‹ Le peuple du XXe siècle aux États-UnisChapitre 21 sur 23 · I. — V Exposition sera fermée le dimanche · texte numérisé non relu

I. — V Exposition sera fermée le dimanche

II, — Dans l'intérieur de Venceinte, on ne pourra boire que de Veau,

II est vrai que l'eau de Saint- Louis constitue, à elle seule, une réelle curiosité, quand on la voit dans les baignoires, dans les cuvettes et dans les carafes. Elle contient environ deux tiers d'éléments terreux contre un tiers de particules aqueuses. Lorqtie les Baptistes, qui baptisent les catéchumènes par immersion, plongent des blancs dans ce liquide, ils en retirent des hommes de couleur. Un habitant de Boston, ayant entendu dire qu'il n'y avait pas d'eau potable en Europe, avait emporté avec lui, dans le Vieux Monde, une barrique d'eau bostonienne. Les Européens qui viendront à Saint-Louis feront bien d'apporter le liquide nécessaire pour la table et pour la toilette.

Avec les centaines de millions dont ils disposent, les organisateurs de la World's Pair accompliront nécessairement une œuvre grandiose. La direction artistique de notre compatriote, M. Masqueray, est un gage de bon goût.

L'Exposition de Saint-Louis fournît une explication du culte que les Américains professent pour Napoléon. La cession de la Louisiane française aux Etats-Unis, le 30 avril 1903, est regardée à bon droit, de l'autre côté de l'Océan, comme un des événements les plus considérables du xix* siècle ; à dater de ce jour, les destinées des Etats-Unis furent fixées. La France abandonnait ce qui pou-

liB PEUPLE DU XX® SIÈCLE 305

vaît être l'instrument de sa grandeur ; les Etats- Unis devenaient maîtres du continent américain.

Le territoire que Bonaparte vendit à la nouvelle République pour 15 millions de dollars (75 millions de francs), forme à peu près un tiers de rUnion ; il est six fois grand comme la France métropolitaine ; il a constitué quinze grands Etats ou Territoires. Les propriétés imposables qu'il renferme sont évaluées actuellement à 33 milliards de francs; il est habité par 17 à 18 millions d'hommes ; il en pourrait nourrir 200 millions, aux mêmes conditions que l'Europe occidentale. On y récolte déjà 300 millions de bushels de blé, 1.000 millions de bushels de maïs ; on en tire annuellement 25 millions de tonnes de charbon et 9 millions de tonnes de minerai de fer.

Le peuplement et l'exploitation de ce domaine auraient assuré à la France une prospérité sans égale ; il ne fallait qu'y envoyer la moitié des jeunes Français que le sinistre Corse fit égorger sur cinquante champs de bataille. Mais non ; Bonaparte vendit cet avenir prodigieux pour une misérable?, somme d'argent ; il dévasta l'Europe, épuisa pour jamais la vitalité française. Et maintenant, la France sacrifie encore des trésors et des milliers de soldats pour conquérir, à droite et à gauche, des lambeaux de pays malsains où les colons français ne peuvent ni ne veulent s'établir. La reconnaissance des Américains pour Bonaparte n'est que trop justifiée.

Le spectacle de la richesse invraisemblable qui s'étalera dans la World's Fair de Saint-Louis, en 1904, sera plus amer au cœur de tous les Français que le souvenir de n'importe quels désastres ; car on n'a jamais abandonné, sans combattre et par trahison pure, un pareil morceau de la France,

306 LE PEtJPLB DU XK* SièCtS

Toutes proportions gardées, ie mêrae phénomène se produit au sujet du canal de Panama. Cette entreprise française est tombée aux mains des Américains parce que les capitaux destinés h son accomplissement furent détournés par des ooquins. Dans la presse française, les Américains ne connaissent et n'estiment que les écrivains dont la vénalité prépara le désastre de l'épargne française et le triomphe des combinaisons américaines.

Une dernière curiosité de Saint-Louis est le pont du Mississipi : on ne peut le franchir sans acquitter un péage de 5 sous. C'est le Moyen Age en Amé* rique. Autres noms français des environs : la rivière des Pères, la rivière Gasconade. Dans un pamphlet hostile aux souvenirs français, je lis cette expression : ce They rendez-voused... ».

De Saint-Louis à Washington, par l'Ohio, la Pennsylvanie, le Maryland : des campagnes magnifiques, vallonnées, boisées, bien arrosées, on des mines d'anthracite. Tous les éléments de la richesse. A Pittsburg, la ville du fer, des centaines de cheminées énormes vomissent la flamme, la fumée, la suie. Quel enfer ! une population de ^clo pes se démène dans cette amosphère irrespirable pour forger de grosses fortunes particulières en même temps que la puissance de la nation.

A Washington, point d'usines, point de commerce; des politiciens et des bureaucrates pendant les sessions du Congrès ; des nègres paresseux le reste du temps; des rues paisibles, des parcs charmants, des environs superbes. Le palais du Congrès, ou Capitole,est un énorme Panthéon flanqué de deux Palais-Bourbon. La Bibliothèque du Congrès, par son luxe babylonieh, semble plutôt destinée aux plaisirs d'un saftrape qu'aux méditations des philosophes.

Ces monuments, dont les Américains sont si fiers, ne valent pas grand'chose à côté de la demeure de Georges Washington, à Mount Vernont. Dans un site de toute beauté, au bord du majestueux Potomac, c'est le plus délicieux petit Trianon qui se puisse imaginer. On y a conservé le mobilier rococo de l'époque, et rassemblé tout un bricà-brac de reliques disparates. Dans la capitale niéme, le monument de Washington, un faux obélisque de 185 mètres en blocs de marbre, ne manque pas de caractère. La Maison Blanche, habitation du Président de la République, est d'une émouvante simplicité. Il faudrait qu'elle restât toujours ainsi, dans ce pays regorgeant de richesse insolente. La leçon serait belle. Mais j'ai déjà entendu des citoyens américains déclarer ce séjour indigne de leur chef. Ils lui construiront un de ces jours quelque palais de marbre, de jaspe et de porphyre, dans le style romano-grœco-œgypto-hindou, qui sera vanté comme le chef-d'œuvre de l'architecture.

A Baltimore, Philadelphie, Boston, la véritable Amérique anglo-saxonne déploie son activité, ses fortes vertus et ses vices. A Boston, grande ville par la richesse et par la population, les mœurs demeurent ceîlee d'une petite cité puritaine et provinciale. Il ne reste pas plus de 20 000 descendants des vieux colons, noyés dans l'immigration iriandaise ; mais ils suffisent à conserver les traditions et l'esprit local.

Ts^otts avoBs é^uméré plus haut les institutions jwi fo,n% de Boston un foyer d'éducation dans tous les ffenres. Une Bibliothèque modèle, un musée médiocre, un « elevated R. R. » qui est souterrain «ur une partie du parcours, de jolis environs, des réservoirs d'eau fort pittoresques, une affectation

308 LB PEUPLB DU XX* SIÈGLB

de tempérance et d'austérité corrigée par des mnsic-halls très décolletés et par une forte consommation de boissons alcooliques entre les repas, sont les principaux traits de Boston. La ville vieille, sur une colline écartée, ressemble à quelque bourg paisible d'Angleterre; elle conserve de jolis spécimens de l'architecture des xvii® et xviii® siècles, élégante, froide, étriquée comme les habitants.

Faut-il décrire New- York ? Ce serait absurde ; d'abord, parce que tout le monde a vu New-York ; ensuite, parce que New-York aura changé entre l'heure où ce volume est écrit et l'heure où il sera publié. C'est la ville en métamorphose continue.

La richesse y afflue de telle sorte que les millions n'y ont plus de valeur. D'immenses constructions presque neuves sont abattues pour faire place à d'autres. Des quartiers sont éventrés aussitôt que bâtis pour être rebâtis selon un nouveau plan. Le gaspillage de toutes les ressources est effroyable. Il y a des pays, en Europe, qui vivraient confortablement avec le rebut de New-York.

La misère de l'East Side n'est pas, à beaucoup près, sinistre et désespérée comm« à Londres ; «lie ne semble affreuse que par comparaison avec le luxe idiot des divers Waldorf Astoria où tous les nouveaux enrichis affichent grossièrement leur opulence, parmi les aventuriers qui cherchent une fille à grosse dot, et les aventurières qui cherchent un millionnaire naïf.

Les éléments de pittoresque ont disparu; les anciens types yankees de Bowery n'existent plus; ils ont fait place aux immigrants italiens, slaves et sémites.

Les quartiers jadis effroyables sont nettoyés et presque policés. New-York est la grande ville cos-

LE PEUPLE DU XX® SlÈCLB 309

mopolîte, et tout Européen qui a voyagé le moins du monde y est chez lui du premier coup.

Tues églises et les théâtres pullulent; Tart dramatique et la religion qu'on y débite sont d'un ordre très inférieur. Le grand Musée métropolitain, sous la direction d'un ancien barbier italien qu'on appelle « général », est d'une surprenante pauvreté, bien qu il éclipse tous les autres dans le pays. Il y a des jardins et même des théâtres ouverts sur les toits. Les lieux de plaisirs sont gais comme un bal de notaires ; les hétaïres n'y montreraient pas* leur cheville ; mais la brute humaine n'y perd rien ; c'est justement parce qu'elle est trop violente qu'on veille à ne pas la débrider en public. Elle se débride ailleurs.

Dans les îles de l'East river (Randall, Ward, Blackvsrell isl.) est relégué tout le déchet physique et moral de la grande cité : maisons de correction et de détention, asiles de vieillards et d'incurables, asiles d'aliénés, asiles de tuberculeux, hôpitaux, maternités, refuges d'enfants abandonnés, idiots ou corrompus. En général, tout ce qui dépend d'une administration publique est moins bien organisé que les institutions privées. Plusieurs établissements sont indignes d'une ville comme New^-York. Cependant, il y a beaucoup de bonne volonté dans le personnel, et moins de bureaucratie que chez nous. J'ai noté plus haut quelques manifestations abusives de l'esprit clérical ; je dois citer en compensation une excellente instruction du Commissaire de l'Assistance publique (Commissioner of the Public Charities), M. Homer Folks, qui prescrit de ne renvoyer les malades que suffisamment rétablis pour se remettre au travail. L'Assistance publique de Paris ferait bien de s'en inspirer.

L'accumulation de tout ce résidu de la société

civilisée dans an seul district, à côté de la grande fournaise où ^e consument 1;ant de richesses et de forces vitales, cause une impression d'horreur. Qu'est-ce que tous ces nri^rables êtres attendent encore de la vie ? Comment ne suoeombent-ils pas à la tentation de l'eau profonde et rapide ^i les entoure ? Faut-il qne la bête humaine tienne à sa souffrance ! Le spectacle des st<!K;k yards de Chicago est moins atroce que celui des hommes vieiix et pauvres nourris en ta^. Je suis sorti de Bla^kwell Island bien résoin, si je reste pauvre, à ne pas devenir vieux. Vieux mais riche, ou pauvre mais jeune, passe encore. Mais comment souffrir l'ignominie de la misère ajoutée à l'ignominie de la vieillesse ?

Le budget de New^-York (greater New-York) pour 1902 s'élevait à 493 millions de francs(^ 98.619.600) Le maire touche un traitement de 75.000 francs ; le président du bureau des aldermen, un traitement de 25.000 francs ; chacun des 73 aldermeriy un traitement de 5.000 francs, et le City Clerk^ 35.000 francs.

La municipalité actuelle de New^-York est composée de jeunes hommes qui avaient consacré déjà beaucoup de travail aux œuvres sociales dans la métropole et qui ont entrepris de l'administrer en économistes, sans souci des intrigues politiciennes, i Ce n'est pas une petite ambition que de prétendre j à nettoyer les écuries d'Augias.

Le maire Seth Low et ses collaborateurs essaient d'introduire la probité, la décence et des méthodes pratiques dans une organisation terriblement gangrenée. Ils voudraient aussi substituer des fonctionnaires de carrière aux bureaucrates fantaisistes qui trouvent dans leurs fonctions le salaire de leurs services électoraux. La tâche est ardue. Quand on voit les policiers subalternes prendre leur retraite

avec plusieurs millions de francs d'économies, on peut juger de la corruption administrative, et des résistances terribles que rencontreront les réformateurs... si le corps électoral leur laisse le temps de réformer.

Les enterrements, à New- York, sont tout à fait symboliques. On ne voit pas de ces longues, lentes, lugubres processions, où les vivants attrapent des pleurésies, des bronchites et des pneumonies pour faire honneur au mort. Non. Le cercueil est placé dans une voiture vitrée qui l'emporte au grand trot. A la bonne heure ! Les morts n'encombrent pas les vivants ; ils ont eu leur tour ; à nous la place !

C'est avec cette désinvolture que le monde américain s'apprête à conduire les funérailles de la vieille Europe.

Page 1