‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 37 sur 80 · TV · texte numérisé non relu

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Mats quelle est, en dernier ressort, la conception générale Pessimisme de la vie au Transtévère'? Elle se résume en deux mots : pes- fatalisme. simisme, fatalisme. Et cela est dû à des causes diverses. On peut remarquer une tendance au fatalisme chez tous les peuples du sud : la chaleur du climat y débilite les énergies; la fertilité du sol et partant le bon marché des denrées, le peu de besoins matériels permettent à l'individu de vivre avec un minimum d'effort; l'abus des plaisirs sexuels vient s'ajouter encore a l'énervement du climat; enfin le manque d'instruction et de réflexion philosophique obscurcit non seulement les idées de devoir et de responsabilité, mais encore le discernement des origines et des relations, réciproques des phénomènes.

» Tu dépenses moins chez le juif marchand d'habits, étant de petite taille.

2 Tu échappes mieux à l'oeil de la police.

3 Groom (jockey).

4 stendere.

5 Tu entres gratis au théâtre, en te faufilant.

fi si quelqu'un te vise a la tête, quelque pierre destinée à toi va frapper ton compagnon.

7 Un ami console un mari trompé en disant : « Ce sont peut-être des calomnies, de mauvaises langues... Et puis, tu sais, toutes les femmes, c'est connu, plus ou moins... » (V, 386).

C'est ainsi qu'on a : dans le Nord, des populations rudes, sans civilité, sans art, sans charmes, mais qui ont développé, dans la lutte pour la vie, au milieu d'une nature âpre et hostile, des trésors d'énergie morale et de puissant individualisme; ces peuples ont appris à vaincre le destin et marchent, par des chemins semés d'épines, à la conquête de l'Idéal. Dans le Sud, par contre, des esprits aimables et limpides, mais paresseux, s' étant habitués à tout attendre d'un ciel et d'un sol cléments ; esprits pratiques qui voient nettement les choses, mais qui n'en savent pas l'âme, restant esclaves ainsi d'une matière toujours souriante i.

Mais ce fatalisme affecte à Rome une forme particulière : d'abord il y prend un caractère aigu ; ensuite il y est pessimiste, tandis qu'à Naples et ailleurs il s'allie le plus souvent à un épicuréisme serein.

Cette particularité de Rome s'explique à son tour par des causes nombreuses, dont je ne fais que rappeler les principales : c'est d'abord l'évolution historique; aucune ville du monde n'a éprouvé comme Rome toutes les vicissitudes du temps, toutes les transitions aussi bien que les brusques passages de la puissance à la déchéance, de la royauté à l'esclavage, de la toge des consuls à la tiare des papes en passant par la pourpre des empereurs et le glaive des chefs germains. Klle a connu tous les faîtes et tous les abîmes, cette Ville unique qui ne sait jamais quelle gloire suprême ou quel sanglant affront le jour de demain lui réserve, qui change de maître sans changer d'âme el qui survil à tous vainqueurs, étanl éternelle. Les monuments en ruines

1 Goethe prenant congé «l'un capitaine qu'il avait rencontré à Bologne, dit <!<• lui le 85 <><-t<ii.iv 1786 : o il est un vrai représentant de beaucoup <i«i . [ci quelques traits qui i«i caractérisent tout particulièrement : comme j'étais Bouvent silencieux ci pensif, il me du une fois : (7Aé pensai '">>> deve mai pensar Cuomo; jtr,i^,i>i(ii> s'invecchia. Kl peu iprê i Von deve fermarsi Vuomo i>> mut sola co^ti. perché <ii/t>r<t « diPlen matto : i>i:<i>t/,m aver mille cosey una confitsiofte nella testa » (italieniscne i v « ■ i

sont là pour rappeler au passant celle étrange fatalité; le Romain, devant le Colisée, s'écrie :

Ailora faute stragge <4 ttanto lutto,

E adesso tanta pasce! Oh avventi umani !

Cos' è sto monno ! Come earcimia tut Lo !

Plus particulièrement encore, il faut tenir compte de la misère constante des Transtévérins, pauvres diables auxquels tous les prétendants au pouvoir ont fait, de tout temps, de belles phrases... jamais réalisées, si bien qu'ils ont renonce aux espoirs, qu'ils n'ont plus toi aux principes, et qu'ils se contentent de vivre au jour le jour, en esquivant tant bien que mal les coups aveugles du sort. On verra, au chapitre V, ce qu'a été le régime des papes, et l'on ne s'étonnera plus que le fatalisme ait pris au Transtévère toute Tàcreté du pire pessimisme.

Enfin l'enseignement même des prêtres pousse au fatalisme. La théorie d'une Providence qui intervient dans notre vie, en prévoyant nos actes, est logiquement inconciliable avec une liberté quelconque de la volonté ; ce qui n'empêche pas les croyants et même des protestants très « éclairés » de proclamer hautement le libre arbitre tout en admettant que l'heure de notre mort est fixée d'avance par Dieu ; la subtilité de ces gens trouve aisément un « pont » entre deux propositions qui s'excluent mutuellement. Les braves gens du Transtévère n'ont du moins ni ces prétentions, ni ces scrupules, et leurs curés leur ont enseigné franchement le plus pur fatalisme, la soumission aveugle à l'autorité, terrestre ou céleste, même dans ses actes les plus extravagants. Ils sapaient ainsi par la base la moralité d'un peuple, ils étouffaient en lui la virilité des espoirs et des efforts, ils le privaient des joies les plus saines, les plus pures que la vie nous réserve; pour le dire en un mot, ils en faisaient, au triple point de vue politique, intellectuel et moral, .un

eunuque..., mais ils assuraient le pouvoir temporel et la table se trouvait mise pour tous les clercs affamés.

Il ne me reste plus désormais qu'à citer, sans autres commentaires, une série de sonnets suffisamment éloquents.

C'est d'abord celui qui a formé pour ainsi dire l'introduction à cette étude (voyez page 94) ; ou bien ailleurs :

Su la porta der monno ce sta : Spaccio De guaïnelle^ a Vingrosso e a mminuto : De rnalanni passati pe' ssetaccio - :

De ggioje appiccicate co* lo sputo 3.

Il faut se résigner, n'est-ce pas ?

Bbastâ, ggià cche cce semo, alegramente ;

E nu ri ce famo dà la cojjonella

Cor don-der-fiotto che nun giova a ggnente*.

Les hommes sont sur terre comme des grains de café dans un moulin, écrasés par une puissance inexorable. « Ils « vivent ainsi, mêlés par la main du sort qui les fait tous « tourner, tourner sans cesse; et tandis qu'ils se meuvent u de ta sorte, l'un doucement et l'autre plus vite, ions cou- « lent a fond sans le savoir et tombent dans la gueule de la <( mort » (II, 385).

C'est pourquoi on a tort vraiment de désirer des enfants5; que deviennent-ils? les hommes... des vofëurs; les femmes... des putains6. Le grand-père lésait bien, lui qui a vu tant de choses :

1 Débit de mal] rs.

* Dea malheurs passée au crible, c'est-à-dire choisie et raffinés. 3 Des joies collées avec de la salive !

■ • nous exposons pas au ridicule, par des plaintes qui Qe servent ;%>

i-i-Mi.

' ii, ni.

Vederete oggnisempre ch' erziconno

Fa la scianchetta ' ar primo, e' r terzo a cquello.

Vederete un governo che fîa editti E llassa La vertu mmori <l<lo famé, M (M îhe vanno in trionfo li dilitti.

Mais tout est dans les mains de Dieu2; il faut respecter ses jugements insondables et ne pas se révolter quand il nous laisse mourir de faim et de soif3. — C'est Dieu qui a maudit l'humanité dès le premier homme4; c'est Lui qui fixe l'heure de notre mort5; dans sa justice profonde, Il punit une ville pour les péchés d'une autre 6; puisqu'il mesure la laine aux brebis et la pâture aux oiseaux des champs, c'est à Lui de pourvoir à notre existence, au mariage des filles 7, au rétablissement de la santé 8, au travail rémunérateur9; pour toutes choses, « ce sarà er Ziggnore che cce (( penza ».

Plutôt que par des bienfaits, son intervention se manifeste surtout par des malheurs, par des deuils, ce Dieu a 9 voulu me rendre visite ; Il a pris mon mari et II en sait le « pourquoi ; que sa sainte volonté soit faite » (IV, 119).

C'est une pauvre mère qui parle, non sans une ironie, involontaire peut-être, mais amère : « Crois-moi, ma fille, je « parle par expérience; la richesse et la charité sont deux (( personnes qui ne pourront jamais faire connaissance. On a demande du pain, on reçoit des coups de bâton ; offrons-

1 Croc-en-jambe.

« les à Dieu ; la patience est un réconfort que donne la reli- « gion » (III, 16).

Sans doute, ici-bas, l'habit fait le moine *, et personne n'est content de son sort2; pourtant le plus sage serait, non seulement d'avoir compassion les uns des autres3, mais surtout de se soumettre sans murmurer :

Gqui nun z'ha da capi, mma ss'ha da crede.

ce Murmurer contre Dieu, mes enfants, c'est la consolation « des sots; les bonnes fortunes vont avec les fléaux; l'un est (( riche et l'autre gratte ses poux. Un pape aidera aux pau- (( vres; un autre leur crèvera les yeux. C'est ainsi que va le (( monde : ce sont jeux d'enfants, choses de rien, affaire de (( quelques sous » (IV, 97).

Et à ceux qui s'obstinent à demander le « pourquoi » de cette malédiction et de cette justice étrange, le Romain répond brutalement :

Perché pperché! se sturino l'orecchie, Yienghino a fàlla loro un' antra legge Sti correttori de le stampe vecchie. ♦

Perché pperché! bber di dda ggiacobbino ! Ër libbro (1er perché, cchi lo vb llegge, Sta a ccovà ssott' ai* culo de Pasquino.

* C'est-à-dire : ces réformateurs, ces jacobins.

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