‹ Le peuple du ValaisChapitre 25 sur 66 · I. — HABITATION ET TRAVAIL INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

I. — HABITATION ET TRAVAIL INTÉRIEUR

D'ordinaire te village n'est qu'un labyrinthe où les maisons d'habitation semblent s'effacer parmi des bâtiments plus rustiques et plus nombi-eux, construits en poutres équarries et juchés sur des billots disposés de distance en distance sur les

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sDçles et le long d'un soubassement de maçonnerie. La plupart des ménages possèdent, à proximité de leur habitation, deux à trois ' de ces constructions, dont la longueur normale des billes de mélèze vient arbitrairement limiter la surface. L'un est le raecard du foin ; il comprend dans son soubassement revêtu d'un mur, l'étable qu'il devra approvisionner en hiver; l'autre est le raecard du blé; des cubes de javelles de seigle et de froment y attendent qu'on les vienne délier pour les aligner sui- l'aire et battre leurs épis en cadence, à coups de fléau. Un troisième bâtiment, plus petit et plus scrupuleusement clos, est décoré du nom de grenier. Destiné à abriter les provisions sèches, viandes, grains, farine, pains de seigle militairement alignés dans les chevilles d'un râtelier, le grenier «st aussi ajusté sur des billots surmontés d'une dalle ronde en champignon chargée d'arrêter les rats.

Dans ces amas irréguliers de bâtiments de mélèze, les maillons parviennent tout au plus à se distinguer par leurs fenêtres accouplées et, souvent, par le mur réerépi qui en revêt la charpente jusqu'à mi-haut«ur.

Voici l'heure du souper ; la famille a pris place dans la cuisine, une pièce enfumée qu'éclairent, le soir les [lambëes de l'âtre; le jour l'ouverture du vantail supérieur de la porte. Presque partout, cette cuisine est la première pièce de l'appartement, celle qui règle l'accès des autres. Au ras du même être, un trou carré, pratiqué dans la muraille, sert à alimenter le fourneau de la chambre principale, scellé sur la face opposée de la elràson. Ordinairement, un cabinet ou une chambre écartée sert de réduit ou renferme le lourd et spacieux métier smlequel les femmes tissent la laine de leurs brebis et !e chanvre de leur champ.

Tant que le froid n'est pas rigoureux, l'on prend volontiers

' Nous disons « deux îi Irois u parce iiii'il existe des raccords indivis entre plusieurs ménages.

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le souper à la cuisine, profitant de la dernière flambée de l'âtre en ménageant ainsi l'huile de chènevis. Cependant, comme au bout de quelques instants, tout menace de s'éteindre soub la large cheminée, où se balance une lourde et épaisse crémaillère, l'on se décide à prendre place dans la chambre, autour de la table sur laquelle un lampion suspendu jette un rond de lumière.

La grand'mère a repris sa quenouille et son rouet dont elle graisse de temps en temps les rouages au beurre irais. Les autres femmes teillent, tricotent, raccommodent. Les enfants répètent tout haut leurs let^ns ou bai'bouillent lenrs devoii's du lendemain, en espérant peut-être qne la grande sœur aui-a la visite d'un veillew lettré, capable de leur « enseigner » l'analyse ou le problème. Une bonne chaleui- emplît la pièc-e et le père a pris sa place coutumière sur l'arche-banc, derrière le fourneau, attendant peut-être aussi ses veilleurs, lui, mais des veilleurs plus graves et avec lesquels, tout posément, entre deux bouffées de pipe, il pourra parler de ce que racontent les gazettes et échanger des vues sur les élections de décembre ou les affaires de la commune.

La première période des soirées hivernales est consacrée au teillage du chanvre, opération à laquelle chacun met la main. C'est ensuite le tour des noix à casser pour faire de l'huile ; puis la longue série des filages et des raccommodages.

L'ameublement de l'habitation valaisanne a complètement perdu la beauté de son ancien style, comme si le goût des belles choses dispai-aissait avec l'instruction plus générale et le nivellement social. Dans certaines vieilles maisons où ni l'huissier ni l'antiquaire n'est entré, les panneaux décorés, les lits et les bahuts sculptés se trouvent encore ; mais, plus souvent, ils ont disparu pour être remplacés par des objets vulgaires, de fabrication purement industrielle; oai- les propriétaires, les magistrats, les prêtres mêmes s'intéressent de moins en moins aux choses de l'art et du passé.

Il subsiste encore, malgré tout, un type plus ou moins préiMs

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d'intérieui-, oommim aux différentes parties du pays : c'est la chambre revêtue ea planches de sapin qui la préservent d& l'humidité. Un fourneau en pierre ollaire est fixé au mur ; nous venons de voir comment on le chauffe de la cuisine. Un bahut, de noyer quelquefois, de sapin le plus souvent, sert de coffrebanc et de malle à effets. Parfois un ménage n'a qu'une seule chambre où les lits se superposent ; l'inférieur se glisse sous un autre et se tire en travers de la chambre pour la nuit. Un crucifix, un bénitier, quelques images de saints, souvent tracées sur le verre et crûment coloriées, quelquefois deux ou trois portraits d'ancêtres décorent les parois et, dans un angle, se dresse en sa haute caisse vitrée une horloge de Morbier.

Durant un mois de printemps, de fin mai à fin juin, et un mois et demi d'automne, du IS septembre à fin octobre, un. détachement de chaque ménage est envoyé dans les pâturagesde moyenne altitude pour y garder son petit troupeau. Au printemps, comme le lait est abondant, on y fait le beurre et de temps en temps un petit fromage maigre appelé tomme ou vacherin. Mais en automne, la quantité de lait fournie est plutôt insuffisante â cette opération ; on le destine alors à la nourriture du jour. Quelquefois, quand la distance le permet, on en descend au village.

Les chalets de mayens, généralement bâtis en bois, comprennent une étable couverte par un (enil (grange) où l'on dépose provisoirement le foin de l'été et sur lequel s'établit le lit, ou mieux > le nid », de la bergère et des enfants. Dans une pièce attenante se trouve la chavanne, pièce où l'on fait le feu,, où l'on prend les repas et dans laquelle se prépare le fromage. Une cloison la sépare d'un réduit où repose le tait et où sont rangées les provisions.

Aux veillées d'octobre, c'est l'étable qui tient lieu de salon, car la chaleur tiède et moite du bétail en fait la seule pièce où il soit possible de supporter deux ou trois heures d'immobilité..

Plusieurs ménages se réunissent ainsi dans la même étable, dont chacun fournit à tour de rôle le lumignon. .

Tandis que les enfants Jouent à oolin-maîUard dans les crèches, autour des vaches, sur le dos des moutons, les jeunes bergères, alignées sur des planches disposées en bancs le long des parois libres, se mettent à tricoter en attendant que leur « veillée » se complète, et sous ce plancher, si bas qu'un adulte est contraint de se ployer, elles risquent de temps en temps un regard anxieux vers l'entrée, non sans chercher à se rassurer par la constatation qu'il y a souvent trois bonnes lieues du village au mayen.

Mais voici que la porte grince avec lenteur sur ses épaissescharnières de bois et que, dans un souffle d'air vif, passent des <!huchotemonts Bientôt dans rentreballlement, apparaît une ombre que d autres suivent. Un court dialogue s'engage ; pour n'être pas leconnus, ceux du dehors ont coutume de couvrir leurs vois en grasseyant, car, après avoir ainsi exploré la composition de la veillée sans se laisser connaître, ces rôdeurs ■décident life souvent de ne pas entrer et de poursuivre leiu^ explorations. Paifois, au contraire, ayant dûment reçu une permission qui ne risque guère d'être refusée, la bande fait irruption. Chacun s'installe, qui en amoureux assidu, qui en boute-en-train ; les pipes entrent en activité et. après les dernières nouvelles " d'en bas », viennent les chansons, les contes de revenants, de fées, de dragons et d'apparitions de toute sorte ; car les superstitions foisonnent parmi ces peuplades montagnardes.

Ces veillées se prolongent parfois très loin dans la nuit. C'est généralement par la marche de la constellation des Pléiades (la Poussinière) que l'on a coutume de se rappeler l'heure normale du coucher, fréquemment reculée par la ténacité des amoureux. Car, à ce moment de Tannée, les parents sont fort occupés au logis du village, en sorte que ces soirées du mayen prennent une tournure dès plus libres : on y joue parfois au plomb, au roi des sottises, exposé de menues

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gaillardises, ou bien au roi dépouillé où un personnage auqael on a infligé la royauté doit se laisser dévêtir par degrfe^ 'a coiffure, une nmnche, deus manches, vu bouton et ainsi de suite jusqu'au bout, à moins d'une vigoureuse résistance de

Ha Majesté.

Le mode d'existeni^e des bergers qui gardent les grande troupeaux collectifs sur les pâturages supérieurs a déjà été décrit, du moins en ce qui concerne la nourriture et le logement. Cela pourrait nous suffire si nous devions nous contenter de tenir compte que ce mode d'existence n'est réservé qu'à un «hiffre très restreint de Valaisans. Mais cette classe-iè ne saurait être ainsi délaissée, en raison précisément de l'influence très grande qu'elle exerce sur l'esprit et le caractère général de la population. Si l'effectif des individus qui se vouent professicHineliement à cette vie pastorale est limité, ie nombre - de ceux qui ont passé un été ou deux à la montagne dans leur enfance est considérable, et c«tte étape dans la vie contemplative laisse une empreinte éternelle sur le type. C'est le monde pastoral qui a peuplé les Alpes d'êtres fantastiques, et c'est de son imagination qu'est sorti ce dragon volant qui habite les lacs glacés des hauteurs d'où il vient dévorer les agneaux. C'est le pâtre qui a découvert les lutins bienfaisants et capricieux ■qui nettoyent les ustensiles du chalet pendant son repos. C'est au maître vacher, sans cesse inquiet du sort de ses bStes à eomes, que la mythologie alpestre est redevable des démons invisibles qui roulent des rochers dans les abîmes, et de mille autres superstitions qui se sont développées sans peine dans ces esprits frustes. Or, si les bergers de carrière tendent à devenir rares, ceux qui le sont demeurés ont conservé par contre un prestige souverain. Pas un sceptique ne tenterait de sourire quand, le matin, à la fin de sa prière, le « maître » trace, avec la flamme d'une chandelle de cire jaune, une croix noire au chevron du chalet. Vous le voyez alors se livrer à cette opération arec une si haute gravité, une si loyale conviction de l'im-

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portance de ses fonctions, que vous partagez le sentiment àa profond et persistant souci entretenu en lui par la responsabilité d'un troupeau. Or, n'auriez-vous passé qu'un été à l'alpage, en qualité d'humble supporlieu ', que l'habitude de respecter ces superstitions, raSme alore que vous ne pouvez y ci-oire, vous aura impressionné pour la vie. Et, comme chacun est fier d'avoir été « à la montagne » dans sa jeunesse, le berger d'âge mûr continue d'exercer dans les villages unesorte d'ascendant moral que ne justifie nullement la nature deson esprit ou de son expérience. Cela est d'autant plus étrange en effet que ce pasteur, aux préoccupations des plus simplistes,, dont les ans se sont passés loin des passions, des luttes, des embûches et des travaux compliqués, forme plutôt l'arrièregarde intellectuelle des populations alpestres.

Mais il est une explication à cette anomalie : cet homme n'est-il pas le créateur et le conservateur des traditions du peuple, comme ailleurs le duc sans duché ou ie chevalier sans épée î Le passé revit dans le titre et, quoi qu'on dise ou puisse dire, l'homme s'incline devant ce que le titre évoque. Ailleurs le gentilhomme dissipat«ur est respecté pour la légende du château dont il porte le nom ; ici, le pasteur ignorant l'est pour la grandeur des lieux où il trône, en faisant le geste de conjurer les Qéaux.

, Au reste, si la fonction de berger est tombée de nos jours aux mains d'humbles paysans capables de se contenter de 190 à 200 livres de fromage pour tout salaire, du 1" juillet à la saint-Maurice, il n'en a pas été de même de tout temps. Ainsi que cela se fait encore dans le district d'Hérens, les paysans se répartissent à tour de rôle, par année, le soin de garder leurs troupeaux communs. Et, lorsque le tour lui échoit, chacun s'empresse avec une sorte de gloire d'accepter la corvée.

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