et doivent être balayés. Mais, si elle est en présence de son égale, elle finit le plus souvent par conjuguer ses efforts avec les siens. En se combinant et en se coordonnant, ils n'en seront que plus efficaces : la concurrence aboutit, soit à la collaboration, soit à la coexistence d'énergies à la fois parallèles et solidaires. Il n'y a de place que pour les valeurs, mais il y a place pour toutes les valeurs. L'Amérique est un peuple d'égaux, mais d'égaux dans la force et dans la victoire.

Pourtant l'énergie n'eût pas suffi à faire d'elle ce qu'elle est devenue. Elle eût été l'équivalent d'un

1 P. Leroy-Beaulieu, Les États-Unis au xix* siècle, préface, p. IX.

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Mexique ou au mieux d'une République du Sud si elle eût été fondée par des aventuriers et des chercheurs d'or. Sa marque spécifique, c'est d'avoir subordonné la force brutale à la force morale. « Elle est l'œuvre des hommes qui, ayant assuré leur domination sur les éléments matériels de vivre, ont assuré en plus la domination de l'élément moral, sans lequel une société organisée ne saurait exister *. » Les États-Unis sont par dessus tout l'œuvre des Puritains.

Grâce à eux, l'Amérique apparaît comme la réalisation d'une grande espérance, celle d'une régénération de la race humaine. Les premiers colons de la Nouvelle Angleterre avaient, en quittant leur pays d'origine, fui une terre de perdition pour aller chercher dans un pays neuf une « terre de liberté ». Poussés par une idée plus que par le besoin, c'étaient des pèlerins, pilgrims, abordant un nouveau rivage afin d'y affirmer leur foi sans subir la persécution. Ils apportaient avec eux une doctrine rigide, des mœurs pures, une discipline inflexible. Autant de freins qui allaient retenir les appétits déchaînés trop naturels aux conquérants. Us ont marqué d'une empreinte morale très forte, et peut-être indélébile, l'être positif et mercantile qu'on trouve chez la plupart des Américains. Leur influence, qui fut la

1 De Rousiers, préface de la traduction de Roosevelt, L'Idéal américain, p. XI.

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première en date, fut aussi la plus profonde: en se composant avec toutes les autres, elle a fait cet individu composite, qui est tout à la fois l'homme du devoir et l'homme du profit.

Mais la discipline qu'ils exigeaient n'a pu être acceptée que parce qu'elle s'adaptait merveilleusement à son tempérament. Si c'eût été la discipline catholique imposant l'obéissance étroite et passive, le Credo quia absurdam, elle n'eût pas eu de prises sur cette nature farouchement indépendante de l'immigrant. Au contraire, la discipline protestante, fondée sur le libre examen de la conscience individuelle , demandant une soumission personnelle , réfléchie, volontaire à une obligation librement consentie, ménageait, respectait, exaltait son autonomie. Elle n'était pas autre chose en somme que le principe du self-government appliqué en matière religieuse. En la faisant triompher, les Puritains ont donné à l'Amérique sa conscience ; par eux, elle est devenue une force dirigée par une conscience.

Conscience morale autant et plus que conscience religieuse. Tous les Américains ne sont pas protestants, il s'en faut, mais la plupart sont, fût-ce à leur insu, plus ou moins puritains. Ils puisent généralement leur inspiration dans la Bible. Mais la Bible, le « Livre », n'est qu'un guide, un directeur ; elle ne dicte pas des solutions toutes faites, elle suggère une ligne de conduite qu'on n'adopte qu'après l'avoir faite sienne après discussion. La religion américaine

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n'a pas le caractère étroitement confessionnel du catholicisme européen, elle est une religion individuelle, une religion de liberté. I belong to no Church, vous diront neuf Américains sur dix. Les sectes religieuses pullulent sur le territoire de l'Union, et toutes interprètent la Bible à leur façon, parce qu'elle n'est la propriété particulière d'aucune d'entre elles. The Bible is unsectarian. La tolérance religieuse procède du même principe que la tolérance en matière politique, sociale, industrielle ou commerciale. A chacun de se faire sa vie comme il le juge bon, sa vie matérielle par son travail, sa vie morale par son interprétation personnelle de l'Ecriture.

Cette foi sincère n'est pas une simple adhésion de l'esprit, c'est une foi agissante, pratique. L'Américain ne demande pas à l'Eglise d'être un refuge, un port de salut, la grande consolatrice dans l'affliction. Elle doit jouer un rôle utile et Dieu lui-même, comme le veut William James, doit payer, doit rendre des services à l'homme. « L'hypothèse Dieu doit fonctionner d'une façon satisfaisante *. » Si, après réflexion, on opte pour le spiritualisme contre le matérialisme, c'est parce que l'hypothèse matière est stérile, oiseuse, ne paie pas, tandis que l'hypothèse esprit a sur elle « une supériorité pratique 2. » Dans un monde tout mécanique, où il n'y aurait que du

1 W. James, Le Pragmatitme, p. 269.

2/d., ibid., p. 107.

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tout fait, pas de perspective d'avenir et pas d'horizon, l'homme aurait tôt fait de juger son action inutile et ferait sa besogne sans goût. Tandis que Dieu, en nous garantissant l'existence d' « un ordre idéal dont rien ne pourra compromettre le règne permanent1 », nous donne en quelque sorte du cœur à l'ouvrage, rend la tâche facile et joyeuse par la perspective du succès. Mais il est bien entendu que ce succès reste notre œuvre, que Dieu ne se substitue pas à nous, qu'il est là simplement pour nous stimuler et pour nous donner du ton. Le proverbe est plus vrai là que partout ailleurs : Aidetoi toi-même, et Dieu t'aidera par surcroît.

Donc il ne s'agit pas d'adoration, mais de collaboration active avec un Créateur qui, étant Américain, n'a pas dû se reposer beaucoup depuis le septième jour de la création. L'Américain a conscience que son Dieu travaille à ses côtés et il travaille avec lui. Sa religion passe dans sa vie, la modifie et la pétrit. Qu'il s'agisse des Salutistes, des Mormons, d'autres sectes encore, la foi pénètre et façonne les goûts, les habitudes, la coupe des vêtements, l'ordonnance des repas. C'est elle qui organise la famille, détermine les modalités du mariage, les rapports entré patrons et ouvriers. Le ciel descend sur la terre, l'Américain donne forme, force et vigueur à ce qu'il croit.

1 Id., ibid., p. 107.

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Les prêtres sont naturellement taillés dans la même étoffe que les fidèles. Les avantages de la religion ne sont pas, d'après leurs prédications, d'ordre purement spirituel. Ils insistent sur ses bienfaits et ses profits en ce monde, sur le bénéfice qu'en retirent la liberté et l'ordre public. Dans leur pensée, la félicité céleste va de pair avec le bien-être ici-bas et c'est le même effort qui les procure tous deux. Soyons religieux pour être moral, et soyons moral "pour être heureux.

Cette morale n'en est pas moins rigide, car le bonheur, aux Etats-Unis, ne doit pas s'obtenir sans peine. Le puritanisme avait prescrit des règles étroites dont certaines prohibitions actuelles sont comme un écho affaibli. Il interdisait de travailler, de faire cuire ses aliments, de couper ses cheveux, de se raser le dimanche. « L'homme n'embrassera pas sa femme, la mère n'embrassera pas son enfant, les dimanches et jours fériés. » Les pratiques se sont atténuées, mais l'interdiction du whisky, celle de donner des repas le dimanche au delà d'une certaine heure portent encore leur marque d'origine. En tout cas, l'essentiel a subsisté, à savoir l'esprit qui les inspirait. Le sentiment moral qui guide l'Américain dans toutes ses démarches, c'est celui de la dignité personnelle, le self-respect. Car, s'il tient à être respecté des autres, il a un impérieux besoin de ne pas être diminué à ses propres yeux. De là, chez ce peuple d'hommes d'affaires, un souci

de pureté, une rectitude de mœurs et de pensée qui surprend. Le Président de l'Université d'Harvard M. Roosevelt et nombre d'éducateurs prêchent aux étudiants la chasteté des jeunes gens avant le mariage. Une telle croisade, en Europe et notamment en France, risquerait d'exciter le rire ou tout au moins le sourire de l'auditoire. Là-bas, ceux qui la font sont écoutés et suivis par la grande majorité de leurs auditeurs, 70 p. 100, à en croire les témoignages recueillis par Huret d.

S'il y a des exceptions, elles sont discrètes. On ne se vante pas de ses bonnes fortunes, on en rougit comme d'une faiblesse. S'afficher avec unejfemme de mœurs suspectes constitue une tare qui suffit à vous fermer les portes de l'Université. Quant au respect de la jeune fille, nous avons vu qu'il était absolu. N'y a-t-il pas là un idéal vécu bien supérieur au prétendu romanesque idéaliste sous lequel les jeunes gens d'Europe cachent tant de tares et de corruption ?

Pour les mêmes raisons de netteté morale, "l'Américain tient ses engagements. Il est dur, ou plutôt « exact » en affaires. C'est le mot même par lequel un d'entre eux caractérisait le richissime Rockefeller 2. Mais il est loyal. Ce qui est dû est dû. Rien de plus, par exemple, car pour lui la lettre et l'esprit du con-

1 Huret, De New-York à la Nouvelle Orléans, p. 145.

2 Huret, De San Francisco au Cana , p. 9.

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trat ne font qu'un. A ce point de vue, l'ouvrier des États-Unis est le modèle des travailleurs, le seul peut-être qui donne à ce mot de travail son sens plein, mais strict. S'il doit huit heures, il donne huit heures, pas une minute de plus, pas une minute de moins. Mais ce sont huit heures de travail concentré, tenace, uniforme. Pas de coup de collier ou de coup de fièvre ; mais il ignore les longues flâneries, le gâchage, le carottage ou le sabotage. On sait qu'on peut compter sur lui et ce qu'on peut en attendre; pas de surprise, soit en bien, soit en mal. De son côté, le patron tient à honneur de remplir ses engagements. Il n'a pas l'habitude de lésiner sur le salaire et, s'il calcule largement son profit, il n'entend pas le réaliser aux dépens de la main-d'œuvre. En règle générale, l'Américain répugne à l'idée d'exploiter le travail d'autrui. Toute besogne doit être payée son juste prix. Pas de labeur impayé, pas de labeur surpayé, pas de labeur sous-évalué.

Le fond de la morale américaine, c'est la synthèse pratique de la justke étroite et de Y intérêt bien compris. Ces deux sentiments sont l'un et l'autre très vifs et se concilient parfaitement à ses yeux : Injustice, c'est l'intérêt d'autrui reconnu comme aussi légitime que le mien ; l'intérêt, c'est la justice pour moi, mon aspiration légitime au mieux-être. Les États-Unis ont mis l'utilitarisme en pratique. Et l'on doit reconnaître à leur gloire, dans le domaine indus-

triel comme dans le domaine politique, — nous le verrons en temps — que presque toujours leur intérêt le plus évident et le plus immédiat a coïncidé avec les fins les plus hautes de la conscience humaine. Il en était déjà ainsi du temps de Tocqueville. « La plupart d'entre eux, disait-il des Américains, pensent que la connaissance de son intérêt bien entendu suffit pour conduire l'homme vers le juste et l'honnête *. » «Aux Etals-Unis, onnedit presque point que la vertu est belle. On montre qu'elle est utile et on le prouve tous les jours 2. » L'Américain est un égoïste intelligent.

L'idée de justice, en effet, est à bien des égards une idée égoïste, mais celle d'un égoïsme compréhensif. Elle affirme le droit : or, le droit, cette reconnaissance de la personne humaine et de sa valeur propre, qu'est-ce autre chose que l'égoïsme dans ce qu'il a de légitime? Je cesse d'être moyen, je me pose comme fin, je suis moi. Et, du coup, je revendique pour mon moi ce que je reconnais dû, pour les mêmes raisons, au moi des autres. Suum cuique, neminem laede, autant de formules qui tout à la fois admettent et circonscrivent la sphère d'action de chaque individualité. L'Américain ne mesure pas chichement ce Suum, mais il ne le dépasse pas non plus. Il doit répondre à la valeur

1 De Tocqueville, La Démocratie en Amérique, t. II, p. 362.

2 Id., ibid.,t. III, p. 199.

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de l'effort fourni et surtout à celle du résultat obtenu. Il constitue donc une garantie, une sécurité pour l'agent, et finalement il assure un meilleur rendement du travail.

Si cette conception est étroite, elle l'est de parti pris. Elle ne laisse pas de place à la charité et à la pitié. Elle n'est pas sentimentale. L'Américain comprend mal le sentiment et il s'en défie. Il y voit un signe de faiblesse plus que de bonté, il conduit vite à l'injustice et à la partialité, il choque le souci de liberté et d'égalité qui làbas prime tous les autres. Ce n'est pas que l'Américain ne puisse être généreux, il s'en faut, et il l'est alors splendidement, royalement; faut-il rappeler une fois de plus que c'est pour beaucoup à lui que la Belgique a dû et doit de pouvoir se nourrir ? Mais, même alors, jusque dans la spontanéité de son geste, il suit sa raison plus que son cœur. Sa générosité n'est pas une impulsion de sa sensibilité, c'est une révolte de sa conscience. Il répare un droit lésé plus qu'il ne fait un acte gratuit. Le contrat a été violé par l'une des parties contractantes. Il ne juge pas qu'il soit simplement un tiers et son souci de neutralité l'oblige en quelque sorte à payer sa part, et sa large part, de ce qu'il regarde comme une dette de l'humanité heureuse envers l'humanité outrageusement dépouillée.

Même alors, même dans cette conception élargie, il reste fidèle à son principe : la morale

sur un contrat. Elle suppose l'égalité et la liberté des contractants. Elle n'a donc pas à être charitable, à faire des dons ; elle est tenue d'être juste, elle paie, elle rétribue.

L'égoïsme est donc justifié. Il est la justice même. Et, par suite, si l'Américain est égoïste, il l'est, peut-on dire, idéalement. Il idéalise l'égoïsmecomme il a idéalisé la richesse, et pour les mêmes raisons. Il voit en lui une force, un principe d'action.

Cet égoïsme n'a rien de bas ni de mesquin. Là même où il apparaît le plus brutal, il est souvent le plus fécond. Emerson l'a souvent exalté. C'est celui de « quelque puissant transgresseur comme Jefferson ou Jackson, qui conquiert d'abord son propre gouvernement et emploie le même génie à conquérir l'étranger *. » Et si « cette force n'est pas revêtue de satin 2 », si, notamment « dans le commerce elle porte aussi généralement une trace de férocité3 », elle n'en est pas moins bonne en elle-même et sème moins de ruines sur son passage qu'elle ne fait lever de moissons derrière elle. Elle multiplie les routes, les chemins de fer, les canaux, les écoles. La civilisation en général, et plus particulièrement la civilisation américaine, est le produit de l'égoïsme.

C'est que, même malgré lui, cet égoïsme est plus

1 Emerson, La conduite de la vie. La Force, trad. Dugard, p. 56-7.

2 Id., ibid., p. 57.

3 Id., ibid., p. 58.

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que généreux, il est générateur; c'est l'égoïsme delà main ouverte et non du poing fermé. La lutte même implique, d'abord la collaboration, ensuite l'exaltation des efforts. Dans cet état de tension extrême des énergies, celui qui agit pour soi agit pour tous et fait agir tous ceux qui l'entourent. 11 met en branle des forces énormes, il les organise, les multiplie, décuple leur puissance et centuple leur rendement. Il a donc besoin de solliciter des concours, il donne un coup de fouet à des activités qui sans lui resteraient inertes. Il oblige ses voisins à le suivre ou à le rattraper. Emporté par un mouvement endiablé, . il ne s'élève qu'en élevant. « Il y a toujours de la place pour un homme de volonté forte, et il fait de la place à beaucoup d'autres1, d

C'est par là que l'égoïsme américain se prolonge naturellement, inévitablement, en altruisme. Le progrès des uns entraîne le progrès de tous. Il y a comme une ascension simultanée de toutes les couches de la population à un niveau de plus en plus élevé. C'est bien là le propre de la démocratie. La démocratie n'est pas un miracle, la réalisation immédiate du bonheur universel. Mais elle consiste dans l'accession de plus en plus rapide du plus grand nombre, ou du moins d'un nombre toujours accru de participants, à des conditions de sécurité et de bien-être jusqu'alors réservées à une caste de privilégiés, les gardant

1 ld., ibid., p. 52.

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