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LA PAIX UNIVERSELLE ET LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

Les nations considérées comme personnes morales. — Autocraties et démocraties. — L'Empire allemand et ses alliés « ennemis de l'humanité ». — L'intervention de l'Amérique dans la guerre mondiale. — Elle représente « l'avenir de l'humanité ». — La « déclaration des devoirs humains » d'Emerson. — La politique du président Wilson. — 1° L'instauration du droit. — Paix sans annexion et sans indemnité, mais avec « réajustements » et avec réparations. —2° La Société des Nations. — Justice internationale et Union mondiale. — Les États-Unis et le « devoir international ». — Le monde libéré. — L'idéal américain et l'idéal français.

En quoi consiste donc cet internationalisme agissant des Etats-Unis? A étendre aux rapports entre nations les principes juridiques qui règlent les relations entre individus. Le droit international public doit être fidèlement calqué sur le droit national privé.

Que dit ce dernier? Il part d'un fait, l'existence d'individus humains, et il le double d'un droit, celui des personnes humaines. La personne a une double existence, naturelle et juridique. Si elle n'avait que la première, elle serait réduite à l'état de chose, pourrait être, comme les autres êtres

de la nature, objet d'agression et d'appropriation de la part des forts. Le droit l'investit d'une puissance idéale qui la soustrait aux empiétements de la force.

Or, ce qui est vrai des individus humains n'est pas encore vrai des groupements humains. Ils ont l'existence précaire du fait, ils n'ont pas la personnalité juridique incontestée qui les garantit contre les usurpations. Il y a une morale pour les hommes, il n'y en a pas pour les peuples.

Or, il faut qu'il y en ait une et l'Amérique exige qu'on reconnaisse et qu'on garantisse la personnalité juridique des nations. « L'Amérique affirme avant tout le droit des individus et le droit des États existants i . »

D'où vient qu'en fait ce droit soit méconnu? De ce que trop de nations encore ne s'appartiennent pas à elles-mêmes. Comment se respecteraient-elles mutuellement alors qu'elles ne peuvent même pas se respecter personnellement? L'obstacle, unique, mais formidable, à la Société des Nations, c'est la persistance des autocraties. Entre des démocraties, personnes libres, l'accord est naturel et nécessaire. Entre des autocraties rivales, il est difficile. Entre des autocraties et des démocraties, il est impossible. Ceci tuera cela, ou cela exterminera ceci. L'une des deux formes doit nécessairement succomber devant l'autre.

1 Les États-Unis et la France. Conférence Boutroux, p. 12.

Tl n'est donc qu'un remède contre la guerre : déraciner les autocraties. Il est absurde de prétendre que la guerre doit être éternelle, elle disparaîtra si l'on fait disparaître sa cause. Et cette cause est connue, mise en lumière; c'est l'absolutisme, le Sic volo, sicjubeo, sit pro ratione voluntas. C'est la domination d'un homme sur un peuple qui entraîne la domination d'un peuple sur un autre. Donc, supprimons l'homme, afin d'« éliminer cet élément de force arbitraire et de compulsion, et de le remplacer par la loi égale pour tous1. »

Considérons la carte du monde et définissons les situations respectives des peuples en présence. Ils se répartissent naturellement en deux groupes, ceux qui ne s'appartiennent pas et ceux qui s'appartiennent ou qui tendent à s'appartenir. Leur rôle est clair et suit de leur nature : les premiers tendront à dominer et à asservir les seconds; les seconds à libérer les premiers en s'affranchissant eux-mêmes. Il ne saurait y avoir d'autre politique. Il s'agit d'abord pour le monde de battre l'armée allemande, de battre cette Prusse qui est une armée et non une nation. Mais il s'agit bien plus encore de faire en sorte qu'il n'y ait plus de nation transformée en une armée ou supprimée pour faire place à une armée. « Nous ne sommes pas l'ennemi du peuple allemand 2 », c'est

1 Id. Conférence de M. D. J. Hill, p. 204.

- Wilson, Message au Congrès américain du 2 avril 4917.

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le peuple allemand qui est à lui-même son propre ennemi.

Considérons le premier groupe. Il représente l'ennemi du droit, l'ennemi des démocraties, « l'ennemi de l'humanité » . L'Allemagne le symbolise à merveille dans la personne du kaiser, mais, au degré près, toutes les autres puissances alliées de l'Allemagne offrent ce même caractère. Autocratique et dynastique, l'Autriche des Habsbourg; autocratique et dynastique, la Bulgarie du « tzar » Ferdinand; autocratique et dynastique, la Turquie d'Enver Pacha. Ces nations font bloc, par nécessité. Et si la Russie tzariste, avec ses Sturmer et ses Protopopoff, qui trahissaient leurs alliés, n'est pas entrée dans cette Sainte Alliance des rois contre les peuples, c'est parce qu'en son essence intime, comme l'a si bien montré le Président Wilson, la vraie Russie, la Russie profonde était démocratique. L'effondrement subit et définitif du tzarisme que pas un parti ne s'est levé pour défendre, que pas une voix ne soutient, prouve à quel point la puissance de ce colosse aux pieds d'argile était à la fois formidable et précaire.

Donc, la lutte mondiale se concentrera sur le groupement à la fois géographique et poiilique des puissances centrales de la Mittel Europa encerclée de toutes parts par les démocraties qui l'entourent. Il ne peut subsister comme tel que par l'oppression d'abord, ensuite par l'éviction et la suppression

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totale des peuples libres. La politique qu'il pratique, ou l'a vu eu Serbie, en Arménie, est une politique d'extermination; c'est regorgement systématique de la population ou tout au moins la création de conditions d'existence telles qu'elle soit réduite à mourir de faim ou à subir un épuisement physiologique sî profond qu'il atteigne, à travers l'individu, la race. Avec à peine plus d'hypocrisie, c'est la méthode appliquée par l'Allemagne dans les régions envahies de la Belgique et de la France et, par le moyen des déportations en masse, la guillotine sèche pour les déportés. Tuer ou asservir, tuer pour asservir, voilà le programme dont, méthodiquement et froidement, elle poursuit la réalisation. Son but, c'est Y anéantissement total de l'humanité.

Non moins rationnellement, la formule contraire devait être et a été celle de l'Amérique ; ce qu'elle poursuit, c'est la réalisation intégrale de l'humanité. Débarrassée de tous les détails militaires, diplomati ques, politiques, sociaux qui n'en sont que les péripéties visibles, la lutte actuelle revêt donc ce caractère saisissant et tragique : Y aura-t-il une humanité ou rhumanité disparaîtra-t-elle du monde ?

L'honneur impérissable des Etats-Unis, ce sera, avant même d'avoir agi, d'avoir compris et d'avoir voulu. Plus éloigné du champ de carnage, moins directement touché par les événements, ce grand peuple n'a pas immédiatement saisi le sens du conflit.

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Il a tenu à honneur délie neutre, mais le jour est venu où il a compris que la neutralité devant le crime était impossible, dangereuse et déshonorante. Il a d'abord protesté et protesté au nom du droit et de l'humanité. L'Allemagne, au début, a paru hésiter, reculer, a suspendu les opérations de la guerre sous-marine. Les États-Unis ont attendu, espéré. Ils ont cru un instant que la paix serait possible, la juste paix respectueuse du droit, et ils ont demandé aux belligérants de préciser leurs buts de guerre. Les démocraties ont répondu, les autocraties ont gardé le silence. Enfin, Tartuffe a levé le masque. Se sentant perdu s'il n'allait pas au bout du forfait, il a repris et multiplié les torpillages. A ce moment, atteinte dans ses intérêts et dans ses droits, atteinte comme nation et comme personne humaine, l'Amérique a, par la voix de son Président, pris parti et prononcé son verdict. Elle a condamné, non l'Allemagne, mais l'autocratie allemande.

Elle a dit : Le monde sera, et il sera intégralement. Toutes les nations ont droit à l'existence, les petites comme les grandes, celles qui ne sont plus ou celles qui ne sont pas encore comme celles qui existent déjà. Ilyauraune Belgique, il y aura une Serbie, il y aura une Pologne. Il y aura même une Allemagne, alors qu'il n'y en pas une. Mais il n'y aura une Allemagne et un monde que le jour où il n'y aura plus d'empereur allemand.

Et qu'on ne lui objecte pas qu'en agissant ainsi

elle contredit la politique traditionnelle des États- Unis, la politique de Washington, la politique de Monroe, qu'elle s'immisce indûment dans les affaires des autres peuples. Elle répondrait : Là où il y a despotisme il n'y a pas de peuple. Supprimer le despote, c'est appeler le peuple à l'existence, c'est permettre aux autres nations de vivre en lui faisant sa place dans le concert de toutes les nations. Les Etats- Unis travaillent pour l'Allemagne contre elle-même. Mais pour pouvoir tenir ce langage et pour réaliser ses affirmations dans des actes, il faut jouir d'une situation privilégiée. Il faut avoir le droit, il faut avoir la force au service du droit, enfin, il faut payer d'exemple. Or, l'Amérique a tout cela. Elle est l'image vivante du droit, non du droit platonique affirmé dans des déclarations de principe, mais du droit pratiquement inscrit dans les faits et elle n'a qu'à dire aux peuples en lutte : Regardez-moi. Elle est la force, mise ou susceptible d'être mise au service de ce droit, force virtuelle mais inépuisable : cent millions d'hommes dont elle peut mobiliser dix millions, l'industrie la plus formidablement outillée du monde, la puissance de travail et de production la plus vertigineuse qu'on puisse imaginer. Elle domine les belligérants parce qu'elle n'est pas directement intéressée dans la lutte, entendons parce qu'elle n'a aucune revendication d'aucun ordre à exercer. Que demande-t-elle ? Bien. Elle n'a pas de buts de guerre, elle n'a que des buts de paix.

Elle est donc à part et, même quand elle y intervient, vraiment « au-dessus de la mêlée ». Dès longtemps d'ailleurs, on peut dire dès sa naissance, elle a eu le pressentiment du rôle qu'elle serait appelée à jouer. Washington écrivait à La Fayette qu'il se condérait comme « citoyen de la grande république de l'humanité i » et ajoutait : « Je vois le genre humain uni comme une grande famille par des liens fraternels 2 ». Ailleurs il écrivait, prophétiquement: « Nous avons jeté une semence de liberté et d'union qui germera peu à peu dans toute la terre. Un jour, sur le modèle des États-Unis d'Amérique, se constitueront les Etats- Unis d'Europe 3. » En se développant, la nation américaine a pris de plus en plus conscience de sa mission mondiale. Emerson voit en elle le peuple marqué pour présider à l'affranchissement universel. « A toute époque, un pays représente plus que les autres les sentiments et V avenir de V humanité. Nul doute que l'Amérique n'occupe cette place dans l'esprit des nations *. » Il lui appartient d'être « législatrice pour toutes les nationalités5 ». Et enfin, énonçant par avance ce qui est le but même des efforts du Président Wilson, il disait des États- Unis : « Ils procèdent maintenant à l'élaboration,

1 J. Fabre, Washington, p. 185.

4 Emerson, Essais, p. 277.

s Id., ibid., p. 279.

non de la Déclaration des droits, mais de la Déclaration des devoirs humains *. »

Quel relief saisissant prennent de telles déclarations, c'est ce qui apparaît à la lecture des messages et des communications du Président Wilson. Ils sont, avec la fermeté de leur accent juridique exact et froid, l'application totale des idées de Washington et d'Emerson, le commentaire concret de leurs affirmations idéales.

La neutralité est la loi entre nations comme elle l'est, qu'on le remarque, entre individus; elle exprime le respect du mur privé de la vie nationale. Mais elle ne saurait exister là où il n'y a pas de nations, quand on est en présence « de gouvernements autocratiques appuyés sur la force et qui imposent leur volonté sans tenir compte de la volonté des peuples 2 ». Ce sont ces gouvernements, et eux seuls, qu'il faut mettre en cause. « Nous sommes au commencement d'un âge où les gouvernements doivent, tout comme les individus, être rendus responsables de leurs actes 3. » Dangereux, ils seront réduits à l'impuissance, c'est-à-dire en l'espèce supprimés ; coupables, ils seront jugés et condamnés, non seulement par le verdict purement moral de la conscience universelle, mais par la juste rigueur des lois. Il s'agit de sanctions précises, positives, pour des crimes de droit

1 Id., ibid.,p. 290.

2 Wilson, Message au Congrès.

3 Id., ibid.

commun commis contre le genre humain « dans l'intérêt de la dynastie et d'un petit groupe d'ambitieux1». Les châtiments sont prévus par les Codes, il faut qu'ils soient appliqués. Les dynasties seront renversées, les ambitions criminelles seront punies, et ce sera justice.

Dans sa récente réponse à l'appel du Vatican en faveur d'une paix plus ou moins boiteuse, le Président Wilson a, plus nettement et plus fortement que jamais, défini la position des États-Unis. Après avoir flétri le crime de « l'ennemi des quatre cinquièmes du genre humain2 », il déclare sans embages qu'aucune paix n'est possible avec « un gouvernement irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le monde, n'a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû aux traités non plus que devant les principes, depuis si longtemps vénérés par les nations civilisées, du droit international et de l'honneur3 ». Gouvernement sans foi ni loi, gouvernement de « chiffons de papier » dont la parole et la signature ne comptent pas ; gouvernement en présence duquel l'impartialité qu'on prétend garder n'est qu'incompréhension ou complicité. On ne traite pas avec les Hohenzollern.

Quelle différence entre ces affirmations nettes et

-- * Id., ibid.

- Réponse de M. Wilson uu Pape.

' Ibid.

G. HODÏUGUES. PEUPLE DK L'ACTION. l4

tranchantes et les formules prudentes, mesurées, équivoques de la note pontificale ! En lisant les propositions de Benoît XV, on ne peut se défendre de l'arrière-pensée qu'elles cachent un piège dressé contre les démocraties par l'autocratie austro-allemande. Volontairement ou non, il semble qu'elles soient inspirées par on ne sait quel désir inavoué de reconstituer un Saint-Ernpire romain germanique I aux dépens des peuples libres. Elles ont un accent politique plutôt qu'un accent religieux.

Et c'est au contraire un accent, sinon purement religieux, du moins inspiré de celte morale puritaine si voisine de la religion chrétienne, qui se l'ail entendre d'un bout à l'autre de la réponse de M. Wil- ' son. Ce n'est pas l'homme politique qui ménage les intérêts, qui négocie un compromis ; c'est le juge qui rend son arrêt. Voilà la véritable impartialité, celle qui se prononce contre le crime et non celle qui pactise avec lui. Une fois de plus, c'est de la Maison- . Blanche que seront parties les paroles qu'on s'atten- ; dait à voir tomber des lèvres du chef de l'Église catholique. Aux « raisons du Saint-Père », par trop exclusivement temporelles, le successeur et le digne émule de Washington aura répondu par les raisons spirituelles du juste.

L'Amérique poursuivra donc l'accomplissement de; deux devoirs : l'un, plus immédiat, la restauration de l'ordre troublé; l'autre, plus lointain, l'organisation

d'un régime juridique international ne permettant plus le recommencement de tels attentats.

Le premier objectif doit être clairement défini, sans équivoque et sans passion, mais aussi sans faiblesse. « Ce n'est pas la vengeance qui doit être noire but; ce n'est pas l'affirmation victorieuse de notre puissance physique ; c'est simplement la revendication du droit de l'humanité dont nous ne sommes qu'un champion individuel1 ». La victoire des alliés sera la victoire de la civilisation, elle devra donc être la réalisation patiente et complète du droit, non l'affirmation brutale du fait.

Réalisation et non restauration, car ce qu'on restaurerait ce serait précisément l'injustice qui pesait sur le monde. Certes, on ne répondra pas à une politique d'annexions par une politique de conquêtes et l'on réfrénera, d'où qu'elles viennent, toutes les velléités d'ambition territoriale. On respectera le droit des peuples. Mais on ne sera pas davantage dupe- des formules simplistes : Paix sans annexion et sans indemnité. Le retour à l'état ante bellum, état d'où est sortie « la guerre inique 2 », consoliderait le despotisme au lieu de le tuer. « Un remède quelconque ne peut pas être pris en considération en raison simplement de son ton plaisant 3. »

Paix sans annexion, cela va sans dire, mais à la

1 Wilson, Message.

s Wilson, Communication au gouvernement russe.

* Id., ibid.

i\i le peuple de l action

condition qu'on revienne sur toutes les annexions, car le régime antérieur les consacrait. Donc, à l'analyse, la formule signifie : refonte de la carte de l'Europe et du monde dans des conditions telles qu'il n'y ait plus de nations asservies à d'autres contre leur volonté explicitement affirmée. Cela suppose donc que « certaines choses devront être réajustées de façon efficace * ». Mais ce « réajustement » ne se fera pas au gré de certaines convenances politiques du vainqueur, ne se réclamera pas de raisons stratégiques. Il sera basé sur des « principes très clairs - » et non sur des intérêts, fussent-ils en apparence légitimes. Ces principes sont « qu'aucun peuple ne peut être forcé d'accepter la souveraineté qu'il repousse, qu'aucun territoire ne pourra changer de mains, excepté dans le but de procurer au peuple qui V habite des chances de développement et de liberté* ». Réaliste, la conception américaine part du fait, des « États existants » et de la présomption que le fait est conforme au droit. Mais cette présomption peut être combattue et renversée, elle ne tient pas contre des revendications historiques solennellement proclamées, contre des protestations collectives maintes fois renouvelées. Elle ne prévaut surtout pas contre les possibilités de relèvement ou de résurrection nationale. Paix sans indemnité, soit encore, si l'on entend

1 Id., ibid.

* Id., ibid.

» Id., ibid.

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le mot dans son sens strict d'indemnité de guerre et qu'on laisse à la charge de chaque nation la dette qu'elle a contractée de ce chef. Certes, en stricte justice, celles qui ont été entraînées malgré elles dans la lutte devraient se faire rembourser leurs frais par l'agresseur. Mais peut-être, malgré tout, n'est-il pas mauvais au fond que le poids de cet épouvantable fardeau se fasse sentir pendant un temps, pendant un long temps même, à ceux qui ont participé à ce cataclysme mondial; peut-être y aura-l-il là pour l'humanité trop aisément oublieuse et pour les générations à venir un avertissement salutaire; peut-être enfin est-il utile que chacun comprenne clairement que les victoires du droit se paient et que, quand elles ont pour résultat la libération du monde, elles ne ne se paient jamais trop cher. Donc, à la rigueur, pas d'indemnité de guerre et que cet appauvrissement universel dont les Américains sont prêts à se féliciter pour euxmêmes soit la grande leçon de cette conflagration générale. Rebâtissons le monde, puisqu'ila été détruit; refaisons la richesse, puisqu'elle a été dissipée.

Mais, par contre, le Président Wilson exige les réparations et toutes les réparations, « le remboursement des torts causés * ». N'est-ce pas là le principe fondamental du droit privé ? N'est-ce pas l'application du principe élémentaire consacré par l'article 1382 du Code civil, le plus fréquemment invoqué de tous :

Wd., ibid.

2l/f LE PEUPLE DE LACTION

« Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé, à le réparer ? » Et il ne s'agit pas là d'un (ail quelconque, mais de faits caractérisés, faits de vol, de rapine et de pillage, accomplis froidement, avec préméditation, avec une méthode de destruction systématique et de dévastation réglée. Ce n'est pas de faits de guerre qu'il s'agit, mais d'efforts persévérants pour ruiner un peuple, pour atteindre, non les armées dans leur force combattante, mais les nations dans leurs sources vives. Ne pas réparer de tels dommages, et ne pas les réparer intégralement, ce serait légitimer, encourager le crime. Non, il faut pour le moins restituer, refaire un foyer à ceux dont on a détruit le toit, rendre leur instrument de travail, leur usine, leur ferme, leurs machines et leurs outils à ceux qu'on a dépouillés. On ne saurait demander moins.

Telles sont les conditions d'une juste paix : pour les peuples, la liberté, l'affranchissement du despotisme, les unions consenties d'après leurs affinités naturelles et leurs vœux; pour les individus, l'indemnisation des pertes subies, la reconstitution de l'état de choses antérieur. Ce ne sont pas des conditions minima. ce ne sont pas des conditions maxima, ce sont les seules conditions possibles parce que ce sont les seules conditions équitables. La justice ne connaît ni maximum ni minimum. Elle est la justice ou elle n'est pas.

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Mais ce premier objectif ne suffit pas. Il répond au plus pressé, remet les choses en l'état, redresse les torts et, autant que possible, rend à chacun son dû. Mais qui garantit le monde ainsi refait contre un retour toujours possible de la force? Qui assure notamment aux petites nations, dont le droit a été dans, celte guerre si outrageusement violé, la sécurité de leur existence? Il n'est qu'un moyen de maintenir et de consolider l'œuvre édifiée par la justice, c'est de créer une Société des Nations.

Voilà le but essentiel sans lequel tout ce qu'on a fait ne compte pas. « Expliquons clairement notre but, qui est la défense des principes de paix et de justice contre les puissances autocratiques et égoïstes, en même temps que V établissement parmi les peuples vraiment libres et se gouvernant eux-mêmes de l'unité d'objectif et de moyens qui assurera à jamais le respect de ces principes'. » Ici encore, le réalisme reprend ses droits, mais un réalisme à vues larges qui assure le triomphe définitif de l'idéal. Vaincre n'est rien, si la victoire doit être remise éternellement en question. Ce qu'il faut vaincre, ce n'est pas un peuple de proie, ce n'est pas l'Allemagne, c'est la guerre.

Ce qu'on exige, ce sont des garanties contre la guerre. Ces garanties ne sont pas d'ordre territorial et il n'y a pas de raison de défense qui puisse prévaloir contre la volonté d'un peuple. Ce sont des garan-

1 Wilson, Message.

ties juridiques venant de liens de droit contractés entre toutes les nations et mettant la force internationale au service des individualités lésées. Ici encore, c'est la contrepartie exacte de la justice privée. Un peuple en appellera des attentats dont il serait victime à la barre du tribunal international comme un citoyen en appelle des lésions qui l'atteignent devant les tribunaux de son pays. Et de même que la force publique nationale est mise au service du droit individuel lésé, de même la force publique internationale se dressera devant toute atteinte portée à une nation. Pour cela, il faut et il suffit que l'Internation devienne une réalité.

Et elle le deviendra parce qu'elle est une nécessité. Il fut un temps, et qui n'est pas si lointain, où la justice privée, elle aussi, était illusoire et dérisoire; dans les premiers siècles de notre histoire nationale, au début du moyen-âge, y avait-il une justice pour le pauvre contre le riche, pour le faible contre le fort? Y en avait-il même une, à proprement parler, pour le pauvre contre le pauvre et pour le faible contre le faible? Mais, en se civilisant et pour se civiliser, un peuple s'est constitué ses garanties juridiques. Au fait s'est substitué le droit, d'abord précaire, incertain, puis de plus en plus solide et fixé. Et, finalement, la loi fut, dans la mesure où était la société.

Il en sera de même, inévitablement, dans le monde nouveau qui se prépare. Si cette guerre,

dans son horreur, a prouvé quelque chose, c'est que le monde ne peut pas vivre sans la justice. L'iniquité, au moment d'une prospérité universelle, sans précédents, a engendré la ruine, préparé peut-être des catastrophes financières, dissipé l'argent par milliards et tué les hommes par millions. Il faut que l'humanité s'organise contre la ruine collective et contre le suicide collectif. Et elle ne le peut que sous la forme de l'Internat ion.

C'est celle Internation, réalisée dans les limites de son territoire, qui a permis le développement inouï des Etats-Unis d'Amérique. C'est elle seule qui permettra la résurrection de l'Europe. Il faut une Constitution des Etats-Unis du Monde et une Cour Internationale suprême. Il faut une charte commune, un organe de liaison entre toutes les nations libérées. Les modalités restent à trouver, mais le principe est indiscutable et il triomphera des résistances boudeuses et des préjugés chagrins. « Et alors, les peuples du monde entier, libérés, devront se grouper sous une forme de convention commune quelconque, dans une coopération pratique et sincère qui aura pour effet de combiner leurs forces, pour assurer la paix et la justice dans les rapports des nations entre elles1. »

On aboutit ainsi, par delà Y égalité et la liberté, à la fraternité vraie, non pas seulement entre les hom-

1 Ici., Notification au peuple russe.

2l8 LE PEUPLE DE l' ACTION

mes, mais entre les peuples. « La fraternité universelle ne doit plus être une phrase creuse : on doit la rendre réelle en lui fournissant une base solide1. » Il ne s'agit plus simplement d'indépendance, mais d'entr'aide efficace. Il ne peut plus être question de voir se renouveler le scandale d'une Belgique envahie, violée et ensanglantée par ceux mêmes qui avaient garanti sa neutralité. Il ne doit plus y avoir dans l'avenir de « martyre du droit international - ». L'ère du martyrologe doit être définitivement close, car de tels héroïsmes, s'ils sont la gloire de ceux qui en souffrent et qui en meurent, sont la honte de l'humanité qui les laisse souffrir et mourir. A côté de leur vie individuelle, légitime, indispensable, mais qui a eu le tort, dans le passé, d'être étroitement et inintelligemment égoïste, « les nations doivent comprendre qu'il existe une vie commune qu'il leur importe de consolider à l'aide d'une association pratique contre les attaques d'une puissance autocratique quelconque 3. »

L'idéal américain en matière internationale est celui de la paix organisée. A l'Allemagne même il emprunte en effet une idée, celle de Y organisation dont elle est si fière, non sans quelque raison d'ail-

l-Id ., ibid.

2 Royce, Des devoirs des Américains dans la guerre actuelle, p. 10.

3 Wilson, Notification au peuple russe.

LA PAIX UNIVERSELLE 2ig

leurs, puisqu'elle lui permet depuis si longtemps de tenir tête « contre tout un monde d'ennemis ». Mais cette organisation, les États-Unis entendent en faire un usage diamétralement opposé au sien. Ils organiseront la paix, ils organiseront l'humanité, ils organiseront l'idéal, afin de le réaliser. Ils tueront la guerre.

« Nous sacrifierons notre vie, notre fortune, tout ce que nous possédons à un tel devoir, avec la fierté de savoir qu' enfin le jour est arrivé où /' Amérique veut donner son sang pour les mêmes principes d'où elle est née, ainsi que pour le bonheur et la paix dont elle a pu jouir. Dieu aidant, elle ne saurait agir différemment l. »

Cette conclusion du message de M. Wilson situe son pays à son vrai plan, et il n'en est pas de plus élevé. On pourrait lui appliquer, el il n'est pas de plus bol éloge, ce que Michelet disait de la France, qu'entro toutes les nations européennes, elle était celle ;qui savait se battre « pour les causes désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde ».

L'Amérique a le sentiment de ce qu'elle doit au monde, et en cela elle est d'accord avec elle-même, iavec « les mêmes principes d'où elle est née ». C'est

f Id., Me*$age,

son idéal qui l'a fait naître. Etre juste, pour elle, c'est la première condition d'existence. Etre injuste serait mourir. Non, « elle ne saurait agir différemment ».

« Le jour est arrivé », non le jour de gloire — ce qui implique encore une idée de guerre et de victoire par les armes — mais le jour de justice et de justice pour tous. Ce que le Président Wilson voulait pour l'Amérique, il le veut également pour l'univers. Quand il luttait contre la puissance inquiétante et accaparante des trusts, il lui arriva de dire un jour : « Ce que nous vous proposons, avec le programme de liberté, c'est un programme où les avantages sont pour tout le monde1. » Or, que fait-il autre chose aujourd'hui que d'étendre à toutes les nations cet; avantage de liberté dont jusqu'ici son pays seul avait pu profiter complètement? Il ne veut pas plus de la tutelle de l'Allemagne, mauvais berger et tyran de l'univers, qu'il ne voulait de la tutelle des « compagnies », fussent-elles les bons tyrans et les bergers dévoués au troupeau. Pas de nation qui soi! un troupeau, pas de peuple qui soit un instrument et un objet de domination pour un autre peuple. Ou la liberté est pour tous, ou elle n'est pas la liberté.

Mais on se fait de la liberté une idée généralement trop simpliste. Entre les individus, par la con* currence, elle risque d'aboutir au monopole. Entre

1 Id., La Nouvelle Liberté, p. 226.

les nations, par la violence, elle tend à constituer l'hégémonie, et de l'hégémonie de l'un à la servitude de l'autre, il n'y a qu'un pas. « Être libre, aujourd'hui, c'est quelque chose de plus que d'être seul. Il faut que le programme d'un gouvernement de liberté fasse, au jour d'aujourd'hui, œuvre positive et pas simplement négative1. » A ces paroles, qui ne s'adressaient qu'aux Américains, quel commentaire plus éloquent pourrait-on donner que tel passage du Message au Congrès ou de la Notification au peuple russe?

Enfin, ce « réajustement » prévu et préconisé, n'est-il pas implicitement affirmé dans cette explication du mol liberté? « Qu'est-ce que la liberté?... La liberté humaine consiste dans la parfaite adaptation des intérêts humains, des activités humaines et des énergies humaines; les unes doivent s emboîter dans les autres 2. » Harmoniser le libre jeu des forces pour obtenir le maximum de rendement, c'est toujours la même méthode concrète et pratique, qu'on l'applique à la seule Amérique ou qu'on l'étende à toute l'humanité.

Voilà le fond de cette politique de concours et de collaboration. Elle aussi, il faut qu'elle paie et par là elle est bien américaine; elle paie en bonheur et en prospérité. Cette liberté fraternelle n'est pas

1 ld., ibid., p. 241-2.

2 Id., ibid., p. 240.

synonyme de stérilité, mais de productivité intense. C'est la conspiration des efforts dans la plénitude de la possession de soi. Le monde, pas plus qu'un individu, qu'une classe, qu'un pays, ne peut être monopolisé. Que chaque nation soit un foyer, un point d'expansion et qu'ici encore le pluralisme démocratique s'oppose au monisme autocratique.

Le tout sous l'égide de la loi, du lien consenti entre tous. Liberty armed wilh law '. Telle était dès l'origine la doctrine émancipàtrice et juridique tout ensemble de ceux qui ont fait les Etats-Unis. « Qu'est-ce qu'il y avait dans les écrits des hommes qui ont fondé l'Amérique? servir les intérêts égoïstes de l'Amérique? Jamais; mais bien servir la cause de' l'humanité, apporter la liberté au genre humain - ». Un peuple est grand qui, comme celui-ci, ne peut exister qu'à la condition de se dépasser. Les Etats- Unis auront voulu et tenté de réaliser, par le concours de toutes les autres patries, la patrie humaine. Michelet disait : « La patrie est la grande amitié. » L'Amérique pourrait ajouter : « L'humanité est la plus grande amitié. »

On ne peut pas ne pas être frappé des ressemblances qui existent entre l'idéal américain et celui des grands révolutionnaires français. Ces affinités ont été

1 Les Etats-Unis et la France, conférence de M. Balchvin, p. 167.

« Id., ibid., p. 238. 1

remarquées plus d'une fois. « Les Américains, écrit M. Morton Fullerton, sont devenus les coadjuteurs, les associés, les continuateurs des Français dans leur tendance remarquable et invétérée à toujours entreprendre une tâche mondiale. Ces deux pays sont en effet souvent prédestinés à travailler pour d'autres intérêts que les leurs. C'est une part de leur destinée particulière que d'avoir à vivre, non seulement pour eux-mêmes, mais pour l'humanité i. » Et il ajoute : « Le seul peuple au monde capable, à l'heure actuelle, de saisir quelque chose du sens exact du mot « humanité », tel que l'emploient les Français, est peut-être celui de l'Amérique du Nord » -.

Rien de plus vrai. L'Américain brasseur d'alïaires aux manières rudes et le Français rêveur aux sentiments rares et fins sont, malgré l'apparence, les deux êtres les plus faits pour se comprendre. Ils ont tous deux le sens égalitaire, ils ont tous deux le sens démocratique, enfin et surtout ils ont tous deux ce qu'on pourrait appeler le sens mondial.

Mais ils l'ont très différemment. Le Français est par-dessus tout intellectualiste, il se meut parmi des idées générales autant que généreuses, il conçoit son idéal avant de le réaliser. L'Américain, pratique, affairé, réalise le sien avant de le concevoir. Pendant des siècles, le Français a aspiré à la liberté tout en

1 Les États-Unis et la France, conférence Fullerton, p. 187. 3 ld., ibid., p. 188.

subissant la servitude et, après avoir brisé sa chaîne, il l'a plus d'une fois reprise et même forgée à nouveau. L'Américain, dès qu'il a cru subir le joug, l'a secouée! s'est aperçu qu'il voulait la liberté le jour où il l'avait conquise, Tous deux sont largement, profondément humains, mais le Français a toujours eu conscience de l'être et l'a été d'instinct, sans calculer ; tandis que l'Américain, si puissamment égoïste, a cherché d'abord et uniquement à se réaliser lui-même et s'est aperçu qu'il n'y pourrait parvenir que s'il libérait ses semblables. Il s'est élevé à la plus haute des conceptions humanitaires sans le vouloir, sans s'en apercevoir et presque à son corps défendant.

Mais qu'importent les chemins parcourus s'ils conduisent au même but ? Ce qu'il y a de commun aux deux peuples, c'est la foi dans la valeur de la personne humaine, c'est cet individualisme qui seul, en dépit de ses apparences anarchiques, fait que du respect de soi-même on s'élève au respect de ses semblables et qu'on apprend à les traiter comme des égaux. Avec des tempéraments contraires, avec des moyens opposés, l'une sur le plan du rêve et l'autre sur le plan de l'action, la France et l'Amérique auront été les deux grandes nations émancipatrices parce qu'elles auront été les deux grandes nations idéalistes.

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