Le peuple de Rome vers 1840
Il est nécessaire de dire quelques mots sur la façon dont ce livre fut conçu et sur le but qu'il se propose.
En été 1891, alors que je suivais à l'Université de Zurich un cours de littérature italienne, M. H. Morf attira notre attention sur Giuseppe Belli « un des plus grands poètes, disait-il, de notre XIXe siècle ». Quelques mois après, pendant un séjour à Home, je reçus de M. Morf une invitation plus précise de prendre l'œuvre de Belli comme sujet d'une thèse de doctorat. Dès lors, j'étudiai sans relâche les sonnets du poète romain et dus constater bientôt que le sujet dépassait, de beaucoup, les limites d'une dissertation ordinaire.1
Non pas que j'aie entrepris de raconter l'histoire de Rome de 1830 à 1848 ; ce serait là une entreprise vaste et compliquée pour laquelle je ne serais pas suffisamment préparé. Je considère simplement Belli comme une des sources que devra consulter le futur' historien., et c'est Belli que je donne ici exclusivement. Quiconque écrit sur Rome pénètre par là dans une littérature si touffue, qu'il cède aisément à la tentation de déployer dans les notes une érudition facile et... incomplète, ,1e me suis efforcé d'éviter cet écueil, et à part l'Introduction et deux ou trois exceptions sans importance, on ne trouvera dans ces pages que la Piome de Belli et aucune autre.
Plusieurs estimeront que je suis entré trop avant dans les détails ; d'autres au contraire chercheront en vain un tableau
1 Les 156 premières pages de ce volume furent présentées en manuscrit, en été 1895, comme thèse de doctorat, à la Faculté de philosophie de Zurich, et furent publiées en février 1897, à un nombre restreint d'exemplaires.
complet de l'organisation de l'État et de l'Église. J'ai voulu prévenir ces critiques en intitulant cet ouvrage, sans fausse modestie, une a contribution à l'histoire des mœurs de la ville de Rome ». Mais d'autre part, était-il possible déparier de Rome sans faire un peu de philosophie, sans aborder des points de vue généraux? Non, car qui touche à la Ville Éternelle, touche forcément aux questions les plus profondes de l'histoire humaine. — Ceci dit, je serai heureux de pouvoir profiter, pour la rédaction du second volume, des critiques compétentes qui me seront adressées.
Ayant à choisir entre les langues française, allemande et italienne, j'ai écrit mon livre en français, par amour filial et par hommage à la langue maternelle, et pour combler si possible une lacune, puisque jusqu'à aujourd'hui personne en France n'a songé à parler de Relli.
Le grand public, en admettant qu'il prenne connaissance de cet ouvrage, ne manquera pas de crier au naturalisme, à propos du langage très libre des Transtévérins. Heureusement pour nous, la dignité des études scientifiques ne relève ni des salons, ni des moralistes pudibonds.
Un sentiment surtout m'a aidé à surmonter les difficultés nombreuses de cette étude : c'est l'amour profond de l'Italie. Ce pays, sillonné par tant de touristes, chanté par tanl de littérateurs, ce pays est peu connu : on en admire les ruines^ les musées, le ciel et la mer ; on en ignore ce qu'il a de plus précieux, de plus vivant, de plus touchant: le peuple, J'ai appris ;i connaître el à aimer ce peuple ; j'ai foi en lui... et ce livre voudrait être un enseignement en même temps qu'un témoignage d'amour el d'espérance. Si je réussissais dans cette intention, je ne ferais que rendre à l'Italie un peu de ce qu'elle m'a donné.
Enfin j'exprime ici ma profonde gratitude à mon maître chéri, M. M. Morf, qui a suivi avec intérêl toutes les phases de ce livre el qui m'a fait espérer <|ue l'effort ne serait pas \ .un.
Rome, mars 1898.