LE FÉMINISME
Ce qui cause le plus d'étounement, et le plus agréable ctoïinement au Français voyageant pour la première fois en Amérique, c'est la lemme américaine. Dans les rues de New- York, on rencontre autant de jolies femmes qu'à Paris — ce n'est pas un mince éloge sous la plume d'un Parisien ! — et plus de belles femmes qu'en aucun lieu du monde.
C'est un émerveillement continuel. On l'éprouve ensuite dans le reste du pays, à Chicago comme à San-Francisco, quoique la femme de New- York, la femme de Caliloriiie et la créole du Sud remportent par des grâces particulières.
L'Américaine est vive, hardie, spontanée, d'une coquetterie cflrénée. Elle ne se refuse rien, pas plus un chiffon (ju'un bonbon, un bijou ([u'un livre. Les marchands le savent bien. Les Parisiennes qui ont des diilicultés avec leurs maris au sujet des notes de couturière ou de modiste devraient bien envoyer ces raesssieurs faire un tour dans les magasins de New-York, de Chicago, de San-F'rancisco, de Los Angeles, de Baltimore, de Philadelphie ou de Boston. Tout y est savamment combiné pour la
tentation et nulle ne résiste. La gourmandise et la coquetterie se satisfont à la fois, et les falbalas grossissent le prix des ice cream sodas.
L'Américaine aime le luxe des étofles, des rubans, du linge froufroutant; quand elle ne s'emprisonne pas les pieds dans de forts souliers plats, elle se chausse avec une recherche où le puritanisme n'a rien à voir. Elle fAlt alterner les talons plats, qui lui donneutune allure sportive et solide, avec les talons démesurément hauts qui l'obligent à des ondulations fort J)ittoresques. fct les bas, à jour, les manches à jour, les corsages à jour sont, sa parure très légère, aussi longtemps que la température le permet. Même un peu plus.
L'Américaine est provocante, l'Américaine est toujours sous le's armes; l'Américaine a du chic, qu'on ne s'attendait plus a trouver en soi tant de Paris. L'Américaine est la plus grande '^merveille de l'Amérique — et elle le sait bien.
Il manque encore quelque chose à sa perfection : un soupçon de mesure dans son luxe, un soupçon de goût dans son élégance, un soupçon de charme dans son allure. Assez tôt, le temps mettra ses touches dernières au chef-d'œuvre. Les légères imperfections de l'Américaine sont du même ordre que les défauts du peuple américain : elles viennent d'une belle vitalité, d'une belle confiance en soi. Comme sa nation, la femme américaine est sûre d'elle-même, et le fait voir... Heureuse jeunesse! on l'envie trop pour la critiquer sincèrement. •
Aux Etats-Unis, d'ailleurs, la beauté est même fréquente chez les hommes, dans leur jeunesse. Le typical american young man du dessinateur Gibson est aussi fréquent dans la réalité que sa typical sirl. Mais il n'a pas le même attrait. Sur ces épaules larges et cette charpente d'athlète, on n'aime
pas à voir celle figure rasée, aux yeux profonds, énigniaiiques. Un homme trop beau a 1 air équivoque. Heureusement, quand les Américains vieillissent, ceux qui étaient trop beaux se rattrapent. Leur tigure rasée, qui les faisait ressembler à des Apollons, les fait ressembler à de vieux curés. Dans quelques villes, la barbe est si inconnue que les moustaches d'un étranger font pouffer de rire les petites hlles. On a trouvé moyen de raser même feu Abraham Lincoln, le héros vénéré, le typical Aniérican, La tradition le montre avec la barbiche du yankee ; maintenant on publie des portraits de Lincoln sans un poil de barbe.
Il faut admirer rextravagance des articles écrits par tant de voyageurs sur «la femme américaine ». II û y a pas une femme américaine. Au delà des chapeaux, des robes, des bonbons et des chewing gums qui sont les mêmes simultanément dans tout le pays, il y a autant de caractères de femmes que de races et de climats. La femme de San Francisco et celle de Milwaukee, la créole de la Nouvelle- Orléans et la dame de Butte-Montana, la girl de rOuest qui galope dans la prairie ou dans la montagne, les cheveux flottants, à califourchon sur une selle de cowboy, et Iskgirl de Boston qui dévore des livres de philosophie ou qui écrit des romans religieux, ne se ressemblent pas plus que la nuit et le jour.
Ces dames ont même entre elles des polémiques ; la femme du Nord reproche à la créole son affabilité, son indolence, son bavardage, sa promptitude aux amitiés éphémères. Et la femme du Sud répond en tac au tac :
Dans la femme da Nord typique, la femme du Sud trouve^ trait caractéristique ce que j'appellerai la surien-
sion, et cela, en toute matière. La femme du Nord est montde à un diapason trop élevé pour comprendre le bicnfuit de la détente, ou la grâce de l'adaptation. Son Shihholett est le « perfectionnement de soi-même ». Elle a un sens sévère et mathématique du progrès proportionnel que chaque jour doit réaliser vers ce but : ce qui aboutit à faire de sa vie une continuelle supputation de la valeur encaissée.
Ce, calcul entre dans sa conception de9 agréments et du côté social de l'existence ; il lui inspire la crainte de consacrer son temps ou ses forces à des gens ou à des occupations qui ne lui rapporteraient rien de palpable en vue de son but sacré Elle est prête à regarder comme une coupable perte de temps toute fonction sociale qui ne cadre pas avec son horaire officiel ; et les petites politesses qni font le charme de la vie sont à ses yeux c un tas -de modes usées, bonnes à reléguer au cabinet de débarras >.
L'exigence inflexible du perfectionnement assigné pour chaque jour, en quantité déterminée, la rend impatiente de toute interruption. Et cette impalicnce fixe son attitude mentale comme son attitude sociale : quiconque est assez malheureux pour s'y heurter ne tarde pas à comprendre qu'il aurait mieux fait de s'attacher une meule au cou.
Un nombre excessif de jeunes filles et de femmes portent un binocle. Presque toutes ont une quantité d'or dans les dents ; c'est un indice satisfaisant pour les chasseurs de dot venus d'Europe ; c'est un bon signe de la richesse du pays ; mais ce n'est vraiment pas un ornement de la beauté féminine. Dans le sourire de la femme on n'aime à voir que les perles, et pas la monture. L'usage est cependant si universel que les râteliers arttGciels exposés à la vitrine des dentistes comptent toujours une ou deux dents dorées : une mâchoire toute blanche n'aurait plus l'air naturel !
La pratique des sports donne à la jeune fille américaine une allure souple, leste, vigoureuse, que beaucoup de lemmcs gardent dans un âge avancé. Le teint est frais, les cheveux souvent très beaux. Mais la gourmandise toujours en éveil a de
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mauvais eflels sur l'estomac. Les boutiques de pcilîssiers, de confiseurs et les comptoirs des droguistes — qui servent de cafés aux dames — sont assiégés sans relâche.
La femme américaine est la vraie souveraine de la grande République. Dans le milieu primitif des colons, parmi les settlers, les trappeurs, les mineurs, une femme était un objet rare, infiniment précieux. La convoitise générale la protégeait contre les attentats particuliers. Les hommes pratiquaient h son égard la politique des puissances européennes h l'égard de Constantinople : la politique du chien du jardinier. Cela constituait en Quelque sorte des mœurs chevaleresques. Aujour- 'hui la femme n'est pas précisément rare en Amérique ; mais la tradition subsiste qu'elle est un objet précieux. Elle en profite terriblement.
Chez les Indiens et les Arabes, la femme travaille, soigne les bêtes, porte les fardeaux, pendant que le maître fume majestueusement sa pipe. Aux Etats-Unis, les rôles sont intervertis : l'homme se donne beaucoup de mal pour supporter le ménage, et la femme se livre a des divertissements beaucoup plus coûteux que de fumer le- calumet. C'est étrange comme on arrive dllficilement à établir l'égalité ; qu'il s'agisse de deux castes ou de deux sexes, on ne détruit jamais la tyrannie de l'un que pour fonder la tyrannie de l'autre. L'oppression change de côté.
Les jeunes gens parlent de leur ce lest giri », pour faire croire, par ce superlatif, qu'ils en ont plusieurs à leur merci. Mais les jeunes filles et les jeunes femmes parlent avec beaucoup plus do raisons, et du ton le plus naturel, du cercle de leurs « admirateurs ».
La femme américaine, quoi qu'il arrive, est
assurée d avoir toujours raison, raison clevant l*opiniou, raison deTant la justice. Alors, tous les abus de potiToir qu^elIe veut bien ne pas corn* mettre, c'est pure générosité de sa part, et beaucoup de reeonnaijksanee lui en est due. Les femmes d'Europe trowvent les Américaines très braves, parce qu'elles voyagent seules, traversent seules les mers et les continents, sans gène, sans inquiétude. La bravoure des Américaines vient de ce qu'elles n'ont jamais rien à craindre ; tout est à leurs ordres ; elles n'ont qu'à commander.
Cette situation, fort agréable, leur donne an petit air impérieux qui plaît beaucoup chez les jolies femmes et qui déplaît un peu chez les autres* L'Européenne excelle à se donner le charme de la douceur et de la fausse soumission. (Je dis : fausse; ne nous berçons pas d'illusions !) Elle veut plaire; elle ensorcelle sa victime. L'Américaine est d'avance sûre de son droit ; elle veut dompter, asservir. Cette politique n'est peut-être pas la meilleure : l'Américaine a beau être intiniment séduisante, l'Américain vit beaucoup dans les clubs.
La vie des deux sexes est moins étroitement unie que chez nous. La personnalité de l'individu est plus forte; le lien de famille est plus lâche. Chez nous, on vit davantage pour C autre ; en Amérique, chacun vit davantage pour soi.
La femn>e, aux Etats-Unis, n'est pas blessée dans sa pudeur par des plaisanteries graveleuses, par des chansons indécentes, par des dessins ou des inscriptions obscènes sur les murailles,- par des journaux pornorçraphiques. Les quelques tentatives de grivoiserie qui se produisent de temps en temps sont gauches, timides, vite réprimées. En ce sens, la vie américaine paraît très pure à première vue.
Mai», es d'autres circoDstances, c'est TEttrapéen qui est choqué. Les jeux athlétiques donnent lieu à des exhibitions plus que décolletées ; les femmes et les jeunes filles examinent et jugent à haute Toix les fornires des hommes à peu près nus, s'arrêtent aux vitrines devant leurs photographies. Dans les gymnases et dans les clubs athlétiques, les hommes se montrent nus avec aussi peu d embarras que les vieux Romains. Sur les plages du Pacifique et de l'Atlantique, à Cathalina Island comme sur Timmense grenouillère d' Atlantic eity, des milliers^ des dizaines de mille hommes et femmes passent la plus grande partie de la journée en costume de bain. Dans un grand bain de Chicago, près de Midway, j'ai vu des troupes de jeunes filles entourer la piscine réservée aux jeunes gens, dont l'état d'e&prît se manifestait d'une façon précise. Les éclats de rire n'avaient rien d'édinant. On pouvait se croire au Japon.
Sous prétexte de soutenir la faiblesse féminine, au moment de monter en veagon, en voiture, ou de franchir un simple degré, les hommes ont une manière très particulière de leur palper le bras du coude à l'aisselle ; les conducteurs de tramways et les nèp;res des sleepîng cars s'en donnent à cœur joie ; les policemen des villes, surtout de New- York, passent leur journée a faire traverser les rues aux femmes qui leur paraissent agréables, en leur tripotant le gras du bras avec insistance : pas une Parisienne, assurément, ne souffrirait un contact de cette espèce. L'art de lever la jambe est pratiqué avec infiniment plus d'ardeur dans le music hall américain que dans les lieux similaires d'Europe.
En somme, il n'y a ni plus ni moins de décence chez les Américains que chez nous. Seulement, il leur arrive de mettre de U> pudeur où nous ncn
mettons pas, et de n'en pas mettre où nous en mettons. La consommation totale est équivalente.
A Evanslou, siège de la Northwestern University, le comité de la Bibliothèque publique a proscrit comme immoraux les chefs-d'œuvre de Thomas Hardy, Jude VObscur et l'admirable Tess d'Urber^ ville. En même temps, une partie des étudiants el des étudiantes ont fondé une Anti-Kissing-^ LeagnCy pour proscrire le baiser ce qui provoque le dégoût et propanre les maladies ».
Quelques politiciens aussi se font louer de leur austérité. Le prospectus d'un candidat du Kansas porte, par exemple :
c Le succès de W.-J. Barlev, comme politicien et comme fermier, est dû en grande partie au fait que, dans sa jeunesse, en pleine vigueur, il n'a pas gâché les plus précieuses années de sa vie à se pendre après les barrières pour voir une iîlie. 9
Mais d'autres s'en chargent à sa place. La liberté des jeunes gens et des jeunes filles est extrême.
A New- York, le Herald publie en abondance le même genre d'annonces « matrimoûiales » que le Joiirnat de Pa^ris, Toutes Iss a veuves raffinées» et les (c attrayantes jeunes dames » qui cherchent un commanditaire, tous les jeunes gentlemen pratiques qui voudraient laire le bonheur d'une « riche veuve d'âge moyen », tous les vieux messieurs riches qui souhaitent la compagnie d'une ft brillante demoiselle de magasin », y font publiquement leurs propositions.
Les conséquences se peuvent conjecturer d'après une autre catégorie d'annonces, également abon« dantes :
Dr Mary Arthur,,. Relraiic avant et pendant la période d'isolement. Séjour élégant. Adoption d'enfants.
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Toute jeune fille ayant besoin d'amis et d'aide ou desoins pendant la période d'isolement peut les trouver au Refuge de la Salvalion Array*..
Dr Dennis,,. Séjour particulier pour dames pendant ]a période de retraite. Isolement et secret assurés parfaitement. Adoption d*enfants. Les dames en peine n'ont qu'à venir ou à écrire. --
Mme Dr Murphy,.. Reçoit avant le moment de la retraite. Soins médicaux excellents. On trjuve à placer les enfants sans frais.
M, ffoison,,. Séjour privé durant la période de retraite. Installation élégante. Isolement absolu ; sécurité complète ; soins maternels. On adopte les enfants.
Evidemment ce système est préférable à l'avartement et à Tinfanticide. Mais l'un n'exclut pas l'autre. C'est comme en Europe.
La plus grande publicité règne en matière de sentiment. Les journaux ont des rédactrices spéciales pour servir de directrices de conscience aux amoureux, et leurs consultations encombrent les colonnes. Par exemple, une jeune fille explique que le jeune homme auquel elle est engagée lui l'ait des scènes parce qu'elle va se promener seule en voiture avec un autre ; que penser? La conseillère répond prudemment : « N'épousez pas un garçon d'humeur jalouse ». Ou bien :
Chère Madame,
Je suis une jeune fille de dix-sept ans. J*aî un grand nombre d'admirateurs dont je ne me soucie pas, mais j'ai perdu celui que j'aimais le mieux. Il est devenu si jaloux qu'il ne voulait plus me parler quand nous nous rencontrions, et j'en suis bien désolée. J'espère que vous me donnerez un bon conseil pour regagner son amour.
Cœur brisé»
Rép. — Vous n'avez rien à faire qu'à être agréable et
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plaisante. Vous êtes très jeune ; il ne faut pas tous contrarier de ça. S'il est d'humeur jalousCi il vous rendra très malheureuse.
Chère Madame,
Je voudrais avoir un conseil dans Vvf colonnes sur le cas suivant. Je suis un jeune homme de vingt-quatre an», et j'ai tenu compagnie exclusivement pendaat un an avec une jeune dame de vingt et un ans. Je Taime de tout mon cœur et je le lui ai redit souvent. Elle ne veut pas me dire si elle m'aime ou non ; quelquefois elle me traite bien, et quelquefois elle est froide. Poursuivrai-jc l'airaire encore un peu plus loin ou la laisserai-je tomber ? Veuillez m'iadiquer le meilleur parti.
Perplexe,
R£p. .^ Je pense que la jeune dame attend (et elle a raison) une proposition de mariage avec votre déclaration d'amour. Essayez-en.
Chère Madame,
Je suis une jeune dame de vingt et un ans. J'ai eu un bon nombre d'amis (gentlemen) depuis mon enfance. Je vais encore avec quelques-uns d'entre eux. Maintenant, Madame, je croîs en voire théorie — qui^st de jouir de la vie pendant qu'on est jeune.
Mais ma mère fait des objections et dit que je ne devrais aller qu'avec un seul monsieur.
J'ai une bonne situation, et je ne me soncie pas de m'établir avant quatre ans. La question que je voudrais voirdëcider est celle-ci : Faudrait-il m'astreindre à ne sortir qu'avec une seule personne, et perdre tout le plaisir que je me donne ? ou continuer de sortir avec tous et jouir de moimême ? Il me semble qu'une fois mariée ce sera pour assez longtemps. Celui avec qui je vais de préférence dit qu'il ne s'inquiète pas de me voir m'amuser avec d'autres, aussi longtemps que je l'attendrai. Je suis perplexe et je voudrais une réponse aussitôt que possible.
Lectrice oerplexe.
Rép. — Certainement ; amusez- vous pendant que vous êtes jeune. Saisissez toute occasion d'avoir du bon temps. Et si vous et votre amoureux avez une confiance mutuelle
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aujourd'hui, tous en serez d'autant plus heureux après le mariage.
Chère Madame,
Ma fille a un ami auquel elle est pour ainsi dire engagée. Il a une belle position dans une maison de bonbons, et toutes les fois qu'il lui apporte quelque chose, c'est des boubous. Ne pensez-vous pas que, pour lui montrer son amour, il devrait lui apporter de petites choses qu'il ne se procurerait pas si aisément, mais que ma fille pourrait apprécier davantage ?
D'autre part, il ne la fait pas sortir trop souvent.
Maintenant, chère Madame, voulez-vous avoir la bonté de dire, dans votre réponse, comment un jeune homme qui fait grand cas d'une jeune dame, devrait agir avec elle ?
Je pense que vous donnerez ainsi un bon conseil à beaucoup de jeunes gens.
Une mcre,
Rép. — Cela dépend largement de la situation financière du jeune homme et de son caractère. S'il a beaucoup d'argent et qu-'il soit généreux, il se plaît aux attentions qui coûtent cher. S'il est dans une position modeste, ou d'une tournure d'esprit économe, il mauifcste son intérêt pour la jeune fille par de Iréquentes visites. Il n'y a pas de règle générale à formuler.
Les péripéties des liaisons, des fiançailles, des mariages, des divorces, sont annoncées en gros caractères dans la presse :
Miss Van Allen rattrape ses lettres d'amour t,,. Ses billets adressés à Rcmiugton échangés contre les billets qu'il lui adressa ! (Newport, 21 sept.) .
Fameuse beauté sur le point d'épouser un richard!,,. (LexingtonKy. 21 sept.). Miss Lillie Robinson, une beauté bien connue de cette ville, est sur le point d'épouser Henry OUiver de Pittsburg. Miss Robinson vient d'une famille de belles femmes. Les sœurs de son père, le sportman connu, général James F. Robinson, ont régné en qualité de belles sur la société de Lexinglon pendant des années.
Le vice-consul italien prend une jeune épouse I...
Elle offre d'épouser Vhomme qui paiera son amende de ÎO dallais I (Chicago, 13 sept.), Beulah Corlay, jolie mais sans le sou» a oflert eu plein tribunal d'épouser l'homme, quel qu'il fût, qui paierait l'amende de 10 dollars à laquelle elle a été condamnée pour ivresse.
Elle épouse un élève qu^elle a gardé après Pécolel,., (Rochester, 21 sept.). Un élève récalcitrant persuade un6 institutrice de Rochester de devenir son épouse !•••
Elle s! embarque pour la Chine pour épouser un construc^ teur do chemins de fer [,,, Un roman de deux continents aura bientôt son chapitre culminant à Yokohama (Japon), lorsque, etc..
Le roman avait commencé à bord d'un steamer du Pacific faisant route vers l'Extrême-Orient.
Dtner de noces très joyeux sans le marié (Syracuse, J 8. sept.). Le marié a fait dféfaut au moment psychologique . La mariée a déclaré que le repas de noces aurait lieu tout de môme, et l'on s'est beaucoup amusé jusqu'au matin.
Voffice arrêté pour qu'ion les marie \ L'assemblée dos fidèles surprise lorsque la mariée et le marié ont marche à l'autel (Flemington N. J., 21 sept.). (Les mariés n'ayaut prévenu personne, se foiit bénir impromptu au milieu de
rofiicc).
// lui a fait la cour en Perse ; il Vépouse en Amérique !... Le roman de deux missionnaires, unit leurs cœurs et leurs œuvres (Media, Pensylv., 4 oct.).
// Va enlevée et ils invitent la police au mariage !... (Un employé de commerce a enlevé la fille de son riche patron ; il l'épouse, le soir, à l'église voisine, et deux policemen en uniforme servent de témoins).
Vraiment pas très soumises ! Institutrices mariées en dépit de la proclamation du superintendant ! (Maçon, Miâsou., 21 août). Quand il fut annoncé que l'Institut des Maîtres d'école de Maçon county siégerait cette année à Callao, le superintendant E.-L. Thompson donna à entendre que ce serait une des réunions d'aCTuires les plus sérieuses que les instituteurs eussent jamais tenues dans ce pays, et que les
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occasion» habituelles de flirt, — telles que parties de clairde-lune, goûters de crème à la glace, .chevauchées dans le foin et autres diversions dangereuses — seraient extrcmemeut rares.
Ce n'est probablement pas par manière de protestation contre la proclamation du superintendant que deux mariages ont eu lieu entre instituteurs au cours de la réunion, et que dos licences ont été délivrées cette semaine pour un autre couple. Mais voilà la situation.
L'homme le plus sûr que le superintendant croyait avoir parmi ses collaborateurs était le professeur Henry Kiug, superintendant des écoles publiques de La Plala. Cependant, l'Institut n'était pas depuis trois jours en session, que rinvulnérablc pédagogue conduisait à l'autel Migs Maggie GrosSj une jeune prolcsseur de musique de Maçon.
Miss Rosa Kusb, une jeune institutrice de Callao, semblait être une des assistantes les plus appliquées de l'Insiitut, et elle montrait beaucoup d'anxiété au sujet de l'examen qui devait décider de son diplôme. Mais, avant l'arrivée du jour redoutable, M. Ranson D. Wood arriva tout droit du Kentucky et obtint que Miss Rush vînt embellir sa demeure, au lieu d'une salle de classe dans le district.
Puis Willard England, un jeune fermier à son aise, offrit aux visiteurs une c chevauchée de foin » autour de son domaine, par une belle nuit de lune, et leur donna au retour une pleine voiture de pastèques. Le premier résultat connu de cette affaire fut une paire de licences de mariage, déliyrëes aujourd'hui à Lena Opel Wright et O.-L. Cross, tous deux instituteurs. Le superintendant Thompson attend la suite avec anxiété.
Les journaux américains tiennent même leur public au courant des affaires de cœur en Europe. Le New-York Journal a consacré une page entière aux amours d'Emma Caivé et de Henri Caïn, avec des titres « sensationnels ».
Brillant coup de maître de stratégie qui a gagné le cœur de Mme Calve I Le jeu d'amour ingénieusement joué par M. Henri Caïn, le distingué poète et artiste, qui a compris les caprices d'un cœur de femme mieux que Mme Calvé ellemême ! ^
De belles illustrations donnent les portraits de tons les acteurs : Lui, Elle, et Mlle Nathalie Duflon, « le jouet sans défiance dont M. Gain s'est servi pour jouer son jeu de cœurs avec Mme Calvé».
Mais n'oublions pas le business. Il y a, dans l'amour américain, un côté financier tout à fait original. Quelques traits entre mille autres : ils sont, en cette matière comme en toute, plus éloquents que les commentaires.
A Chicago, Mme Lillie Davis, institutrice dans les écoles publiques, poursuit M. Towsend Smith (juillet 1902) devant la Superior Court. Mme Davis allègue que, « étant dans le bureau de ce monsieur, il a tenté de lui donner un baiser ». Elle dit que <c la secousse l'a rendue malade et lui a causé une grande souffrance morale »; elle réclame 250.000 francs de dommages. M. E. Smith aurait mieux fait d'adhérer à FAnti-Kissing League.
A Salem (juillet 1902) Martha Wilson, institutrice, intente une action contre David B. Smith, notable commerçant de Stayton, pour rupture de
}>romesse. En décembre 1901, Smith avait promis e mariage pour fin 1902, et il reluse d'exécuter. Or Miss Wilson peut gagner 40 dollars par mois dans l'enseignement; mais, comptant sur le mariage, elle n a pas lait de contrat pour la nouvelle année scolaire. En outre; l'infidélité de son prétendu amoureux lui a causé une grande ani^oisse mentale, quia provoqué une malacne. Miss Wilson demande 33.750 fr. (6.750 dollars), savoir : 4.000 dollars, dommages généraux, 2.000 dollars, dommages ré-
pressîfs, 750 dollars pour perte de salaire, soins médicaux, etc.
A Huntingdon (Pa.) 5 sept.), Miss Cora Keîme réclame 25.000 dollars du professeur Harvey Brumbingh, président de Juniala Collège, pour rupture de promesse. Elle obtient 9.250 dollars (46.250 fr.).
A Brooklyn, Miss Ellen 0' Toole obtient 10.000 dollars (50.000 fr.) pour le même motif de son fiancé récalcitrant.
A Fall River (octobre) Miss Mary M. C. Donald réclame 50.000 dollars pour rupture de promesse de Patrick Kieran, superintendant du service des eaux. La plaignante est une jeune femme ; le défendeur a plus de 60 ans ; le flirt a dure plus de 17 ans. Au bout de cette période de galanterie, le vénérable Patrick Kieran accorde quelque attention à une autre dame de la localité. L'intéressante Mary Me Donald se fâche, et la Superior Court lui accorde 20.000 dollars de consolation (100.000 fr. Avis aux vieux messieurs.
Pour les jeunes, c'est la même chose. La demoiselle de Fall River voulait épouser son sexagénaire : voici Mathilda Wood, de New-York, âgée de trentedeux ans, qui poursuit Michael Beck, âgé de dixneuf ans, pour rupture de promesse. Leur flirt durait depuis quatre ans, c'est-a-dire que l'amoureux avait alors quinze ans. Comme il n'épouse pas, la sage demoiselle lui réclame 10.000 dollars; et comme il n'a pas le premier sou pour fournir 2.000 dollars de caution, il est en prison.
John Spreng, ayant fait la cour à Nelly Burke, en épouse une autre. Alors Nelly Burke présente à la Superior Court la note suivante de dommages :
Compensation pour mortification et affection blessées 125.000
CompcDsatîoii pour préjudice dans les projets d'avenir, pour affliclion et perte dans la posiiion sociale 125.000
Compensation pour changement de la situation sociale 125.000
Pour dépenses faites et dépenses engagées en préparatifs de mariage 125.000
Francs. . . -500.000
Les maris font de même. John Eck, commissionnaire a Chicago, séduit sa sténographe, Mme Brelime. La sténographe a un mari. Pensez-vous que le mari va Taire un drame ? Non. Bonne occasion d'affaires : il demande au patron de sa icmme 25.000 dollars « pour aliénation' d'à tTections ».
Ceci est encore plus singulier. Miss Laura Me Intyre a fui la maison de ses parents pour épouser George B. Raflerty. Après cinq mois de lune de miel, un ami du mari, John H. Hayden, trouble l'harmonie du ménage. Mme Raflerty l'accuse « de lui aliéner, par son influence, Taffection de M. Rafferty ». Et elle réclame 25.000 dollars de dommages. Et John H. Hayden est arrêté.
Un ex-Français qui fait profession de décrier la France en Angleterre, Australie, Amérique, dans d'innombrables articles et conlérences, M. Max 0' Rell^ écrit dans une des feuilles les plus répandues :
c £n amour les Français sont tristes. Aussitôt qu'un homme et une femme sont convenus de s'appartenir l'un à Tautre» en France, ils yeuleut périr tout de suite : étrange contraste avec d'autres pays où ils veulent vivre. »
Ce vénérable auteur a dû avoir de sinistres amours au Quartier latîn dans sa jeunesse, du temps de la Vie de Bohême, Il en a conservé de fâcheux souvenirs. Il insinue par comparaison que l'amour est beaucoup plus gai en Amérique.
Le revolver et le poison y jouent le môme rôle que chez nous. Et les drames sanglants ne soûl pas les plus cruels. En septembre 1902, New-York a vu TavenUire du ménage Bruce Crâne. 11 y a dix-sept ans, cet artiste avait épousé une charmante jeune veuve qui avait une petite fille de cinq ans. Peintre de-paysage, il avait beaucoup de succès. Il vient de se sauver avec la fille de sa femme. Les journaux de New- York, qui sont très moraux, ont publié de beaux sermons la-dessus, avec les photographies de la mère, de la fille et du ' mari commun.
Chaque jour allonge la liste des suicides et des meurtres « passionnels ». Les uns absorbent du vitriol en présence de l'infidèle, ou se jettent par la fenêtre, ou se brûlent la cervelle. Les autres brûlent la cervelle à l'infidèle, ou la jettent par la fenêtre, ou l'arrosent de vitriol. Il y a, comme chez nous, les deux écoles.
Ce n'est pas plus gai qu'en France : c'est pareil. Les titres à sensation se répètent plusieurs lois dans chaque édition des journaux (et les éditions se succèdent sans relâche au cours de la journée) :
Amoureux repoussé tue la fille !
Amant bafoué se tue en présence de celle qiCil aime !
// la tue comme elle entrait chez elle et met fin ensuite à ses prop res jo urs l
Elle adopte une horrible méthode de vengeance I Trouvant son mari en visite chez une autre femme, Mme Roscnberg lui vide le contenu d'uue bouteille de vitriol sur là Cgurc...
Poursuivant bafoué tue la femme et lui-mêmeX
Mari jaloux ! La femme le tue et se tue !
// a tué la fille qu'il avait forcée de Vépouser à la pointe ^ de son revolver I Puis, il s'est tué lui-même !
U tue la femme qui a cessé de Vaimer !
Il a tué la femme qui ne voulait pas Vépouser !
Enragé parce que sa femme a obtenu le ^divorce, il lui donne cinq coups de couteau î
Les amants crus fugitifs morts dans une forêt 1 Chaoun tué par des balles. Deux counties de Virginia en émoi par les preuves du meurtre et du suicide.
Acteur jaloux tue sa femme, déclarant qu'elle était déloyale 1 Elle vivait dans le luxe bien au delà de ses moyens . Elle avait des chevaux, des voitures et des diamants, et des titres et des chèques (en gagnant 200 francs par mois).
Mis à mort la femme qu*il aimait !
Jeune femme tuée d'un coup de feu chez un ami\ Le meurtrier s'est à son tour tiré un coup mortel.
On le voit, les journalistes sont ingénieux à varier la formule. Mais le fond est toujours le même, plusieurs fois par jour. C'est ce que M. Max O' Rell appelle l'amour joyeux. Les particularités sont les mêmes que chez nous. Par exemple, le cas du mari généreux qui tue d'abord sa femme et lui pardonne ensuite noblement :
Georges ffuher, homme d'affaires de Harlem, dit comment il a suivi sa femme pour la tuer !... c La plus belle femme que j'aie jamais rue »... // lui a tout pardonné lorsqu'elle gisait mourante !
D'autres sont de meilleure composition. Willîam W. Hately, marchand de nouveautés à Omaha, se supprime pour que sa femme puisse vivre heureuse avec un millionnaire :
Il a renoncé au bonheur et à la vie pour sa famille ! . . , Un marchand d'Omaha a permis à sa femme d'obtenir le divorce pour qu'elle put épouser un millionnaire !... Il Taimalt plus que la vie !... Il ne pouvait plus lui fournir autant d^argent qu'autrefois... Il lui a permis de prendre les enfants avec elle, et puis il 6*est taé.
Ce héros n'était pas un gueax. Il a laissé 50.000 francs à sa femme, 50.000 francs à chacun de ses enfants. Quand les femmes élèveront-elles un monument au martyr ?
Les drames ne découragent personne. Dans un même numéro de journal, la liste des suicides et meurtres passionnels est suivie d'une autre liste qui promet :
Lui a fait la cour par téléphone !... Se sont rencontrés ponr la première fois le jour de leur mariage 1
Cupidon se sauve avec trois cœurs bien épris !
Un capitaine de notre armée conquiert une épouse dans /« capitale nationale !
Médecin conquiert la promesse de mariage d'une jeune fille de New-York \
Quarante iastUutrices vont à Vécole chez le professeur Cupidon !
Si les maris assassins et les femmes vitrioleuses sont exécrables, c'est principalement aux Etats- Unis, où le divorce leur permet de se libérer avec une extraordinaire facilité.
J'ai entendu applaudir à Saint-Louis ces maximes de théâtre : ce La plus mauvaise plaisanterie qu'une femme puisse faire à un homme est de Tépouser ! » « Tout homme peut rendre ujie femme heureuse au moins pour la vie : tout ce qu'il a à faire est de rester garçon ! » Pour ceux qui ont commis Tim-
prudence en question, la réparation nt comporte pas beaucoup de formalités. On se marie sans embarras ; dans un port du lac Michigan, en quatre mois d'été de 1902, douze cents mariages ont été célébrés pour la commodité de 2400 personnes qui venaient d'Illinois dans TEtat de Michigan chercher une législation plus complaisante. On se dcmarie de même, grâce aux combinaisons des lois sur le divorce qui varient d'un Etat à l'autre.
Un habitant de Chicago peut partir le matin dans , rindiana ou le Wisconsin, y élire un domicile fictif, grâce à la complaisance rémunérée d'un avocat, et rentrer le soir chez lui avec un bon décret de divorce contre sa femme. Un citoyen de New-York peut se procurer un divorce dans l'Orégon, a l'autre bout de la République. De trois hommes qui travaillent dans le même bureau de New^-York, Tun peut avoir son domicile sur place, le second dans le New-Jersey, le troisième dans le Connecticut, aux portes de la métropole ; ils vivent presque ensemble, ils sont voisins, et soumis à trois législations civiles difl[ére;ites. On devine à quels résultats peuvent arriver les gens de chicane.
Tantôt on divorce pour de sérieuses raisons : ainsi M. Van Uzzcl, dont la femme et le frère prennent ensemble la clef des champs. Ou parce qu'on a assez de sa belle-mère. Ou parce que le mari ne fournit pas assez d'argent à la femme coquette et qu'un autre promet davantage. Ou parce qu'on s'est épousé « sans réflexion » : ainsi Miss Constance Delmar, une jeune et jolie institutrice de New- York, a épousé Eddie Ilaramer par gageure; une amie lui a dit : « Chiche ! » elle s'est mariée ; maintenant, ça l'ennuie ; elle explique au Superintendant de l'Instruction publique qu'elle n'a jamais regardé la cérémonie nuptiale autrement que comme une plai-
santerîe ; elle demande à rentrer dans une école municipale aussitôt son divorce obtenu.
On divorce à tout âge. Mrs. Mary A. Maxon (Oswego, N. Y.) intente une action en divorce pour cruauté contre son mari, âgé de 81 ans, après avoir vécu heureuse avec lui pendant 60 ans. Et quand on est libéré, on en fait part aux connaissances par lettre :
M. et Mme Charles F. Williams annoncent respectueusement à leurs amis la séparation de leur fille, Emilie, d'avec George Whiteside.
Ou par annonce dans les journaux :
Prenez nTote que ma femme, Emilie R. Whiteside, a quitté mon lit et ma table, et que je ne serai responsable d'aucune de ses factures.
George-D. Whiteside, Orange (N. J.)
Les Américains puritains se scandalisent de nos ménages illégitimes. En effet, leurs ménages à eux sont toujours légitimes. Ils changent de femmes légitimes plus souvent et plus facilement que nous ne changeons de maîtresses.
Mais il arrive quelquefois des complications. Ainsi Wolff Mandelberg, en Missouri, a été abandonné par sa femme ; il a obtenu un décret de divorce contre elle, par défaut ; il s'est remarié et il a des enfants des deux lits. Un beau jour, la première femme revient, fait opposition au divorce prononcé par défaut, en obtient Fannulation. Voilà Mandelberg bigame. Bien vite, il fait annuler son second mariage et reprend sa première femme.
Mais la seconde femme obtient de la Suprême Cour l'annulation de l'annulation du second mariage qui redevient valide. Voilà de nouveau Mandelberg
50 LB PEUPLE DU XX' SlECLE
nanti de deux femme» légitimes. La magistrature de Saînt-Lonis continue d étudier le cas.
Quand ou s'est quitté on peut se reprendre, se requlller, se rereprendre, etc. A Chicago (oct. 1902) Mrs Grâce Siiell épouse Frank Nixon Coffin pour la quatrième fois en dix-sept ans. Elle est entrée dans la carrière à seize ans. Au bout de dix ans, elle a obtenu le divorce contre Coffin pour incompatibilité d'humeurs, et elle a épousé Wolker, caissier d'hôtel, après lui avoir fait apprendre la musique. Mais Wolker ne sut pas goûter les romans qu'elle composait ; il en jetait les manuscrits au feu. Mrs Suell obtint le divorce contre lui pour a excessive cruauté ». Elle épousa de nouveau Coffin, divorça, épouse une dernière (?) fois Coffin. £ lie n'a que trente-trois ans : la série n'est pas close.
Quand les journalistes américains sont las de conter les malheurs conjugaux d'autrui, ils racontent les leurs. Ainsi M. Clingman, rédacteur en chef du Journal de Montrose (la.), publie l'article suivant :
Ma femme a demandé le divorce et elle l'obtiendra. Or, du moins, cette action de sa part signifie que nous deux, qui devînmes mari et femme le 5 août 1890 c pour le mieux et le pire iù, nous allons nous dégager pour toujours des saorés liens du mariage. Il faudra que nous vivions séparés et sous des abris différents. Nous n'avons jamais vécu comme un seul être : mais ce fut par sa faute à elle. Je n'ai pas l'intention de publier ses fautes. Mais je ne crois pas qu'il y ait dans tout l'Etat d'Iowa un seul homme, avec un esprit et un corps, qui pourrait vivre heureux avec une femme de son caractère. Elle a toujours fait sa volonté et ne m'a jamais donné une bonae chance.
Elle voulait toujours prendre pour elle le dindon, et me faire prendre la buse — ou pour moi la buse et pour elle le dindon — et il fallait en finir par là. Ce fut généralement la conclusion. Elle prenait pour devise : a Parla tête je gagne I
par la queue vous perdez I » et jamais elle n'en a déyié.
Elle ne souriait jamais, elle ne m'applaudissait jamais ; toujours elle tirait dans la direction contraire. ..
... Elle s'en ra donc par la vie, î'âme brûlante de vengeance et de dépit, qui s'éteindront quand elle arrivera au point où les scoiters «e rencontrent. Alors elle réfléchira promptement. Elle se rappellera tontes les heures que j'ai passées à lui frotter son mal de tête, ou à lui enduire le dos de baume, essayant de déplacer les douleurs qu'elle avait en facrilage. Le fantôme du « Regret » se dressera soudain devant elle, et elle ne pourra divorcer d'avec lui par la faveur d'aucun tribunal de ce côté des cieux !
Madame Clingman a rompu ses attaches avec le Journal, et il est douteux que jamais œuvre de sa plume retrouve place dans nos colonnes. Quant à moi, je continuerai l'œuvre, et j'emploirai tous mes efforts à faire du Journal la meilleure gazette locale dans la vallée du Mississipi. J'ai justement reçu une photographie de Madame Clingman, prise il y a quelque» semaines. Elle est souriante et n'a jamais paru plus belle.
Si elle avait seulement souri à son mari une fois en douze ans de vie conjug-ile comme elle l'a fait à l'objectif — il n'y a pas de juge au monde qui pût lui accorder le divorce pour de bonnes et suffisantes raisons.
Dans nos pays soùmls^ à Tinfluence du droit romain, le mariage exige l'autorisation des parents, outre l'avis officieux de toute la famille. Un homme de cinquante ans reste un petit garçon devant son papa. Aux Etats-Unis, on se passe d'autorisation et me me de conseils. On se marie parce qu'on le juge à propos. Ensuite, on en informe la famille.
Ainsi Mme Charles Claw, de Meriden (Connecticut), trouve sa fille trop jeune pour épouser Wilfried Phoenix* Les deux jeunes gens vont à New- York, se marient et envoient un petit mot d'avis à la bonne dame avant de partir en voyage de noces.
Mme Carrie A. Mahoney, de Saint-Louis, enferme sa fille Goldie pour lui faire épouser un riche industriel de la ville. Mais Goldie prétend épouser Bierman qu'elle a rencontré en visite a Chicajço ;
51 LE TBOPLE DU XX* SIÊGLB
elle se sauve, se marie et prévient sa mcre qu'elle va la traduire en justice pour avoir intercepté les lettres et les chèques expédiés par l'amoureux.
La famille Stone étant aux bains de mer d' Atlantic city, M. Stone se rend à New-York pour affaires et Mme Stone va faire un tour aux magasins de Philadelphie. Quand ils rentrent pour dîner, ils trouvent un billet de leiir fille (17 ans) laissée seule à la maison Elle s'est mariée l'après-midi et elle est partie en voyage de noces.
Mm'i Kieley va prendre l'air avec sa fille un beau samedi, sur le Mississipi. Il y a toujours un orchestre sur les steamboats ; on organise une sauterie ; miss Kieley danse avec un jeune étranger. Le lendemain dimanche, le jeune étranger vient prendre miss Kieley « pour une autre excursion ». Le lundi Mme Kieley, un peu inquiète, reçoit un télégramme de Cairo (Illinois) : sa fille vient d'épouser le jeune étranger, et le ménage s'établit à Chicago.
Les parents de Martha Carpenter, âgée de 16 ans, a M^ Olivet (Kentucky), ne veulent pas de son mariage avec John Crow, âgé de 60 ans. Elle passe rOhio et épouse le sexagénaire.
Mabel A. Fuller, de Middletown (N. Y.), âgée de treize ans, manque à l'école. Le a Truant oIRcer » la découvre et veut l'envoyer chez l'institutrice ; elle produit un certificat de mariage. En effet, elle vient d'épouser Lud Fuller, âgé de 23 ans, à Tinsu de leurs parents à tous deux. Le clergyman de Middletown avait refusé de célébrer le mariage à cause de IVigc de la fiancée. Le couple avait pris le train pour Port Jervis où le Rev. W.-A. Chadwick, mélliodislc, les avait unis sans observation.
Pendant que leurs familles dorment paisiblement a Sahsburg, Corbin Fur et Virginia Hammond se rendent à Armstrong (Mo) et sont nix^riés à deux
heures du matin par le Ucv. Halls Glanville, dans un salon d'hôtel. .
Miss Nancy Currîer est en villégiature avec sa famille a Alton, ainsi que la l\imille Ward. Le jeune Ward et la jeune Currier se rendent, séparément, h New-York, se retrouvent a deux heures a \\ aldorf Astoria, et sont mariés à trois heures. Ils rentrent en informer leurs parents.
Frank Freeman; avocat et rédacteur en chct du Willo^s Transcript, va voir sa fiancée, Miss Edna West le 18 août. Leur mariage devait avoir heu rhiver suivant, M. West, médecin., était à ses
visites. , , -HT •
A dix heures Freenian s'écria : « Manons-nous donc tout de suite ! » « Tope !» répondit X^girl. Elle mit son chapeau, ils réveillèrent le secrétaire de l'Hôlel àe Yillc, obtinrent une luence, trouvèrent un pasteur, lurent mariés et revinrent a temps pour recevoir la bénédiction du père étonne, et pou? attrapcr.le train de minuit, partant pour uni courte lune de miel. Ils vont s'élablir a Wil-
**'on peut faire connaissance avec une jeune fille au bai; en partie de campagne, sur un ^^atcau la mener au buffet, dîner avec elle, lui rendre visite la conduire à la promenade ou au théâtre sans se préoccuper des parents. On se fiance, on s épouse, cela ne recarde que le mari et la femme.
Ler/arenls d'Europe sont fort choqués de ceà façons Tt Tes AméricLs qui liront cecx d'un œil Si^ s'attendront- à trouver une conclusion mal-
''pafdu tout. S'il y a des excès de liberté et d'initiative aux Etats-Unis, ils sont beaucoup mons
funestes que les excès ^''^^to^^-l^Jf^f i",i;i3^; Monde. Les sottises que peuvent faire les individus
ne nuisent qu'à eux-mêmes. Le principe de libcrlé, Tesprit de liberté, profitent a toute la nation. La sagesse des parents européens, qui ne vise qu'à réaliser l'ignoble mariage d'argent, est beaucoup plus immorale que la jeune audace des enfants américains.
En Amérique, on épouse la fille, rien que la fille. En France, où la famille forme un bloc, on épouse le bloc: la belle-mère acariâtre, hi tante grincheuse, le grand frère vaurien, la petite sœur idiote, Toncle mal famé. En Amérique on peut ignorer l'existence de tous ces accessoires.
J'ai vu un jour un drame populaire, La Fille du Joueur^ très significatif. Avec toute la naïveté et la maladresse du drame américain, c'est un plaidoyer véhément pour le droit de l'amour contre l'égoïsme arbitraire des parents. Un père veut sacrifier sa fille pour sauver sa propre fortune ; la fiHe se sauve, ruine son père à la Bourse, lui gagne aux cartes le reste de son argent, le brise, le oompte. Et toute la salle applaudit aux tirades de l'enfant que nos matrones appelleraient « dénaturée ». C'est les Américains qui ont raison ; c'est le sentiment américain qui est moral.
L'enfant américain, garçon ou fille, vît «a propre vie dès qu'il se tient sur les jambes, dès qu'il parle. Il est une personne ; il a son libre arbitre, prend des décisions, en supporte les conséquences, émet une opinion, la soutient. Jamais on n'appliquerait à ces jeunes citoyens une correction manuelle. On leur donne des avis, mais rien ne les oblige à s'y conformer. J'ai vu les fils d'un Président d'Université qui s'amusaient à vendre des journaux en courant après les cars ; ils étaient enchantés d'avoir gagné quelques dollars, et le père n'y trouvait rien à redire. Voyez-vous, en France, l'héritier d'uB
LE PfiUPLB DU XX* 8IÉGLB 55
bonze unîversilaîre, crîant des journaux sur le boulevard ? Quel scandale !
En Amérique, ils iont ce qu'ils veulent et apprennent la vie en la vivant. Ils ont des clubs, des associations propres, fondent des oeuvres, organisent entre eux des voyages. Les parents n'interviennent qu'avec beaucoup de prudence et pas très sûrs de leur droit.
En France les parents thésaurisent et se privent de tout, pour laisser un peu plus d'argent à leurs enfants. Mais, en échange, ils confisquent l'existence de ces enfants, ils l'absorbent dans la leur. Chez nous, l'enfant n'a pas de personnalité, il est une annexe de personnalités étrangères. Toute la sollicitude des parents ne tend qu'à tuer le caractère personnel des enfants, à condamner leur libre arbitre, à étouffer leur volonté propre. Et toute la famille est solidaire. Quand un enfant est un chenapan, toute la famille en souffre, se croit déshonorée, se sacrifie. Quand un enlant est laborieux, courageux, entiché de ses devoirs, toute la famille l'exploite.
En Amérique, chacun se détermine seul, a^it pour soi, recueille seul le profit ou le châtiment de ses actes. Les parents américains ne se croient pas du tout obligés de léguer intégralement leur fortune à leurs enfants. Mais ils leur ont donné quelfme chose de mieux : la liberté de vivre. Les parents rançais nous font payer trop cher leur tyrannique affection et leur maigre héritage en nous volant notre vie.
En allant au fond des choses, on peut ramener toutes les qualités de la race américaine et tout le succès dont elle se vante justement à ce fait : Védu" cation des enfants en pleine libertéy la suppression de la tyrannie familiale.
56 LE PEUPLE DU XX* SlÊCLB
L'îndivîclualllc se développe et le caractère se forme en même temps que les organes physiques. Dans tout système il y a du bon et du mauvais. Le mauvais l'emporte de beaucoup chez nous -, le bon l'emporte de beaucoup en Amérique. Il peut être fâcheux qu'une fille de quinze ans se marie h rinsu ou contre le gré de ses parents. Mais l'éducation qui engendre ce petit accident engendre aussi la puissance et la grandeur de toute la nation.
En France, il y a l'Etat et la famille. En Amérique, il y a l'Etat et l'individu ; lEtat est si loin tain, si faible, qu'on pourrait dire : il y a l'individu seulement. En France, écrasé par l'Etat et par la famille, l'individu est abruti, résigné, lâche, ou bien il est révolté, violent, malheureux. En Amérique, l'individu est fort sans violence, parce qu'il n'a jamais eu d'obstacles à briser pour se rendre . libre.
La conception française de la famille est fort tonchante, mais infiniment funeste à l'individu et à la communauté. La conception américaine, qui paraît un peu anarchique, assure la vigueur de l'individu et la prospérité générale.
Il est impossible de parler de la femme en Amérique, au commencement du xx" siècle, sans faire une place à Mary Mac Lane. C'était une girl de modeste iamille, à Butle (Montana); elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans dans cette horrible ville de mineurs, sans voir autre chose que des travailleurs âpres et frustes, de hideuses maisons de bois, un paysage désolé sous la poussière de minerai. Subitement elle s'est mise à écrire « L'histoire de sa vie ». Elle a exprimé son mépris pour sa famille, pour son entourage, la profondeur et l'originalité de son âme, ses vues sur l'univers. Elle a secoué la
poussière de ses souliers sur Butte, et elle est partie à la conquête de rAmérIque.
Les pensées remarquables de son livre abondent en ce genre :
— Je suis dislmctement originale, innée, et en dëveloppemcDt.
— J'ai en moi une intensité de vie tout à lait inusitée.
— Je puis scnlîr.
— J'ai l'esprit large.
— Je suis un génie.
— Je suis un philosophe de ma propre écolB péripatéltque.
— Je ne me sourie ni du bien ni du mal. Ma conscience est néant.
— Je suis remplie d'une ambition. Je désire donner au monde un portrait nu de Mary Mac Laue : son cœur de bois, son bon corps de jeune femme, sou esprit, son âme.
— Je désire écrire, écrire, écrire.
— Je drsire acquérir cette belle, douce, plaisante chose : la Renommée. Je le veux. Oh I je le veux. Je désire laisser toute mon obscurité, ma misère, ma sombre infortune — derrière moi pour toujours !
Et voil«\, oui ! Je me trouve, à ce degré de féminité et à dix-neuf ans — un génie I une voleuse ! une menteuse I — une vagabonde morale, une folle plus ou moins, et une philosophe de Técole péripatétique. Je trouve aussi que munie cette combinaison ne me rend pas heureuse.
Elle sert, toutefois, à occuper mon esprit versatile, et me fait demander toujours ce que me réserve une espèce de diable.
Le public s'est jeté sur l'ouvrage, dont les exemplaires ont été vendus par dizaines de mille. Les journaux de toute l'Amérique ont publié des portraits de Mary Mac Lane « dans les poses les plus caractéristiques ». La presse de New- York a obtenu d'elle, à grands prix, ses impressions sur New-Port, sur Wall Stroet, sur le Métropolitain, sur Coney Island, sur THudson, sur les rues de la métropole, etc., etc.
58 i-E PEUPLE ©U XX® SIÈCLE
Voîcî le ton du chef-d'œuvre né d'une visite au Central Park :
' Alors, je regardai l'Obélisque.
L'Obélisque eut sur moi un effet particulier. Je trouvai mon esprit en train de lui poser des questions let de discuter vaguemeot. Et l'Obélisque m'aifolait.
— Que faites-vous ici, lourde chose ?
— Je suis on Obélisque,, répondit-il .
— Depuis combien de temps ? demandait Tesprit.
— Je suis un Obélisque, répondît-il.
— Vous êtes vieux ? dit Tesprit.
— Je suis un Obélisque, répondit-il.
— Vous avez d'étranges lettres païennes sur vos côtés, dit l'esprit.
— Je suis un Obélisque, répondit-il.
— Vous êtes si ancien, si poussiéreux. Vos nerfs souffrent-ils ? N'êtcs-vouB pas ennuyé du bruit dans cette mauvaise ville? demandait l'esprit.
— Je suis un Obélisque, répondit-il.
— Avez-vous un cœur ? demandait Tesprit.
— Je suis un Obélisque, répondit-il.
— 11 y a longtemps, en Egypte, il doit y avoir eu de lourdes fleurs rouges et douces ! — un air pesant et languide, de lourds songes de pourpre. Et comment vivez-vous sans eux ? demandait l'esprit.
— Je suis un Obélisque, répondit-il.
— J'ai laissé mon désert mou et gris à Butte-Montana. Mais je l'ai aussi avec moi. Alors, avez-vous aussi avec vous vos lourds songes de pourpre et vos lourdes fleurs rouges ? demandait l'esprit.
— Je suis un Obélisque, répondit-il.
— Pensez-vous à ce qui a été et à ce qui sera dans longtemps, longtemps ? demandait l'esprit.
— Je suis un Obélisque, répondit-il.
— Votre sagesse est sagesse, dit l'esprit, terriblement effondré, avec le sentiment de sa futilité. Qu'est-ce que n'importe quoi — quoi — oh, quoi ?
Voîci un autre chef d' œuvre, né d'une visite à Claremont, sur les rives de l'Hudson :
Quand mes yeux errent au loin et au large, à la recherche de montagnes, comme à Butle-Montana, ils ne voient qu'un
pays plat, et de la distance; Les grandes vilaines constructions se dressent là où l'on cherche les hautes collines, et l'air est de l'air épais de l'Est, et l'on souffre d une attente. Mais juste maintenant c'est une bagatelle. — Je suis assise, mangeant mon petit déjeuner de cantaloup et de poisson, sur la place de Claremont, au bord de THudson.
A Butte-Montana, au coucher du soleil, il vient une ligne rouge, rouge au ciel« L'air est haut et mince et clair — et il fait voir si rouge 1 — et les nuages ne ressemblent à rien de ce qui est dans l'Est mystérieux. J'aime ces choses plus que tout, et elles ne sont pas ici. Mais juste maintenant, c'est une bagatelle. — Je suis assise, mangeant mon petit déjeuner de cantaloup et dé poisson sur cette place de Claremont, au bord de riludson.
A Butte-Montana, il y avait une Aurore ^rise, une belle Aurore grise, telle qu'il n'y en a nulle part ailleurs dans le large monde. C'était une chose qui rendait toutes choses possibles. Et maintenant je l'ai laissée. Mais ce n'est juste maintenant qu'une bagatelle. Je suis assise, mangeant mon
Setit déjeuner de cantaloup et de poisson sur cette place e Claremont, an bord de l'Hudson.
Depuis que je suis venue dans l'Est mystérieux, beaucoup de choses ennuyeuses m'ont environnée, et je trouve un peu de complications et d'amertumes sur le trottoir où je vais. Mais juste maintenant, c'est une bagatelle. — Je suis assise, mangeant mon petit déjeuner de cantaloup et de poisson sur cette place de Claremont, au bord de l'Hudson.
Les Américains sensés trouveront qu*on attache trop d'importance à ces détails. Mais on prétend noter ici les laits. Or, c'est un fait que le livre de Mary Mac Lane a été le grand succès de librairie en 1902 ; que Mary Mac Lane, à peine échappée de Butte, a été la a lionne de la saison », à Chicago, à New-Port, à Boston, et q[ue sa « littérature » lui a rapporté en quelques mois une fortune. Dans les magasins de Chicago et de San Francisco, j'ai vu les jeunes filles, trop pauvres pour acheter un volume de six francs, s'attrouper au rayon de librairie, et dévorer ensemble les oracles du « génie n.
CO LB PEUPLB DU XX® SIKCLB
Tout ce que lait Thoiurae, la femme amérlcaîne revendique le droit et la capacité de le laîre. Etudes, sports, métiers, tout est commun aux deux sexes ; la prérogative politique le deviendra. Dans les Universités qui pratiquent la cocducation, les étudiantes {coeds) sont très nombreuses; elles figurent pour un tiers ou plus dans l'efTeclif total. Il y a en outre une infinité de Collèges de jeunes filles, tantôt reliés à une Université, comme Radcliff Collège, tantôt indépendants. A Philadelphie, il y a une école de médecine, pour les femmes seulement. Les étudiantes se livrent aux sports avec la même ferveur que les étudiants; seul, le foot-ball est remplacé pour elles par le baskct-ball \ mais le canotage, la natation, le golf, le tennis, la gymnastique, sont en honneur. A Cambridge, le gymnase de Radcliff Collège (femmes) est plus grand et mieux outillé que le gymnase d'Harvard Collège (hommes).
La vie universitaire des étudiantes est tellement pareille à celle des étudiants, que les anciennes briment les nouvelles avec rigueur. A Barnard Collège, au début de Tannée scolaire 1902-1903, les freshmen ont manqué de respect aux sophomores ; alors les anciennes leur ont arraché de vive force le serment de renoncer à- porter aucuns bijoux, aucuns rubans clairs dans le Collège, et de respecter le commandement î a Ayez l'air soumise, douce et timide quand vous êtes en présence d'une ancienne ». La femme tient à égaler l'homme niôrne dans sa bêtise.
femn ^ ^' ^"^ Etats-Unis, 5 millions et demi de sont T "*?' g^g'^e»* »n salaire. Environ un million 2 millîo ^ J"^^^ ^^"^ ^^^ exploitations agricoles, usines Pf^ d^ns la domesticité, 1.500.000 dans les et manufactures, 500.000 dans ley profes-
LE PtUPLE DU XX* SlîvCLB 61
sions libérales, 500.000 dans le commerce et dans les entreprises de transport.
Il y a 350.000 taillcuscs, 150.000 couturières, 90.000 modistes. Il y a des femmes charpentiers, plombiers, peintres en bâliment, forgerons. Il y a des femmes reporters dans les journaux en grand nombre, et des femmes détectives à la police.
Le nombre des servantes diminue sans cesse, malgré les gages élevés, malgré le confort, les égards et rextrônie liberté dont cette catégorie de travailleurs jouit en Amérique : la question de la domesticité est la grande aflaire des maîtresses de maisons qui ne sont pas millionnaires. C'est un embarras pour les partîcailièrs, mais c'est un signe excellent dé la dignité des caractères dans la nation. La plupart des servantes sont dqs Irlandaises, ou des immigrantes nouvellement arrivées d'Euiope. Le service des nègres est fort mauvais, celui des Chinois est admirable, mais très cher.
L'Instruction publique emploie naturellement un très grand nombre de femmes. Par une iniquité flagrante, leurs salaires sont inférieurs à ceux des maîtres mâles de même classe. On sait pourtant que la capacité pédagogique de la femme est au moins égale à celle de l'homme. Presque partout, les chaires peuvent être attribuées sans distinction de ,sexe. J'ai vu, dans un Collège, une jeune fille de vingt-trois ans faire un cours de malhcmatiqucs h des garçons de dix-sept a dix-huit ans.
Les administrations publiques et privées occupent aussi une multitude de femmes. C'est une excellente chose. Plus elles envahissent les fonctions sédentaires, plu» elles repoussent les hommes vers les travaux actifs etles entreprises fécondes. Il est scandaleux de voir un vigoureux gaillard gratter du papier derrière un guichet, ou vendre des épingles
et des jarretières dans un magasiu ; ces places appartiennent aux femmes qui ont besoin de gagner leur vie. La place de l'homme est à l'usine, aux champs, aux mines, au laboratoire, dans la vie debout. J'ai prêché si longtemps cette doctrine eu France que j'ai eu du plaisir à la voir appliquée en Amérique.
Les femmes bureaucrates ne sont pas toujours agréables au public; Thomme bureaucrate est au moins poli avec les femmes ; la femme bureaucrate est impartialement rogue avec les deux sexes. Elle a pourtant deux fois le devoir d'être aimable, comme femme et comme salariée du public. Cela viendra.
La demoiselle de magasin est aussi intéressante à observer aux Etats-unis que chez nous. Elle commence à travailler beaucoup plus jeune. On en voit des nuées en jupes courtes, avec une natte dans le dos, qui ont bien treize ans et qui peuplent les magasins, tenant de petites comptabilités, conduisant les clientes à la caisse, enregistrant les achats. Pauvres petites ! Elles ont déjà l'air important, affairé, décidé. ETlles ont un plan de vie. Elles ont un « admirer » chargé de les promener, de les faire danser, de le» conduire en nateau, de leur offrir beaucoup de bonbons et de sodas, jusqu'à ce qu'elles aient trouvé Tépouseur. Quand on les regarde, leur regard vous répond tout de suite, carrément : a Etes-vousle gentleman qui me tirera d'ici ? » Elles touchent des salaires misérables pour une tâche très fatigante. Quelques grandes maisons s'efforcent sincèrement de leur rendre l'existence assez confortable et même attrayante. D'autres employeurs leur tiennent crûment le langage que nous entendons aussi chez nous : a Si vous ne pouvez pas vivre, vous loger, vous nourrir, vous habiller
décemment avec quatre dollars par semaine, prenez un monsieur ! ».
Elles sont d'ailleurs très « débrouillardes ». Elles publient des articles dans les journaux et dans les revues pour expliquer que le shcp girl est b meilleure femme à épouser: sans doute, elle n'est pas très experte en cuisine et en ménage ; mais les clientes insupportables ont exercé sa patience, elle est diplomate, elle est habituée aux transactions, elle sait faire la part des choses. Si vous voulez être heureux en ménage, avec une femme raisonnable, épousez la shop girlL
A Utica (Indiana), la population mâle ne se décidait pas à remettre en bon état les rues défoncées. Un comité de femmes se constitue, enrôle des adeptes, et les femmes de la ville exécutent les travaux nécessaires à la circulation. A Chicago (août) les petits télégraphistes et chasseurs se mettent en grève ; immédiatement une armée de girls se présente pour les remplacer et porter les dépêches. A Auburn (septembre), après que la convention de la Fédération des travailleurs de TEtat de New- York eut clos sa session dans la grande salle du Palais de Justice, la place fut occupée aussitôt par les femmes qui venaient constituer une Union du Travail.
Pendant vingt ans, dans le conseil d'administration (Board of directors) de la Première Banque Nationale d'HuntiBgton(Ind.),la majorité était composée de femmes. Le caissier-adjoint était une femme, Mme Sarah F. Dick, qui vient de prendre sa retraite après trente ans d'exercice; elle détenait le record de la rapidité parmi les gens de cette profession, ayant procédé à 607 transactions en six heures continues.
Quiint à l'intrusion de l'élément féminin dans la politique et dans les fonctions qui ont un caractère
04 LE PEUPLE Au XX^ SIÈCLB
politique, il y a division parmi les intéressées. Les unes la réclament, les autres s*y opposent. Il existe à New- York une « National American Woman's suffrage Association » ; et, dans les Etats de New- York, Massachusetts, Illinois^ Orégon, lowa, Was hington, ii y a des « Associations opposed to the extension of the suffrage to women ». Les unes et les autres apportent une égale ardeur à leur propagande.
Presque toutes les villes de TEtat de New- York comptent une ou plusieurs femmes dans leur Board of Education, où les fonctions sont électives. L'intervention des femmes en matière d'éducation est si naturelle et elles s'acquittent de leur mission avec tant de soin, quelquefois avec tant de supériorité, que Démocrates et Républicains s'accordent généralement pour placer ou maintenir sur le « ticket » certaines d'enti*e elles en qualité de school commissioners.
Jusqu'au l®"* janvier 1903, dans le Missouri, le greffier de la Circuit Court de Vernon County a été une femme, Mme Glessner Brady. Elle a rempli les fonctions plusieurs années ; elle avait d'abord remplacé son mari malade ; elle occupa si bien le poste qu'elle lut désignée pour la nomination par vingt communes (townships) sur vingt-trois, battant trois concurrents masculins.
Les femmes possèdent le droit de suffrage dans toute son étendue, pour toutes les élections, dans le Wyoming, l'Utah, l'Idaho, le Colorado. Dans le Kansas, elles ont le droit de suffrage aux élections municipales. Elles ont un droit de suffrage pour l'élection du personnel scolaire et pour l'approbation ou le rejet de certaines taxes municipales dans vingt-trois Etats. Des Wof?ian suffrage biils sont présentés infatigablement dans les diverses
législatures pour raccroîssement des prérogatives fémîiiînes.
J'étais à Los Angeles (août) au moment où les paitis avaient leurs eonvenlions pour désigner les candidats aux fonctions de l'Etat de Californie. Les femmes qui revendiquent leurs droits politiques tinrent un meeting et décidèrent une action vigou reuse pour obtenir leur inscription sur le reg stre des électeurs. Je laisse ici la plume aux rédacteurs de Los Angeles Times, qui sont parmi les meilleurs journalistes que j'aie rencontrés dans le pays :
La salle du registre au Palais de Justice n'est ouverte qu'aux hommes. Quand une dame» aux cheveux courts et gris, tenant d*une main un parapluie de coton et de l'autre un recueil des lois civiles, pénétra d'un air résolu dans ce sanctuaire, les employés du bureau furent ébahis. La dame était Mme Gray.
Elle ne s'arrêta pas au pupitre où les électeurs s'inscrivent, mais elle passa outre et aborda le secrétaire alarme. Elle attendit, dans un silence plein de dignité, que le reste des dames eût pénétré dans la salle. Quelques-unes étaient un peu timides ; d'autres portaient des robes et des ombrelles d'un dessin fantaisiste, qui ne convenait pas du tout au caractère sérieux de leur présente* mission; Un certain nombre tournèrent casaque et se sauvèrent, dès qu'elles apprirent la présence d'un reporter.
Quand elles curent rempli la petite pièce, Mme Gray arrêta sur le secrétaire uu œil sévère et dit : « Est-ce bien ici le bureau dut secrétaire du Counly ? »
— Oui, Madame, dit le secrétaire.
— Nous sommes venues ici pour être inscrites au regîs^ tre, dit Mme Gray.
L'employé est un nommé Brown. Il est payé pour répartir les hommes dans leurs circonscriptions Lgales. 11 n'était pas à la hauteur de la circonslâncc. Il murmura quelque chose d'un air désespéré. Mme Gray posa son livre sur le pupitre. D'un geste ferme, elle ouvrit le volume à l'une des pages marquées d'avance :
— Nous réclamons nos droits en vertu du XIV® Amcndc* ment, dit-elle en le lui fourrant sous les yeux.
^'employé recula et prit un air tout à fait malheureux*
— Nous les réclamons, continua Mme Gray, en vertu du Bill des Droits.
Une voix timide s'éleva du fond de la petite foule de femmes agitées :
— Peut-il y avoir taxation sans représentation ?
— C'est cela, dit une autre voix. Allez lui dire ça. Elle» essayèrent de pousser en avant l'interruptrice, qui
8C débattait et résistait.
— Oh! oui, alUz-yl disaient les autres.
— Oh 1 non, je ne pourrais pas! disait-elle.
Mais à la fin elle fut jetée en avant, et répéta sa phrase au secrétaire d'un ton craintif.
— Mais votre mari vous représente, grogna l'employé en désespoir de cause.
Mme Gray renifla avec mépris avant d'intervenir : ce Comment ! s'écria-t-elle, mon mari ne me représente pas aux urnes. Je vous prie de le croire. >
Le secrétaire Brown saisit un recueil de lois électorales sur la table ; il déclara d'une voix faible qu'il ne connaissait que les textes et que les femmes n'étaient pas éligibles.
— Pourquoi donc ? demanda Mme Gray. Parce que nous n'avons pas l'âge ?
— Mais si, répondit Brown à la fin. Je crois que vous l'avez.
— Sommes-nous folles ?
— Non, dit Brown, galamment.
— Sommes-nous des Indiens ?
— Non, non, dit Brown.
— Sommes-nous des criminels?
— Oh ! non, dit Brown.
A ce moment, un reporter photographe apparut sur la scène ; il y eut une retraite désordonnée qui rompit l'assemblée et sauya Brown. Mme Gray resta seule sur le champ de bataille après le départ des autres, c Vous n'avez pas entendu seulement la moitié des arguments les plus solides i, dit-elle.
Et elle partit après avoir lancé à Brown ce trait de Parthe : e Ce sont tous des arguments irréfutables et qui prouvent l'incapacité des électeurs mâles ».
Là-dessus Brown se trouva seul, plongé dans de profondes pensées.
Aux revendications politiques de la femme, en Europe, on oppose deux arguments. Le premier,
c'est que la femme ne supporte pas la charge du service militaire comme les hommes. L'objection ne tient pas debout : d'abord parce que les hommes infirmes ou malades, dispensés du service militaire, jouissent tout de même de l'intégralité de leurs droits ; ensuite parce que les devoirs et les dangers de la maternité sont une charge patriotique bien plus lourde que le séjour à la caserne.
Le second argument, plus grave, est que, dans nos pays catholiques, la lerame se trouve à la discrétion du prêtre, son confesseur. Or, aux Etats- Unis, le confessionnal n'existe que pour une très petite minorité de femmes. Les autres sont libres de leur jugement et de leur conscience.
Les femmes peuvent toujours être aussi intelli-
f rentes et ne peuvent jamais être plus sottes que es citoyens mâles.
Seulement, la femme est déjà reine et maîtresse dans la République américaine. Quand les pauvres hommes auront pet du jusqu'à la consolation illusoire de leurs privilèges politiques, qu'est-ce qu'il leur restera?