II, 8) K
Le gouvernement avait eu un moment l'idée d'émettre du papier monnaie4, mais il y renonça, probablement parce que le peuple gardait encore un souvenir trop vivace non seulement des assignats de la république gallo-romaine, mais aussi des billets émis jadis par Pie VI, pour une valeur de quatorze millions d'écus, pour le compte et sous la garantie de l'État. Au temps de la Révolution, ces billets furent transformés en assignats, à raison de 15% de leur valeur nominale ; lorsque le gouvernement papal fut rétabli, il ne voulut reconnaître ni billets ni assignats5.
Jadis les bénéfices du loto étaient distribués en grande partie au petit peuple, sous forme d'aumônes; mais Grégoire XVI s'appropria ces revenus et finit par donner le loto à ferme, comme tant d'autres choses 6.
Vis-à-vis de ses débiteurs, le fisc est inexorable ; grâce à un motu proprio de Grégoire, du 1.0 novembre 1834, il jouit d'un privilège spécial, appelé la mano reggia. D'après cette disposition, le débiteur reçoit un simple avertissement de payer, lequel est suivi, au bout de trois jours, de la confis-
1 En ce pays-ci, le secret c'est de vivre d'escroqueries et de dire des prières.
2 Le taux de l'emprunt fut réellement à 65 %•
3 Voyez aussi II, 11.
Mil, 75, 76.
cation des biens mobiliers et de l'expropriation des immeubles; ces biens sont vendus aux enchères après un délai de cinq jours; cette disposition inique s'étend même aux débiteurs des débiteurs 1 Le privilège de la mano reggia n'est du reste pas exclusivement de l'État ; il s'accorde aussi à des particuliers bien en cour. Dans certains cas, le Tribunal peut suspendre et révoquer les actes du fisc, mais Grégoire XVI passe outre, en dépit du Tribunal, et donne même à la mano reggia un effet rétroactif1 ! La dépense. L'argent qu'on arrache ainsi au peuple, par des impôts
sans nombre et par des lois tyranniques, est administré et ] dépensé sans le moindre contrôle des contribuables. La ce Reverenda Caméra Apostolica », commission chargée de l'administration des finances, est appelée par le peuple « apoplectique ».
Nun pb arma avanti un' antra sittimana. Fa ttroppe tirannezze : è ttroppa eretica.
Les économies se font au mauvais endroit, elles portent sur des objets de ridicule importance, par exemple sur la fonte des cloches d'église3; hier, on restreignait le nombre des employés, tout en distribuant des pensions à ceux qu'atteignait cette mesure d'économie; aujourd'hui on rétablit les bureaux dans leur intégrité, en engageant de nouveaux venus et sans cesser de payer la pension aux autres4; à chaque insiani de nouvelles promotions5. Parmi ces employés, plusieurs oui obtenu leur place en corrompant le valel <l<i chambre d'un personnage influent ,;: qu'on juge de
■ IV, i 19.
1 II, 81 ' m. 145, 1 m, 388.
leur honnêteté dans le maniement des deniers publics ' ! Si le Trésorier songe à diminuer les appointements de ces dignes fonctionnaires, c'est une tempête de protestations;
(Tailleurs, les cardinaux les tout premiers touchent imperturbablement leurs gages, appelés « piatto »2; des plus petits jusqu'aux plus grands, chacun veut ce manger », et le plus possible; conscients et inconscients, ils éveillent l'idée d'une vaste association de malfaiteurs. A commencer par le Trésorier, le Camerlingue et le Vicaire qui « se partagent entre <r eux la robe du Christ, et comme les voleurs de Pise, sont « toujours d'accord pour voler les autres » (11^ 170).
La méthode des divers Trésoriers est toujours la même; c'est le Pape qui parle :
« Fino che ir Tesoriere nun zi stracca Di fà ddebbiti e vvenne ir capitale, Staremo sempre in d'un ventre di vacca ».
Avec ce système, il en est qui demeurent personnellement honnêtes et pauvres; tel ce fameux Tosti dont nous parlerons tout à l'heure; la plupart se créent d'insolents revenus, ainsi Monseigneur Belisaire Cristaldi :
Monzignor Tesoriere ch' è ccrepato, Quanno stava a la stanga der timone E mmaggnava su ttutte le penzione, Le gabbelle, l'apparti e'r mascinato* ..
Ainsi encore Monseigneur Mario Mattei :
3 Puisque c'est le pape qui est censé parler, le « popolano » s'efforce de corriger son dialecte; de là les formes ir (au lieu de er\ di (au lieu de de). — Sur les Trésoriers, cf. IV, 149 ; V, 339).
4 Impôt sur la mouture du blé.
G' è stato a Rroma, a ttempo der vertecchio K Un abbate fijjol d'un rigattiere 2.
Ghe ddoppo d'avé ffatto er mozzorecchio 3 Se trovô de risbarzo Tesoriere.
E ssiccome era fijjo der mestiere, Vedenno in cassa tant' oraccio vecchio, Goll' ajjuto de costa der cassiere Tutta l'aripuli ccom' uno specchio.
Ma er Papa ch' era un omo duzzinale *, Pijjanno cuella cosa in mal umore, Lo creb. pe' ggastigo, cardinale.
E accusi se pb ddi de Monzignore, Cuello che ddimo 3 noi de fra Gcaviale : La fesce sporca, e ddiventb ppriore 6.
Le plus célèbre des trésoriers est le cardinal Tosti, qui fut à la tête des finances de 1834 à 1845. II ne profita pas de sa place pour capitaliser, et les sonnets de Belli ne contiennent pas d'attaque précise contre son honnêteté; cependant, il mena grand train, eut des voitures superbes7, et tous ses domestiques s'enrichirent 8 ; ses employés de même 9. Il était d'une négligence excessive et manquait d'expérience; c'est lui qui négocia le fameux emprunt à Rotschild; il s'enfonça dans la dette comme dans un sable mouvant l0. céda des monopoles et des entreprises de rapport à des gens qui volèrent l'État indignement; Tosti ne sul jamais contrôler les actes de ses subordonnés; d'autre pari, dans le fol espoir d'une
' au bon \ ien\ teinpd du r I ,
1 Kripier.
1 avocat.
1 \ la douzaine, commun, de peu de valeur
r- i e que uoua dison*.
'• proverbe.
amélioration prochaine, il cacha toujours au pape le réel état dos choses, jusqu'au jour où il fui remercié de ses services pour une affaire d'importance assez minime1. A sou départ, on ne trouva pas trace de (-(impies pour un espace de dix ans! & Entre un cardinal et nous, quelle grande ce différence! Quelque imbroglio qu'il lasse un cardinal a le ce privilège de ne jamais rendre compte » (V, 278).
La façon dont le pape congédia, dit-on, son trésorier, est racontée en un sonnet amusant? « A peine cette grande « perche de Tosti fut-il entré (dans les appartements du ponu tife) pour lui souhaiter la bonne année, que le pape lui « dit : Comment vont les affaires? — Et le cardinal : Grâce « à Dieu, très bien. — Le pape : La contrebande est-elle « extirpée? — Il ne passe plus même un citron. — Et la bâ- « tisse de Ripetta. avance-t-elle ? — On peut dire qu'elle est « prête, quand vous voudrez. — Les capitaux? — Sont tous ce placés2. — Les dépenses? — Balancent les rentrées. — Et (( la dette, y en a-t-il encore? — Nous en sommes aux inté- « rets 3. — Le pape alors branla la tête et lui dit : A ce que je « vois, Monsieur, je n'ai donc plus besoin de vous » (V, 272).
Le trait caractéristique de l'administration des finances, c'est le gaspillage. Du haut en bas de l'échelle, du plus humble employé au chef suprême de l'État, en passant par tous les hauts fonctionnaires et grands dignitaires, personne ne songe à ménager les deniers publics ; aucune méthode dans la dépense; on néglige les choses nécessaires, on s'épuise en futilités.
Gqua mmaggna er Papa, maggna er Zagratario De Stato, e cquer d'Abbrevi e'r Canimerlengo, E'r Tesoriere, e'r Cardinal Datario.
1 Voyez la note 1 de V, 272.
5 Avec le double sens de « dépensés » (dans le texte : venduti).
3 Autre double sens : le Trésorier donne à entendre qu'il ne reste plus qu'à payer les intérêts de la dette, tandis qu'en réalité les capitaux empruntés sont dépensés sans retour.
Cqua 'ggni prelato ch' ha la bbocca, maggna : Gqua... inzomma dar più mmerda ar majorengo * Strozzeno tutti quanti a sta cuccagna.
A tout seigneur, tout honneur : c'est le pape qui se taille la plus grosse part. 11 boit, il dort, il mange, il prend son café, jouit de toutes choses, disant « è tutto mio » comme s'il était seul au monde, semblable à Dieu avant la création 2. Quand le pape est rassasié, personne ne doit plus avoir faim, car il est la tête et ses sujets ne sont que des membres très secondaires3. Il prend surtout plaisir aux voyages fastueux et aux séjours d'été. Tantôt il s'en va à Belluno, sa patrie 4, tantôt à Fiumicino pour y élaborer, dit-on, ce plan grandiose de « Rome port de mer » 5, et tantôt à Tivoli, à Subiaco 6, ou encore à Frosinone 7, voyage qui ne coûte aux communes que la bagatelle de 200,000 écus, plus 82,000 au budget public. Le pape fait ses villégiatures à Castel-Gandolfo (au bord du lac d'Albano) et il y fait réparer le château avec grand luxe8. Il y a là de quoi rassurer les populations affamées, car « tant que le pape va en villégiature et se porte « bien, nous pouvons dormir sans crainte. S'il y avait quelque « péril, lui qui est un homme prudent, rempli de la crainte « de Dieu, il économiserait et ne ferait pas le fou » (III, 165).
Si Grégoire était cet homme avisé, il entendrait des voix
qui se plaignent et qui menacent : « Saint Père, que f -
ce vous de tout cet argent? Est-ce là une vie de moine, de « prêtre ? Et vous espérez que les choses vont continuer de « ce train paisible? Les gens ne sont ni aveugles ni sourds
1 nu plus misérable au plus grand, » iv. 358.
Mil, in.
'' lll, :î(m.
• mi. 144,
(cet nous vous ferons trembler plus encore qu'en 1831.
(( Qu'une femme dépense sa dot, soit ; mais votre vie luxueuse
« n'est pas celle d'un vrai Pontife, entendez- vous*? » (IV, 165).
L'exaspération du peuple qui paie en es1 à sou comble :
Mentre er Zor Papa in un viaggetto solo Bbutta zecchini a ccanestrate sane*, Va' cch' uno strilli che jj' ammanca er pane, Sai ch' arisponne lui? « Me ne conzolo ».
Ah ttafino * bbrodaro :î stracciarolo * ( h'iscio s leccascudelle 6 scarzacane 7, Che ssenz' arte ne pparte ne le mane Sei vienuto a ffà a Rroma er dindarolo 8 !
Questa è l'aricompenza de l'avette Steso le grinze de la sagra panza, Che pprima te ggiucaveno a ttresette 9 ?
Ccusi ce neghi eh, pallonaccio a vvento,
Inzino er mollicume che tt' avanza
De quer pane che mmaggni a ttradimento *o ?
Il est évident que les cardinaux imitent à qui mieux mieux un si bel exemple de chanté ; ils vident la caisse et les impôts augmentent ll. Non seulement la dilapidation demeure impunie, elle est même encouragée par des
1 II jette l'argent à pleines mains (à pleins paniers).
2 Expression de mépris, appliquée aux Piémontais : le Romain, peu fort en géographie, l'applique à tous les Italiens du Nord.
3 Un meurt-de-faim.
4 Chiffonnier, et par extension : homme en guenilles.
5 Autre nom de mépris donné aux gens du Nord.
6 Ceux qui vont manger la soupe à la porte des couvents.
7 Gredin.
8 La tire-lire. — Grégoire est venu s'enrichir à Rome.
9 Est-ce là la récompense de ce que nous t'avons engraissé au point de tendre les plis de ta panse sacrée qui jadis jouaient entre eux.
10 Tu nous refuses même la mie de ce pain que tu es venu nous voler.
promotions1. « Le trésorier, Monseigneur Mario Mattéi, a ce vidé la caisse; pour le punir, le pape l'a fait cardinal » (II, 97). Et le même cas se répète à propos du majordorme du palais pontifical, Monseigneur Constantin Patrizi -. Le reste à l'avenant.
Les impôts ne suffisent pas pour toutes ces saignées, officielles ou clandestines. On y remédie par l'exploitation systématique de tout ce qui peut se vendre : la sanctification d'un béat coûte des sommes énormes 3 ; pour se marier entre cousins il faut débourser 698 écus4; on n'obtient pas de place sans corruption5; partout des pourboires6, car « celui (( qui a de l'argent n'a jamais tort» 7 ; un petit cadeau vous procure l'indulgence nécessaire8; il faut payer encore pour baiser les pieds du pape9, pour la bénédiction du Samedi- Saint10, pour la bénédiction des bêtes à la Saint-Antoine 11, pour les chaises à l'église 12. Si la lune était habitée, le pape y enverrait un évèque, pour y faire payer les licences de manger gras aux jours maigres13. Sur terre, Grégoire confisque les biens d'un ordre de moines pour les donner à ses confrères de l'ordre de Citeaux14; on l'accuse aussi d'avoir gardé pour lui les fonds recueillis pour l'église de Saint- Paul 15. Le résultat final, c'est que les clercs ont à manger de toutes choses, tandis que le popolino en est réduit au pain sec.
1 Voyez à page 203 1:: traduction <le îv, 395. cf. il. 109.