‹ Le peuple du ValaisChapitre 1 sur 66 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

La Suisse présente, au point de vue social, le même intérêt qu'au point de vue géologique ou botanique. On y reneontre,juxtaposées sur un petit espace, les variétés sociales les plus extrêmes, par suite de l'extraordinaire diversité des productions naturelles et des travaux. C'est le microcosrae social le plus complet de l'Europe.

Cette diversité tient d'abord à ce qu'on trouve dans ce pays, toute la gamme des altitudes, depuis les régions les plus froides, jusqu'aux régions assez chaudes pour permettre la culture de la vigne. On peut donc y observer et y suivre de proche en proche, toutes les formes et toutes les conséquences du travail humain dans leurs complications croissantes, depuis l'art pastoral qui domine exclusivement dans les parties hautes, jusqu'à la fabrication en grand atelier qui se développe dans les parties basses, en passant par toutes les formes intermédiaires de la culture et de l'industrie.

Cette diversité tient ensuite à la division des régions alpestres de la Suisse en petites vallées plus ou moins séparées les unes des autres par des montagnes d'accès difficile. Chacune de ces vallées forme un petit monde à part ayant son unité et la conservant plus facilement.

La région du Valais que M. Courthion a entrepris d'étudier, est particulièrement bien choisie à ce point

de vue. Elle se développe depuis les glaciers du Rhône et les hauts pâturages alpestres, jusqu'aux laides plaines qui ahoutissent au lac de Genève ; on peut donc y suivre sans interruption toute la série des complications sociales et en dégager tes lois.

Mais en dehors de son intérêt social, cette élude pourrait avoir une grande importance au point de vue pédagogique. J'ai dit que la Suisse présentait en raccourci, non seulement dans son ensemble, mais presque dans chacune de ses parties, un petit monde complet. Les instituteurs pourraient donc partir de l'observation directe de ce qui les intéresse, pour expliquer aux enfants, la géographie du monde et tout ce qui a trait à l'étude de la nature et de la vie sociale, il s'agit d'aller du connu à l'inconnu ; de ce qui est dans notre voisinage à ce qui est au loin. C'est la méthode que nous commençons à appliquer à V Ecole des Roches; elle donne des résultats excellents. Je la signale à tous ceux qui s'occupent d'instruction et d'éducation en Suisse.

J'ai tenu à donner cette brève indication pour montrer que l'étude de M. Courthion sur le Valais a une portée très générale, qui s'étend bien au-delà des Umites de cette région.

La méthode de la science sociale, dont il s'est servi, peut et doit renouveler nos méthodes d'enseignement. Mais c'est là un sujet trop vaste pour que je puisse l'aborder ici, dans le cadre nécessairement restreint d'une préface.

Edmond Demolins.

Ecole des Hoches, Vc]

Les contrées qui viennent s'adosser aux flancs divers des Alpes doivent aux cours d'eau qui descendent du massif du Saînt- Gothard une part considérable de leur prospérité : la Suisse et l'Italie du Nord, la fécondité de leurs plaines si dissemblables et la renommée de leurs lacs enchanteurs; l'Allemagne, ses forêts, ses légendes et l'opulence de plusieurs de ses villes; la France, sa grande industrie lyonnaise, ses voies navigables du Centre et du Midi, quelques-uns de ses précieux vignobles et les ressources fruitières de la Provence,

Cependant, entre les dépressions orogi'aphiques qui rayonnent autour de ce faîte de l'Europe centrale, bordées par des chinons qui, selon l'heureuse expression d'Elisée Reclus, se détachent de ce point ainsi que les rides du pli central d'une étoffe froissée, il en est au moins trois dont l'influence historique a concouru au même titre à la formation sociale et politique de la Suisse actuelle. Je veux parler des vallées de la Reuss, du Rhône et du Rhin, souches tout d'abord distinctes en apparence, mais qui, nourries de la même sève, ont abouti en dépit de greffages répétés, de différente provenance, à produire ce même fruit : ta fédération démocratique.

Certes, au début des temps connus, alors que des glaces redoutées et infranchissables maintenaient ces trois régions isolées

comme des îles lointaines invisiblement rattachées par des Rbres iQsoi]p<^nnées, qui donc aurait bu présager que, de proche en proche, en dispersant leurs rameaux parmi les massifs moyens et à travers les plateaux intermédiaires, elles finiraient par les enchevêtrer de manière A envelopper comme dans un buisson touffu les nids des trois principales races humaines de l'Europe I Où trouver une attestation plus frappante de la loi de similitude entre l'effet et sa oause que dans ce mouvement divergent de trois peuplades dispersées, pour ainsi dire, au même signe, comme autant de cohortes qui s'éloigneraient pour se retrouver à la commune étape au bout de nombreux siècles î

Essayez d'ouvrir à la fois l'histoire des cantons primitifs, dont la Suisse actuelle a fait sa genèse, celle des ligues grisonnes et celle des dixains valaisans ; dès les premières pages vous serez frappé de l'analogie qui a présidé à la formation de ces trois souches sociales à travers toutes les migrations pacifiques ou guerrières, étrusque, romaine, allémane, burgonde ou sarrasine. Que les hordes et les légions fassent irruption par les cols supérieurs ou s'ingénient à remonter le cours des fleuves, qu'elles exterminent les anciens indigènes ou préfèrent s'y mélanger en vue de maintenir plus sûrement leur domination, le résultat de leur entreprise ne saurait notablement différer. Car ces artères destinées à aller assembler au loin leur réseau d'embranchements et former quelque jour ce qu'on appellera le " carrefour des peuples u, sont trop caractérisées pour qu'un nouveau venu quelconque ne subisse dès le seuil l'empreinte accusée du moule originel. A l'heure même où le régime féodal tient l'Europe courbée sous le prestige de l'épée, nous voyons ces peuplades recourir aux mêmes moyens d'affranchissement et, par des actes héroïques qu'on dirait émaner d'une conception commune, tenir en échec les plus puissantes dominations de l'époque.

En 1308, les habitants des; petites vallées de la Suisse primitive se réunissent au Grùtli pour jurer une alliance perpétuelle

qui devra aboutir à l'expulsion dos gouverneurs autrichiens. En 1414, promenant à tmpcrs leurs vallées une grossière siatuc de bouleau hérissée de clous, gage de leur conjui-ation secrète les Valaisans dispersent la plus puissante famille du pays, brûlent ses châteaux et confisquent ses biens. Vers le même temps, les représentants de la haute Rhélie s'assemblent sous le légendaire érable de Trons et jurent une alliance muluelle contre les nobles'. Chaque tribu secoue son propre joug de la même manière, ù peu près en même temps, sans autre diversité que celle des occasions ou des circonstances. Ici ou là, c'est la même ténacité déployée contre la haute féodalité, comme sous l'action d'un commun sentiment de la vanité du droit divin.

Est-ce à dire, pour autant que ce montagnard fruste et simple en sa foi n'admettrait pas l'intervention divine dans les grands phénomènes de la nature qu'il a sans i-esse sous les yeux, où qu'il se refuserait à rechercher le doigt de Dieu derrière le bienfait comme den-ière le fléau t — Aucunement, Mais, contraint sans relâche de lutter contre le torrent, i'éboulement, l'avalanche, accoutumé à trouver l'unique voie de défense ou de salut dans sa propre action ou dans celle d'esprits surnaturels autochtones, aux princes charmants, aux bienvdilantes châtelaines, aux chevaliers cirants grands redresseurs de torts et implacables i-éparateurs des injustices humaines, vous le verrcK préférer dos fantômes plus familiers, tels le lutin de 1' « alpage «, la fée de la caverne voisine ou le simple revenant à la voix reconnaissable qui promène en des Ueux

' Daouet. Histoire de la Confédération suisse, p. 304-305. — « Dans la première partie du XVme siècle, l'histoire tradilionnelle de la Bhèlie offre une analogie frappantr avec celle des Wuldstfellen dans le siècle précédent. Lei inèiiips allenlatsàla pudeur, à la dignité humaine, A la propi'iété, y auraient eu peur rcsuliats les mi^ines actes de légitime défense, les mAines conjurations et, enfin, l'établissement de confédérations idenliques...

secrets du voisinage l'âme en peine d'un proche dont on pressent les fautes â racheter.

Pour lui, le mal comme le bien a des sources précises. Voyant surtout en l'élément le signe avertisseur ou ta voie vengeresse de Dieu et du Malin, il n'a pas de vaste horizon à explorer et, enclose dans la ceinture des montagnes prochaines, son imagination ne s'exerce que vaguement à sonder le mystère des lointains espaces. Aussi bien, l'homme des Grandes Alpew n'avait-il que faire du magnifique seigneur délégué par la Providence pour le gouverner de loin et de haut, conjurer les fléaux imprévus ou détourner les hordes dévastatrices. Une telle œuvre, que d'autres races ont départie à l'autorité souveraine, était toute réalisée pour ce montagnard si admirablement cantonné qu'il ét^t capable d'assurer directement sa protection par le simple assemblage de quelques efforts privés. Pourquoi la possession de son sol serait-elle soumise au caprice et à l'arbitraire de la munificence suprême, alors que de ses propres mains il ira le conquérir pièce â pièce sur l'abîme, l'alluvion, le banc de rocher, l'éboulement, l'érosion ! La Propriété prime du labeur quotidien, telle est son unique conception de la loi agraire.

Gela nous explique l'action quasi-simultanée de ces peuplades ot leur adoption d'un môme principe constitutionnel variant tout au plus selon le choix du moyen d'appui : les gens de la vallée de la Reuss, la moins considéi-ahle des trois, devront le chercher dans l'alliance des cités affranchies du plateau, tandis que, mieux à même de se suffire, ceux du Rhône et du Rhin, se presseront autour de la crosse protectrice des évêques de Coire et de Sion.

C'est la population de ce pays du Valais, le plus curieux, le moins exploré et à maint égard le plus intéressant des cantons suisses, dont je me propose de retracer la vie sociale, établie sous les influences combinées de la structui-e extérieure du sol, des conditions de culture, des origines et des traditions histo-

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