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LE RÉALISME AMERICAIN

Trouvera-t-on du moins aux États-Unis des traces de ce qu'on pourrait appeler Y idéalisme sentimental ?Plus profondément humain que tout autre, il répond à cet impérieux besoin de tendresse qui n'est le privilège d'aucun peuple, besoin d'aimer et plus encore d'être aimé. La passion n'est d'aucun temps et d'aucun pays.

Mais non, ici encore on éprouve une déception. Les fièvres de la passion, ses espoirs fous, ses désespoirs affolants, tout ce que l'antiquité et tout ce que l'Europe a chanté n'éveille que peu d'échos aux États-Unis. De tous nos poètes, Huret constatait que Musset est le moins compris des jeunes Américaines, et sans doute aussi de leurs frères. Il semble que l'Américain soit trop pressé d'agir pour pouvoir sentir profondément. Ces « raisons du cœur que la raison ne connaît pas », il est lui-même trop raisonnable et trop froid, peut-être aussi trop sain, pour être agité et troublé par elles. L'infinie délicatesse d'un Sully-Prudhomme lui reste aussi étrangère que le raffinement maladif d'un Baudelaire et, à ce point de vue du moins, toute notre littérature poétique et sentimentale est pour lui lettre morte.

Enfin, il n'est pas jusqu'à Y idéalisme moral auquel

ane synthèse établissant l'hégémonie de l'esthétique. C'est, d'après l'auteur, en s'orientant vers le domaine synthétique de

l'art que la vie américaine cherchera et cherche déjà à échapper aux entraves de l'utilitarisme. Voir à ce sujet l'article de If. Lalande sur Le Pancalisme. {Revue philosophique, 15 décembre 1915.) .

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il ne semble inaccessible. L'idée de sacrifice, de don de soi, prise à la lettre, n'est pas une idée américaine. Il la juge absurde et presque révoltante. Se sacrifier pour rien, pour une pure idée, pour une abstraction est un non-sens. Qu'il soit de son intérêt d'être vertueux, il l'admet sans peine ;mais que la vertu ait une valeur par elle-même, c'est ce qu'il accepterait malaisément. Il ne comprend pas le désintéressement pur et simple, l'abnégation. Disons plus : sa conscience proteste, et proteste au nom du droit. Pourquoi me subordonner à autrui ? Pourquoi faire passer son intérêt avant le mien propre? Pourquoi, s'il esl faible, gaspiller ma force à le secourir ? Pourquoi, s'il est incapable, conserver une non-valeur ? Soyons justes, no soyons pas charitables. La charité est une faiblesse. L'Américain a une personnalité trop puissante et trop forte pour qu'il se résigne à l'abdiquer au nom d'un prétendu devoir. Le vrai devoir n'est-il pas,d'être soi ?

Mais alors, où est l'idéalisme ? Où est l'idéal ? Nous avons affaire à un peuple d'une énergie rare, indomptable, mais de vues courtes et limitées. Il n'a pas les yeux levés vers le ciel, vers une étoile. Il les tient penchés sur la terre. Il fait sa tâche, virilement, mais il ne la dépasse pas. Et le propre de l'idéalisme, nous l'avons dit, c'est de se dépasser. L'Américain est réaliste. Il est le plus audacieux et le plus puissant des réalistes, mais il n'est que cela.

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L IDEALISME AMERICAIN

me américain. — Idéalisme de l'action, non de la pensée. — La philosophie de la vie et de la création. — La religion humaine et le salut par l'effort. — L'art militant. — La sensibilité forte contre la sentimentalité faible. — La morale de la volonté et du travail. — Tendance fondamentale : « libérer les énergies » pour « dégager les valeurs ». Conclusion : L'idéal pratique de réalisation substitué à l'idéal intellectuel de culture.

La condamnation semble sans appel et pourtant nous avons, au cours de notre travail, relevé des prouves nombreuses et, pensons-nous, incontestables des tendances idéalistes de l'âme américaine. Nous avons vu cet idéalisme à l'œuvre et, pour ainsi parler, en action, s

Ne serait-ce point là la clef du problème? L'idéalisme américain n'est pas un idéalisme théorique qui se conçoit et qui se formule, c'est un idéalisme pratiqua qui jaillit de l'action môme. Il est tout entier dans l'élan créateur.

De ce point de vue, toul s'éclaire. L'Américain ne se trace pas par avance un plan qu'ensuile il cherche à exécuter. Il ne construit pas, tel Platon, une République idéale sur le papier pour tenter ensuite, vai-

nement d'ailleurs, de modeler la société existante sur cet archétype. Non, il commence par faire une République réelle, qui marche comme elle peut, non sans à coups, et de laquelle émane, en fait et non plus en idée, l'idéal qu'elle contenait en puissance et qu'elle fait passer à l'acte en se développant. Idéal qui n'est plus « platonique » en effet, qui n'est plus une simple représentation, parfaite sans doute, parée de toutes les vertus comme la jument de Roland et n'ayant comme elle que cet unique défaut d'être morte et même mort-née; idéal qui au contraire a tous les défauts qu'on voudra, avec cette unique qualité — mais qui compte — d'être vivant et même vivifiant, idéal qui fait vivre une race et qui peut-être, demain, fera revivre le genre humain.

Si, à la lumière de cette idée directrice, nous parcourons à nouveau chacun des compartiments de l'activité humaine où peut et doit jouer l'idéalisme, nous verrons le rôle original et fécond qu'y a rempli l'idéalisme américain.

C'est d'abord un rôle proprement philosophique. La philosophie, comme l'humanité dont elle n'est qu'une expression réfléchie, est à un des grands tournants de son histoire. Elle sent que l'absolu lui échappe et qu'en s'efforçanl de le déterminer, elle risque bientôt de ne plus éfrcindre qu'une ombre. Il lui faut de plus en plus se rapprocher du concret, de la vie. « C'est sûrement un mérite pour une philoso-

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phie de faire paraître réelle et sérieuse la vie môme que nous vivons1 ». Si pour cela il faut qu'elle « exorcise l'absolu, qu'elle exorcise le grand destructeur de la seule vie dans laquelle nous nous sentions chez nous2 », tant pis pour l'absolu. Si môme le pur intellectualisme a quelque peu à en souffrir, tant pis pour l'intellectualisme. C'est à lui d'abandonner ce qu'il peut y avoir de caduc ou d'exfcessif dans ses prétentions. Ce n'est pas la vie qui est faite pour la pensée, c'est la pensée qui doit se faire et s'adapter à la vie. Le succès du pragmatisme, du bergsonisme (philosophie à bien des points de vue très américaine) est dû surtout à cette raison profonde. « La grande chose en philosophie, ce n'est pas la logique, mais la vision passionnée3 », la vision de cette vie même, de cette « vie intense » que dit M. Roosevelt et que vit l'Américain.

Et dans ce réalisme il n'y aura pas disparition, anéantissement, mais renouvellement et rafraîchissement de l'idéal. Il n'y aura plus un monde intelligible suspendu au-dessus du monde sensible; l'idéal ne sera pas superposé d'une façon plus ou moins factice à la réalité, il n'exprimera pas autre chose que la poussée de cette réalité môme. L'idéal, ce sera la réalisation libre et joyeuse de la vie intégrale; on ne vivra pas pour un idéal, l'idéal fera

1 W. James, Philosophie de l'expérience, p. 46. * Id., ibid., p. 46.

corps avec la vie, il sera la vie, avec sa souplesse, avec son élan, avec son rayonnement.

A son tour, Y idéalisme religieux se rafraîchit en se rapprochant du monde réel, du monde vrai. La patrie céleste plonge ses racines au plus profond de la patrie terrestre. Et par suite la vie spirituelle est fonction de la vie matérielle, son rôle principal est de la régler et de l'administrer, de « donner la pâture » à l'homme. « J'ai souvent réfléchi quelle est d'un ordre bien humain, celle prière de Notre Père. Nous commençons avant tout par cette prière : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien », sachant trèsbien qu'il ne sertà rien à un estomac vide de demander des grâces spirituelles et que l'imporlance des salaires que nous gagnons, la nature du vêtement que nous portons, le genre Jd'aliments qud nous pouvons avoir l'occasion d'acheter, tout cela c'est. la chose fondamentale bien plus que n'importe quelle autre1 ». Loin de rabaisser l'idéal religieux, un lel réalisme le relève, lui donne droit de cité parmi les hommes. Il n'encourt plus le dur reproche qu'un auteur américain pouvait justement diriger contre la conception monacale et contemplative : « La religion ressemble à un dormeur pour qui les choses réelles sont inexistantes2 ». Il ne s'agit plus d'aller, comme le mystique, se perdre en Dieu, chercher son salut dans

1 W. Wilson, La nouvelle Liberté, p. 177.

2 Morrison J. Swift, cité par W. James, Le Pragmatisme, p. 45.

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la purification intérieure. C'est Dieu qui doit venir à l'homme et, pour que plus tard, dans une vie future, il puisse être meilleur, commencer par le rendre moins misérable ici-bas. « Le Dieu du ciel et de la terre, quelle que soit sa nature, ne peut absolument pas être un gentilhomme. Nous avons besoin, nous, qu'il nous rende des services de valet parmi la poussière de nos épreuves humaines »*. Le chemin du salut, c'est le bonheur, le bonheur mérité, le bonheur par la justice, cela va sans dire, mais la prospérité à laquelle Dieu doit travailler côte à côte avec l'homme, et nous oserions presque dire en le traitant d'égal à égal. S'il a sur nous une créance exigible, nous en avons une à faire valoir contre lui. Nous lui devons le labeur, et il nous doit la récompense .

La valeur idéale de la religion, c'est donc d'apporter de la force à la vie, d'intensifier l'effori, d'augmenter la confiance du « robuste ». C'est de donner du ton à l'individu.

Il en est de même de l'art. Sans doute, l'Américain n'est pas artiste de sa nature, il ne l'est surtout pas selon la formule consacrée, il n'admet pas un art étranger à la vie. Mais il tire de la vie môme des accents d'un souille et d'une flamme dont seuls les peuples jeunes connaissent le secret. Que dans les

4 W- James, Le Pragmatisme, p. 80,

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arts plastiques il soit plus imitateur qu'original, malgré les nombreux talents qu'il a révélés, qu'en matière d'architecture notamment il manque de goût et de mesure, vise à l'effet et confonde parfois l'énorme avec le beau, c'est possible. Mais il apporte en littérature, avec cet humour propre à certains de ses auteurs, une fraîcheur d'impression et une ardeur qu'on ne trouve plus que rarement dans nos pays de culture et de mesure.

Qu'on lise une page d'Emerson, une poésie de Longfellow ou de Walt Whitman, ou même tel article de William James, on est frappé d'abord par l'énergie qui se dégage de ces écrits, énergie à la fois contenue et vibrante. Il y a comme un air de parenté entre toutes ces œuvres, pourtant d'inspiration bien différente. Toutes donnent une môme impression d'allant, de mouvement facile, heureux, imprévu. Elles ont de la verdeur, elles ont de la saveur.

Mais si l'on va plus avant, on s'aperçoit que leur trait commun, c'est le lyrisme, le débordement de la personnalité, l'effusion d'une nature riche et neuve, primesautière et abondante. L'Américain est un lyrique, parce qu'il a les deux qualités qui font le lyrisme, l'enthousiasme et l'individualité. Enthousiaste, comment ne le serait-il pas, alors que l'espace est libre devant lui, et qu'il vit dans une sorte de féerie perpétuelle de création et d'invention? Qu'importe qu'il s'agisse de produits matériels et que la fumée des usines lui voile l'azur des cieux! Il y a de

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la poésie, sinon dans la machine, comme on l'a trop souvent dit, du moins dans l'esprit de celui qui la trouve ou qui l'agence, dans la main de celui qui la meut, dans l'impulsion qui met toutes ces forces en branle. Poésie un peu fruste, sauvage, et qui va bien à son tempérament.

Quant à son individualité, elle se déchaîne avec la même fougue lorsqu'il écrit ou lorsqu'il parle que lorsqu'il traite une affaire. Sa littérature est une littérature d'action. Ce n'est pas lui qui étalera complaisamment des états d'àme ou qui analysera des caractères. Pour reprendre les exemples que nous donnions plus haut, il ne produira ni un La Fontaine ni un Vigny, ni la malice et la finesse du Bonhomme, ni la hautaine et triste sérénité de l'auteur des Destinées. L'un et l'autre, si différents pour nous, sont par rapport à lui trop complexes et trop renfermés en eux-mêmes. Ils se racontent, tandis que lui se répand. Mais en se livrant ainsi tout entier, il cherche à entraîner, à remuer son lecteur, à le modifier, à exciter ses énergies. Il écrit comme on combat, c'est un militant. Sa muse ne tient pas une lyre en main, elle brandit une épée en soufflant dans une trompette.

Mais il faut bien reconnaître que cet idéalisme agissant ne saurait être un idéalisme sentimental. Dans l'art même il trouve, fût-ce à son insu, un instrument, dans le sentiment il ne rencontre qu'un

<;. noDRiuuES. — peuple de l'action. ifi

obstacle. L'Américain comprend peu la passion et la tendresse et, s'il les comprenait, il serait tenté de les combattre. Le sentiment affadit, brise ou dévie l'énergie. Les tendres sont délicats, les délicats sont impuissants. Ce sont les traînards de la route et en Amérique on ne traîne pas.

Jugement sommaire, dont il ne faudrait pourtant pas trop faire fi. Lamartine avait les mêmes sévérités pour Musset, « jeune homme au cœur de cire », et Sully- Prudhomme n'a-t-il pas fait l'aveu mélancolique de sa propre impuissance lorsqu'il a écrit ces vers :

Un voyage, telle est la vie

Pour ceux qui n'osent que rêver?

Encore faudrait-il s'entendre. Combattre la sentimentalité, le romanesque, le vague à l'âme, les crises mi-sincères mi-factices des Nuits de Musset, ce n'est pas condamner toute espèce de sentiment, et il en est, nous l'avons vu, qui vont droit au cœur des Américains, ce sont ceux qui, pour l'atteindre, traversent sa raison et sa conscience. C'est, par exemple, le crime allemand commis contre la Belgique, c'est encore — abstraction faite des intérêts directement en jeu — l'attentat commis contre les femmes et les enfants lors du torpillage de la Lusitania. L'Américain est facilement impressionnable, mais il ne l'est pas pour les mêmes choses que l'Européen et surtout que le Français. Il a cette générosité du juste qui

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n'admet pas qu'on porte atteinte à la personnalité humaine et au droit. S'il a une passion, c'est la passion de la liberté et c'est la passion juridique. Passion simple, passion saine, on pourrait presque dire passion impersonnelle. Ce qu'il ignore, ce sont les ravages de la passion amoureuse, de la passion ardente et trouble, physiologique autant que psychologique, où les sens et l'imagination créent un mirage et parfois un délire. Il ne se perd pas dans les langueurs et dans les extases. Il n'éprouve que ce qu'il peut comprendre. Le sentiment est pour lui quelque chose de frais, de sain et de fort.

Peut-on dire enfin de la morale américaine qu'elle proscrive de parti pris l'idéal? Se traîne-t-elle dans les bas-fonds d'un utilitarisme mesquin où l'individu ne poursuit que la satisfaction de ses jouissances personnelles? Et comment comprendre, s'il en est ainsi, que les États-Unis, tout au long de leur histoire et aujourd'hui plus que jamais, n'aient soutenu que de justes causes, aient toujours été les soldats du droit?

Sans doute, l'Américain est égoïste, pour autant que la volonté de développer au plus haut point son individualité constitue ce qu'on appelle l'égoïsme. 11 l'est foncièrement, résolument. Conscient de ce qu'il vaut, certain d'être une force, il n'entend rien sacrifier de lui-même, c'est-à-dire de tous ces possibles impatients de s'actualiser qui sont en lui et qui

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sont lui. Dès lors, il n'admettra pas qu'on entrave ou qu'on limite sa volonté de puissance. Il sera dur pour les faibles, car la faiblesse est le signe ou de la médiocrité intellectuelle ou de la lâcheté morale, et l'on ne peut rien faire d'utile pour les médiocres, l'on ne doit rien faire d'avantageux pour les lâches. Pitié, charité, douceur, humilité, toutes ces vertus chrétiennes sont pour lui des fautes et presque des vices; en prétendant la soulager, elles encouragent et elles perpétuent la misère humaine. Elles ne servent pas à ceux qui en bénéficient, elles desservent celui qui les pratique, elles ne lui permettent pas d'être lui-même.

Il est un autre christianisme, moins mouillé de tendresse, qui n'est pas trempé de larmes, mais qui est, lui, fécond et agissant. Il ne se contente pas de dire : « Paix aux hommes de bonne volonté », car il ne suffit pas que l'intention soit pure, il faut que l'effort soit réel, soutenu et qu'il aboutisse. Ce christianisme dirait plutôt : « Place aux hommes de volonté forte. » Il ne prône pas la charité, cette justice incomplète et diminuée qui suppose et qui consacre l'inégalité entre les hommes. Il réclame le droit, la justice totale qui n'est possible qu'entre égaux.

L'idéal moral de l'Américain, c'est donc l'idéal juridique, le respect absolu de la personne humaine. Respect qui ne va pas jusqu'à la traiter comme fin, mais qui interdit absolument de la traiter comme moyen. Je n'ai pas à faire de vous la fin de mon effort, pas plus que je ne vous demande que vous

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fassiez de moi la fin du vôtre : chacun doit travailler à son propre bonheur, chacun doit vivre sa vie et non pas la vie des autres. Il y aurait d'ailleurs quelque chose de dégradant à attendre d'autrui qu'il vive en vos lieu et place, et à faire de la morale la justification du parasitime. Voilà ce qui condamne la philanthropie ordinaire et l'humanitarisme mal compris.

Mais, par contre, à aucun prix et sous aucun prétexte, un homme ne doit être l'instrument d'un autre homme ou un peuple l'esclave d'un autre peuple. Il faut libérer l'individu et il faut libérer l'univers. Il faut que chacun puisse entrer dans la course et y courir sa chance. Il faut donc en finir avec toutes les compressions et toutes les tyrannies, tyrannies intérieures des trusts, puissances d'argent qui étouffent les initiatives, ou des gouvernements d'autocrates, puissances politiques qui étouffent les protestations et les mouvements populaires; tyrannies extérieures des nations militaristes dont les rêves fous et malsains d'hégémonie universelle, si jamais ils prenaient corps, feraient du monde entier la chose d'un seul et le tombeau de la liberté. La morale, et toute la morale, c'est de briser les chaînes, et toutes les chaînes. Appliquons à tout le genre humain, comme d'ailleurs il l'a fait lui-même, ce que le Président Wilson demandait pour son pays : « Il n'y a pour nous sauver que l'émancipation, qui libère et qui encourage, des énergies vitales de tout le peu-

pie1 ». Ou encore : « Nous avons à mettre l'énergie et l'initiative de ce grand peuple dans un état d'absolue liberté2 ».

La morale n'a donc pas la charité pour but, une morale de la charité est une morale d'esclaves. Elle n'apporte pas davantage le bonheur à l'homme, ce n'est pas son affaire, mais elle lui procure, par l'affranchissement universel, les conditions de la vie heureuse. Son vrai but, « c'est de totalement libérer les énergies pour pleinement dégager les valeurs3 ».

Les valeurs, voilà la seule chose qui compte aui yeux de l'Américain, et voilà pourquoi sa conception morale nous apparaît sur certains points si étroite, pour ne pas dire si féroce, et sur d'autres si large. Voilà pourquoi, partie de l'égoïsme, qui pour elle signifie le droit de la valeur et de toute valeur à s'affirmer, elle aboutit finalement à la Société juridique des nations, condition nécessaire et garantie indispensable d'une telle affirmation. L'idéal moral est l'idéal individualiste.

Désormais, nous pouvons conclure. Il y a un idéalisme américain, et nous savons à la fois ce qu'il rl'est pas et ce qu'il est.

1 Wilson, La Nouvelle Liberté, p. 245.

2 ld., ibid., p. 245.

Izoulet, Introduction de La Nouvelle Liberté, p. 7.

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Ce n'est pas un idéal intellectuel, ce n'est pas un idéal de culture, c'est un idéal pratique, un idéal de réalisation. Ce n'est pas l'idéal d'hier tel que l'a conçu la pensée européenne. C'est l'idéal de demain tel que le veut l'action américaine. Loin de dédaigner la réalité, à la fois il s'en inspire et il l'affronte. « Le monde est une aventure et un danger * ». Nous n'avons ni le droit ni la possibilité de nous désintéresser de lui, car c'est en lui et par lui que nous vivons. Nous n'échapperons pas à son étreinte. Mais nous ne sommes pas soumis à ses exigences et il nous appartient de le modifier par notre volonté. Car ce n'est pas un monde fait une fois pour toutes, un monde tout fait; ce n'est pas même un monde qui se fait mécaniquement, de lui-même, en vertu de lois nécessaires sur lesquelles nous n'aurions pas de prises. En réalité, c'est nous qui le faisons, du moins dans la mesure où il nous intéresse, c'est nous qui tournons sa nécessité dans le sens de nos désirs. Voilà notre idéal, qui se confond avec notre tâche. « S'il nous faut accepter le destin, nous n'en sommes pas moins contraints d'affirmer la liberté, l'importance de l'individu, la grandeur du devoir, la puissance du caractère2 ». Notre rôle n'est pas d'accepter, mais de mater le monde.

Et ce rôle est grand, il est moral, car il consacre

1 W. James, Le Pragmatisme, p. 266.

2 Emerson, La Conduite de la vie, La destinée, p. 4.

finalement le triomphe de l'esprit sur la matière. Ce n'est ni une résignation ni une révolte, c'est la lutte comprise et vaillamment acceptée de l'homme contre le Fatum. C'est bien « l'aventure » et le risque, sans ignorance comme sans épouvante du « danger ». Un peuple qui l'accepte avec tant d'allégresse est donc bien un peuple idéaliste. Il ne se définit pas à luimême clairement son idéal. Il fait mieux, il le vit.

« L'idéal américain... n'est pas celui d'une vision ntellectuelle, mais d'une vie pratique. Ce n'est certes pas, comme on le prétend quelquefois, un idéal d'ordre matériel, grand, coûteux, non spirituel. // est moral et non pas matériel, son désir, c'est ce qui est juste : la liberté, l'égalité, la fraternité dans un ordre moral et social1 ».

1 Les Etats-Unis et la France. Conférence de M. Baldwin p. 168-».

o33 11-17 — Paris, Imp. Art. « LÙX ». — 131, boul. St. Michçl.

— LIBRAIRIE ARMAND COLIN

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