‹ Le peuple de l'action, essai sur l'idéalisme amChapitre 58 sur 73 · L ARMEE ET LA GUERRE TOI · texte numérisé non relu

L ARMEE ET LA GUERRE TOI

de tous les soldats d'Europe le plus individualisé, celui dont la valeur d'homme est, de l'aveu de tous, le plus fortement développée.

L'armée américaine, comme le peuple dont elle émane, est le produit de la liberté. Les qualités qu'elle déploiera bientôt sur nos champs de bataille seront diamétralement opposées à celles qui caractérisent l'armée allemande. Il ne s'agit pas de masses de choc où l'unité se fond et se perd dans l'ensemble. Chacun, au contraire, y manifeste ses qualités d'initiative et de décision. Gomme partout en Amérique, l'unité vient du dedans, d'en bas, non du dehors, d'en haut. L'ordre s'y crée spontanément, les parties s'organisent d'elles-mêmes en un tout, en vertu de leur autonomie. A cette nation d'individus répond normalement une armée d'individus. Chacun sait pourquoi il se bat et qu'il se bat pour soi. Aussi se battra-t-il par soi.

Mais, ayant conscience de sa personnalité, il exige qu'on la respecte. Et nous retrouvons chez lui ce trait américain déjà maintes fois signalé : il fournit un travail, il veut en toucher le juste prix. Non qu'il s'agisse d'une armée de mercenaires ne vivant que pour leur solde; c'est exactement l'inverse et le soldat américain se rend compte de ce qu'il doit, mais il se rend compte aussi de ce qu'on lui doit. C'est toujours le sentiment de la justice coïncidant avec celui de l'intérêt : service contre service, donnant donnant. Je donne ma vie pour assurer le travail et la sécurité

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des miens; le travail des miens, pleinement assuré, doit largement améliorer ma vie. « Il n'y a qu'une bonne paie qui puisse décider les soldats à rester sous les drapeaux l », disait Washington. « Il faut que le patriotisme soit aidé par quelque espoir de récompense 2 » . Récompense est d'ailleurs un terme impropre. A qui ne marchande pas sa vie on ne doit pas marchander son salaire. C'est la conception britannique élargie. Le shilling du soldat anglais et le dollar du soldat américain procèdent du même souci fondamental de justice.

A une telle armée il ne faut demander de se battre que pour une juste cause. L'Américain ne craint pas la guerre, en un sens même il l'aimerait, car il est foncièrement combatif, mais elle choque à la fois son sens pratique et sa conception de la moralité : il la juge absurde, puisqu'elle est surtout destructive, et il a horreur des raisons inavouables qui en général la déterminent et de la barbarie qu'elle manifeste. Il envisage un meilleur emploi du courage et de l'énergie que celui qui consiste à s'exterminer.

A ses yeux, la guerre a eu ses raisons d'être et ses vertus, elle ne les a plus. Pour les peuples jeunes et ignorants, elle est nécessaire, d'abord en ce qu'elle

1 J. Fabre, Washington, p. 228.

2/d. ibid., p. 231.

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leur procure des ressources, ensuite en ce qu'elle les virilise, formantleuresprit, leur cœur, leur conscience. « C'est là un état temporaire et préparatoire et qui l'ait progresser rapidement la culture de l'homme *. » Elle est l'expression primitive et rudimentaire du principe très sain et profondément Américain : « Aidetoi toi-même. N'attends pas ton secours d'un sauveur. » Simplement, ce principe trouve aujourd'hui d'autres modes d'application, supérieurs et plus féconds. Nos énergies sont déplacées et donnent le plein de leur effort dans les œuvres de la paix.

Mais la paix américaine n'est rien moins qu'anémiante et molle. Elle consiste dans un déploiement de forces et non pas dans un étalage de jouissances. Pittsburgou Philadelphie ne sont pas Suburrhe ou Capoue. La paix doit être l'œuvre des forts : la paix, c'est la guerre de l'homme contre les forces de la nature et non la guerre de l'homme contre l'homme. C'est l'audace inventive et non l'audace destruclive. Ce n'est pas l'effort héroïque d'un moment intense et exceptionnel où toutes les forces de la vie se ramassent pour vaincre ou pour mourir. C'est l'effort continu, incessant et renaissant, le labeur prolongé de l'usine ou du laboratoire, l'héroïsme de ces « peinards » glorifiés par le Président Wilson. « La cause de la paix n'est pas celle de la lâcheté 2. »

1 Emerson, Essais, p. 178.

2 Id., ibid., p. 1%.

G. RODRIGUES. PEUPLE DE L'ACTION. l3

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On pourrait même aller plus loin. La cause de la lâcheté, ce serait celle de la guerre ; non de ceux qui la font, mais de ceux qui la déchaînent et qui la font faire aux autres. La guerre, à leurs yeux, c'est un effort court et violent, l'effort d'un moment qui doit dispenser le vainqueur de toute peine à venir. C'est la paresse, le désir de vivre aux dépens d'autrui, de s'emparer de la richesse acquise et d'en jouir au lieu de fabriquer la richesse nouvelle par son travail quotidien. C'est une tentative pour réduire le monde en esclavage et pour obliger les populations vaincues à jouer le rôle du forçat qui, sous la menace de la trique ou devant la gueule des mitrailleuses, sue sang et eau pour fabriquer des rentes à ses maîtres. N'oublions pas que l'Allemagne, en déchaînant ce cataclysme sur le monde, croyait à une campagne rapide et décisive de quelques semaines ou au plus, de quelques mois, qu'elle faisait marcher ses hommes en leur promettant les dépouilles opimes du vaincu, le partage du butin. Elle était partie pour « la guerre fraîche et joyeuse », mue par le désir de la vie facile et oisive. Les États-Unis, avec leur goût de l'action et de la vie rude, ne peuvent qu'avoir un mépris complet pour une conception aussi avilissante.

Donc, en principe, l'Amérique repousse la guerre. Mais, en fait, elle s'y jette à corps perdu quand elle voit en elle la condition sine qua non de la paix. Elle sait se battre quand il le faut. Et quand le faut-il ?

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Quand la liberté est en jeu, soit sa liberté propre, soit la liberté du monde. Elle refuse les guerres de conquête, elle soutient de toute sa force les guerres de libération.

Elle refuse les guerres de conquête. La conquête est imbécile et vaine. On n'annexe pas les volontés. « Nous ne voulons, en aucun cas, de possessions territoriales qui ne fassent pas directement corps avec notre domaine national et nous ne voulons nulle part aucun domaine acquis à la suite d'une agression criminelle1. » En fait, l'Amérique n'a jamais cherché à s'étendre qu'à la suite d'accords contractuels. On est Américain par choix et par volonté, on ne le devient pas par contrainte.

Mais l'Amérique soutient les guerres de libération. Toutes les guerres qu'elle a entreprises ont été dans sa pensée des guerres d'indépendance, même celles qu'un Européen serait tenté de juger d'un autre œil. L'Américain « n'est pas un hypocrite quand il soutient être allé à Cuba dans l'intérêt des Cubains ou occuper Panama en qualité de « mandataire de l'humanité2.»

En tout cas, même si l'on peut contester ce caractère à une expédition comme celle des Philippines, il apparaît à l'évidence lorsqu'on envisage les trois

1 Président Harrison, cité dans Les Etats-Unis et la France, p. 195.

2 Les Etats-Unis et la France. Conférence de M. Morton Fulletron, p. 188.

grandes guerres entreprises par la jeune République : la guerre d'indépendance, la guerre de sécession, enfin sa participation actuelle au conflit mondial.

Contre l'Angleterre, ce fut le soulèvement de la conscience nationale, la protestation du droit contre la force. L'Amérique est contrainte à la lutte, elle l'accepte, elle ne la provoque pas. Elle ne poursuit qu'un but, s'affranchir et non dominer. « Forcés de prendre les armes, nous ne rêvons ni gloire ni conquêtes', mais nous voulons défendre, jusqu'à la mort, nos biens et nos libertés, héritages de nos pères1. » En dépit des apparences, les États-Unis ne déclarent pas la guerre, ils la subissent, car l'oppression d'un peuple par un autre constitue l'état de guerre, la guerre en permanence. Les Anglais euxmêmes ne s'y sont pas trompés. Fox et ses amis appellent la cause américaine « la cause de la liberté ». A la tête du mouvement qui trouvons-nous? Des généraux? Non, des légistes. « Le branle révolutionnaire fut donné par des avocats2. » Le chef de l'armée était avant la guerre un arpenteur et un riche propriétaire terrien. Nouveau Cincinnatus, il ne rêve que de retourner au travail des champs; c'est le plus fervent apologiste de la paix et du désarmement. Dans son message d'adieu à ses troupes, il « adresse ses plus affectueux souhaits aux braves qui ont assuré à

1 J. Fabre, Washington, p. 16.

2 Lavisse et Rambaud, Histoire générale, t. VII, p. 536.

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