LE RÉALISME AMERICAIN
affranchi des souillures de cette « chair de péché * et cherchant son salut dans la solitude et dans la mortification. L'idéal ascétique du moine dans sa cellule ou dans sa Thébaïde, cette vie qui, selon le mot de l'Imitation, se confine dans la « Méditation de la mort », quel sens peuvent-ils avoir pour ce peuple de « peinards » attachés à une tâche purement humaine ? Le Dieu qu'il conçoit n'est pas un Dieu mystique exigeant de sa créature un acte d'adoration stérile, un Dieu absent de notre terre, un « Dieu qui serait superflu dans un monde où son absence ne saurait plus se faire raisonnablement regretter *'. » C'est un Dieu fait pour l'homme et qui travaille de concert avec lui, qui descend dans l'arène et qui lutte à ses côtés. Son royaume est de ce monde.
Quant à Y idéalisme eslheli<{iie, il est encore plus étranger que les précédents à l'esprit positif de l'Américain. Pris par des besognes urgentes, il n'est arrivé que tardivement et incomplètement à l'art, à la poésie, à la littérature. L'art est un luxe, le luxe des raffinés. Il suppose de longs loisirs, la nonchalance exquise d'un La Fontaine musant à travers les paysages doux et fins de l'Ile-de-France ou le travail austère d'un Alfred de Vigny confiné dans sa « tour d'ivoire ». Il faut, comme Lamartine, « conduire sa muse au fond des solitudes » et
Parfumer son cœur pour lui faire un séjour.
1 W. James, Le Pragmatisme, p. 104.
Mais comment, dans cette âpre bataille de chaque jour qui constitue la vie américaine, dans cette trépidation et dans cette fièvre , trouver le calme et la retraite nécessaires à l'artiste ? Comment surtout, avec ce goût de la vie active, se déprendre assez des mille contingences du monde extérieur pour laisser lentement mûrir en soi le chef-d'œuvre ? Comment enfin cette imagination pratique tout entière tournée vers la création de dispositifs mécaniques, d'inventions scientifiques utilisables, pourrait-elle suivre la pente de sa rêverie et placer son idéal dans la simple expansion d'un état d'âme qui n'a d'autre fin que lui-même ?
L'Américain ne conçoit donc pas le pur idéal esthétique, V art pour l'art. Et il ne conçoit guère mieux l'art comme moyen d'une fin étrangère. Il en est encore à la période de l'imitation. Son architecture, sa peinture même conservent l'empreinte de ses maîtres d'Europe. Il n'y a pas d'école d'art américaine, il y a moins encore un génie artistique de la race4.
1 II va de soi que la conception ainsi esquissée est celle du peuple américain en général et qu'on a dû négliger ici les efforts individuels, d'ailleurs peu nombreux, qui cherchent à réagir contre cette tendance. Il en est un particulièrement intéressant. C'est celui de M. Baldwin qui, dans son livre Théorie génélit/ue de la réalité (1916), dont une édition française paraîtra incessamment, a développé sous le nom de Pancalisme (de pan, tout, et kalos, beau), une théorie très originale et 1res neuve qui cherche à réconcilier intellectualisme et pragmatisme par