‹ Le peuple du ValaisChapitre 20 sur 66 · I. — DÉGÉNÉRESCENCE DU PATRIARCAT · texte numérisé non relu

I. — DÉGÉNÉRESCENCE DU PATRIARCAT

Il y a quelque vingt-cinq ans, deux jeunes gens qui se jugeaient les plus rii'hes de leur village vinrent à contracter mariage, (lyrille 6*** avait dix-neuf ans, Mathilde R*** dis- Imit. Mais, tandis qu'il était le cadet de plusieurs enfants, elle était l'aînée de trois. Il allait de soi que Cyrille, dont le beaupi^i-e manquait ainsi de bons bras, quitterait sa famille pour entrer dans le ménage de sa femme. Toutefois, taxant peut- Hre son aide au delà de sa réelle valeur, le jeune marié n'acceptait cette vie en commun que sous de certaines conditions. Estimant sm'tout ses bicni^ à l'égal de ceux auxquels son épouse pouvait prétendre, il entendait s'en réserver exclusivement le produit pour l'avenir, car il considérait les avantages de sa vie dans ce nouveau ménage comme la simple rétribution de l'appoilr de son labeur, dont il jugeait que son beau-père eût dû se monti-cr enchanté. Il y avait ainsi communauté dans le travail k fournir pour les semailles et la récolte. Seul le bénéfice prenait une destination différente.

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Mais ces présomptions du gendre allaient bientôt trourer une atténuation : ii avait oublii^ de songer que le premier enfant à nattre dans sa nichée apporterait un élément de discorde en venant mettre trois bouches sur le compte de quatre. Cependant, comme leui's enfants nadets étaient encore dans l'incapacité de récriminer, les parents R*** continuèrent de toléi-er ce modu.8 vivendi, mais non sans faire compi-endre à leui- gendre que l'apparition d"un nouvel enfant les forcerait A dénoncer cette convention. Dans la crainte d'en venir là Cyrille préféra s'arranger pour que sa famille n'auginenttlt plus. Néanmoins cette existence en commun devenait de plus en plus difficile à mesure que les beaux-frères, encore mineurs, grandissaient, et, malgré tout son stoïcisme, force fut un jour au gendre de se retirer et de s'acheter une habitation.

Un tel épisode me parait bien démontrer que la vie patriarcale ne saurait plus guère être qu'accidentelle, puisque, en dépit même de la résolution des intéressés, elle a perdu toute chance de se l'établir daas ce milieu où l'unité de la famille est d'une part, dominée par l'égoïsme des individus autant que des groupes qui la constituent ; de l'autre, contrebalancée fortement par le prestige de la communauté extérieure et du clan local- Ce dernier surtout demeure encoi'e très puissant. Cloisonnées par vallées protondes et séparées encore par les iiTéguIarités de structure de ces vallées, les populations du Valais portent l'esprit autonomiste à ses limites les plus extrêmes et le devait même êtie bien autitcho«e du temps ou le commeue étant mconnu chacun se i antonnait dans sa i immune dans sa secticn loiale dans son bameau lit quand hs jeunes gens enti éprenaient daller rendit visite a une jeune hlle dun Village \oisin ils avaient pour premièie précaution de ne pas s aventurer seuls car ces équipces donnaient lieu ntre i lux de I endroit et les « intrus s a des combats quelquefois san glants piesque toujours » oinpiiquts de repiésailles juipd-pi. tuaient cet état de gueiit et mamtenaifnt un légime trans formé de t endetta

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De là l'institution de clans locaux pour la déiense contre les rivaux exti^ieurs, ce qui n'pmpèehait nullemfint des sous-clans de se former plus ou moins oombi-eux selon l'étendue et le (■aractère de la peuplade. Chaeun de ces groupements de jeunesse subissait en une eertaine mesure les înlluences combinées de ta parentf, d'autant plus fréquente alors que l'on se mariait pins souvent dans son propre bameau, et du voisinage, qui rapprochait les m(>na{;:es par l'occasion de s'entr'aider ou do se ju'ôter quelque outil.

Ce sont là autant de faeteni-s qui, mis en œuvre dans If s petit'villages montagnards, ont de tout temps contribué a affaibhi le licD patriarcal. En effet, ce que l'individu avait à donner ainsi à son clan, à son sous-clan, à la famille élargie du lieu, il fallait bien qu'il le prit quelque part et c'est la famille pi opi e ment dite qui en faisait les frais. Au i-cste, nous savons que le village valaisan est étroitement groupé, qu'il campe le pins souvent sur des pentes dont la déclivité se prête mal au développement superficiel des vastes bâtisses. Or, jusque dans ces deiTiiers temps, où les autorités commenc^reut à prot^er les forôts, tout était l'onstruit en bois et chacun peut savoir que la solidité des constructions en charpente bannit autant les adaptations compliquées des solives que le déploiement démesuré des proportions. Dans ce mode d'architecture, la formule rudimentaire des quatre poutres i-ejomtes par le ci'oisement des angles, est toujouiv celle qui pi-ésente la raeilleoi-e garantie d'équilibre et de résistance, de sorte que ces maisons, étagées sur des pentes, et aussi limitées de surface que de hauteur, ne pouvaient offrir un espace suffisant au déploiement quotidien de trois à quatre générations groupées en un seul ménage. D'où cette habitude d'essaimer dôs le jour du mariage, que la vallée la plus Adèle à ses vieilles coutumes, celle d'Anniviers, observe elle-même avec scrupule.

Cependant, si le paysan n'a pas la facilité de développer les propoi'tions de sa demeure, il dispose par compensation d'une autre ressource, celle d'en posséder plus d'une où il pouiTa

logei ses léoeives Par esemplr la cohabitation du fils maiii et de ses ascendant*! e«t ini nnnue et dès le jnur des tpousail 1-^ le jeune cnuplt va prendte possession du domn île que les parents lui ont piépaié De ees faits il est permis de df^duue que la famille anniviarde tvpc le mieux conseivC de la famille valaLsanne, se rattacht plutôt à la vaneti quatt patriarcate ■qui, très vraisemblablement, fut jadis pareille dans le reste du pays, à tout le moins dans ses vallées hautes. Le plus souvent, dans cette famille type, un seul des frères contracte mai-iag:e et c'est autour de eette souche que vient se déployer alors l'ambition et l'espérance des eollati5mux. Car, en dépit du partage égal et légal qui a régulièrement lieu, leurs biens sont ainsi destinés à rentrer un jour ou l'autre dans le tronc principal, tel un réseau de lianes menues qui se divisent, s'isolent, s'égarent à l'envi dans la forêt, mais n'en reviennent pas moins rejoindre quelque part ta même souche favorisée, qui concentrera la sève, percera les ombi-es, prendra l'élan vers l'azur et perpétuera l'espèce. A leur tom", ces frères célibataires devenus vieux abandonneront le domicile qu'ils ont occupé, ie laissant à la disposition du nouvel esstûm pour venir reprendre à la ruche-mère la place ainsi laissée vacante.

C'est par de semblables dispositions que l'on prévient l'accroissement démesuré de la famille, les partages indéfinis, l'émigration si redoutée, les différends que la gène ne tarde pas à faire surgir, les procès, tes hypothèques et leurs mille conséquences. C'est bien aussi pour être demeurée fidèle à de telles traditions, en persévérant dans une frugalité et un labeur tenace qui facilitent le sacrifice de certaines joies personnelles, que la population d'Anniv-iers a jusqu'à ce jour réussi à demeurer la plus riche du pays. Dans les autres vallées du sud, ces pratiques ne subsistent déjà plus qu'à titre de souvenir; dans celle de Bagnes, presque modernisée aujourd'hui, une seule boui^ade, Sarrayer, les maintient encore avec stoïcisme. Aussi, cette dernière vallée, avec celles d'Entremont et de Salvan, fournissent-elles le gros contingent de ces émîgrants intemiit-

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tents — c'est-à-dire malgré eux — qui ne pai-tent presque iam^s sans esprit de retour et parfois n'osent trop s'éloigner, crainte de ne pouvoir revenir.

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