L ARMEE ET LA GUERRE I
leurs concitoyens la jouissance des biens les plus précieux, la liberté et la paix1. » Dans ses mobiles, dans son esprit, dans ses résultats, la guerre d'indépendance fut éminemment une guerre pacifique.
La guerre de sécession ne le fut pas moins. Il ne s'agit pas de contester les intérêts économiques très puissants qui opposaient le Nord libéral au Sud esclavagiste, mais il ne faut pas perdre de vue ce fil conducteur de toute la politique américaine, à savoir que le véritable intérêt si) trouve toujours du côté de la justice, jamais du côté de la violence. La justice, dès qu'on en analyse le concept, n'est autre chose en effet qu'une conciliation et par conséquent une compréhension des intérêts légitimes. Elle veut la liberté pour tous et non pour quelques-uns. 11 eût été inadmissible qu'une Amérique affranchie de la domination étrangère admît et perpétuât chez elle un régime de domination intérieure. Elle se devait d'extirper de son sol les derniers vestiges de l'oppression. Le mot d'ordre fut : No more slave States and no more slave Territory. Si les États veulent être par rapport les uns aux autres sur un pied d'égalité, il faut qu'au préalable il n'y ait pas chez eux de castes, pas de sujets, mais seulement des citoyens jouissant tous des mêmes droits. Le maintien de l'esclavage sur une partie de son territoire eût entraîné la dissolution de l'Union, la sécession. C'est l'idée qu'exprimait Haie
1 J. Fabre, Washington.
ig8 LE PEUPLE DE LACTION
en posant sa candidature à la Présidence : « L'esclavage est sectionnel, la liberté est nationale; le gouvernement général doit se séparer de l'esclavage et exercer son influence constitutionnelle dans le sens de la liberté. » Ou l'Amérique est une démocratie, ou il n'y a pas d'Amérique.
Or, c'est exactement dans les mômes termes que la question, élargie, mais identique, se pose aujourd'hui pour elle et pour le monde. L'Allemagne ne redoute pas une Amérique forte, mais une Amérique libre. Elle se fût parfaitement entendue avec une autocratie américaine, avec, dirions-nous, si l'expression n'était pas contradictoire, un tzarisme américain. Elle eût aisément conclu une Sainte-Alliance ou, si l'on préfère, un cartel, un partage de la domination mondiale avec un Empire d'outre-mer. Elle eût ainsi réalisé son vaste plan d'asservissement universel. Mais elle ne pouvait tolérer sans se nier elle-même un large foyer d'indépendance de l'autre côté de l'Atlantique. Si elle eût réalisé son plan d'hégémonie européenne, on eût assisté d'ici peu à un choc formidable de deux continents, le Vieux Continent serf, le Nouveau Continent libre.
L'Amérique aura paré le coup en le prévenant. C'est elle qui ne pouvait pas tolérer la constitution d'un Empire de proie faisant de toute l'Europe et d'au moins une fraction de l'Asie le soldat du Kaiser. Pour cela, il lui fallait, malgré elle, amener l'Allemagne à la liberté comme elle y avait, malgré eux,