G. RODRIGUES. PEUPLE DB L'ACTION
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jalousement pour eux seuls et ne les transmettant qu'aux leurs. Ici, au contraire, de l'essor de toutes ces volontés individuelles résulte finalement, non un nivellement par le bas, mais un élargissement de l'existence collective à peu près universellement exhaussée. Les uns gagnent plus, les autres moins, mais finalement ils gagnent tous. Dans ce jeu, le jeu des libres activités, il n'y a pour ainsi dire pas de perdants.
Au total, le spectacle que présente l'Amérique est singulièrement réconfortant. Plus que l'Europe, elle ignore le prolétariat misérable. Ce pays des gros capitalistes est aussi celui des forts salaires, à l'inverse de l'Allemagne, et souvent aussi de la France. Jusque dans la lutte des classes, on retrouve une solidarité étroite et, sur bien des points, une identité d'intérêts entre le capital et le travail. Par ailleurs, si la concurrence est rude, elle se transforme plus aisément en collaboration. M Rockefeller se faisait une loi, en formant ses trusts, d'offrir toujours de ses actions à ceux avec qui il traitait '. Et c'est là une règle constante. Les trusts ont toujours visé à absorber plutôt qu'à détruire et ne se sont montrés impitoyables que pour les récalcitrants. Si peutêtre ils ont fini par constituer un danger pour la liberté américaine, à leurs débuts tout au moins ils en ont favorisé le développement. Partout, on a
1 Huret, De San-Francisco au Canada, p. 29.
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recherché et on recherche des auxiliaires et, pour peu qu'ils rendent des services appréciables, on les paie sans lésiner, royalement. L'esprit de justice et le respect de la personne d'autrui sont les fruits naturels de l'égoïsme créateur et triomphant.
C'est encore Emerson qui a su mettre en lumière cet idéalisme naissant de l'excès même du réalisme. c Quoique nullement idéalistes, les mines de charbon de la Pensylvanie, les forces maritimes de New- York et le libre échange gravitent vers la direction idéale. Rien de moins grand que la justice ne peut les maintenir satisfaits *. » Non pas une justice pauvre, rationnant la part de chacun, rognant sur celle de l'un pour que l'autre n'ait pas moins que lui, et faisant résider l'égalité dans la médiocrité ; mais une justice largement distributive, déversant à pleines mains sur la collectivité les produits de l'activité humaine et donnant à chacun son dû en proportion de sa valeur et de son utilité sociale. « A chacun selon sonmérite, à chaque mérite selon ses œuvres. »
Que cette justice ne soit pas tout à fait la nôtre, qu'elle ne satisfasse pas aux aspirations idéales de l'âme européenne et surtout de l'âme française, il se peut. Même en Amérique, elle finit par apparaître insuffisante à certains, et nous savons que M. Wilson, entre autres, a poussé le cri d'alarme. Elle ne reconnaît pas ce qu'on a appelé « la créance des faibles
1 Emerson, Essais, p. 300-1.
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sur les forts », elle ne reconnaît pas les faibles, elle n'admet que les forts : seuls ils auront droit au partage parce que seuls ils auront droit à l'existence. Mais, jusque dans son étroitesse impitoyable, elle a sa grandeur et sa moralité : // faut être fort. Le premier, et peut-être l'unique devoir de l'homme envers lui-même, c'est de se réaliser pleinement.
Tout est donc bien dominé en Amérique par l'idée de l'individu humain, cet individu ardent et vibrant qui se cherche, qui s'ignore encore dans une large mesure, mais qui, jusque dans son indétermination actuelle, nous permet d'entrevoir les grandes lignes de ce qu'il sera, ou mieux, de ce qu'il se fera.
Son premier trait, c'est son inquiétude d'être. Il se manifeste extérieurement par « la mobilité essentielle d'un peuple dont la vie est extrêmement intense, et qui, comme tel, a les yeux constamment fixés, non sur le passé, non pas même sur le présent, mais sur l'avenir1. » Agir pour agir, par sentiment d'un excès de vie, d'un trop-plein d'énergie qui ne peut pas ne pas se dépenser, voilà, bien plus que la chasse au dollar, la marque distinctive de l'Américain. La poursuite de la richesse est le but apparent, la dépense de force le besoin réel.
Aussi l'avenir lui apparaît-il multiple et confus, non sous la forme d'un but précis qu'il se fixe, mais
1 Les États-Unis et la France. Conférence Boutroux, p. 7.
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plutôt sous l'aspect d'un fourmillement indéfini d'actions possibles. Il veut être riche, c'est entendu; mais c'est moins là un objectif qu'un fil conducteur dans le dédale de l'existence. Il ne dessine pas par avance les contours de la forme sous laquelle il se réalisera, il aspire à se réaliser sous une forme quelconque, pourvu qu'elle paie. Il avance dans un monde indéfiniment ouvert où sont vaguement esquissées, imparfaitement ébauchées, des myriades de ces formes, originales et imprévues. Il sera l'une d'elles, indifféremment, mais il sera surtout, s'il le peut, celle qui n'est pas encore.
William James rêvait, paraît-il, peu de temps avant sa mort, d'écrire une « métaphysique du nouveau, de la création l », qui eût été la métaphysique américaine, la métaphysique de l'empirisme agissant. L'Amérique pourrait se définir la ruée de toutes les volontés individuelles à l'assaut de l'inconnu. L'Américain vit dans une ivresse de conquêtes, mais de conquêtes dues à son activité créatrice. Il veut conquérir ce qui n'est pas, produire.
De Rousiers entrevoyait une partie de la vérité lorsqu'il disait : « Ce qui fait réussir l'Américain, ce qui constitue son type, ce qui fait prédominer la somme du bien sur la somme du mal, c'est la valeur morale, l'énergie personnelle, l'énergie créatrice 2. »
1 Id., ibid., p. 9.
i De Rousiers, la Vie Américaine, p. 681.
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Mais il faul compléter le portrait : ce que par-dessus tout l'Américain tend à réaliser, c'est lui-même, et en lui l'homme nouveau, l'homme de demain, celui que la civilisation attend, espère et qu'elle n'a pas encore produit.
De cet homme, c'est encore à Emerson que nous irons demander de fixer les grands traits, car il a plus profondément que quiconque incarné et saisi le génie de sa race. « Les temps nouveaux ont besoin d'un homme nouveau, de l'homme complémentaire que ce pays doit évidemmentproduire *. «Cet homme sera « l'homme réformateur, » « l'homme courageux, intègre, qui doit découvrir ou ouvrir un droit chemin à tout ce qui est excellent ou bon sur la terre2 ». Qu'il soit appelé à prendre un jour la tête des nations, c'est la conviction de tous, c'est celle que le Président Wilson, dans ses discours et dans ses messages, indique et revendique avec force. Et le moyen de refondre les patries en un type nouveau, adapté aux nouvelles conditions d'existence du monde, si l'on n'a commencé par refaire l'homme en soi ? « Pourquoi l'homme est-il né, si ce n'est pour être un Réformateur, un Re-faiseur de ce que l'homme a fait ? 3 » Que cette révolution, qu'il rêve pour l'univers, il la réalise d'abord en lui-même et
1 Emerson, Essais, p. 296.
8 Id., ibid., p. 2.
3 Id., ibid., p. 19.
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sur lui-même. « Le devoir le plus haut n'est -il pas d'honorer l'homme en nous1? » Et le plus sûr moyen de l'honorer, c'est avant tout de le faire naître.
Il semble qu'en effet l'avenir ou, si l'on veut, la mission du peuple américain, soit une mission de renaissance et de rénovation. L'humanité est au croisement des routes. Il ne se peut plus qu'elle soit demain ce qu'elle était hier. Un monde meurt, un monde naît.
Un grand destin commence, un grand destin s'achève.
Le rôle de l'Amérique, ce peuple neuf parmi des nations vieillies, peut être immense, et elle le veut tel. Au lendemain de la guerre de titans d'où l'Europe sortira décimée, épuisée et refondue, elle entend lui fournir le type humain qui lui permettra de se régénérer. Elle en a le pressentiment, et qu'en travaillant pour le façonner en soi, conformément à son ambition et à son destin, elle accomplit une œuvre mondiale.
1 Ici., ibid., p. 19.