IMPRESSIONS
II peut sembler téméraire de découvrir encore le Nouveau Monde après Aniéric Vespnce et M. Paul Bourget (de l'AcadéDiie Franruisc). Cependant, le premier de ces explorateurs n'est plus up to date ; ( le second n'a guère vu ([ue les a quatre cents » \ de NewrPort, leur mobiliei-, Içurs équipages, et 1 les Stock yards de Chicago. Il y a réellement 1 autre chose en Amérique.
La plupart des écrivains qui viennent aux États- Unis sont hébergés chez des millionnaires ou conduits par des Barnums qui leur montrent les spectacles convenus. Pique-assiettes académiques ou moralistes mercenaires, ils décrivent complaisamment ce qu'on a bien voulu leur laisser voir ; ils paient en admiration l'hospitalité qu'ils ont reçue ; ils disent de l'Europe aux Américains et de l'Amérique aux Européens ce qu'on les a priés d*en dire, ce qu'ils ont aperçu à la dérobée entre /o Pullmann car et le gi and caravansérail internation al.
C'est une autre affaire de parcourir librement l^è Etats-Unis sans cicérone^ sans lien d'aucune
•ÎJ. î :.•: >:-- • «tR pçiïple iJu xx« siècle
lorte, sans recevoir de salaire déguisé, de faire 11.000 milles en chemin de fer, à cheval ou en diligence entre l'Atlantique et le Pacifique, d'observer la vraie vie de la nation dans les fermes et dans SCS Universités, dans les usines et dans les théâtres, de passer des salons aux saloons, des camps de mineurs aux tribunaux, de visiter les hôpitaux, les settlements, les prisons, les slums, d'assister aux meetings des ouvriers en grèves et d'entendre les sermons de toutes les sectes religieuses, perdu dans la foule et respirant son souille.
Cinq mois de cette existence sont encore un terme bien court dans un aussi vaste pays.
Mais pour un homme qui sait voir, par aptitude natTarclle et par exercice professionnel, Texpérience suffît à beaucoup d'égards.
D'nbord, on doit se résigner à ne prendre du monde américain que des vues rapides. Il est impossible de faire une étude définitive de TAmé rique, parce que TAmérique n'est pas elle-même définitive. Elle est en formation. Pendant les quelques années qu'il faudrait consacrer à l'œuvre, le sujet se serait complètement transformé. Au moment même de son apparition, l'œuvre serait déjà ont of date; elle n'aarait plus qu'une valeur historique.
En second lieu, telle est la puissance d'assimilation de ce monde américain, où viennent se fondre toutes les nationalités, que le voyageur se sent assimilé lui-même très promptement. Quand je débarquai à New- York, je n'avais jamais quitté TEurope et jamais prononcé un mot d'anglais. Au bout de quelques semaines, je commençais à penser en anglais ; l'expression américaine me veuait quelquefois plus vite que le mot français; je n'étais plus étonné de déjeuner en dix minutes, perché
LE PEUPLE DU TK* BIfSCLK 8
sur un îiaut cfeampîguon devant un comptoir, de commentîer mes repas par les fruits et de les finir par le melon, de manger de Tayoîne et du maïi comme les chevaux de Paris, en lisant sur les murs du restaurant :
Nombreux çoleurs .
Surveillez vos chapeaux et pardessus.
Comptez $ur le Seigneur Et il V0U8 saucera.
T3ans l'ouest^ non seulement je n'étais pas choqué de voir les jeunes filles et les femmes à califourchon sur leurs chevaux de selle comme de simples cowboys ; mais je trouvais cette mode aussi décente que naturelle et commode.
J'étais américanisé. Ce sont les Parisiens qui m'ont paru étranges au retour, à moi Parisien. C'est-à-dire que la période pendant laquelle on reçoit des impressions vives est très courte. Il faut se hâter de regarder parce que, bientôt, on cesse de voir.
Ensuite, on peut saisir .un plus grand nombre de choses aux Etats-Unis que partout ailleurs, dans le même espace de temps, parce que la vie y est plus h découvert : aussi bien la vie privée que la vie publique. Les affaires de famille comme les affaires politiques et les affaires d'argent se trai-^ tent au grand jour; les mariages, les fiançailles, les divorces, les querelles de ménage, les déplacements, les faillites, les testaments, les marchés honnêtes et les trafics véreux, sont annoncés, expliqués, commentés, devant l'opinion. Quand les journaux ne donnent pas assez de détails, les in-
téressés leur en fournissent. Rîcn de secret. Pas de respect humain, pas de fausse honte; et quelquefois, en vérité, pas assez de pudeur. Maïs c'est bien commode pour Tobservateur étranger.
Enfin on serait tenté, à première vue, d'ajouter qu'une description rapide des Etats-Unis est rendue plus facile par l'admirable unité du pays.
Les Américains qui n'ont pas voyagé sur le vieux continent ne se font pas une idée de la prodigieuse diversité du monde Européen. Chez nous, en quelques heures de chemin de fer, nous passons d'un pays dans un pays tout différent. Non seulement les grands Etats comme TAntriche-Hongrie, mais les Etats moyens comme la France et l'Italie, mais les tout petits Etats comme la Belgique et la Suisse, offrent une extrême variété d'aspects. On parle deux langues en Belgique ; on en parle trois en Suisse. En France, en Italie, en Espagne, en douze heures de chemin de fer, on traverse trois ou quatre provinces qui possèdent chacune un dialecte propre, une littérature et une histoire ; les traditions, les croyances, les passions, les chants, les jeux, les mœurs, le costume, changent tous les deux cents kilomètres.
En Amérique, le même paysage dure douze ou vingt-quatre ou trente-six heures de chemin de fer. Rien ne ressemble à une ville des Etats-Unis comme une autre ville des Etats-Unis. Partout la même langue. Pour le voyageur, partout les mêmes hôtels, les mêmes gares, les mêmes transporteurs de bagages. Pour l'habitant, partout les mêmes buildings et skyscrapers dans le quartier des affaires, les mêmes maisonnettes dans les quartiers d'habitation, les mêmes tramways électriques au tarif uniforme de 5 cents, avec le même système de transfers; les mêmes rues et avenues
à angle droit, les avenues dans un sens, les rues dans Taulre, désignées par des numéros, ou par des noms identiques, Broadway, Market Str., Chesnut Str., Pinc Sir., "Washington Str.
Partout les mêmes parcs pour la promenade et les jeux athlétiques, les mêmes chîbs avec les mêmes gymnases, les mêmes setllementSj les mêmes établissements de la Salvation Army et des Y. M. C. A., les mêmes associations d'Old Fellows et de chevaliers de Pythias. Partout le base-bail, joué de la même manière, avec les mêmes gestes du joueur qui lance la balle et du joueur qui la reçoit; partout le ping-pong, sur la plage de Cathalina island comme sur la plage d' Atlantic city, au fond du Yellowstone ou du Yosemlle comme à Baltimore. Partout les mêmes modes pour le costume, les mêmes chapeaux sur la tête des hommes ou des femmes de mêmes classes.
Au milieu des déserts de TArizona, vous rencontrerez une petite fille ou une jeune femme, seule, a plusieurs milles de toute habitation, dans sa petite voiture à quatre roues ; le costume de la femme et la voiture sont les mêmes que dans le Fairmount Park de Philadelphia. Partout le petit balai en chiendent tient lieu de brosse. Partout les boys et les girls « chiquent » les mêmes gums^ boivent les mêmes sodas, mangent les mêmes cracker^ jacks et distribuent les mêmes pea nuls aux écureuils pareillement familiers. On pourrait dire que, avec la langue, dans cette contrée de 3.700.000 square miles et de 77 millions d'habitants, Tunité nationale a pour liens le chewing giim et Vice créant soda. Mais elle en a d'autres, dont les plus efficaces sont les chemins de fer et les Universités.
Toutes les villes se sont fondées et développées selon le même plan, à travers les mêmes péripé-
6 LE PEUPLE DU 3tX« SIECLE
tîes. D'où leur ressemblance. Chez nous, quand un quartier a longtemps souffert du manque de communicatîons, il finit par obtenir une ligne de tramways ; quand une ville ou une région agricole a longtemps pâti de son isolement, elle finit par obtenir une ligne de chemin de fer. Aux Etats- Unis, c'est la ligne de tramways qui détermine la naissance du quartier ; c'est la ligne de chemin de fer qui détermine la formation de la ville. Chez nous, les maisons ont une cheminée à feu ouvert dans chaque pièce; le calorifère est un luxe des malsons riches. Aux Etats-Unis, toutes les maisons sont chauffées par un calorifère; les cheminées à feu ouvert ne sont qu'un ornement, un« supeiflulté des gens opulents.
Partout mêmes Palais de Justice, mêmes églises, mêmes saloons^ mêmes bibliothèques, même outillage agricole et même outillage industriel : le plus perfectionné.
Maintenant, le speetateur qui conclurait de ces apparences uniformes à une complète unité d'esprii et de mœurs dans la nation commettrait une erreur énorme. L'uniformité des apparences recouvre une infinie complexité de faits. Les lois et les besoins qui les ont engendrées, les intérêts et les passions qu'ils suscitent, varient d'un Etat à l'autre Etat. Les caractères de la population^ tiennent à la race d'où elle est sortie, au cliniat^ sous lequel elle vit : aux Etats-Unis, il y a tous les climats, il y a des hommes de toutes les races.
Des milliers de petites communautés se son?t arrangé une existence conforme à leurs goûts sans ftouci de l'environnement; elles vivent dans l'ignorance presque absolue des exigences d un Etat centralisé. Dans la législation civile, les effets de la décentralisation sont poussés jusqu'à l'extrême
LE PEUPLE 0U XX'SliCLB 7
anarchie. Dans les mœurs, non seulement le provimcialisme et l'esprit parliculariste se maintiennent, mais ils se développent avec la richeëse économique.
La Nouvelle-Angleterre se plaît toujours à croire qu'elle est la véritable métropole de toute la confédération, qu'elle a seule colonisé TAmérique du Nord, et qu'elle coBserve une hégémonie morale sur le reste des Etats. Elle se vante de conserver le gouvernement aational aux mains des purs yankees, qui forment une espèce d'aristocratie, et de n'abandonner aux « étrangers », aux nouveaux venus, que les prérogatives inférieures. Mais les étrangers, les nouveaux venus, sont un océan dans lequel la Nouvelle-Angleterre n'est qu'une goutte d'eau.
Pendant plus d'un siècle, il n'est pas venu d'immigrants en Amérique. Les descendants des premiers colons affectent de croire que le nouvel empire est leur domaine. Les immigrés du xix° siècle rient bruyamment de cette prétention. Il faut entendre comme on parle à Boston des gens de Chicago ; mais il faut entendre aussi comme on parle a Chicago des gens de Boston ! En dépit de la langue uniforme, du base^ball et de Vice cream soda nationaux, il n'y a rien de plus éloigné des Anglo-Saxons puritains de l'Est que les créoles espagnols et français du Sud ; il n'y a rien de plus éloigné des colonies allemandes de Mihvaukee et Cincinnati que la vieille Santa-Fé mexicaine ; New- York est un monde à part; la Californie est tout un empire à part. Où chercher le vrai peuple américain ? à l'Ouest des Montagnes-Rocheuses ? à l'Est des Alleghani ? dans la vallée Sud ou dans la vallée Nord du Mississipi ? Et chaque année, il débarque dans les ports de l'Atlantique de 500.000 à
8 LE P£;i;PLE DU XX® SIECLE
750.000 Européens qui vicnnnciit modifier la composition de ce grand tout, selon les variations de leur propre origine.
Il y a quelques années, de 1881 à 1885, l'élément germanique semblait devoir submerger les Etats-Unis. Aujourd'hui les Latins et les Slaves rcpr'ennent l'avantage dans des proportions écrasantes. En 1901, rÂllemagnc n'envoyait plus que 22.000 immigrants, contre 136.000 venus d'Italie. De juilîet 1901 à juillet 1902, il est arrivé 730.798 immigrants, dont 470.300 venaient de Russie, d'Autriche-Hongrie et d'Italie.
Dans ce chaos d'humanité, où des hommes à peau noire, à peau jaune, à peau rouge, sont mêlés aux hommes de toutes les tribus à peau blanche, le mal et le bien se livrent leur éternelle bataille. Les sociétés humanitaires pullulent; les gens de cœur et de sacrifice dépensent une somme fabuleuse de bonne volonté ; les œuvres d'assistance ou d'éducation populaire sont innombrables. Le crime est plus audacieux et plus ingénieux que n'importe où. Il y a de la vertu autant qu'en aucun lieu du monde, et de l'hypocrisie presque autant qu'en Angleterre.
Dans la législation pénale et dans l'application des châtiments, pas plus de justice qu'en Europe. Les petits attentats h la propriété sont aussi durement réprimas, et les grandes pirateries aussi impunies que chez nous. L'adultère scandaleux est plus rare parce que le divorce est d'une excessive facilité; mais le revolver joue un rôle égal dans les tragi-comédies de l'amour. Le vice est moins hardi, mais beaucoup plus brutal. On ignore la polissonnerie, mais une partie de débauche a tout do suite l'air d'une bordée de matelots. On a pour la femme plus de respect extérieur et d'égards
LE PEUPLE DU XX® Si: CLE 9
affectes ; mais on préfère a sa compagnie les cocktails cl le Champagne. En France, la femme est coquette pour les hommes; en Amérique, pour elle-même. En France, les deux sexes ennemis ne peuvent pas se passer Tun de l'autre; en Amérique, ils ont chacun leurs clubs.
Dans les grandes villes des Etats-Unis, de temps en temps, on trouve une femme coupée en morceaux au fond d'une malle, ou bien un homme sans tête en train de cuire dans un four : c'est-àdire que la sécurité règne comme à Paris ou a Londres. Mais la police américaine est plus vénale qu'aucune autre. Chez nous, le métier de policier est méprisé, et les policiers sont assez honnêtes. Aux Elals-Unîs, leur profession n'entraîne aucun discrédit; ils y réalisent, par l'exploitation des criminels, des fortunes scandaleuses. Dans l'Ouest, les citoyens font assez souvent leur police euxmêmes, et ce système est infiniment plus redouté des malfaiteurs.
Il y a aux Etats-Unis comme en Suisse, en Scandinavie et en Angleterre, une espèce particulière de citoyens qu'on appelle public spirited. Ainsi des citoyens se forment en association pour poursuivre, à grands risques et à grands frais, un fonctionnaire prévaricateur ou un entrepreneur malhonnête : ils sont public spirited. Un M. Me. Cormick est taxé sur une propriété de 250.000 dollars ; il retourne aux répartiteurs sa cote corrigée pour établir qu'il doit payer sur une valeur de 475.000 dollars : il est public spirited. On ne voit pas cela chez nous.
Mais on ne voit pas chez nous les trains arrêtés et dévalisés par des brigands masqués. On ne voit pas chez nous de lynchages. On ne voit pas chez nous des troupeaux de trois cents ou cinq
10 LB PEUPLE DU XX* SlÊCLB
cents tètes de bétail éçorçés par les voisins dn propriétaire, pour punir i escapade dune chèvre ou d'un veau. Cela se voit aux Etats-Unis assez communén^nt.
En deborâ de cette catégorie d'exécutions, les bêtes ne sont pas traitées «n Amérique avec la même cruauté qu'en Europe. Des sociétés vigilantes les protègent efficacement. Les villes américaines sont rarement souillées par les scènes de brutalité, de lâche férocité, qui nous font lever le cœur tous les jours dans les rues de Paris. En voyant les chevaux à l'abri du martyre, à New- York comme à Londres, on prévoit une bonne chance pour les Philippins et pour les petits enfants de la Caroline du Sud.
Les Américains ne boivent d'alcool que dans les bars; niais ils boivent de l'eau partout. On boit de l'eau glacée toute la journée, dans les magasins, dans les trains de chemins de fer ; on fait circuler des verres d'eau dans les théâtres. Les fontaines qui offrent de Teau fraîche aux passants ont une vasque élevée pour les chevaux, une autre plus basse pour les chiens. Il y a aussi, dans le Sud, des fontaines pour les nègres.
L'eau ne sert pas qu'à l'intérieur. On en fait un grand usage extérieur. Les maisons les plus modestes, les moindres appartements meublés, comprennent une petite salle de bains ; l'eau chaude et l'eau froide y sont distribuées abondamment Dans les clubs, dans les gymnases, dans les lieux de réunion, la première attraction est la piscine, l'installation confortable des bains et douches. Tous les settlements donnent des bains a 5 sous, linge compris. Plusieurs villes entretiennent des bains publics gratuits. La propreté physique est un élément de propreté morale, un commencement de dignité.
Le soin du corps et le culte des qualités physiques atteignent d'ailleurs un degré exagéré chez les Américains. Le développement de l'ossature et du muscle les préoccupe à Texcès. Les exercices du gymnase ne sont pas très en honneur, quoique un gymnase soit annexé à tous les cercles d'hommes et de femmes, et qu'il existe une multitude d'écoles de culture physique pour les deux sexes. Mais les jeux athlétiques, les sports de plein air, ont une importance surprenante dans la vie nationale Les Universités sacrifient à cette mode avec enthousiasme; les étudiants et les étudiaQtes rivalisent d'ardeur, respectivement, dans le foot bail et le basket bail. Le jeune Américain veut « réussir » ; pour réussir, il faut « être fort ». Pour être fort, selon la conception de la vie primitive, il faut être grand, avec des muscles charnus et de gros poings.
En France, nous savons tous que le tambourmajor, qui est le plus bel homme du régiment, est aussi le plus bête. Mais les bons Américains jugent les hommes au poids, comme on estime le bétail dans les stock yards. Les renseignements biographiques donnés par les journaux sur un homme en vue indiquent d'abord son poids en livres anglaises, et la circonférence de son thorax ou de son encolure. Le reporter qui vous prend une interview commence par renseigner le public sur votre stature et vos aptitudes athlétiques. Parmi les conférenciers français qui ont récemment visité les Etats- Unis, les plus qualifiés manquaient de stature et de poids ; un autre a mieux réussi, parce qu'il mesurait six pouces et pesait soixante livres de plus que les précédents. Il faut que la France engraisse un peu ses hommes de lettres avant de les exporter au-delk de l'océan.
12 LE PEi:PLE DU XX® SIECLE
Par une contradiction comique, les Américains ont voué le plus scandaleux des cultes à Napoléon P**. On trouve des portraits et des bustes de ce personnage dans toutes les maisons, même dans les établissements d'édacalîon. L'admiration des Américains pour la force leur fait considérer comme un héros le plus grand bandit de Thistoire ; ils proposent à leurs enfants, pour modèle d^énergie, Tégorgeur de quatre millions d'hommes; pour modèle de moralité, l'adultère, rinceste, l'assassin de cent honnêtes particuliers, le parjure systématique. Etrange aberration chez un peuple qui veut être honnête ! Mais plus étrange aberration chez un peuple qui veut d'abord qu'un grand homme soit un athlète. En ses plus beaux jours, Bonaparte était un gringalet. Le public américain aurait élu pour maître cette brute d'Augereau.
L'abus des sports athlétiques a plutôt l'air de propager la maladie. Nulle part au monde les médecins et les marchands de drogues ne fourmillent comme aux Etats-Unis ; on voit des buildings h quinze étages peuplés, les uns de médecins, les autres de droguistes, de la cave au grenier. L'infortuné malade qui lève les yeux sur ces édifices et se voit obligé de choisir entre vingt ou trente exécuteurs, éprouve une cruelle perplexité. Il ne faudrait plus que grouper au rez-de-chaussée les entrepreneurs de pompes funèbres (undertakers) et les marchands de cercueils, qui en exposent d'ailleurs, dans leurs devantures, de forts séduisants, avec sculptures, ornements d'argent et de bois précieux, doublures de satin et capitonnages. Les journaux publient des colonnes entières ou même des pages entières de réclames médicales et pharmaceutiques qui sont payées fort cher. Le
commerce de ces deux professions est donc prospère, et c'est un mauvais signe de la santé publi- (pe. Maladies de reins, maladies de foie, maladies de cœur, neurasthénie, épuisement, myopie : on ne voit que cela dans les gazettes et sur les murailles. Voila bien des organes malades chez un peuple si athlétique !
De l'énergie ! de l'énergie ! c'est le grand mot américain. Tous les politiciens et les écrivains d'Amérique vantent Ténergle américaine ; les éducateurs prêchent Ténergie ; les jeunes gens s'abrutissent en exercices sportifs et les hommes se droguent pour acquérir de l'énergie. En réalité Ténergie américaine est une légende.
Ou plutôt, il est probablement exact que le peuple américain possède de grandes réserves d'énergie ; parce qu'il en dépense très peu.
Ceci n'est pas un paradoxe. Assurément, dans les quartiers d'afFaires de New-York, de Chicago, de quelques autres villes, les chasseurs de dollars sont très agités à certaines heures de la journée. La foule est grande autour des maisons de commerce et des banques. La fièvre est ardente, plus ardente peut-être qu'à Londres ou à Paris. Mais cette agitation fiévreuse de quelques milliers de gens d affaires n'est pas de l'énergie.
Les Américains ne peuvent pas savoir s'ils en ont, parce qu'ils n'ont jamais été mis à l'épreuve depuis leur grande guerre civile. Ils n'ont jamais rencontré d'obstacles. En Europe, nous connaissons les difficultés de la vie ; nous sommes trempés par la lutte, parce que nous luttons continuellement contre des obstacles accumulés, contre des ennemis sans nombre; nous ne pouvons faire un acte, un geste, sans nous heurter à quelque chose ou à quelqu'un : tyrannie de la famille, tyrannie des préjugés so-
ciaux, tyrannie des législations séculaires et byzantines, tyrannie de l'Etat, tyrannie des castes privilégiées, tyrannie de la bureaucratie. On ne peut pas trouver, dans la vie de l'Européen, une circonstance qui ne soit l'occasion d'une bataille. Pour des salaires misérables, l'ouvrier, l'agriculteur, le fonctionnaire, le professeur, l'employé de commerce, accomplissent des tâches épuisantes. Les individus sont en guerre perpétuelle entre eux, à cause de l'encombrement et de la concurrence. Les nations, après des siècles de guerre, se croient toujours à la veille d'entrer encore en campagne. En Amérique, pas d'ennemis, pas de mauvais voisins, pas d'obstacles. Liberté dans la famille, liberté dans la Société, liberté dans l'Etat. Pas de préjugés, pas de traditions, pas de lois gênantes, pas de bureaucratie. Devant vous, un pays infini en étendue, infini en richesse. Allez en paix, vivez comme vous l'entendez, travaillez à votre guise,
f)renez la peine de ramasser de la richesse. Voilà e programme.
Le génie du peuple américain cçnsiste précisément à s'épargner toute dépense d'énergie. Rien de merveilleux comme l'habileté avec laquelle on a rendu dans ce pays l'effort inutile. Tout y est machiné comme dans un palais de fées. La mécanique et l'électricité font des prodiges pour que l'homme se repose. L'outillage industriel et l'outillage agricole sont admirables, et chaque jour y apporte un nouveau perfectionnement. L'homme d'affaires dans son bureau, le fermier sur sa moissonneuse, l'ingénieur sur sa machine, n'ont qu'à remuer le bout des doigts sur quelques claviers ; l'œuvre s'accomplit. C'est le triomphe du génie humain ; ce n'est pas de l'énergie.
Combien de fois, devant ces ascenseurs qui vous
font perdre Tasaffe dos jambes, devant ces téléphones, ces machines & écrire, ces télégraphes, ces innombrables afppareilsoù la nature est domestiquée, devant ces piazzas où toute l'Amérique se balance dans ses rocking-chairs — combien de fois j'ai pensé à l'effort qui se dépense dans nos villes, dans nos fermes, dans n6s usines d'Europe ! En Amérique ou travaille cinq jours par semaine ; le dimandie dure quarante-huit heures ; la durée du jour de trarail diminue sans cesse. Fumant son cigare, les pieds sur sa table, parcourant son jouruîd d'un œil nonchalant, l'Américain vous dit : « Vous savez, je suis si occupé 1 » ; ou il fait répondre : « Je suis en affaire importante. » Il le croit sincèrement. Même les fameux cowboys, sur leurs selles-fauteuils, n'ont pas Yénergie d'endurer les réactions du trot : la moitié de leurs chevaux sont dressés à trotter l'amble ! Et j'entends encore le guide du Grand Cafion annoncer pathétiquement : « Nous allons faire une course horriblement dure ! » pour une promenade telle qu'on en fait tous les jours quand on passe ses vacances en Suisse.
Ah] ces ouvriers gras et bien vêtus, bien lavés, bien repensés, avec des salaires de professeurs au Collège de France, à coté de nos prolétaire? hagards!... ces fermiers qui n'ont à payer ni impôt ni engrais ni presque de fermage, et qui font deux récoltes par an, avec des machines merveilleuses, à côté de notre laboureur noir et triste, qui gratte chaque motte de terre sans s'accorder jamais de plaisir 1... Lé superflu de ceux d'Amérique, ce qu'ils gâchent, ce qu'ils jettent comme indigne de leur délicatesse, ferait le bien-être et presque la richesse des nôtres.
Les Américains sont accueillants, hospitaliers^
bons compagnons, soucieux de donner de leur pays une haute idée. Ils ont peur qu'on ne Tadniire pas assez ; ils s^applîquent à soutenir Tadmiration indécise ou trop réservée. « Avez-vous rien de pareil dans votre pays ? » est leur question favorite. On m'a demandé si nous connaissions^ en Europe, l'eau de Seltz, la neige, les couchers de soleil... Ou si les Européens se figuraient que tous les Américains sont des sauvages. En attendant, beaucoup d'Américains s'imaginent que les Européens ne sont pas très civilisés.
Et puis ils nous reprochent trop souvent l'argent que certains d'entre eux viennent dépenser chez nous. Cependant, quand nous voyageons en Amérique, nous payons aussi notre écot ; nous payons même toutes choses deux ou trois fois plus cher que les Américains ne les paient en France. Il est exact que beaucoup d'Américaines donnent de l'argent pour les robes et les chapeaux qu'elles achètent a Paris ; mais nous donnons aussi de l'argent pour la viande et pour l'acier que nous achetons à Chicago ou à Pittsburg. C'est le prix de la viande qui sert h payer les chapeaux... Est-ce qu'on devrait parler de ces misérables questions-là entre amis?
On en parle en Amérique, sans mauvaise intention aucune, parce qu'on n'y regarde pas la question d'argent comme une question dégradante.
L'argent y est tout ; l'art, affaire d'argent ; l'éducation, la religion, affaire d'argent; la politique, affaire d'argent.
Les mots business et dollar sont les plus emloyés de la langue. Ils reviennent sans cesse dans a conversation, dans les journaux, dans les sermons, au théâtre. Tout s'évalue en chiffres. Les grands paysages : tant de pieds de haut sur tant
LB PEUPLB DU XX* SiÈCLB 17
de large. Les affaires de cœur : tant de mille dollars. Un Palais de Justice, une bibliothèque, un tableau : tant de cent mille dollars. Un homme « vaut » tant d'argent. Toutes les figures de rhétorique qui ne viennent pas de la Bible viennent de Targot des affaires. Les yeux des boys s'animent quand on leur parle du temps futur où ils pourront signer des chèques. Après tout, cela vaut encore naieux que de les voir s'exciter à la pensée (( qu'ils deviendront grands pour tuer les Prussiens » ou c( pour tuer les Anglais ».
Dans un meeting en faveur des Arméniens, j'ai entendu le président d'un Collège de la Nouvelle Angleterre déclarer : a Je suis ici, et je m'intéresse aux Arméniens parce qu'on les appelle les Yankees de l'Orient. On veut dire par là que les Arméniens sont adroits et roués, capables de jouer à la fois les Grecs et les Juifs. Cela est vraiment Yankee. Je suis fier d'être Yankee, et content de retrouver des Yankees dans les Arméniens. » Ainsi cet homme, dirigeant un grand établissement d'éducation, remplissant la mission la plus haute et la plus délicate, louait précisément les Arméniens de ce que leurs détracteurs leur reprochent en Europe. Et cet enseignement « moral » se donne aux environs d'Harvard Collège !
La chasse fiévreuse à Targent n'est cependant pas répugnante ici comme elle l'est en certains autres pays. L'Américain n'est pas bassement cupide ; il est joueur ; il veut gagner une partie, pour en jouer une autre ; un plus gros capital représente pour lui une meilleure chance de succès. Quand il a entassé des millions, il est incapable d'en jouir dans la vie oisive, contemplative ; ceux qui le tentent sombrent tout de suite dans l'extravagance stupide. Un Américain qui a gagné beaucoup d'argent dans
18 LB PEUPLE DU XX* SlÈCLB -
cle grandes affaires ne sait l'employer qu'à entreprendre plus d'affaires, et de plus grandes affaires: ainsi le capital travaille toujours. De là cette immense prospérité.
Avec tout leur désir d'être roués, les Américains sont un peuple très crédule, très candide. Leur jiays est le pays d'élection de tous les charlatans et chevaliers d'indus.trie : charlatans de littérature, charlatans d'art, charlatans de religion, charlatans de médecine, de pharmacie, d'aslrologie, de chiromancie, d'aristocratie.
Des fortunes imposantes s'édifient sur la crédulité infatigable du public américain. Les tireuses de cartes sont innombrables. A Coney Island, à la porte de Ne v^ York, il y a un camp tout entier de chiromanciennes (palmists) ; les femmes et les girls font queue à la porte de chaque sorcière. Un graphologue offre le moyen de reconnaître, par l'examen de l'écriture, les maladies d'intestins et les maladies de cœur, le degré d'énergie et de business ability : les dollars pleuvent dans son chapeau. Nos somnambules donnent leurs consultations sur les affaires de cœur; en Amérique, c'est presque uniquement sur des affaires d'argent. A Paris, on demande : « Est-ce qu'elle me trompe ?» A New- York : (( Est-ce qu^il paiera ? »
Le patriotisme américain se manifeste comme le nôtre, au moyen de pétards, de feux d'artifice et de coups de revolver. Le 4 Juillet, qui équivaut à notre 14 Juillet, les personnes prudentes s'enfer^ ment dans leurs maisons. La rue appartient aux jeunes patriotes. Le bruit et le feu font la joie des civilisés comme des sauvages. Le bilan du dernier anniversaire de la Déclaration d'Indépendance était de trente et un morts et deux mille sept cent soixante-douze blessés, outre un nombre important
LE PEUPLB DU XX« SlÈCLS 19
d'incendies. Le patriotisme se livre même à des démonstrations posthumes ; sur des milliers de tombes, dans les cimetières, la pierre funéraire est remplacée par un drapeau national.
L'esprit américain est indulgent. A peine deux ou trois journaux satiriques commencent à pratiquer la raillerie mordante et cruelle. La masse du public en est encore aux plaisanteries inoffensives. On n'aurait même pas l'idée de bouffonner snr la Baie de l'Huître, où séjourne le Président; sur le Capitole, où les représentants du peuple jettent leurs crîs d'alarme ; sûr la puissante Société des Elks, dont les membres portent à la boutonnière une ramure de cerf comme insigne. En France, on ne tarirait pas là-dessus.
L'indulgence de l'Américain le rend si parfaitement sociable qu'on est toujours surpris de l'entendre parler anglais. Le caractère américain est à peu près aux antipodes du caractère anglais. Il est dommage que cette indulgence n'ait pas de bornes pour les pirateries financières. Il y a tant de richesse dans le pays qu'on ne craint pas de voir la source tarir par les plus grosses filouteries ; alors on pardonne aisément aux aigrefins.
Et puis, le désir de s'enrichir est si universel, si ardent, que bien peu de. consciences sont assez sûres d'elles-mêmes pour s'interdire à l'avance les mauvaises voies. On ne veut condamner personne. On ne sait pas trop ce qu'on deviendrait soi-même devant la tentation. Les forbans de la finance, les politiciens et les administrateurs publics profitent sans mesure de cette disposition d'esprit. De loin en loin un magistrat întlexible exécute quelques malandrins, comme il est arrivé k Saint-Louis. Mais la corruption générale est effrayante.
On ne s'en inquiétera pas tant que la richesse
continuera de jaillir du sol sous toutes les formes. Et elle continuera longtemps encore. La population a beau augmenter avec une rapidité prodigieuse — (en 1820 il y avait 9.635.000 habitants ; en 1870 il y en avait 38.650.000; il y en a aujourd'hui 77 millions ; il y a 80 villes de plus de 50.0C0 habitants ; il y a 22 millions d'hommes au-dessus de vingt ans) — les ressources du pays paraissent inépuisables, infinies en quantité, infinies en variété.
Tout ce que l'homme moderne peut utiliser se trouve là; tous les métaux, tous les bois, tous les combustibles, toutes les terres et toutes les conditions climatériques pour toutes les cultures et pour tous les élevages, des fleuves et des lacs prodigieux ; des ports admirables : le port de New- York, celte merveille, ouvert sur l'Europe ; la baie de San Francisco, cette autre merveille, ouverte sur rOrient. Pour les millions d'hommes qui afflueront sans relâche à la poursuite du bien-être et de la liberté, des réserves sans limites, des déserts où il su (fit d'amener un filet d'eau pour changer le sable en terre de Chanaan.
Le peuple qui possède ce continent dominera le monde au xx® siècle. Il ne peut y avoir de doute à cet égard.
L'Europe, ses gouvernants obtus et ses diplomates ridicules, paraissent avoir sur l'Amérique, des informations assez vagues. Mais le peuple américain prend conscience de sa lorce actuelle, de son avenir certain.
Les Etals-Unis seront demain le centre économique du monde. Ils oflicnt dès aujourd'hui le problème le plus passionnant aux philosophes et aux prophètes.
Il y a là de la richesse suffisante pour accomplir
toutes les œuvres que la raison peut concevoîr. A quelles œuvres remploiera le peuple américain ?
Il y a là de la matière humaine pour toutes les combinaisons sociales que peut rêver le politicien. Qu'en sortira-t-il ? oligarchie réactionnaire? collectivisme jacobin?... Dans l'Ëast-side de New- York grouille une populace latine, sémite, slave, que les Yankees croient américanisée parce qu'ils l'obligent à parler anglais. Mais la langue changée ne change pas le sang, le crâne, Thérédilé. Ce sont dé curieux éléments de démagogie. A côté du luxe romain des milliardaires, on voit une misère romaine ; on verra peut-être un césarisme romain.
Il est toujours délicat de parltr avec une entière sincérité; il est surtout délicat de parler avec sincérité aux gens que la fortune accable de ses dons. La moindre réserve dans Téloge leur semble" une critique injurieuse. Et les Américains sont un peu les enfants gâtés de la fortune.
Au moment de faire une conférence dans une Université de l'Ouest, je fus présenté à l'auditoire en ces termes par un professeur de la maison : « Ladies et gentlemen, je ne sais pas ce que M. Un Tel va vous dire ; mais je suis certain d'avance qu'il va vous exprimer son admiration pour ce grand pays ; ma seule crainte est qu'il ne trouve pas des termes assez forts pour faire comprendre a quel point il admire et les hommes et les choses Uans un pays où tout est admirable. »
Quand un public est habitué à de telles flagorneries, la sincérité lui devient insupportable. Néanmoins les Américains doivent croire que toute malveillance est étrangère aux quelques critiques ou plaisanteries qu'ils trouveront dans ces impressions de voyage. Nul n'est parfait. La nation américaine elle-même ne l'est pas. Elle a encore à
gagner qnelque chose. Et, très ardemment, on souhaite que son développement s'achève dans la meilleuFe voie, sons les meilleurs auspices, pour la conduire à la réalisation de l'idéal humain.
On le souhaite, d'abord, parce que le peuple américain est actuellement le plus vigoureux, le plus sain, le plus vivant des peuples, et que sa belle contianre dans l'avenir appelle la sympathie.
On le souhaite, ensuite, parce que la prospérité des Etats-Unis est une grande leçon pour les autres nations. Les Etats-Unis sont prospères, d'un côté, parce que la nature prodigue a entassé sur et dans leur sol tous les éléments possibles de richesse. Mais ils sont prospères, d'autre part, parce que leurs institutions politiques, la vivacité de leur instinct républicain, leur pratique audacieuse de la liberté extrême, ont permis à l'activité humaine de se déployer magnifiquement.
Sur cette terre privilégiée, tout être humain, individu ou collectivité, a pu donner la mesure de sa force, de son intelligence, de sa volonté. Nulle entrave, nulle gêne. La prodigieuse puissance économique du pays tout entier est aujourd'hui la récompense d'une constitution libre, respectée dans son véritable esprit.
Les vieilles nations, comme les vieilles gens, se réforment rarement d'après l'exemple d'autrui. Cependant quand les peuples de l'Europe seront acculés h la décadence et à la ruine, quand ils compareront leur misère à l'opulence des Américains, leur souffrance au bonheur des Américains, ils seront oblif^és d'en reconnaître les causes. Ils verront que la liberté sous toutes les formes, l'initiative à tous les degrés, sont les deux facteurs nécessaires de la richesse et de la paix civile.
Si le Vieux-Monde est ou n'est pas capable d'en
profiter, c'est une autre question. Mais tous les amis de la liberté, tous les hommes qui ont lutté pour rîdéal républicain, applaudissent au succès des Américains. Ils espèrent trouver dans la démocratie américaine des appuis moraux et matériels pour la propagation de la vérité démocratique sur toute la terre. Ils se félicitent, en tous cas, que leur foi et leur prédication puissent invoquer une preuve aussi éclatante.
Si les nations du Vieux-Monde ne savent pas ou ne peuvent plus profiter de la leçon, elles périront. Mais les individus au moins bénéficieront de l'œuvre américaine.
Les impressions que fait naître une rapide exploration du monde américain se traduisent donc ainsi :
— Sensation d'immensité : immensité d'étendue, immensité de ressources. Les statistiques, les chiffres sur le papier parlent médiocrement à rimagination Quand on a vu de ses yeuXy on est écrasé.
— Sensation du triomphe de la liberté. C'est par la liberté, par la liberté sans frein, sans restriction, que de telles merveilles ont été possibles et qu'un tel avenir est assuré.
Enfin, le peuple américain, que certaines entreprises pourraient égarer dans la voie funeste du nationalisme, du particularisme, du jingoisme, est en fait un splendide exemple d'intejrnationalisme. Il réalise Tidéal internationaliste.
La masse du peuple américain est aussi igno^ rante à l'égard de l'Europe que les peuples européens sont ignorants à l'égard de l'Amérique. Les nouvelles et les renseignements que donne la presse américaine sur les affaires d'Europe sont aussi absurdes que les nouvelles et les renseignements
publiés par la presse européenne sur les aflaîrcs d'Amérique. Mais les erreurs des Américains sont moins excusables que les erreurs des Européens. Les gens qui vivent en Europe ne sont jamais venus en Amérique ; les gens qui \ivent aux Etats- Unis sont tous venus d'Europe, eux, leurs pères^ ou leurs grands-pères.
Tantôt les Américains ont peur qu'on ne les regarde comme les fils des Peaux-Rouges, parce qu'ils ne veulent point passer pour des sauvages. Tantôt les Américains veulent se faire passer pour des fils de sauvages, afin de se glorifier d'une civilisation prodigieusement rapide. Ils disent : a Ce que les Européens (ont en mille ans, nous le faisons en cent ans. o
Mais non, les Américains ne sont pas des fils de sauvages ; ils sont des fils d'Européens ; ils sont nos cousins germains ; ils sont des Européens fixés en Amérique.
Les Puritains débarqués sur le Nouveau Continent au commencement du xvii® siècle étaient au même degré de civilisation que les Puritains restés en Angleterre. Les petits-fils des colons de la Mayflower ont juste le même âge en civilisation que les petits-fils des Côtes de Fer demeurés autour de Hampden et de Cromwell.
11 est absurde, encore bien plus, que les million^ d'Italiens, d'Allemands, d'Irlandais, arrivés hier ou avant-hier de la vieille Europe, disent d'euxmêmes : « Nous sommes un peuple jeune». Ils ne sont pas plus jeunes que leurs vieux frères restés dans la vieille patrie. La traversée de l'Atlantique n'a pas renouvelé toutes les cellules de leurs ccr* veaux, tous les globules de leur sang, toutes les par-* ticules de leur être.
C'est le pays qui est neuf; ce n'est pas le peuple
qui est jeune. Voilà justement la rencontre heureuse. Les peuples d'Europe, en vieillissant, sont restés sur une terre qui vieillissait aussi. Les ressources de cette terre s'épuisaient à mesure que l'homme perfectionnait les moyens d'en tirer parti : de sorte que le produit net n'augmentait pas considérablement. Au contraire, les Européens qui se sont fixés en Amérique ont apporté toutes les ressources de la vieille civilisation, tout l'esprit de mille ans de progrès intellectuel, tout le pouvoir de la science moderne, à l'exploitation d'une terre vierge^t de richesses intactes.
Quand ils parlent de l'Euro.pe comme d'une terre étrangère, et- des Européens comme d'une race étrangère, les Américains sont très sincères. Très sincèrement, ils ne pensent plus à leur origine. Et cette sincérité même est un argument bien fort contre ridée de patrie, un argument bien fort pour Tinternatîonalisme.
Voila des millions d'hommes, dont les grandspères étaient en Europe il y a cent ans ; ou dont les pères vivaient en Europe il y a cinquante ans ; ou qui vivaient eux-mêmes en Europe il y a vingt ans. Ils avaient une patrie européenne ; ils étaient des patriotes ; ils se seraient fait égorger ou ils auraient égorgé d'autres bonnes gens au nom de cette p^itrie. Maintenant ils ne la connaissent plus, ils ne s'en souviennent plus^ ils la renient. Ils sont Américains.
Voilà un Italien et un Croate, dont les pères se sont entretués à Solférino ; voilà un Prussien et un Autrichien dont les pères se sont entretués à Kœniggrdetz; voilà un Russe et un Polonais dont les frères se haïssent; un Norvégien et un Suédois dont les frères se considèrent d'un œil hostile. Parce qu'ils ont passé l'Atlantique — huit jours de
bateau I •— ils ne connaissent plus leur patrie ; ils sont déracinés d'Europe, replantés en Amérique, purement Américains, résolument Américains, fanatiquement Américains»
Ils sont solidaires les uns des autres. Et tous s'uniront au besoin contre la patrie de la veille, contre les frères de la veille. L Europe? ils n'ont jamais eu rien de commun avec ça ; ils ne savent pas ce que c'est que ça. Quand un Européen, un frère de la veille, vient lés voir, ils lui disent : a Etranger, how do you like Ameiica ? it is a bîg country, sir, a great big country. Hâve you anything likc that in your country ? » Et ils lui demandent froidement si Ton connaît le savon et les tramways électriques en Europe.
Alors, qu'est-ce que la patrie, qu'est-ce que le patriotisme, s'ilsuflit d'une traversée de huit jours pour produire de telles métamorphoses ?
Aux Etats-Unis, toutes les races se fondent et s'amalgament pour iormer xine race nouvelle. Cette race nouvelle^emprunte aux autres leurs meilleurs éléments* Les premiers immigrants qui abandonnèrent leurs foyers et leurs biens, pour sauver la liberté de leur conscience, étaient une élite mo" raie. Les immigrants du xix° siècle ont été une élite physique : des gaillards déterminés, hardis, aventureux, confiants dans leur santé robuste, bientôt endurcis par les privations et les iatigues. Les travailleurs manuels qu'on importe aujourd'hui par cargaisons sont tous jeunes, bien portants. Ils ont une sullisante vigueur de caractère, puisqu'ils se sont arrachés au milieu familial pour affronter une existence nouvelle dans un monde inconnu.
C'est-à-dire que toute la nation américaine est le produit d'une sélection, jadis d'une sélection morale, maintenant d'une sélection physique.
LE PEUPLB DD XX« SIECLlB 27
L^Est a été colonisé par des « révoltés », venus d'Europe ; l'Ouest a été colonisé par des « révoltés », sortis de& Etats de l'Est. On appelle ce révoltés », dans la langue politique, toas les êtres trop vivants pour se plier à l'injustice et à l'oppression. Les (( révoltés 9» sont l'élite hnaiaine ; la nation américaine est fille de plusieurs générations de « révoltés ». ■
Avec Texcès de richesse et de bien-être, elle prendra naturellement en hain« les idées et les caractères qui ont fondé sa grandeur; mais, pour le moment, sa grandeur est certaine.
Or, cette fusion des races européennes en Amérique justifie toutes les doctrines internationalistes, que condamnent les gouvernants menteucs et que raillent les savants stupides. La nation américaine est la réalisation vivante du rêve internationaliste.
Durant des siècles, les petites provinces d'Europe se sont déchirées ; elles sont maintenant fondues dans les grands Etats. Les petits peuples allemands se sont mutuellement décimés par le fer et par le feu ; ils sont maintenant unis dans le grand empire germanique. En France, les Bretons, les Normands, les Angevins, les Bourguignons, les Picards, les Flamands, les Gascons, les gens de la Provence et du Dauphiné, les Français de l'Ile de France, se sont haïs, combattus, massacrés ; les personnages politiques, les diplomates, les savants distingués du XV* siècle traitaient évidemment de rêveurs ou d'anarchistes les hommes qui souhaitaient l'unité française ; maintenant l'unité française est indestructible.
Aux Etats-Unis, de la Floride à TAlaska, du Texas au Massachusetts il y a autant de différences de climat, de diversité de caractères, d'oppositions
d'intérêts qu'entre la France, l'Allemagne, l'Italie, la Hollande, TEspagne et le Danemark. Cependant ridée d'une nouvelle guerre entre les Etals de l'Union paraîtrait inepte, impie, monstrueuse, à tout citoyen américain.
Pourquoi les races européennes, qui se fondent si facilement aux Etats-Unis, ne pourraient-elles pas au moins s'associer en Europe?
Pourquoi la guerre quî serait regardée comme fratricide aux Etats-Unis est-elle encore possible, entre les mêmes gens, sur le continent européen?
La terre est le domaine commun de tous les hommes. Au lieu de s'en disputer l'empire égoïste, ils doivent s'unir pour en assurer la meilleure exploitation: chaque race apportant au fonds commun ses dons et ses facultés propres.
Puisque cette association est réalisée aux Etats- Unis, pourquoi ne serait-elle pas possible, naturelle, nécessaire en Europe?
Et puisque les gens des Etats-Unis sont des Européens, fils et frères d'Européens, comment oserait-on concevoir l'hypothèse d'une lutte entre eux et nous ?
Nous voulons la paix et l'union étroite entre les Européens d'Europe; nous voulons aussi la paix et l'union étroite entre les Européens d'Europe et les Européens des Etats-Unis. C'est là le premier article de l'internationalisme.
Les Etats-Unis seront demain le plus riche et le plus puissant pays de la terre. Le peuple des Etats-Unis mérite ces grandes destinées, parce qu'il est une admirable réalisation de la doctrine libertaire et de la doctrine internationaliste.
Puisse- t-il le rester !