‹ Le peuple du ValaisChapitre 22 sur 66 · III. — AUTORITÉ PATERNELLE AMOINDRIE · texte numérisé non relu

III. — AUTORITÉ PATERNELLE AMOINDRIE

Le nombre d'enfants dans une même famille a sensiblement diminué au cours de ce dernier siècle et à mesure que s'affaiblissait la résignation des oncles à demeurer célibataires pour la gloire et le profit d'un frère. Malgré tout, ies familles de cinq à six enfants tiennent encore la moyenne. L'oncle célibataire, vivant dans le ménage d'un frère marié, est généralement désigné par le titre distinetif d'aveu. Il est rare qu'il ne cultive quelque sorte de préférence pour l'un ou l'autre des neveux et, comme cette vie en communauté ne l'empêche pas d'être investi de sa part de biens, dont il apporte la jouissance au ménage dans lequel il va séjourner, il a coutume d'avantager ce préféré. Naguère, la plupart des cwriales (appellation vulgaire du notaire et de l'avocat) devaient le privilège d'avoir fait des études à la largesse de l'aveu, comme bien des prêtresdevaient celui de la tonsure au v(sa et au sacrifice de quelque tante pieuse. Les filles n'obtiennent de semblables faveurs qu'au prixd'actes de dévouement en cas de maladie ou d'accident.

Dès qu'un enfant se marie, ses parents lui abandonnent, en manière d'à compte sur le partage, la jouissance d'une parcelle-

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de pré ou de champ. En attendant l'héritage, il devina s'évertner à sa tirer d'affaire avec ses fra^çments de campagne, d'une étendue souvent modeste. Aussi, certains ménages pi-écoces apprennent-ils à uonnaître la gêne àte le seuil de leur nouvelle habitation. C'est bien pis encore dans les cas où le jeune émancipé prétend se choisir une carrière autre que l'agi'ioulture. Pour le vieux Valaisan, rétablissement hors de sa bourgeoisie l'espeetive, l'entrée au service d'autrui, le métier manuel qui contraint A une existence un peu nomade, sont tenus pour les ultimes ressources des indigents et de quelques dévoyés. L'argent étant presque inconnu, unjeune homme épris d'aventures qui cherchera à s'éloigner, obtiendra avec peine un subside paternel de vingt à trente francs. S'il est résolu k émigrer définitivement, et si sa famille est en état de supporter une telle brèche, il reçoit quelquefois, par anticipation, sa quote-part de l'héritage à prévoir.

Malgré tout, dès son installation au loin, le fugitif se fait le plus grand des scrupules de soulager un peu sa famille; il maintient ainsi son droit de revenir au foyer.

L'autorité paternelle est en baisse rapide dans les régions entamées par les exploitations extra-agricoles. Comme l'a dit M. Ijemoine ', b les chemins de fer, en rendant plus faciles les rapports des campagnes avec les villes, ont développé l'esprit de nouveauté et créé des besoins de curiosité et de bienêtre. »

Dans ce pays, enfoncé si loin au sein du grand massif alpestre, le chemin de fer a révolutionné bien d'autres choses. Auparavant, le jeune homme ne quittait guère la maison paternelle que pour aller rejoindre les armées étrangères de France ou d'Italie; l'émigration pom' les pays d'outre-mcr était par trop onéreuse pour les nécessiteux qu'elle aurait pu tenter et.

' L'Emigration bretonne à Paris et dans les sociale, t. XIV. juillet 1892).

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partant, i'autoritt; paternelle s^e ponwervait presque absolue. L'utiité de la famille n'eût alore pu y'i5branler sous l'initiative de ta jeunespe, puisque aucune initiative ne trouvait à s'exereer. Seul le mariafïe offrait un aeompte d'émancipation aus plus fortunés. Jusque-là, que faire que de ronger son frein sur le sillon ou sur l'andain, que de mêler ses gouttes de sueur à celles du père et du frtîre, en acceptant pour vêtement le drap tissé de la laine des brebis, pour linge la grosse toile faite du chanvre du routoir de famille, pour ehaussure les souliers du cuir de la vache et des veaux abattus l'année précédente!

Le commerce n'a pas seulement apporté des besoins de curiosité et de bien-être ; il a amené des naturalistes et des ingénieurs qui, ayant fouillé le nol, ont découvert des carrières et des mines. De là des exploitations qui ont joui, sui'tout vers le milieu du dernier siècle, d'une certaine prospérité. I! y a quelque trente ans, les gens d'Orsières pouvaient gagner leur vie à transporter les blocs de glace du glaeier de Saleinaz à Martigny. Le nombre toujours croissant des touristes ouvrait à l'intrépide jeunesse une carrière bien spéciale à ce pays, celle de guide de montagne. Le métier de cocher, avec ses hasards, ses aléas et le décousu qu'il entraine, souriait à quelques autres. A défaut d'industries importantes, mille petites ressources étaient offertes au peuple par sa grande patronne, la nature. Salvan et Sembrancher avaient des ardoises, Bagnes des pieri-es à fourneaux et une mine de plomb, Anniviere du nickel, Saillon des marbres, Monthey du granit ; d'autres vallées « flottaient du bois le long de leurs ton-ents ; le Mont Rose et le Simplon faisaient accourir tes chercheurs d'or. Ainsi et petit A petit, la jeunesse commença à se détacher de la puissance paternelle, car. toujours pour parier comme M. Jjemoine, • l'enfant cesse d'avoir du respect pour ses parents du jour où il ne voit plus en eux une providence universelle et constante prête à donner satisfaction à ses besoins ».En d'autres termes, l'affaiblissement du pouvoir paterne! est la conséquence directe de la désorganisation de l'atelier domestique.

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Dans les villages du vignoble, cette émaDcipation, que l'on voit se propager parmi les habitants des vallées latérales, était chose faite dès longtemps. La jeunesse y parvenait par la pratique des mariages précoces. Et le lieu parait indiqué de signaler ce qu'on a dit de la famille dans les pays vinicotes en général : « La vigne désagrège la communauté par ce fait qu'elle permet à chacun, avec ses seuls bras, avec un tout petit capital et sur un tout petit espace, de se créer une exploitation. Et, comme elle donne un produit riche, qu'elle surexcite les plus belles espérances, chacun est poussé irrésistiblement à s'éloigner le plus tôt possible du foyer paternel pour s'établir à son compte '. »

A Charrat, à Fully, à Chamoson, et en général dans tout te grand vignoble du Rhône, la plupart des jeunes gens se hâtent de se marier dès l'âge autorisé, car naguère, avant cette limitation d'âge, les unions de fillettes de quatorze ou quinze ans avec des garçons de dix-sept ou dix-huit, y étaient fréquentes. Peut-être même les facilités offertes à ce précoce essaimage par la culture de la vigne, se doublaien^elles de celle d'élever le cheval, que l'on menait paître en liberté dans les marais du Rhône durant l'été pour le vendre si possible en automne ou le donner « à l'hiverné » chez les voisins, plus occupés et plus industrieux, des rives du Léman. Grâce à ce louage moyennant entretien, on arrivait à élever le cheval sans bourse délier, puisqu'on tirait du terrain communal jusqu'au maTs qui est sa subsistance de luxe. On ne saurait donc concevoir un moyen d'établissement plus aisé.

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