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CHAPITRE V

L'IDÉALISME AMÉRICAIN

Idéalisme et réalisme. — Y a-t-il un idéalisme américain?

Qu'est-ce que l'idéalisme ? Et en quel sens peuton dire qu'il existe un idéalisme américain ?

Répondre à ces questions, c'est pénétrer au plus profond de l'Ame américaine. Ce peuple, le « peuple de l'action t>, se confine-t-il dans le réalisme vigoureux, mais étroit, qu'on reconnaît en général comme son unique vertu ? ou, de ce réalisme môme ne fait- il pas jaillir, inconsciemment peut-être, un idéalisme rajeuni?

LR RÉALISME AMÉRICAIN

Il n'y a pas d'idéalisme américain. — Le « terre à terre » de la vie américaine. — L'empirisme philosophique. — La religion utilitaire. — L'art d'imitation. — L'incompréhension senlientale. — La morale de l'égoïsme.

On trouverait peu de mots dans la langue philosophique qui expriment plus de choses et qui les expriment plus mal que ce mot d'idéalisme. Et cependant, si le sens qu'il offre à l'esprit est peu clair, on ne se trompe pas sur le sentiment qu'il éveille en nous. Dans tous les domaines, il implique qu'au delà de ce qui est, et qui est mauvais ou médiocre, on conçoit et on désire quelque chose qui soit ou souverainement bon ou du moins infiniment meilleur. Etre idéaliste, c'est ne pas se contenter de l'existence actuelle, c'est éprouver à l'égard du monde donné du mépris peut-être, en tout cas de l'insatisfaction, et aspirer à le dépasser.

Par conséquent, celui-là n'est pas idéaliste pour qui la grande affaire c'est de vivre, de se confiner dans la sphère étroite des occupations pratiques, dans le terre à terre des besognes matérielles et des intérêts purement humains. Et si, comme Je fait est

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certain, c'est là le schéma simplifié mais fidèle de l'existence du Nouveau-Monde, est-il vraiment possible de parler d'un idéalisme américain ?

Loin de s'atténuer, l'objection semble prendre plus de force si l'on passe de l'ensemble au détail et si l'on suit l'idéalisme à la piste dans les divers domaines où il prétend pénétrer. Il y a d'abord un idéalisme philosophique qui se caractérise essentiellement par son dédain à l'égard de l'expérience et sa croyance à des réalités supra-sensibles. C'est l'idéalisme de Platon pour qui la sensation n'est que le symbole trompeur de l'idée et qui, au-dessus de l'univers inconsistant et fluide des faits qui s'écoulent, place le monde intelligible des pures essences éternelles. C'est celui de Descartes, cet intellectualisme mathématique qui résout les faits en idées cl ramène la réalité empirique frémissante de vie et débordante de richesse au jeu froid et régulier de l'équation qui l'exprime ; ce que nous appelons la réalité, c'est le mirage sensible créé par l'imagination « maîtresse d'erreur » et que dissipe l'entendement réduisant le monde à n'être qu'une grande vérité. C'est enfin l'idéalisme kantien qui, d'une part, n'admet en dehors de l'esprit qu'une poussière et qu'un chaos de sensations sans lien et sans forme auquel la Raison pure impose ses lois, qui, surtout, ne voit dans l'œuvre de cette Raison même et de la Science qu'elle construit qu'une illusion organisée et systématisée et place la

réalité vraie au ileià de l'expérience, au delà des sens, au delà de l'intelligence môme, dans le monde inaccessible et surnaturel des choses en soi.

Le trait commun à toutes ces doctrines, c'est leur défiance à l'égard des faits, à l'égard du concret : le monde extérieur n'est qu'un rêve et toute la réalité se réfugie dans le domaine des idées. Rien qui répugne davantage à l'espril réaliste do l'Américain. Il n'a pis la tête philosophique, il vit en contact direct et permanent avec ces faits que le métaphysicien écarte de sa route. Il n'a pas cl ne veut pas avoir d'idées générales, de concepts rigides et parfaits. Il ne peut pas comprendre cette permanence et cette immutabilité don essences platoniciennes ou des catégories de Kant, lui qui vit dans le flot, dans le mouvement, dans l'incessant renouvellement des êtres et des choses. Il n'est pas un intellectualiste, un « délicat », il est un homme d'action et de réalisation, un ■« barhare ! ».

Il y a de même un idéalisme religieux qu'il est incapable de comprendre. C'est celui du pur chrétien, du contemplatif qui se détourne avec dégoût des choses d'ici-bas, qui fuit les « honteux attachements de la chair et du monde1 » pour s'abîmer dans une extase et pour vivre en Dieu, loin des hommes,

1 \V. James, Le Pragmatisme, p. 29.

1 Corneille, Polyeucte, acte IV, scène II.

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