Sur la Papauté et le Pouvoir temporel
(( Au milieu de mon jardin, il y a un gros arbre, unique « au monde de son espèce, et déjà tout rongé des vers ; a cependant, à chaque saison, il porte son fruit, beau avoir, « mais acide et vénéneux. Un livre raconte que, dès la nais- « sance de cet arbre, chaque nation est venue l'arroser; mais « le fruit qu'il produit après pique plus qu'un poivron. Quel- « qu'un me dit de le greffer, et qu'ainsi son fruit deviendrait « mangeable peu à peu. Mais un Carbonaro de mes amis me « dit qu'il n'y a d'autre remède que la hache et le feu, parce « que le chancre est dans la racine » (III, 150).
Telle est la papauté, pourrie jusque dans sa racine, mais vivante encore (non pas éternelle pourtant!) grâce à la complicité des égoïsmes les plus divers, à la force de l'inertie, à la crédulité des peuples, et grâce surtout à l'habileté merveilleuse avec laquelle le système a été lentement élaboré, de sorte que, semblable à un engrenage ou mieux encore à quelque être fabuleux, la papauté entraîne et absorbe tout ce qui s'approche d'elle, et triomphe de tous les adversaires par la violence ou par la douceur ou par le sommeil léthargique.
L'histoire a connu (est-il besoin de le rappeler?) quelques
1 II ne faut pas s'étonner du petit nombre des sonnets qui ont rapport a la papauté en général. J'ai déjà fait observer que la satire romaine s'attaque aux choses concrètes, aux personnalités et non pas aux idées générales.
papes, vraiment grands par l'intelligence et par le cœur, qui ont rêvé de rendre à l'institution son but idéal; mais leur rêve s'est heurté et brisé contre le mauvais vouloir des hommes et surtout contre la nécessité des choses, c'est-àdire la contradiction essentielle et tragique que constitue la matérialisation de toute Divinité.
Ces papes-là, du reste, ont été rares et tous les autres ont cédé fatalement soit à l'ambition, soit à la jouissance brutale, soit tout simplement à la paresse ; de sorte que, pour le popolino, les papes sont tous indifféremment mauvais; selon lui, le pape est éternel aussi bien que Dieu, et quand il meurt son âme ne fait que passer dans le corps du successeur1. Hélas oui, tous les papes se ressemblent :
Li Papi, er primo mese der papato, So', un po' mmeno o un po' ppiù. ttanti cunijji \ Oggnuno t' arinzucchera er passato :
Tutti-cuanti t' infioreno de ggijji.
Ma ddajje tempo en' abbino imparato A ffà er mestiere e a mmaneggia li stijji 3 : Aspcttn che ss' avvezzino a lo stato : Lassa un po' cche jje creschino l'artijji;
E allora, fra er pasvobbi e'r crielleisonne K Guer nuvolo de ggijji te diventa Garofoli, pe' ddio, de scinque fronne :i.
Er ricco ssciala «, er ciorcinato ' stenta : Strilli ggiustizfcia, e ggnisuno risponne: E ppoveretto Lui chi sse Lamenta.
1 iv, 3 18 ; et comme on «lit « quant'è vero Iddio » de même aussi i quant è vcim er Papa l • 1, 10.
* Doux comme «les Lapins.
" Manier les outils «lu métier.
4 Lie pax vobU si i<i Kyrie eleison.
■ «i.iiici ;i cinq feuilles, c'est a-dire coup de poing ou soufflet. it de L'abondance, pauvre, l'humble.
i i. i, .' ;. et L'énigme de il
L'empire du pape s'étend sur toute ta terre, aussi bien que l'empire de Dieu donl il est le Vicaire, el « bien mali heureux celui qui ne se rend pas à cette évidence! Bien I malheureux celui qui ne comprend pas que 5 et 3 font 9»*.
Le papeesl tout-puissant, ici-bas, en enfer et au paradis2; pourtant *ow métier est des plus fatigants: bénédictions, processions, miserere, dîners de gala ! :î II est si cruellemenl (privé de ramour, du vin et du jeu, que môme un pauvre Savetier n'envie pas son sort4.
Le pouvoir temporel, cette inconséquence fatale de l'Église, donne une prise facile à la satire; son histoire est faite eu peu de mots et rappelle d'une façon frappante la fable de La Fontaine : « les Voleurs et l'âne » 5. Romulus et Rémus se disputaient la ville de Rome, à coups de couteau,
Ma vvenne er Papa e sse la prese lui.
Ceux qui donnent au pouvoir temporel une origine divine, sont tout simplement ridicules, ce Savez-vous ce que le « Ghrist a dit au peuple juif, le savez-vous? — Je suis venu « sur terre pour faire le prêtre et mon royaume n'est pas de « ce inonde. — Quelle belle chose c'eût été de voir le Naza- « réen faire la guerre et publier des édits! » (III, 146). Gomment fait-on surtout à donner le pouvoir à un moine, tel que Grégoire XVI?
Ghe ccos' è un frate ? Un frate è un ciarafano 6, Morto ar monno, a la carne, a le ricchezze,
1 [II, 331. D'autre part, le popolino a des idées si confuses qu'il I demande :
« qui est le pape de Paris? » (I, 24 i) ou ailleurs: « S'il y avait d'autres mondes habités, il y aurait aussi d'autres papes » (IV, 28).
:f III, 220. C'est un « défenseur » qui parle, avec une ironie d'autant plus efficace qu'elle est inconsciente.
6 Fable XIII du livre Ier.
6 Un homme de rien.
Ar commano, a li spassi, a le grajinezze, E oggnantra spesce de conzorzi' umano.
E un omo de sta sorte, ste capezze * De Gardinali lo fanno sovrano, Padron de tutti, co' le casse in mano. E cco' ttanti cannoni a le fortezze ? !
"2. Élection et Couronnement des Papes3
Le Conclave, qui procède à l'élection du pape, est, connue on le sait, rigoureusement fermé à toute communication, à toute influence du dehors; et tous ces cardinaux enfermés dans leurs loges ne ressemblent pas mal aux habitants d'une ménagerie 4 ; bien qu'on inspecte minutieusement jusqu'à la soupe q»i leur est servie, il se pourrait pourtant qu'une fois ou l'autre on laissât passer
o Un pasticcio ripieno de pasticci ».
Les ambitions des cardinaux, les trucs des candidats suggèrent au popolino de comparer le Conclave au fameux jeu de boules (boccie) qu'on voit dans chaque ostérie du Transtévère5; si l'on considère au contraire l'abdication de toute dignité et réflexion personnelle de ceux qui vendent leur voix, voici aussitôt une autre pasquinade : le Conclave n'est plus qu'un magasin de poupées6.
Tant que le vote quotidien du Conclave n'aboutit pas à
1 Ces casse-cous.
1 Comme à L'ordinaire, les « défenseurs » font autant de mal que leé adversaires, cl'. F, L68; III, L57.
■' Faut-il rappeler encore que ,|1("1 intention n'est pas de faire une description complète, mais de m'en tenir exclusivement aux renseignements fournis par Belli, c'est-à-dire aux choses qui intéressent i«v plus directement i<- popolino I
i \ . 30. Le trône pontifical serait Le leoco,
mu* élection décisive, on brûle chaque fois les bulletins du scrutin avec de la paille humide, de sorte que la fumée intense qui s'échappe de la cheminée avertil le peuple que le choix n'est pas encore l'ail ; c'est ce qu'on appelle la « fumata » l.
Du reste, qu'elle dure plus ou moins longtemps, qu'elle soit plus ou moins animée, l'élection définitive aboutit toujours à un même résultat! — Le roi des souris, Rongeur II, étant mort et enterré, soixante-dix vieilles souris se rassemblent dans une caisse de paille pour élire un successeur. Trois mois se passent, et les jeunes souris, tout autour de la caisse, crient à l'envi : « Dépêchons-nous ! » Voilà qu'une grosse souris sort d'un trou, disant : « Habemns Dévote reur VI ! » Et le peuple d'en bas : « Vive notre maître! » (IV, 42).
L'élection faite s'annonce au peuple par 101 coups de canon2; de plus on pratique dans le mur du Quirinal une fenêtre improvisée; les pierres tombent une aune, et quand l'ouverture est assez grande, le premier Cardinal-doyen s'avance et annonce à la foule le nom de l'élu 3.
Le couronnement a lieu à Saint-Pierre ; le cortège, parti du Quirinal, se rend là-bas en grande pompe, par le pont Saint-Ange, en traversant les rues de Rome, remplies d'une foule innombrable; cérémonies uniques que le monde ne verra plus jamais et qu'il faut reconstruire par l'imagination : tout le faste des empereurs romains, augmenté du prestige fascinant que l'enthousiasme religieux donne à ses idoles ; et tout cela dans cette ville incomparable où vingt-cinq siècles n'ont laissé que des chefs-d'œuvre ou des ruines plus éloquentes que les chefs-d'œuvre.
Le couronnement lui-même comprend une longue série
1 V, 319, note -i.
de cérémonies dont la plupart ont un sens symbolique qui échappe au popolino.
Te pare poca bbuggera, te pare, Gh'er Papa prima d'èsse incoronato S'abbi da mette a ssede ariposato Go' le chiappe der culo in zu l'artare ?
E'r par de bbasci ch' oggni cardinale J'apprica lli ttramezzo a le colonne, Me saperessi di cquello che vvale?
et encore
Pe' ttre ora 'na folla de perzone Nun fescen' antro che ggirajje attorno i, E lli tte lo vistirno e arispojjôrno, Corne fussi un pupazzo de cartone. .
La mitria * poi!... co' quella fu er bèr gioco : Je l'averanno messa e aricacciata Un centomila vorte a ddivve poco.
A un certain moment, on brûle de l'étoupe devant le nouveau pontife, pour lui rappeler la vanité des biens terrestres, en disant : « Sic transit gloria mundi » 3.
Mais le rite le plus intéressant et à la fois le plus drolatique dans l'imagination du petit peuple, est celui qui a rapport aux fameuses « sedie stercorarie », autremenj dit chaises percées. La cérémonie avait lieu au Latéran, après celle du Vatican. (En réalité elle fut célébrée pour la dernière fois en 1513, sous Léon X.) Il y avait là, sous le portique <l<i la Basilique, trois sièges percés (un en marbre blanc, les deux autres en porphyre) e1 provenant peut-êtrç
1 Tourner autour de lui.
■ La mitre, <it, ici la tiare.
1 iv, 88. i-<" popolino croit même que cette étoupe esl roulée en forme de boules, de sorte qu'il dit avec un équivoque : 1 volevo puramente ?edè ccome Je bbrusceno le palle - II, 1 r.'.
des thermes de Garacalla. Le pape s'asseyail d'abord sur le siège de marbre et lançait de la menue monnaie au peuple ; les chanteurs entonnaient le psaume CXII: « Suscitai de pul- « vere egenum, et de stercore erigil pauperum ». De là évidemment le nom ridicule de « sedie stercorarie o : mais bien plus, le popolino prétend que la forme particulière du siège servait à examiner et constater le sexe du Pontife, afin d'éviter l<i retour de quelque papesse Jeanne [. Le pape s'asseyait ensuite sur un des sièges de porphyre et y recevait la férule et les sept clés de la basilique; enfin, il prenait place sur la dernière des trois chaises et y rendait, au prieur la férule et les clés ; de nouveau il lançait de la monnaie au peuple, et recevait le baiser (sur le pied et au visage) de tous les officiers du palais. Cette curieuse cérémonie n'eut plus lieu depuis 1513, je l'ai déjà dit, mais elle survécut dans la mémoire du peuple, ainsi que la légende de la papesse, de génération en génération.
Au point de vue pratique, le couronnement du pape est une bonne aubaine pour le popolino ; sans parler de la bénédiction solennelle et de l'indulgence plénière 2, il y a les distributions d'argent 3; en outre le nouveau pape fait rendre les gages du rnont-de-piété 4, et fait grâce à de nombreux condamnés ; naturellement on spécule là-dessus 5. Pour ces sortes de choses, la conscience d'un Romain est élastique, et voici comment elle raisonne :
Da un par de mesi in qua sto soi* Giuanni Me dà gguai e mme scoccia li c
1 Cette fable de la papesse Jeanne n'a point été créée par l'animosité des protestants, ainsi que le prétendent certains historiens catholiques ; elle est sortie de l'imagination populaire. Pour tout ceci, voyez VI, 104, le texte et les notes.
3 II, 6. Ces distributions se renouvellent à chaque anniversaire du couronnement : IV, 436.
Dunque bbisoggnerà che lo bbastoni ; E cquasi quasi è mmejjo che lo scanni i.
A nnoi. Quant' anni ha er Papa ? Ha ssettant' anni. Va bbene : è vvecchio. Settant' anni bboni So' un passaporto pelP antri carzoni 2, Tanto ppiù ssi sso' uniti anni e mmalanni.
Tempo, amico. Per ora te sopporto; Ma ssi er Papa dà ggiù3, ddove te trovo Te lasso freddo. Er conto è ccorto corto.
Meno *, scappo, so' ppreso, er Papa more, Vie er concrave, se créa er Papa novo, Fa le ggrazzie, e mme n'esco con onore.