‹ Le peuple de Rome vers 1840Chapitre 60 sur 80 · Les Finances · texte numérisé non relu

Les Finances

Les fmauces ont été de tout temps un des points les plus faibles du régime pontifical, d'abord par la nature même dos recettes et le système d'encaissement, ensuite par la mauvaise administration et la dépense inconsidérée. Quelques papes (entre autres Léon XII) s'efforcèrent, il est vrai. d'amortir la dette et de créer la stabilité du budget; efforts ;mssi vains que rares ! Les pontifes, dans leur grande majorité, n'ont jamais su se pénétrer des principes qui régissenl un État et auxquels se soumettent la plupart des souverains laïques, même ceux dos régimes absolus. A la cour des papes, on n'a jamais connu la raison d'État ; on n'y a pas soupçonné l'existence de ce contrai tacite, espèce d'être moral, reposanl sur lo consentement unanime, sur les dc-

1 Le célèbre aventurier Cagllostro qui se Ht dan9 i<> peuple une réputai ion de sorcier.

; Buzzico <•-( la cruche ;> huile; sbuzsicare signifie donc Ici . répaudre l'argent.

•uvernemenl n'inquiète pas les voleurs.

• i„-i toupie, qui courl .in qu'd re qu'elle rencontre une pierre

voirs, les droits et les responsabilités de tous, supérieur aux individus el survivant aux générations. Chaque pape, à son tour a considéré les revenus de l'État comme une propriété personnelle; il y a puisé à pleines mains et y a taillé de larges patrimoines pour les membres de sa famille et pour .sos favoris. Le mot de népotisme qui a passé dans la langue de tous les jours est à lui seul une preuve éloquente de cette conception fatale, commune à tous les chefs de l'Église. — Et pourquoi donc leur a-t-elle été commune à tous, pour ainsi dire sans exception? Il serait ridicule et odieux de les en rendre responsables personnellement et de voir dans chaque pape un vulgaire voleur et jouisseur; cette façon de voir, injuste et surtout superficielle, est celle du grand public anticlérical, de beaucoup de protestants, de libres-penseurs et d'incrédules. Pourtant elle est inadmissible.

Remarquons tout d'abord que la papauté (au point de vue temporel) étant une sorte de monarchie élective et absolue (les élections faites dans des circonstances très particulièrement aggravantes), elle perdait par là cette continuité dans les intentions qui fait la force des monarchies héréditaires, et se privait aussi du précieux contrôle que les princes et les grands exerçaient jusqu'à un certain point même sur les monarques absolus. Tout importante que soit cette considération, je ne fais que l'effleurer, car il en est une autre encore, plus difficile à voir et à développer, mais essentielle. — Les papes ont tous été les victimes du système : Les principes qui régissent les institutions politiques et civiles diffèrent dans leur essence même de ceux qui régissent une institution morale et religieuse telle que l'est l'Église.

Les Pères de l'Église ont énoncé, avec une franchise et une logique grandioses, la conception du monde au point de vue divin. D'après eux, l'origine, le centre et le but de l'activité humaine ne sont point ici-bas, mais auprès de Dieu ; Il est la source et le foyer dont tout descend, où tout remonte. Les choses de ce monde ne sont que des formes

passagères, caduques et sans importance, au travers desquelles et malgré lesquelles il faut poursuivre sans cesse l'œuvre transcendentale. Le Berger songe avant tout à la vie immortelle de ses brebis. Le travail a été imposé à l'homme comme punition ; le commerce, l'industrie, tout ce qui procure de l'argent et du pain matériel, tout cela est d'ordre inférieur, mauvais même. La science, la philosophie, les beaux-arts ne sont légitimes qu'en tant qu'ils glorifient Dieu.

La maternité est douloureuse parce qu'elle est le fruit du péché. Sur cette terre de douleur où nous sommes appelés à passer, toute action de l'homme est entachée de la faute originelle; disons-le bien haut, ceux-là seuls furent logiques qui renoncèrent à l'amour, au travail, au gain et à la lutte, et se réfugièrent dans le désert pour adorer Dieu et s'abîmer en Lui.

Tout différents les principes qui régissent l'État. L'État résulte du consentement (plus ou moins libre ou forcé) et du besoin de tous, dans le but d'assurer à tous l'indépendance, la sécurité et le pain quotidien. Pour l'Église, l'axe de la vie humaine est dans Tau delà ; pour l'État, elle est toute ici-bas; et c'est par des moyens matériels, par l'épée, par les traités, par la loi, par le travail, par le commerce et l'industrie que l'État entend assurer, en dernier ressort, à ses composants la possibilité et l'indépendance d'une vie intellectuelle et morale. La patrie, la propriété, la participation aux comices, et toutes les conséquences qui en découlent, voilà des cl h .ses terrestres; c'est précisément parce que l'Église naissante en niait l'utilité et la légitimité, c'est parce qu'elle sapail les institutions civiles et politiques dans leur hase, que l'empire romain, si tolérant m matière de religion, combattit les premiers chrétiens avec la violence que l'on sait.

Que l'Église applique, comme Église, et dans le royaume

des âmes, les principes énoncés pins hanl, c'esl l'affaire des

croyants et nous n'avons pas ;'i discuter la chose ici. que l'Église ei l'État puissent vivre cùie & côte, indépendants

l'un de l'autre, c'est encore une solution qu'aucuns croient possible et que je ne discuterai pas davantage. Mais quand la métaphysique se matérialise et entre dans le temporel, il est de toute évidence que le principe d'État, étant d'origine humaine, devra se subordonner de plus en plus au principe d'Église qui est, dit-on, d'origine divine; l'Église absorbera l'État.

Sur les ruines de l'empire romain s'éleva la théocratie du moyen âge, la Cité terrestre conçue sur le plan de la Cité de Dieu. En réalité, le résultat fut absolument contraire à la fin qu'on s'était proposée. Tant il est vrai que tous les efforts, même des meilleurs d'entre les hommes, ne sauraient enrayer la fatale dégénération d'un système faux dans son essence. Gouverner les hommes et les biens de la terre d'après i'au delà, c'est-à-dire comme une chose passagère et mauvaise, n'ayant pas en soi-même sa raison d'être, c'était nécessairement aboutir à la banqueroute de la Cité terrestre et de la Cité divine. 11 n'en faut pas rendre responsable tel ou tel individu, mais bien oui l'humanité tout entière qui poursuit à travers les siècles ses longues et douloureuses expériences, adorant à chaque nouveau Calvaire quelque nouveau principe, dont elle attend la délivrance et la félicité promises par ses prophètes, les poètes. Elle a la foi et la colère aussi d'un enfant; elle brûle aujourd'hui ce qu'elle adorait hier; elle change d'erreur en changeant de maître. Et pourtant ils ne mentent pas les poètes. Cette félicité promise, beaucoup d'hommes déjà l'ont goûtée par le seul pressentiment, par la joyeuse espérance et par l'amour qu'ils ont porté aux peuples qui sont à naître. Du haut des sommets de l'histoire, on n'entend plus guère les cris de haine des sots et des méchants, et l'œil n'est plus dérouté par la multiplicité des détails qui fait croire que l'homme piétine sans avancer. Non, il ne recommence rien, ses erreurs ne se ressemblent pas; chaque effort étant méritoire et chaque rêve ayant en soi un peu de vérité, tous ces efforts et ces rêves

sont un progrès acquis. A voir de haut le chemin parcouru, on voit bien qu'il monte et qu'il va du côté de l'aurore. La vérité est une et pourtant multiple ; après avoir reconnu une à une chacune de ses faces, l'homme en fera quelque jour la synthèse; réunissant en un seul faisceau les sept couleurs du prisme, il aura la lumière, claire et chaude, celle qui fait éclore les roses et qui dore les blés et les fruits. Pour nous, la seule foi que nous avons en cette aurore suffit à éclairer la nuit où nous luttons.

Il était nécessaire de s'arrêter un peu à ce belvédère des idées générales, afin de ne pas se perdre dans les mille détails que nous allons aborder. On se convaincra que le gouvernement temporel se mourait d'un vice de constitution et se trouvait placé dans des circonstances matérielles très particulières.

Les recettes. Les Finances sont dans les mains d'un prélat trésorier dont l'autorité est absolue, sans aucun contrôle, hors celui du pape. Nous y reviendrons bientôt avec quelques détails. — Les recettes se constituent des impôts directs et indirects, et du denier de Saint-Pierre. Ici déjà s'élève une question de principe : aux beaux temps où la chrétienté envoyait à Rome des sommes immenses, le popolino ne payait que peu d'impôts; mais alors de quel droit employait-on au temporel des ressources destinées, dans la pensée des donateurs, à la seule Église? Les trésoriers prirent l'habitude de dépenser sans compter et firent des dettes. Quand le denier diminua, la dépense demeura la même ; on augmenta les impôts du popolino jusqu'à un degré excessif et l'on décupla la dette.

De quel droit alors maintenait-ôn, aux Irais d'un pauvre

peuple, la cour fastueuse des princes do L'Église? Confusion fatale *\r< recettes el dépenses du temporel et du spirituel, au grand détrimenl de l'un et de l'autre; sans parler de la dignité compromise par cette sébille toujours tendue ;• la chrétienté et remplie par les moyens que l'on sait. A l'époque dont nous parlons. I impôt foncier et L'impùl

sur l'héritage rapportera environ trois millions d'écus par an. Les impôts indirects se perçoivent par la Douane, le Monopole du sel el du tabac, le Timbre e1 le Registre, les Postes, le Loto et différents octrois ; ils produisent environ six millions d'écus par an. Total : neuf millions d'écus; il faut en déduire le quart pour les frais de perception1. La dette est très forte ; sous le seul règne de Grégoire XVI, elle s'accroît de vingt-sept millions d'écus.

Le pape est un homme fait comme nous de chair et d'os ; il faut bien qu'il mange, et voilà la raison des gabelles, car l'argent qu'il donne à son cuisinier ne lui pleut pas des étoiles. Il lui faut payer ensuite la lessive, l'éclairage, les espions, l'écurie, un brin de villégiature. Comment fait-il pour vivre, le pauvre homme? Il fait un édit qui dit : « J'ai « résolu, mon peuple, de te ronger le cœur » (III, 356).

Er crede e lo sperà sso' ccose bbellc ; Ma a sto monnaccio nun c' è de sicuro Che ddu' cose : la morte e le gabbelle.

a En ce pays, toutes les pensées et toutes les charités (( sont pour les morts ; à peine meurt-il un chien, qu'on met « tout en mouvement : les cierges, l'encens, la musique, les « cloches, les messes, les indulgences... Pour les vivants par « contre : les gabelles, la guillotine, les passeports, la mano- « reggia, les galères et les supplices. Et pourtant les vivants, « bons ou mauvais, valent plus que les morts, quand ce ne « serait que le fait d'être vivants » (IV, 308).

Quand la populace affamée est menaçante, le pape effrayé fait distribuer du pain et se hâte de quitter Rome pour quelque voyage ou quelque séjour à la campagne. Remède pire que le mal, car en fin de compte qui paiera le pain... et le voyage2?

1 Ces chiffres sont empruntés à Farini : Lo Stato Romano, r, 120.

* « J'ai toujours entendu dire que Notre Seigneur \\e pape) dans ses allô-

E cche ffa ssi sse voteno le casse ?

Si Ddio serra una porta, opre un portone.

A ttutto s'arimedia co' le tasse.

En effet, Grégoire XVI ne manqua pas une occasion d'augmenter les impôts et d'en inventer de nouveaux. Sans aucun édit, mais par simple circulaire adressée aux percepteurs, il doubla l'impôt foncier *.

Le popolino connaît les délices du papier timbré à un paolo (dix sous) la feuille2 et celles aussi de l'octroi qui fait payer sur tout ce qui se mange et se boit, jambon 3, boudin 4, thon, hareng5, et le vin des Castelli 6. On augmente le drap de trois écus par canne 7. Naturellement la contrebande est à l'ordre du jour; on s'en fait un plaisir à propos de bagatelles 8, et un métier pour les grosses affaires ; les employés de douane sont souvent complices 9. Le peuple souffre surtout de l'impôt sur le sel, qui va sans cesse augmentant, grâce au système de fermes dont nous parlerons tout à l'heure ! Chaque semaine amène quelque nouvel impôt, et puisque ce gouvernement vaut celui de la Turquie, il vous fera bientôt payer l'air qu'on respire (V, 26). Tout va renchérissant :

Er pane, è ccaro : ervino, un tant' a ggoecia : La carne, Iddio ne guardi ! e le gabbelle Ve tiengheno pulita la saccoccia.

cutions s'appelle notre serviteur (servies servorwn Dei). Serviteur pour

rire, c'est clair, celui qui dit : « Messieurs mes patrons, faites-moi le plaisir de me payer ce f... impôt ». Peut-on Imaginer plus belle ironie que d'appeler serviteur celui qui se rassasie <it patron celui qui a le ventre vide > » (iv, 52).

» IV, 313. Cf. note 7 de IV, 860.

• m, un.

Ml, 880.

7 iv. 877. La « canne » équivaut fa m. 8,83 i 'écu valait lirai

Co' sto bber governà dde nova stampa, Ghe ne vonno de noî sino la pelle, É3 un miracolo cqua ccome se campa.

Les pintiers, les boulangers protestent4, et naturellement, ils font payer la différence au petit peuple, dont la patience commence à se lasser.

Le bbettole, li forni, li niascelli Strilleno ar lupo, e sçonteno li torti Cor zangue de noantri poverelli.

E nnoi ch' avemo li cuadrini scorti,

Tenémose da conto li cortelli,

Ghe de sti tempi so' zzecchini storti -\

Une des plaies du système financier et la principale Les raison de l'augmentation progressive des impôts, c'est fermiers. l'habitude prise par le gouvernement de donner à ferme la plupart de ses revenus, l'un après l'autre. On connaît ce remède illusoire, pire que le mal : le trésorier aux abois, désirant à tout prix de l'argent comptant, abandonne au plus offrant les revenus du sel et du tabac, puis ceux de l'octroi, et d'autres encore. Pour boucher un trou, il en fait un autre plus gros encore, et mange ainsi son blé en herbe, se privant d'avance des plus gros revenus des années à venir. Il est clair qu'à chaque renouvellement de contrat, le trésor exige davantage de la part du fermier, et celui-ci à son tour, bien décidé à faire « une bonne affaire », fait payer plus cher au popolino le sel, le tabac, le vin et les denrées les plus nécessaires à la vie. Le fermier s'enrichit, c'est la règle, ainsi Don Alessandro Torlonia

* C'est-à-dire préparons nos couteaux, qui sont en ce temps-ci un capital à mettre de côté.

qui gagne du 32% avec le sel et le tabac *.« Pour faire sa « fortune peu à peu, et devenir même chevalier, on ne sort « pas de là : le vol, ou la ferme, ou le jeu » (III, 15).

Les fermiers sont les vampires du petit peuple : « Quand <a nous sommes tous nus, et qu'en vendant nos caleçons et ce nos chemises on a réuni cent mille écus, on appelle un « fermier (à Rome il y en a toujours un qui vole) et on lui « dit : <l Voilà, monsieur le voleur, ouvrez la bouche ! » (II, 268) 2.

Pour faire de meilleures affaires, on fausse la vérité, on fait des comptes fantastiques 3, on ruine de gaîté de cœur le commerce et la petite industrie4, on sape les finances de l'État dans leur base même 5. La chronique de la gabelle dans les É]tats Romains rappelle certaines pages de Taine sur l'Ancien Régime0. Il semble vraiment que tous ces trésoriers, fermiers et administrateurs aient pris pour devise le mot de Calonne : « Après nous le déluge ».

Il est difficile de s'imaginer désarroi plus complet, négligence plus irréfléchie. En 1832, le Chef suprême de l'Église fait un emprunt chez le juif Rotschild, auquel il paie un intérêt de 65%.

Hai sentito ch' ha ddetto oggi er padrone? Ch' avenno inteso er grann' abbreo Roncilli 7 Ch' ar monte ce bballaveno li grilli », Ha ddato ar Papa imprestito un mijjone.

Cusi oggnuno avéra la su' penzione, É nnnn ze sentiranno ppiù li strilli;

1 iv, 70; VI, 123, note s.

m. m, 290; [II, 1 t.

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