‹ Le peuple du ValaisChapitre 23 sur 66 · SOLIDARITÉ FAMILIALE · texte numérisé non relu

SOLIDARITÉ FAMILIALE

Les vieillards, les infirmes, les orphelins sont placés à l'année daDB les familles parentes par les soins d'une chambre pupil-

' Les Français d'aujourd'hui, p. 13ti,

laire communale qui constitue et surv^eille les conseils de tutelie. Daus les localités conservatrices des traditions de la race, comme celles dont nous venons de nous occuper, le rôle de ce pouvoir tutélaire est presque nul ; ainsi l'orphelin anniviard est confié à ses plus proches parents, lesquels se font un absolu scrupule de toucher à ses revenus, qu'ils laissent se capitaliser Jusqu'à sa majorité. C'est poui'quoi l'on a créé certain proverl» patois : Par venen retso, fâ êehre orfeno. {Pour devenir riche, il faut être orphelin.)

Bref, bien ou mal traité, suivant le degré de désagr^ation de l'ancienne famille, le pauvre hèi-e, l'infirme, l'idiot, ne tombe à la charge directe de sa commune qu'après avoir épuisé toutes les ressources de la parenté. Il n'en est pas ainsi dans certains cantons du centre de la Suisse, où malgré une aisance plus générale, il ne se passe guère d'année sans qu'un organe local ne proteste contre le barbare procédé qui consiste à adjuger l'orphelin ou l'impotent à quelque amateur '.

En résumé, dans toutes les parties du pays, se retrouvent des tendances ou vestiges de tendances au régime de la communauté familiale... Un frère a-t-il été dissiper au loin tout* sa part de l'avoir paternel ! S'est-il brouillé avec ses cohéritiers t Il est néanmoins rare qu'à son retour, le seuil du foyer patri-

' ... « Le corps de sa mère n'élait pas encore refroidi que l'adminislralion des pauvres s'était emparée de lui comme de sa chose. Un dimanche, après la messe, l'huissier commuaal, quand il eut fait lecluro à la foule assemblée devant l'église, de quelques articles de la Feuille officielle, avait improvisé l'annonce suivante ; H Fait à savoir que demain, devant le four banal, on exposera en u mises publiques le petit Jacquot, fils de feu Gabriel Cortoz dont t la mère vient de défunter. Les amateurs sont cordialement K invités. »

Jacquot avait donc été adjugé en due forme au plus oITranl, c'est-à-dire à celui qui se chargerait de nourrir, d'habiller, d'éduquer — lisez : de rosser le pauvre diable au plus bas prix. (Sciobé- HET. Scènes de la vie champêtre.)

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monial lui soit interdît. 1! aura beau n'y plus conserver le moiodre droit lég:al, une ombre de droit moral, représentée par la mémoire paternelle, assurera son admission. En compensation de cette hospitalité, le nouveau venu prêtera ses bras à son hôte, lors même qu'il l'en dispenserait, jusqu'au jour où un expédient lui sera fourni pour vivre à aon pain.

Nous rencontrons dans l'intéressante famille Z'**, dont une génération complète vit encore dans une de ces vallées, un exemple typique de cette pratique et d'autres coutumes qui survivent à la désagrégation des communautés familiales.

■ Vers 1830, la famille de feu Joson Z'** se composait de sa veuve et de sept enfants adultes;

1° Joseph Z***, l'aîné, tailleur de son état, s'étant marié, emporta son bien pour se fixer au hameau voisin, dans l'appartement de sa femme. Mais ie malheur s'abattit sur son ménage avec la naissance de deux enfants si complètement affligés que, vaincus et sans courage, Joseph et sa femme tombèrent en peu de temps dans une gêne profonde. Redoutant de voir ses biens aller à des " étrangers », ses frères se hâtaient de les acheter. Mais vingt-cinq ans plus tard, la malheureuse famille se réduisait au père seul. Joseph Z*'* était soulagé, mais privé de ressources.

2° Laurent Z"**, cordonnier, va en journée chez les particuliers, à l'exception des périodes de récolte où il se rend avec les autres aux champs.

3° Annette z*** est déléguée aux fonctions de l'étable; l'été, elle mène paître les chèvres en teillant le chanvre ou en tricotant.

4° Maxime Z*** s'ingénia de bonne heure à acheter des peaux et de jeunes chevreaux, dont il négocie la chair et la fourrure. Ce coup de génie en a fait le trésorier général de la communauté, l'homme des relations extérieures.

5° Rosnra Z***, qui a passé quelques années de jeunesse en service dans le bas pays, est la conseillère généi'ale, l'intendante déléguée aux emplettes. Elle est spécialement chargée de la sonnerie des trois Angélus au clocher voisin.

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6° Julien Z"*, le lettré du ménage, était parti un beau jour au service du Saint-Père. Revenu au bout de quelques années, il a repris place au foyer patrimonial. Mais, pour récupérer ses droits au sein de ce nid de cëlibatùres, il a dû remplir pendant quelques années la fonction de maître d'école. Son salaire devait indemniser la famille des dépenses de son voyage.

7° Christine Z***, chargée du ménage, a donné naissance, il y a trente ans, à un garçon (hors mariage). Malgré la loi ', cet unique rejeton parait destiné à devenir le successeur général.

En effet, toutes les économies, tous les efforts, toutes les préoccupations t«ndent à transmettre au jeune Albert Z*f* ce patrimoine commun, sérieusement agrémenté. Et ce dessein est si bien mûri dans la famille Z***, que, depuis une douzaine d'années, toutes les fois que l'aîné — soulagé du poids de sa descendance — vient reprendre place au logis patriarcal, il y est admis, ou plutôt toléré, sans être tenu pour participant aux revenus de la collectivité. Il y passe l'hiver à' revêtir et raccommoder la maisonnée, et sitôt l'été revenu, il repart à pied pour la Savoie où, en dépit de ses 74 ans sonnés, il va exercer le métier de pâtre.

N'imaginez pas, pour autant, que l'on compte abdiquer d'ores et déjà au bénéfice de ce garçon actuellement marié. Gela non, par exemple !... Aux jours de fanage et de moisson, la tribu se porte, au grand complet, sur te même pré ou le mSme champ, comme si chacun redoutait qu'un des autres ne cherchât à vendre quelque cordée de foin ou quelque liasse de blé au détriment de la collectivité. Souvent, la parcelle de champ ou de pré suffit à peine à les contenir tons, mais ce qui importe, c'est d'ai'river et de repartir ensemble. On n'aurait plus beau jeu, comme jadis, à vendre une vache pour aller offrir son sabre au pape I

' La loi valaisanne D'accordé à renfant illégitime que le quart l'avoir maternel. Mais chacun s'arrange pour l'éluder.

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Ce n'est pas tout. Pour cette dernière phalange de la eommunautë traditionnelle, i! n'est point de petites économies. Les Z*** demeurant tout près de l'église, le méaage s'arrange, en dépit des attributions particulières de chacun, à assurer tout le service extérieur du culte, à sonner \'Angelu«, à carillonner les dimanches et fêtes, à servir des messes, à chanter aux stalles en l'absence d'autres voix dévouées, à escorter les capucins dans leui-s quêtes de blé, de laine et de vin. Ces différents services se soldent généralement en pains de seigle, blé, vin, laine, etc., mais rien ne saurait être dédaigné par cette tribu, héritière de tant d'instincts ataviques de l'austère race alpestre.

Cette famille, conservatrice des traditions disparues, nous montre surtout au pris de quels efforts d'équilibre elle a pu échapper à la dislocation commune. Et son souci de la moindre épai-gne ne laisse-t-il pas prévoir à quelle étroite forme d'individualisme pourra tomber la même race, quand elle aura tranché les derniers liens de l'unité familiale.

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