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Le peuple en Lorraine sous l'ancien Régime

(1) En 1527, la terre de Guise fut érigée en duché en faveur du troisième fils du duc René II. C'est de lui que descendent les héros de la Ligue. ~>y

EN LORIÎAINK

Mesdames , Messieurs ,

Il y a aujourd'hui 93 ans, une vive anxiété s'était emparée de la France entière. Partout, dans les villes comme dans les campagnes, les esprits étaient inquiets, les amis de la liberté en proie à de sombres appréhensions. Ici, dans notre cher Gerbéviller, les Gherrière, les Campagne, les Darche, les Vautrin, les Hennequin et autres compatriotes se réunissaient, se demandaient ce qui se passait à Paris, à Versailles, ce qu'allait apporter le prochain courrier. Seraitce la nouvelle de la délivrance ou l'annonce du raffermissement de l'antique esclavage? On savait que la cour, les privilégiés, allaient tenter un effort suprême pour maintenir debout l'édifice de la féodalité. On les savait maîtres de l'armée et directeurs absolus de

toutes les administrations. Or, à cet ensemble formidable de forces on n'avait à opposer que la seule puissance de l'opinion publique. Dans de pareilles conditions, les amis du peuple et de la liberté ne devaient-ils pas trembler pour le succès de leur cause?

A Versailles, où siégeaient les députés des Etats -Généraux , les appréhensions n'étaient pas moins générales, les prévisions moins sinistres. Notre compatriote, ce noble Abbé Gbégoire qui, bientôt, aura sa statue à Lunéville, du haut du fauteuil de la présidence de l'Assemblée nationale prononça, le 13 juillet 1789, ces paroles mémorables :

« Oui, MM., nous sauverons la liberté naissante qu'on voudrait étouffer dans son berceau, fallût-il pour cela nous ensevelir sous les débris fumants de cette salle... »

On connaît les résultats de la lutte. Paris, notre héroïque Paris, se leva le 14 juillet, marcha droit sur la Bastille, prit la redoutable forteresse, et, sur ses débris, planta le drapeau de la France nouvelle, notre auguste drapeau tricolore, cet emblème de la liberté que la République victorieuse allait faire acclamer par les peuples voisins affranchis, sur les bords du Rhin comme sur ceux de FEbre, du Pô et de l'Adige.

C'est l'anniversaire de cette heureuse victoire que nous célébrons aujourd'hui. Mesdames et Messieurs.

Pour mesurer toute l'étendue de ce triomphe du peuple, pour en apprécier les bienfaits immenses , il est nécessaire de faire revivre un instant Tordre de choses qui alors fut aboli. Par là, seulement, nous comprendrons l'allégresse de nos pères à

la nouvelle <l<> la prise de la Bastille. Nous nous expliquerons l'enthousiasme qui présida à cette belle fête de la Fédéra riON , à Gerbéviller comme (huis toute la France, le I j juillet 17(.)<>, fête populaire e1 patriotique dont, il y a doux ans, notre honorable maire, M. Roville, nous a lu ici l'émouvant procèsverbal.

Comme dans mes deux conférences des années passées, je n'avancerai que des faits empruntés à des écrivains autorisés: MAL Bégin, Digot [Histoire de Lorraine et du royaume (rAustrasie); Noël {Mémoires) ; Dumont {Justice criminelle des deux duchés de Lorraine et de Bar), — {Annales historiques de l'Agriculture, de la Législation, mrale de Lorraine); l'abbé Mathieu [V Ancien Régime en Lorraine); Rogéville, Durival, Bilistein, etc., etc.; enfin, M. H. Lepage, le savant archiviste du département.

Quand, au Ve siècle, les Francs envahirent notre pays, celui-ci était peu habité. De loin en loin, à côté de quelques villes, telles que Metz, Delme, Vie, Sarrebourg, Marsal, Toul, Verdun, etc., on rencontrait d'immenses métairies cultivées par des esclaves. Parmi les Gallo-Romains disséminés sur tous les points de la Lorraine, on ne comptait plus guère, comme hommes libres, qu'un nombre restreint de citoyens appelés ingenni. Les exactions du fisc impérial, dans les dernières années de la domination romaine, avaient fait descendre insensiblement au rang de serfs attachés à la terre qu'ils n'avaient plus le droit d'abandonner la catégorie im-

portante des colora, ex-propriétaires ruraux. Ces infortunés se voyaient amenés à leur travail absolument comme les esclave-.

« Ils figuraient, dit Iluëron {Histoire des Institutions Mérovingiennes), à côté des animaux, sur les rôles du cens. Chaque tête humaine était évaluée comme les ceps de vigne. »

Le partage des provinces conquises entre les barbares victorieux, fit encore disparaître un grand nombre àHngenui, car les envahisseurs réduisaient en servitude les prisonniers de guerre. Diverses autres causes vinrent se joindre à celle-ci pour amener le même résultat. Ainsi, selon Grégoire de Tours, pendant la famine qui désola la Gaule, en 585, beaucoup de citoyens malheureux renoncèrent à leur droit dHngenui pour ne pas mourir de faim.

« Quand, en 600, dit Digot (Histoire d' Australie, tome II, pages 271-73), les rois d'Austrasie et de Bourgogne reconquirent les cités voisines de la Seine dont Glotaire s'était emparé, ils firent vendre, comme esclaves, beaucoup de Gallo-Romains qu'ils accusèrent d'avoir favorisé le roi de Neustrie. Des prisonniers Lombards furent vendus comme esclaves. On frappait de ce sort surtout les Saxons, encore païens

» Tel fut, au VIIe siècle, le cas de Su"-Bathilde, quoiqu'elle appartint à la famille d'un roi de l'Heptarchie. »

Enfin, nombre àHngenui entrèrent dans l'Eglise où ils espéraient trouver plus de tranquillité que dans la vie civile. Ils avaient raison. Dès les premiers temps de la conquête, le clergé s'entendit avec les chefs des Francs envahisseurs qui lui accordèrent

de grandes immunités, d'immenses richesses. Ecoutons, à ce sujet, le témoignage nullement suspect de Digot (Histoire du royaume d? Australie, III, p, 97):

« Les rois Francs n'eurenl pas besoin de recourir à des mesures violentes pour détruire l'ancien ordre de choses. Gomment, en effet, le clergé aurait-il pu repousser l'intervention de princes qui se faisaient un devoir de protéger la religion dans le Midi contre les Bourguignons, les Ostrogot lis et les Visigoths, alors infectés des erreurs d'Arius, au Nord et à l'Est contre les païens de la Germanie, plus redoutables encore. D'ailleurs, les Mérovingiens, maîtres des immenses possessions du fisc, en disposaient généreusement chaque jour pour enrichir les églises et les monastères ; ils leur prodiguaient les immunités, ils s'opposaient à la propagation des hérésies »

Voilà comment fut cimentée l'alliance du trône et de l'autel. C'est cette protection accordée au clergé, ce sont ces libéralités au détriment des malheureux Gallo-Romains conquis, qui valurent à nos premiers rois le titre de : Fils aînés de l'Eglise. Ainsi, Clovis qui massacra tous ses parents, les fils de sainte Clotilde qui égorgèrent leurs neveux, Chilpéric et cette succession de monstres couronnés qu'offrent les VIIe et VIIIe siècles étaient tous les fils aînés de l'Eglise. Les saints prêtres et évèques qui les approchaient, que de nombreux miracles firent canoniser, ne surent ou ne voulurent pas faire le miracle vraiment utile à leurs ouailles, celui d'adoucir la férocité de ces fils aînés de l'Eglise. Que dis-je? Ils n'obtinrent même pas de ces rois, très chrétiens, des mœurs à peu près acceptables.

Donnons encore, à ce sujet, la parole à Digot [Histoire de VAustrasie, III, p. 278).

« Les Mérovingiens avaient introduit

dans leur demeure un certain nombre d'eunuques. La précaution n'était pas inutile, car

plusieurs des successeurs de Glovis eurent de véritables harems, et le bon roi Dagobert entretenait lui-même trois reines et beaucoup (plurimœ) de concubines. Il était absolument nécessaire d'avoir des eunuques pour garder tant de femmes... A une date postérieure, les négociants de Verdun faisaient un grand commerce de ces malheureux, commerce qui devait avoir commencé plusieurs siècles auparavant... »

Ainsi, en haut cruauté, mœurs dissolues, union complète du trône et de l'autel ; en bas, misère, oppression, esclavage: tel était, sous les Mérovingiens, l'état social, non seulement en Lorraine, mais dans la plus grande partie de la France. Tout au plus, quelques villes avaient-elles sauvé, par une prompte soumission aux barbares envahisseurs, une légère épave de l'ancienne organisation municipale, épave précieuse qui contenait en germe la liberté qu'elles devaient conquérir plus tard.

« Les habitants de Metz, de Toul, de Verdun. dit Bigot [Histoire de V Australie, I, p. 195-97 ,

ayant spontanément reconnu l'autorité du roi des Francs, comme lieutenant de l'empereur, n'avaient, par conséquent, pas fourni de mot ils ni de prétextes à aucune violence. Les rois Francs n'avaient pas conservé plusieurs officiers impériaux, mais il y avait dans chaque civitàs un cornes ou comte, entre les mains duquel on avait concentré presque tous les pouvoirs civils et militaires. Quant à l'administration des villes elles-mêmes, rien n'était changé ; chacun avait

gardé sa curie, ses coutumes el ses usages. Seulement, le defensor avail été conduit, par la force <l<is circonstances, à étendre considérablement ses attributions, et il était devenu le premier personnage de la cité ». v

L'oppression, les tueries, les rapines des barbares envahisseurs ne furent pas les seuls fléaux qui accablèrent les infortunés Gallo-Romains sous la période des Mérovingiens. La famine et la peste vinrent aussi apporter leur funèbre contingent. Ainsi, en 566, 570, 580, 582, des maladies contagieuses (dyssenterie, peste orientale, etc.), enlevèrent un nombre immense d'individus. En 566, les troupeaux mêmes furent frappes <rune mortalité extraordinaire. Un siècle plus tard, en 664 ou 65, une maladie contagieuse, désignée sous le nom de peste jaune, décima les habitants de la Gaule.

Pendant les rivalités sanglantes, les exterminations entre les membres de la famille royale et les maires du palais, comme dans les siècles suivants, les populations asservies, désarmées, tristes jouets entre les mains des vainqueurs du jour, ne justifièrent que trop ces vers de notre immortel Lafontaine :

De tout temps

Les petits ont pâti des sottises des grands.

Les années de calme relatif que procurèrent les règnes des premiers Carlovingiens furent vite suivies des calamités qu'engendrèrent les guerres civiles entre les tristes descendants de Charlemagne. Les Normands, et bientôt après les Hongrois , vinrent s'abattre sur la Lorraine, pillant les voya-

geurs, détruisant les moissons, dévastant les églises. En 889, les Normands, après le siège de Paris, saccagèrent Toul et Verdun. Une nouvelle invasion, en 891, arrêtée un instant par une victoire du roi de Germanie, Arnould, reprit son cours destructeur après le départ du monarque. Vinrent ensuite les Hongrois qui dévastèrent notre pays vers 910, 917, et, en 926 ou 27, s'emparèrent de Toul et de Verdun. Ils furent enfin battus en 955. Pendant près d'un demi siècle, ils avaient promené leurs ravages sur tous les points de notre province. De là vint qu'on abandonna généralement le pays plat pour se retirer sur les lieux escarpés qu'on fortifiait avec soin. La Lorraine se couvrit de forteresses, possédées par de petits souverains qui se rendirent maîtres à peu près absolus dans le district que dominait leur manoir. Nulle part, en France, on trouve autant de vestiges d'anciens cbâteaux fortifiés, de burgs, que dans notre région.

Leurs possesseurs, non contents de repousser les barbares envahisseurs, se faisaient mutuellement la guerre, détruisaient, accaparaient les possessions de leurs voisins les plus faibles. Ces guerres intestines réduisirent à l'état de serfs les quelques hommes libres, en dehors des seigneurs, qui vivaient encore indépendants dans certains cantons de la Lorraine. C'étaient des descendants des anciens Francs qui avaient quitté la francisque pour la charrue. Incapables de se défendre contre les pillards indigènes ou étrangers, ils se virent contraints de renoncer à leur liberté pour se placer sous la protection d'un seigneur voisin : c'est ainsi que le servage devint à peu près universel.

Los rois de France e1 de Germanie s'arrogeaienl tous deux le droit de souveraineté sur la Lorraine, mais ils étaient également impuissants pour contraindre les seigneurs à l'obéissance; aussi, l'empereur d'Allemagne consentit-il sans peine à L'établissement du duché de Lorraine, à la seule condition qu'il relèverait de l'empire. Le pays était presqu'entièrement ruiné , par suite des guerres publiques et privées, de maladies et de famines. Ces deux fléaux régnaient à peu près d'une manière permanente, soit dans une partie, soit dans l'autre, de notre province. Citons quelques faits :

« En 934, une maladie contagieuse ravagea la Lorraine. — Dans la seconde partie du Xe siècle, dit dom Calmet, une autre maladie enleva jusque dix mille personnes dans la ville de Metz. Quelques années plus tard, la ville de Toul fut elle-même en proie à la contagion. Le nombre des morts était si grand que l'on ne pouvait plus leur donner la sépulture. Il n'y avait pas de maison où le fléau n'eût fait des victimes. Dix-neuf personnes moururent dans une procession qu'on fit pour la cessation du fléau... — Vers 1009, Constantin, abbé de Saint- Symphorien de Metz, dit que la misère était si grande que la vie était devenue à charge et que l'on ne pouvait se procurer les choses les plus nécessaires. « On voudrait bien s'enfuir, ajoute-t-il, mais, comme l'on manque de tout, on n'ose entreprendre le voyage. Les villes sont entièrement dépeuplées ; les bourgs et villages réduits en cendres ; le fer, le feu, la famine, la peste ont tout ravagé. Plusieurs d'entre les nobles sont réduits à l'indigence. Les vignes sont arrachées, les arbres coupés, les monastères dépeuplés , prêts à être totalement abandonnés et réduits en d'affreux déserts. » Dithmar deMersebourg, chroniqueur contemporain, ajoute que

huit cents familles de serfs , appartenant à l'église Saint-Etienne, c'est-à-dire à la cathédrale de Metz, se trouvèrent réduits à une telle détresse qu'ils émigrèrent secrètement et sans demander l'autorisation de l'évêque, qui avait cependant déjà permis à beaucoup d'autres serfs de prendre le même parti...

Dans la première moitié du XIe siècle, il se produisit une famine horrible, causée par des pluies excessives. L'archevêque de Trêves (duquel dépendaient les évêques de Metz, Toul et Verdun), Poppon, se rendant un jour à che\ al dans une église..., fut entouré d'une foule de gens affamés, qui lui demandaient de la nourriture. Le prélat ordonna à un de ses officiers de leur distribuer de l'argent ; mais ceux-ci s'écrièrent tout d'une voix : « Gardez votre argent, qui ne nous servirait à rien ou nous serait peu utile, puisqu'un seul muid de froment coûte 35 sous (d'or ou d'argent) ; et, puisque vous n'avez rien autre chose à nous offrir, donnez-nous plutôt quelques-uns de vos chevaux afin d'apaiser notre faim. » Poppon mit aussitôt pied à terre, en engageant ses domestiques à en faire autant, et les chevaux furent immédiatement déchirés et dévorés en présence de l'archevêque. Cette famine dura pendant trois années entières, 1028, 29 et 30. (Voir Digot, Histoire de Lorraine, tome I, p. 214, 237, 38).

En 1042, apparut une maladie contagieuse appelée mal des ardents. — En 1099, des pluies continuelles détruisirent toute espérance de récolte et causèrent une affreuse famine, suivie, comme d'habitude, d'une maladie contagieuse. Les peuples, effrayés de ses symptômes, lui donnèrent le nom de feu sacre. En peu de jours, les bras, les jambes de ceux qui en étaient attaqués s'enflaient, se gangrenaient et devenaient entièrement noirs. — Un demi siècle après, en 1151, nouvelle famine. — En 1187, lit-on dans les annales de Metz, les arbres fleurirent en janvier. En février, les fruits parais-

saient déjà et la ponte des oiseaux était finie. A.u mois de mars, il survint un froid vif et des neiges abondantes qui durèrent jusqu'au mois de juin e1 détruisirent toute espèce de récolte. La famine et la peste survinrent et désolèrent le pays jusque vers la fin de 11J88. — Enfin, une

autre famine affligea la Lorraine en 1107

et 1198. La population décrut énormément. Etienne de Bar, évêque de Metz, dit qu'en raison des guerres ot dos pillages, le val de Senones ne comptait pins guère qu'un très petit nombn1 d'habitants, et qu'il était devenu désert comme autrefois. (Voir IMgot, Histoire de Lorraine, tome I, p. 361, 62. Vivill-e, Histoire de Metz, I, p. 328, note).

L'histoire des ducs qui régnèrent sur la Lorraine pendant 698 ans, offre, surtout dans les premiers temps, une grande analogie avec celle des rois de France de la même époque. Comme ceux-ci, ces princes eurent à lutter contre les seigneurs avoisinant leurs domaines, surtout contre les comtes de Vaudémont, branche cadette de la Maison de Lorraine, d'abord pour assurer leur tranquillité intérieure, puis, plus tard, pour affirmer leur suprématie sur toutes les parties de la province. Comme eux, ils ajoutèrent lentement aux possessions de la couronne ducale, village à village, château à château, tantôt par la force, tantôt par des mariages, tantôt par des concessions de seigneurs laïcs et ecclésiastiques. Comme eux, ils se lancèrent dans des guerres lointaines, en Italie, en Espagne, au grand dommage de leurs sujets, dès que leur pouvoir en Lorraine parut quelque peu solidement assis. Comme les

rois de France , ils virent les bourgeois des petites villes, des bourgs, et les paysans tourner vers eux leurs regards comme vers des libérateurs. Leur intervention, soit par les armes, soit par l'action d'un pouvoir judiciaire central, supérieur à la juridiction seigneuriale, était attendue par les faibles comme l'œuvre de nouveaux Messies. Ici s'arrête l'analogie. Les ducs eurent à vaincre certains obstacles plus puissants que ceux qui se dressèrent devant les premiers Capétiens.

Au premier rang il faut placer le tribunal des ASSISES dont l'origine est inconnue, mais qui existait à l'époque où Gérard d'Alsace obtint héréditairement l'investiture du duché de Lorraine. Ce tribunal, dans lequel figuraient les membres de plus haute noblesse (la chevalerie), jugeait en dernier ressort les affaires féodales et civiles. Il siégeait chaque mois. Tout nouveau duc, à son avènement, devait jurer qu'il respecterait l'existence de ce tribunal souverain. Cette juridiction, plusieurs fois attaquée directement ou indirectement par les ducs de Lorraine, subsista jusqu'en 1634. Louis XIII la fit supprimer, parce que les nobles, membres du tribunal, refusèrent de lui prêter serment de fidélité.

A côté du tribunal des assises figurait une assemblée des membres de l'aristocratie appelée les ETATS (plus tard Etats-Généraux) dont on ignore encore l'origine. Ce corps fut appelé à choisir entre deux prétendants le successeur de Gérard, le premier duc de Lorraine. Dans l'origine, cette assemblée qu'on convoquait dans toutes les circonstances difficiles, n'était composée que de

seigneurs (nobles). Ce ne fui guère que vers la fin du XIII" siècle qu'on y admil <I<is prélats. Ceux-ci n'eurent d'abord que le second rang, mais bientôt, grâce à Leur qualité de membres isssus de La plus haute noblesse, ils occupèrenl Le premier rang. Charles l<i Téméraire nomma Le clergé le premier, quand, après sa victoire sur René II, il prêta aux corps aristocratiques le serment d'usage des ducs de Lorraine.

« Los nobles, membres de l'ancienne chevalerie, dit Digot, so regardaient à pou près comme les égaux de leur souverain. Ils gageaient le duc et ses officiers, lorsqu'ils n'en obtenaient pas justice. Ils ne lui fournissaient des contingents que dans les circonstances graves ou lorsque le duché paraissait courir quelque péril. Souvent, ils restaient chez eux malgré les invitations et les prières du prince, et, s'ils prenaient les armes pour son service et qu'ils vinssent à tomber au pouvoir de l'ennemi, le duc était contraint de payer leur rançon. »

Le troisième ordre siégeant aux Etats- Généraux, le Tiers-Etat, fut admis, croit-on, en 1425. Il est certain qu'il fut appelé en 1509. Ses députés représentaient les bourgeois des 48 villes que comptait alors la Lorraine. On sait qu'à cette époque on décorait du nom de ville toute bourgade entourée de murailles. Les plus notables des mandataires du Tiers, en dehors des délégués des bourgeois, étaient les fonctionnaires établis dans les villes par le duc, c'est-à-dire les prévôts, le receveur des finances, les contrôleurs, les officiers des salines, le président et les auditeurs de la Chambre des comptes, les maîtres des requêtes et les conseillers des princes.

On n'appelait le Tiers-Etat à venir délibérer et à voter, que quand on voulait solliciter un aide (contribution) dont les bourgeois devaient payer leur part. Les deux ordres privilégiés siégeaient seuls, quand l'imposition ne devait frapper que leurs sujets personnels ou lorsqu'il s'agissait d'adopter certaines mesures dont les habitants des villes n'avaient à attendre ni bénéfice ni aggravation de charges.

Les remontrances des deux ordres aristocratiques étaient présentées directement au duc, à Son Altesse, tandis que le plus souvent les doléances du Tiers étaient adressées à Messieurs des Etats, comme si la bourgeoisie n'eût osé transmettre ses plaintes et ses vœux que par l'organe de la noblesse et du clergé. M. Beaupré rapporte même l'intitulé suivant qui précède les griefs du Tiers :

MM. des Etats. Fait très humbles remontrances, la plus pauvre et misérable partie de cette assemblée, qui s'appelle le Tiers-Etat...

Enfin, à côté du tribunal des Assises et des Etats-Généraux, les ducs trouvèrent devant eux, presque indépendantes et constituées en Républiques, les trois villes épisc opale s de Metz, Toul et Verdun. Les habitants de ces vieilles cités gallo-romaines, grâce à la possession des faibles restes de l'ancienne organisation municipale respectés par l'invasion franque, étaient parvenus, par une longue suite d'efforts intelligents, à assurer leur indépendance civile. Dans le cours du XIIIe siècle, à la suite d'une lutte armée, longue et constante contre leurs évêques, ils étaient arrivés à se rendre

Indépendants et à faire monter leurs Communes au rang de villes libres, relevant plus ou moins de l'Empire, mais se gouvernant démocratiquement.

Sous Ferry III, en 1250, les bourgeois des trois villes avaient formé une confédération (Digot, Histoire de Lorraine, II, p. 75).

Les évêques avaient conservé, il est vrai, un territoire plus ou moins étendu, qu'on appelait le temporel de l'évêohé ; mais ces territoires ne pouvaient fournir des troupes assez nombreuses pour assiéger des villes populeuses et dont les ressources étaient considérables.

On est étonné en lisant les chiffres des sommes énormes, pour l'époque, (eu égard à la valeur de l'or et de l'argent avant la découverte de r Amérique), que pendant plusieurs siècles les trois villes dépensèrent, tant pour acheter, pour armer des défenseurs, que pour obtenir la paix de leurs nombreux ennemis, au premier rang desquels figuraient les évêques, les chanoines de chacune de ces villes, et le duc de Lorraine.

C'est à abattre ces institutions, ces puissances rivales, que tendirent tous les efforts des ducs. Il fallut une lutte de plusieurs siècles pour asseoir, sur les ruines de ces libertés aristocratiques, le pouvoir absolu du souverain. Pour y parvenir, les princes lorrains favorisèrent, autant que possible, l'affranchissement des serfs, -et se constituèrent les champions du pouvoir ecclésiastique. Leur but lut atteint au XVIIe siècle, presqu'à la même époque où les Bourbons établirent en France le pouvoir absolu.

Quand la Lorraine fut érigée en duché, la servitude était universelle. Les maîtres laïques ou ecclésiastiques pouvaient, au seul gré de leur bon plaisir, donner, échanger, vendre leurs serfs, soit individuellement, soit par groupes, les familles, soit en totalité à la fois, soit par fractions et même par membres individuels. Ils disposaient à volonté, disent les chartes du temps, « des personnes et des biens de leurs sujets, leur commandaient le haut et le bas, le plus ou le moins. » Défense absolue aux serfs de s'établir, de se marier ailleurs que sur la glèbe de la naissance, à moins d'un consentement exprès et mutuel des deux seigneurs intéressés. Or, tout ou presque tout le sol de notre pays appartenait aux deux castes aristocratiques.

Le serf (1) ne possédait rien en propre, pas même ses enfants, et ne pouvait primitivement rien acquérir et rien transmettre. On ne l'acceptait même pas comme témoin.

Ainsi, en 1096, dans un procès, on appela les témoins. « Ils se levèrent tous, dit le chroniqueur, hommes libres, car les serfs n'étaient pas reçus au témoignage. »

« Les serfs sont si sujets à leurs seigneurs, dit Beaumanoir, que les sires peuvent prendre tout

(1) On infligeait facilement des punitions corporelles. A Toul, on coupait un bout d'oreille ai x voleurs. En cas de récidive, toute l'oreille y passnit. La troisième lois, c'était le tour de l'autre oreille En 1535, à Foug, Bastien Cornille, de Domjermain, n'ayant plus d'oreille à fournil' fut pendu. A Mirecourt, l'ésorillement était encouru par les maraudeurs de jardins quand ils ne pouvaient payer l'amende qui. en 1535, était de 5 sous. (Dumont, II, p. 313}.

ce qu'ils ont, à mort et à vie, et jeter leur corps en prison, toutes les fois qu'il leur plaît, à tort et a droit, sans qu'ils en doivent compte qu'à Dieu. »

Le fameux an mil, qui devait amener la tin du monde, valut au clergé de riches donations de la part des seigneurs pillards, vrais bandits qui traitaient Dieu comme ils voulaient qu'on les traitât, et qui espéraient, racheter leurs crimes par l'abandon au clergé de vastes domaines. L'ordre de Gluny seul reçut alors 188 chartes qui toutes commençaient par ces mots solennels :

appropinquante mundi termino.

Quand on vit, après une terreur facile ù comprendre, le XIe siècle commencer heureusement, la joie et une nouvelle espérance se répandirent partout. Le clergé, loin de restituer les legs, fruits de la peur, continua à recevoir des seigneurs de grosses donations. Ainsi, en 1067, Gérard d'Alsace donna le fief d'Heinga aux chanoines d'Epternach, à cause de leur modération et de leur sobriété. Une foule de monastères furent fondés alors, Belchamp en 1086, Saint- Nicolas-de-Port en 1098, Beaupré en 1135, Glairlieu en 1159, etc. Ces monastères possédaient de nombreux troupeaux, paissant sur des bans étendus, sous la garde de pasteurs dont ils étaient responsables. Ils avaient aussi des troupeaux de porcs, errant à la glandée dans d'épaisses forêts, d'où les gardiens ne les retiraient que dans la saison de la froidure (Guérard, p. 6).

Nombre de seigneurs, regrettant sans doute leur générosité passée, ou refusant d'acquiescer à celle de leurs parents ou ancêtres, tentèrent de reprendre les biens

abandonnés au clergé. Celui-ci, trop faible pour résister par les armes, avait recours aux foudres spirituelles. Les annales du XIIe siècle ne sont remplies que d'excommunications contre les fidèles privilégiés qui avaient des démêlés avec l'église. (1) Pour suppléer à l'insuffisance de ce moyen de défense, les évêques et les chanoines, dont bon nombre maniaient la hache aussi bien que la crosse, avaient recours à des défenseurs nommés avoués ou voués. C'est un titre dont s'honoraient les princes et parfois aussi un moyen de rentrer en partage de richesses. C'est ainsi que Gérard d'Alsace, en qualité de voué de l'abbaye de Moyenmoutier , lui enleva 1511 familles de serfs et les domaines et prieurés qui en dépendaient (Bégin, I, p. 11, Digot, I, p. 181).

Nos premiers ducs eurent l'avocatie des principales églises du pays, la garde de la ville de Toul et le titre de comte de Metz. Bien que les trois villes impériales de Metz, Verdun et Toul fussent indépendantes de leur autorité, ils ne cessèrent jamais d'v

I) « Au nombre des principales excommunications, « rtit Dumont (I, p. 193 et 194), dont le pays eut le scan- « dale, on compte 10 ducs de Lorraine, 4 comtes de Bar, « 13 seigneurs des plus puissants, 4 évoques de Toul. « 2 de Verdun, 3 couvents, 1 abbé, l archidiacre, 1 grand « prévôt, 5 villes, dont fi ibis Toul, 4 lois Metz, 2 lois * Epinal, 3 ibis Verdun, 1 ibis Sarrebourg, et ce par « leurs évoques. La Lorraine tout entière le l'ut elle-même « 7 fois, et le diocèse de Toul 2 ibis. Les causes de ces « fulmii.ations seraient trop longues à déduire ici ; quel- « queibis méritées, elies avaient trop souvent l'odieux de « paraître des vengeances personnelles ; aussi, il ne « semble pas qu'elles aient jamais procuré à la religion « d'autres avantages qu'une hypocrite, dès lors passagère, « déférence envers ses ministres. »

avoir de l'influence, grâce aux membres de leur famille qui en occupèrent presque toujours Les sièges ôpiscopaux.

Les croisades, aux XII et XIIIe" siècles, opérèrent une révolution morale et matérielle dans toutes les classes de la société. Les seigneurs, confinés jusqu'alors clans leurs sombres et tristes manoirs, absorbés par des guerres et des pilleries locales, furent enthousiasmés, en constatant dans leurs pérégrinations en Europe et en Asie, les merveilles opérées par des ouvriers libres, maîtres de leurs instruments de travail.

Les serfs eux-mêmes, résignés jusqu'alors, pour le salut de leur âme, à souffrir les plus dures privations dans cette vallée de larmes afin de jouir dans le royaume des deux des béatitudes promises aux pauvres d'esprit, les serfs, atteints de l'esprit nouveau, rêvèrent, eux aussi, sur cette terre une existence meilleure. Puisque en l'an mil, le soleil, la lune et les étoiles n'étaient pas tombés sur la terre , comme on l'avait annoncé, celle-ci pouvait devenir une mère bienfaisante pour les hommes qui l'habitaient. L'exemple des monastères n'était-il pas là pour faire la preuve de cette vérité? L'abondance, la richesse n'y régnaient-elles pas, et cela au profit des moines et des religieux, qui cependant avaient renoncé au monde et à ses œuvres? Les esprits étaient donc parfaitement préparés pour l'affranchissement, quand les ducs introduisirent dans leurs domaines la loi dite de Beaumont, plus

ou moins modifiée. Voici les clauses principales de cette loi :

Le prince se réservait expressément le droit de faire prendre les armes aux bourgeois, et cela jusqu'à 60 ans, quand la nécessité l'exigeait. Les amendes se payaient, moitié au seigneur, moitié à la caisse municipale. L'administration de la commune était confiée à un majeur (maire) et à plusieurs jurée choisis par les bourgeois dans les plaids (réunion des habitants), qui se tenaient trois fois par an. Ces magistrats, responsables des revenus seigneuriaux, étaient rééligibles, à la condition d'obtenir l'unanimité des suffrages. Ils rendaient la justice aux habitants et cumulaient les fonctions administratives et judiciaires. On ne pouvait décliner leur juridiction ; cependant on avait droit d'interjeter appel du jugement rendu , mais immédiatement, sans aucun délai. Le fol appel était puni d'une amende de 100 sous.

Pour une maison et un jardin, on payait au seigneur 12 deniers, en deux termes. Un retard de trois jours dans le paiement amenait une amende de 2 sous. La fauchée de pré payait 4 deniers ; pour les terres arables, on donnait 2 gerbes sur 12, et pour les bois défrichés, 2 sur 14. 11 fallait user du four et du moulin du seigneur qui, sur le grain prélevait un vingtième et sur le pain un vingt-quatrième.

A cette époque (XIII et XIVe8 siècles), et, plus tard surtout, un grand nombre de seigneurs accordèrent aux habitants de leurs villages des affranchissements moins complets que ceux stipulés par la loi de Beaumont.

On déterminait le nombre des deniers à payer (dit Digot, II, p. 356), pour les maisons, terres, bestiaux, etc. Ces redevances, ordinairement fort légères, s'acquittaient au moment de la tenue des « plaids annaux », que l'on appelait aussi « assises », d'où est venu le nom de cette espèce d'affranchissement,

Après l'introduction <l<4 la loi de Beaumont, le seigneur garda son triple caractère de propriétaire privilégié, de haut justicier et de chef militaire. La grande innovation consistait d'avoir substitué le gerbage au servage, <l<*s redevances fixes aux exigences arbitraires , le jugement, par le maire et les jurés, pour les simples délits, à celui d'un officier imposé par le maître.

Les redevances en argent, qui nous paraissent si légères aujourd'hui, formaient, alors un chiffre fort onéreux. Le numéraire était extrêmement rare, vu que les ducs ne frappèrent de monnaie de cuivre que sous Charles III. On n'avait guère que des pièces d'argent qui, comparativement à celles d'or, se trouvaient dans la proportion de 1 à 12.

On aura une idée de la valeur du numéraire, quand on saura que les chàtellenies de Lunéville et de Gerbéviller ne rapportaient, vers 1250, qu'environ mille livres par an ; qu'en 1225, trois mille livres, monnaie de Metz, équivalaient presque à la possession du comté de Luxembourg.

Longtemps, il n'y eut rien de fixe, ni dans le cours, ni dans la valeur des monnaies. Les titres de l'époque mentionnent des paiements faits en argent de Metz, Toul, etc.

La livre (ou franc) de Lorraine, divisée en 20 sous et le sou en 12 deniers, ne valait vers le XVIe siècle que 15 sous, 8 deniers de France, et le franc barrois (divisé en 12 gros, le gros en 4 blancs et le blanc en 4 deniers) ne valait que 8 sous et 6 deniers 6 7. Au XVIe siècle, le gros ne fut plus qu'une monnaie idéale, baissé au point de ne plus valoir que 3/4 du sou tournois.

Les nobles virent d'un mauvais œil la- loi

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do Beaurnont que les ducs introduisirent successivement dans les principales villes ri bourgs de la Lorraine.

Neufchâteau (alors fort important), la reçut en 1231, Mirecourt en 1 2: > i , Montfort (près Mirecourt) , Chatenoy, Arches, Bruyères, en 1263, Nancy, Saint-Nicolas, Lunéville, Gerbéviller et Amance en 1265, Charmes en 1270, Vézelise en 1317, Stcnay en 1323, Gommercy en 1324, etc.

Charles II, vers 1390, affranchit beaucoup de maisons qui devinrent des espèces de fiefs ; plus tard, elles furent soumises de nouveau aux tailles (contributions), frais et devoirs communaux, et durent répondre aux justices de leurs lieux de résidence, par suite des plaintes des seigneurs et des Etats (Guérard, 30), relativement aux campagnards qui abandonnaient les champs pour jouir des bienfaits de la bourgeoisie dans les villes et bourgs affranchis. Charles II

par une charte du 13 septembre 1392, promit de ne plus recevoir en Bourgeoisie les sujets de ses vassaux, à charge qu'eux-mêmes ne recevraient plus les siens. — Un des règlements faits aux Etats-Généraux de 1519, porte que les Prévôts et Mayeurs n'accorderont plus de lettres de Bourgeoisie, qu'à la charge par ceux qui les obtiendront, de rester soumis à La jurisprudence de leurs seigneurs.

Il fut arrêté aux Etats de 1569 que les officiers du prince ne pourraient recevoir les sujets des vassaux en Bourgeoisie. "

L'affranchissement des communes ou leur « mise en assises », ne porta pas les seigneurs à respecter mieux les produits de la

propriété des roturiers qu'ils n'avaient mé* nagé, dans le passé-, 1rs domaines de leurs ennemis, alors cultivés par des serfs. Connue autrefois, ils se livrèrent sans retenue à leur humeur batailleuse, saccageant sans pitié les recolles, arrachant les vignes, coupant les arbres des malheureux paysans désignés sous les noms de villains, manants, rustres, hommes dépotée, etc. Les ducs euxmêmes, dans leurs guerres incessantes contre les vassaux révoltés, contre les trois villes épiscopales qui se gouvernaient en républiques, surtout contre Metz, poussaient la soldatesque à se livrer aux excès les plus violents, les plus honteux. Les motifs les plus futiles leur servaient de prétexte pour en venir aux agressions les plus sauvages, les plus iniques. (1)

Quelques faits que nous citons au hasard vont faire la preuve de cette triste vérité, et justifier ce mot de l'abbé Grégoire : l'histoire DES ROIS EST LE MARTYROLOGE DES NATIONS .

Henri II, comte de Bar, qui combattit avec Philippe-Auguste à Bouvines , ravagea la Lorraine, et, dans une seule excursion, brûla 70 villages. Le comte de Champagne, chassé de village en village, y mettait lui-même le feu pour arrêter l'ennemi... (Begin, I, p. 110).

En 1318, par suite de la compétition de deux

1) Dans son testament, Ferry III fit un legs pour l'érection d'un monastère, en réparation du tort que luimême, s?s parents et son fils Mathieu auraient pu causer involontairement à autrui et des dommages qu'il avait commis avec ses soldats en foulant les blés et les récoltes des laboureurs. (Digot, Histoire de l'Austrasie, tome H, p. 135). Les successeurs de Ferry n'eurent pas de si louables scrupules.

candidats à l'empire d'Allemagne, éclaté mte guerre en Lorraine. On brûle les villages, on ravage les campagnes : partout règne la désolation..... (Bégin, I, p. 186-87 .

Sous le règne du duc Raoul, qui mourut en héros à Grécy, on ne vit en Lorraine que ravages et meurtres, suite de petites guerres avec les princes voisins.

En 1360, le Barrois et la Lorraine eurent à repousser le brigandage de 16,000 soldats licenciés après la paix de Bretigny (Gottereaux. Bretons, Ecorcheurs ; l'une de ces bandes était conduite par TArdii-Prêtrei. (Digot, tome II. Bégin, I, p. 221, 223).

Le duc Jean, fait prisonnier à Poitiers et à Auray (1364), fut témoin, à son retour, des maux affreux dont la Lorraine était déchirée, par suite des ravages commis par le comte de Vaudémont et les aventuriers appelés Bretons. Une peste survint et réduisit le peuple à un état d'épuisement et de misère tel qu'il n'y avait pas une famille qui ne fût frappée. (Bégin, Digot).

Vers le mois d'avril 1401, Charles II, mécontent de ce que les bourgeois de Toul n'avaient pas reconnu son beau-père comme empereur d'Allemagne, fit ravager les environs de la ville. Ses soldats détruisirent les récoltes , incendièrent les maisons et coupèrent par le pied les vignes et les arbres à fruits. (Digot, IL p. 307).

Pour une querelle au sujet de la nomination d'un évoque à Toul (1470), Thiébaut de Neufchâtel, père de l'un des candidats, profitant de l'absence du duc, parcourut impunément la Lorraine et pilla ou incendia 500 villages. quand enfin on résolut de lui résister. Par représailles, les Lorrains s'acharnèrent sur les riches villages du temporel. On brûla les maisons, les vignes furent arrachées, les arbres fruitiers coupés, les récoltes détruites et les paysans obligés de chercher un refuge derrière les murailles de Toul ou dans les profondeurs des forets. (Digot, tome III, p. 123-2* .

En 1420, éclata, entre le duc Charles II et les Toulois, une guerre dont la cause semble presque ridicule. Le prince rappela aux bourgeois de la ville une ancienne concession faite par les empereurs à ses aïeux, de tous les enfants de prêtres, et réclama ceux qui se trouvaient dans la cité. Sur leur refus d'acquiescer à cette demande saugrenue, le duc leur déclara la guerre. Les Toulois, prenant l'offensive et soutenus par le damoiseau de Commercy, surprirent Gond re ville, mirent le feu au faubourg de Nancy, ruinèrent le bourg de Saint-Epvre et commirent de grands dégâts dans tout le pays, jusqu'à ce que Charles II, appuyé du comte de Vau démont, les eut battus et obligés à un accommodement. Les Toulois firent raison au duc de son droit bizarre et s'obligèrent à mille francs de redevance annuelle, qu'ils payèrent jusqu'en 1645. En outre, ils s'engagèrent à faire dire à perpétuité une messe solennelle, en expiation des injures dont ils s'étaient rendus coupables envers le duc de Lorraine... (Bégin, I, p. 2ô0-61).

Ajoutons, en passant, qu'en 1567 l'empereur d'Allemagne, Maximilien, accorda au duc Charles III la possession des fils de prêtres nés sur ses terres. (Bégin, II.

Une bottée de pommes cueillie par Nicolas Chaillot, abbé de Saint-Martin, sur son propre domaine et portée à Metz sans qu'elle eût payé le droit de sortie exigé aux barrières de Lorraine, fut pendant plusieurs années la cause d'une guerre sanglante entre Charles II et les Messins. (Notons que Metz, l'année précédente, en 1426, avait perdu par une contagion seize mille habitants)... Après avoir pris quelques châteaux sans importance, les Lorrains et leurs alliés.... fauchèrent de toutes parts les blés qui n'étaient pas encore mûrs, coupèrent les vignes et incendièrent l'abbaye de Saint-Martin dont l'église ne le cédait en rien à la cathédrale

de Metz , les villages de Borny, Pôltre, Groin, Pagny, Bevoy, Vigny, Magny, Malroy, Sainte- Barbe... Les forteresses de Grépy, de Rodomach et de Moers, etc., lurent brûlées ou rasées. On lit la paix en 1430. (Digot, II, p. 331), 40).

...En 1439, au printemps, les hostilités recommencèrent dans le comté de Vaudémont. Les troupes, que les administrateurs avaient laissées dans les châteaux, firent des courses. Les paysans se défendirent, et bien des Lorrains furent tués dans différents combats, mais le comté n'en fut pas moins ravagé. On faucha les blés ; les arbres fruitiers furent arrachés et certains villages complètement détruits. Gette guerre cruelle dura jusqu'au milieu de Tété. 'Digot, III, p. 61).

Pendant que René Ier guerroyait en Italie, la Lorraine fut ravagée (1442), par le comte de Vaudémont, par des aventuriers nommés Ecorcheurs et par le damoiseau de Gommercy. (Bégin, I, 285.) Ce damoiseau était un véritable bandit. .

En 1441, Charles VII se laissa apaiser par ce misérable, qui lui fit hommage de son château. paya vingt-cinq mille saluts, relâcha ses prisonniers et promit de ne plus commettre aucun brigandage

Dans un pèlerinage de Sainte-Barbe que fit, le 21 juin 1475, le duc de Lorraine, René II, pour invoquer l'intercession de cette patronne du pays messin contre Charles le Téméraire, il passa au trac ers des blés, foula les récoltes, prit sur son chemin plus de mille têtes de bétail. Belles dispositions à la piété! (Viville, I, p. 165 . Enfin le 24, René et le sire de Craon décampèrent « après avoir fait moult de mal es villaiges et aux bonnes gens de la ville de Mets. où ils furent plus de 15 jours. (Digot, III, p. 248 .

Nous verrons plus loin qu'au temps de la Ligue, les troupes du bon duc Charles III se livrèrent à des excès de même nature que ceux dont nous venons de parler.

Les récits éloquents el pathétiques de A. Thierry ont mis on lumière l'héroïsme que déployèrent aux XI et XIIes siècles les communes du Nord pour acquérir et consolider leur liberté municipale.. La lutte pour le maintien du droit de bourgeoisie en Lorraine ne fut ni moins âpre, ni moins persévérante. Passons sur les combats incessants, livres aux ennemis de leur indépendance, par Metz, Toul et Verdun, pour raconter un épisode de Thistoire de Neufchâteau. Ce récit, prouvera que dans notre pays la répression ne tut ni moins cruelle, ni moins inique quedans le Nord, que les rois de France, après avoir vendu à beaux deniers comptants leur protection, n'étaient trop souvent rien moins que pressés pour tenir leurs engagements.

Neufchâteau, plusieurs fois la résidence; de nos premiers ducs, était pour l'époque une ville considérable. Les bourgeois furent émancipés une première ibis, en 1231 . Prives de la liberté deux ans après, ils ne virent leur Commune établie définitivement qu'en 1255. Ces bourgeois faisaient un commerce assez étendu. Malheureusement, à cette époque, (vers 1821) les sujets, les vassaux d'un seigneur étaient gagés, . arrêtés à la place de celui-ci comme constituant une propriété immobilière lui appartenant. Pour ne point encourir cette responsabilité aussi gênante qu'inique, les marchands de Neufchâteau sollicitèrent du damoiseau de Commercy une déclaration de franchise et d'abonnement avec leur seigneur ; par là, ils devinrent francs bourgeois. Néanmoins, plus tard, tout comme les négociants de

Pont-à-Mousson, ils furent arrêtés, chargés de chaînes, privés d'aliments par les créanciers du prince dont ils dépendaient. En désespoir de cause , ils s'adressèrent à Philippe de Valois et obtinrent justice. De là leurs rapports avec le roi de France. En 1372, ils se révoltèrent contre l'oppression du duc Jean et furent vaincus. Huit ans plus tard, ils recommencèrent et succombèrent de nouveau. Le duc Jean fit pendre trente des principaux rebelles et châtia les juifs qui leur avaient avancé de l'argent. En 1389, il fit occuper la ville par ses troupes et extorqua aux bourgeois dix mille francs d'or. Ceux-ci en appelèrent au roi de France. Telle fut la cause de l'irritation du duc Charles, son fils, contre Neufchâteau, et le motif de l'abominable répression que nous allons raconter, d'après Digot (tome II, p. de 317 à 327).

Vers le commencement du Carême de 1410, le bruit se répandit à Neufchâteau que le duc Charles II voulait faire occuper la ville militairement, ordonner l'arrestation de divers bourgeois « et à aulcuns faire couper les testes ou aultrement les faire mourir. » Quelques-uns des notables s'enfuirent en Champagne. Charles démentit le bruit, ordonna de rechercher les soi-disant mal intentionnés qui avaient répandu le faux bruit. Il fit avertir les bourgeois de venir lui prêter main-forte contre le marquis de Pont-à-Mousson qui voulait le faire prisonnier. Les bons Neufchàtenois s'empressèrent d'obéir. Naturellement, l'ennemi ne parut pas, tandis que le duc, accompagné de nombreux soldats, vint occuper Neufchâteau. Le 23, au matin, ses sbires saisirent 36 ou 38 des principaux bourgeois, les enfermèrent dans le château, puis on fit publier que si leurs femmes, leurs parents ou amis portaient plainte au roi de

France, on les ferait mourir •< <!<■ mauvaise mort ».

Les soldats se logèrent dans les maisons, s'emparèrent dos meubles « sans inventaire et sans ordre do justice », les portèrent dans le château « et tellement vuidèrent, dit l'arrêt de 1312, tons les hostels des dicte bourgeois de tous biens meubles, tant d'or, d'argent, vaisselle, joyaux, licts, draps, nappes, touailles, comme aultres choses de biens meubles, qu'ils n'y laissèrent riens, mais sont les hostels demeurez tout vuidez. » Ils enlevèrent aussi les blés et les vins qu'ils trouvèrant dans les maisons. Une partie fut abandonnée aux soldats ; l'autre transportée dans le château que le duc désirait approvisionner, au Ghâtelet et même à Nancy « en quoi la dicte ville a esté dommagiée de pins de cent mil francs. » Cinq à six cents cavaliers allemands et « aultres gens (vinrent par ordre du duc), qui firent par eux seuls exploicts et pis que dessus n'est dict. »

Le 1er mars, Henry de Deuilly et plusieurs serviteurs du prince firent sortir du château et noyèrent dans la Meuse un des prisonniers nommé Guillaume Huel qui s'était mis en la garde du roi (de France) longtemps auparavant.

Le 4 mars, le duc plaça sous la conduite de cinq cents gens d'armes quatorze bourgeois contre lesquels il était particulièrement, irrité, et les fit mener et enfermer dans une forteresse de la Lorraine allemande où ils eurent à essuyer les traitements les plus rigoureux.

Quant aux autres prisonniers ils furent obligés de payer des rançons plus ou moins considérables, les uns 300, les autres 400 francs, « les aultres plus ou moins selon leurs chevances » et ils promirent de ne pas quitter la ville, ni de porter plainte devant les officiers du roi.

On désarma la bourgeoisie ; on plaça en garnison des soldats étrangers ; on construisit des remparts, des casernes

Le roi de France, informé de ces excès, assigna le duc à comparaître devant le Parlement, et lui enjoignit de réparer le mal l'ait

Charles répondit à cette sommation par de nouveaux excès. Il fit enlever ce qui restait dans les maisons des bourgeois prisonniers et « item toutes les bêtes grosses et menues », pour une valeur de plus de dix mille livres tournois

A Paris, le duc fit défaut et fut réassigné poulie 1er août 1411 , puis pour le 27 du même mois, enfin pour le 17 décembre 1411.

Le Parlement prononça le 1er août 1412. contre le duc et ses coaccusés un arrêt qui faisait droit sur presque tous les points aux conclusions du Procureur du roi et à celles des habitants de Neufchâteau.

Le duc de Lorraine, fort de la démence de Charles YI, se garda d'obéir et vint même à Paris. Effrayé de la fermeté du Parlement, il pria le Roy bien humblement de lui pardonner et promit de le servir loyalement. On lui pardonna tout, ses bannissements et confiscations et « eut le duc rémission. »

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.

Nous avons déjà vu qu'une alliance étroite s'établit entre le clergé et les Francs au moment où ces barbares envahirent et ravagèrent le pays. Saint Ursus, évêque de Tout, donna à Clovis saint Vaast pour l'instruire dans la religion. Saint Remy, qui baptisa ce bandit, fut son conseiller habituel et en reçut de vastes domaines avec les servi ou mancipia attachés à la culture. On connaît le rôle que jouèrent Roniface et le pape Zacharie quand Pépin prit la place des rois Mérovin-

giens, et l'action prépondérante qu'exercèrent les évêques quand les (ils de Louis le Débonnaire déposèrent leur père. L'an mil et l<ks croisades augmentèrent encore l<i pouvoir du clergé et lui valurent d'immenses domaines. Pondant le Xir siècle; l<*s moines seuls acquirent le dixième des terres en Lorraine. Dans le diocèse de Metz, on vit se fonder vers cette époque 12 abbayes, 9 prieurés, 2 collégiales, 2 ordres de chevalerie <'t 1 hôpital des frères de saint Antoine. La République messine alarmée prit des mesures pour arrêter cet effrayant envahissement. « Dès 1213, les prêtres et les religieux furent exclus des tutelles, des exécutions testamentaires et ne purent recevoir de legs. En 1304, on déclara les religieux inhabiles à succéder et on défendit « de leur donner rien »

... En 1308, on limita à dix le nombre des moines mendiants dans chaque couvent. En 1322, il fut défendu, sous peine de 20 livres d'amende, d'établir sur les propriétés, au profit d'un établissement ecclésiastique, une

redevance quelconque en blé ou en vin

(Viville, I, p. 90-91).

Le reste de la Lorraine n'imita pas ce sage exemple ; au contraire, les ducs cherchèrent à donner aux prélats une prépondérance de plus en plus grande. C'était, au reste, au profit de leur famille personnelle, vu que leurs enfants cadets possédaient, presque héréditairement les sièges épiscopaux de Toul, Verdun et Metz. Or, trop souvent ces prélats titrés, promus à ces hautes dignités presque au sortir du berceau, étaient complètement indignes de la situation privilégiée qui leur était faite.

Voici l'histoire de l'un des plus mal faméte de ces nobles princes de l'église :

Mathieu, oncle du duc Thiébaut Ier, naquit vers 1170. A six ans, il était pourvu de deux. canonicats, l'un de la cathédrale de Toul, l'autre de la collégiale de Saint-Dié. A peine sorti de l'adolescence, il séduisit une religieuse du monastère d'Epinal et en eut une fille qu'il lit élever en secret. En 1198, il fut élu évêque de Toul, malgré une opposition assez sérieuse.

Une fois installé sur son siège, eu 1200, il afficha des mœurs tellement déréglées que Michel Errard, chambellan du duc Thiébaut, dit que ce prélat était le plus « grand paillaideux et violenteur de garces qui fust en son temps ». Ce prélat indigne dilapida les biens de l'évéché dont il n'était que l'administrateur. Les chanoines, dès 1202, prièrent le pape de le déposséder. Grâce à ses parents, Mathieu conjura ce premier danger. Accusé par le doyen du chapitre d'avoir vendu ou donné 22 domaines, il ht arrêter son dénonciateur qu'on lui amena placé sur un âne, les deux pieds liés sous le ventre de l'animal. Jeté dans un cachot, ce malheureux ne fut rendu à la liberté que sur les menaces du légat du pape qui suspendit l'évoque de toute fonction ecclésiastique. Le pape à son tour le déposa. Mathieu, en 1206, se rendit à Rome, plaida sa cause, mais resta finalement dépossédé II se retira à Saint-Dié, y fit venir sa fille, et, par un abominable inceste vécut publiquement avec elle. Le duc Thiébaut indigné fit enlever cette femme, et Mathieu se retira avec quelques aventuriers dans les montagnes où sa fille vint le rejoindre. Il fit assassiner son successeur à l'évéché de Toul et commit d'autres crimes encore. Le duc exaspéré se mit à sa recherche et le tua lui-même au moment où ce misérable lui demandait à genoux pardon pour ses forfaits.

Quant à Adèle, la fille incestueuse de Mathieu. elle épousa un arbalétrier de Gerbéviller »t

partit pour L'Allemagne avec s.»ii mari. | Digot II. «le p. 21 à 29 .

Parmi les membres de la famille do Lorrain»1 qui obtinrent les sièges épiscopaux dès

l'enfance, les plus connus sont Jean et Charles de Lorraine. — Trop souvent, des compétitions entre deux familles princièros pour assurer la mitre au cadet de la lignée, donnèrent lieu à de sanglants combats.

Ces abus et ceux dont nous allons parler, abus qui remontent à rétablissement de la monarchie, donnèrent naissance à la Réformation.

On peut lire, dit Digot [Histoire de V Australie, tome III, p. 110-111), dans les lettres du pape saint Grégoire plus d'une doléance sur les mœurs de beaucoup de prêtres austrasiens. Grégoire de Tours reproche au clergé de Chàlons-sur-Marne d'avoir pris la mauvaise habitude de boire dès l'heure où on chantait les matines.

Ce chroniqueur flétrit les mœurs de presque tous les prélats ses contemporains. La discipline ecclésiastique, l'observation des règles canoniques étaient généralement méconnues.

« Au concile de Paris , en octobre 614 , soixante-dix-neuf prélats déclarèrent nulles, suivant les anciens canons, les ordinations épiscopales faites par force, par cabale, par argent, ou sans le consentement du métropolitain, des évoques de la province, du clergé et du peuple du diocèse Ils prononcèrent l'excommunication contre les usurpateurs des propriétés

ecclésiastiques... Us statuèrent que les donations faites à l'Eglise seraient toujours vralides, même lorsque le titre serait défectueux. (Digot, III, p. 156, 57). »

Un concile tenu à Trêves, en L227, renouvela la dernière clause. On y formula également la prescription suivante :

Nous avertissons tous les clercs qui gardent ouvertement leurs concubines de se retirer entièrement de leurs conversations dans l'espace de quinze jours et de les chasser, et de ne plus en admettre d'autres sous peine d'excommunication

Le pape Urbain II, répondant à diversequestions de l'évêque Pibon ou Phibon, avait formulé des prohibitions presque identiques.

Qu'à l'avenir « on donne gratis les dignités des églises cathédrales ; qu'on éloigne des ordres sacrés les clercs qui usent du mariage au-dessus du sous-diaconat, les bigames et ceux qui ont épousé des veuves ; qu'on éloigne aussi les enfants des prêtres, à moins qu'ils n'aient vécu louablement dans les monastères

Ce même Pibon, accusé de simonie et de concubinage par le custode de son église, ne put trouver, selon Dumont (Justice criminelle, tome I, p. 4-5), six évoques jurateurs que demandait le pape pour rendre valable son serment personnel.

Les mœurs des moines n'étaient pas meilleures que celles du clergé régulier.

En 1433, Gonrard de Boppard défendit aux religieux bénédictins de Saint Arnould d'avoir des maisons particulières, de se coucher ailleurs «pie dans un dortoir commun, de recevoir des femmes dans leurs cellules

En 1458, on rappela les chanoines de Toul à

l'ancienne simplicité sacerdotale. Il en lut de même des chanoines messins ci de presque toutes les confréries religieuses. A cette époque dépravée, le cardinal Huin, alors archidiacre à Verdun et Louis d'Haraucourl courtisaienl tousdeux une jeune femme el entraînaienl les chanoines et la bourgeoisie dans les querelles provoquées par leur jalousie réciproque. (Bégin, I, p. 376).

... Los mœurs des laïques n'étaient pas moins dissolues Une riche bourgeoise prit successivement quatre maris ; une autre, après sept ans de mariage, accusa le sien d'impuissance. Le procès dura quatre ans. Enfin, la cour de Home vendit pour deux mille ducats à celte femme la permission de former d'autres liens conjugaux. Léon X rendit celte sentence à la sollicitation do l'évêque de Liège et do Robert de la Marck, oncles de celte singulière catholique. (Viville, I, p. 180, Bégin, I, p. 376).

Le cent mariages, disent les chroniqueurs, il n'y on a pas un qui se porte bien... « Et ne voyait-on en justice temporelle et spirituelle, que cas pour être divorcés. Aultres tenaient ménages sept ou huit jours, puis l'abandonnaient cl y en eut aulcuns qui tinrent leurs propres femmes. » Les magistrats vendaient les emplois, détournaient les deniers publics, trahissaient en secret l'Etat qu'ils étaient chargés de gouverner (Bégin, I, p. 37(3-77).

Ces mœurs étranges expliquent le succès qu'obtinrent les réformateurs quand ils attaquèrent les hommes aussi bien que nombre d'abus de la nature de ceux que nous venons de signaler. A ces causes diverses, il importe d'ajouter celles que voici.

Le changement social opéré par les affranchissements poussa nombre de nouveaux propriétaires à déserter l'église pendant les fêtes de la semaine, pour tirer de la terre fécondée par leurs sueurs, la nourriture de chaque jour. Le clergé, déjà impuissant à

les ramener par la persuasion, eut recours à l'intervention du pouvoir séculier. Les ducs publièrent en 1523, 1583, 1686, 1687, 1688, 1699, de sévères ordonnances prescrivant l'observance des dimanches et jours fériés , sous peine de fortes amendes.

L'église qui, pendant les longs siècles du servage, avait été la seule distraction, le grand lieu de délassement du pauvre serf attaché à la glèbe, perdit presque tout son attrait pour le petit propriétaire désireux d'assurer par son travail le pain quotidien de sa famille.

Le terrain, pour le clergé se rétrécissait ainsi chaque jour. Jusqu'en 1628, les curés, au prône de la messe paroissiale, avaient annoncé les publications des criées et jours des enchères et adjudications des immeubles « des detteurs contraints par justice au payement de ce qu'ils doivent à leurs créanciers. » Une ordonnance du 2 juin fit cesser ces annonces « à cause des distractions et divertissements que telles publications apportent à leurs paroissiens. » (Rogéville, I, p. 373).

Vains efforts ! Le besoin d obtenir de quoi vivre attirait irrésistiblement, le paysan vers le sol devenu sa propriété.

Le XVIe siècle fut au nombre des périodes calamiteuses qui affligèrent la Lorraine. Déjà, dans les siècles précédents, la famine et la peste avaient exercé trop fréquemment leurs ravages.

Dès l'année 1314, la famine régnait en Lorraine. Elle était accompagnée 'l'un»' effroyable

mortalité produite, soit par une maladie contagieuse, soi! par la misère et les privations. En 1815 « l'ut si grand chier temps que la quairte • le bled valloil XVIIj solz metzsains. En 1318 « valloil encore la quairte de blé Wj solz et la quairte de vin XIV qui étoil grand chier temps selon la monnoie qui... corroit, car ung florin d'or ne valait que XVj ou Xllj solz. » La misère et la mortalité ne cessèrent qu'en 1519. Alors <( ne vallust plus la quairte de bled que IIIj solz -• (Digot, II, p 216-17 .

En 1349, la peste noire ravagea toute la Lorraine. On prachait le sang, et rien qu'à se regarder on se la communiquait. Alors naquit la socle des flagellants.

En 1400, une maladie dont la nature est inconnue enleva bien du monde en Lorraine. La ville de Pont-à-Mousson, qui était peu considérable, perdit plus de deux mille habitants. La même maladie régna de nouveau en 1404 et causa encore une grande mortalité à Metz. La quarte de blé se vendait 5 livres 4 sous. (Digot, III, 310).

En 1434, maladie contagieuse qui causa une grande mortalité à Metz et dans certains cantons de la Lorraine. (Digot, III, p. 49).

La maladie contagieuse qui se déclara en 1438 enlevant vingt mille personnes à Metz, s'était propagée dans plusieurs cantons de la Lorraine et du Barrois. Elle régnait encore en 1439. A ce fléau était venue se joindre une disette qui dura deux années entières. (Digot, III, p. 69).

En 1480, les misérables huttes des paysans ne purent résister au froid terrible qui régna pendant plus d'un mois.

« L'hyver fut, depuis Noël jusqu'aux Chandelles si destroit et si fort, qu'il n'y avait ni caves, ni celliers que le vin n'engelât. Le vin demeura en glaçons, les tonneaux allaient en douve, toutes les vignes, arbres et blés furent engelcz. »

La cherté fut extrême en 1481. La queue de vin se vendait 30 fr., le resal de blé 5 fr., l'orge 4, l'avoine 3, et on avait peine à s'en

procurer à si haut prix Les Etats-Généraux

déclarèrent à René que son administration prodigue et imprévoyante avait causé la plupart des maux dont le duché avait à souffrir. (Digot, III, p. 369).

Des maladies pestilentielles affligèrent Metz en 1499, 1505, 1517 et 1518. La peste de 1499 y (if périr plus de quatre mille personnes. Vers 1526, la ruine des campagnes était si grande que des fermes d'un revenu de 200 florins n'en produisaient que 80. (Viville, I, p. 192-196).

René II avait demandé et obtenu d<^ Etats-Généraux le vote d'un aide extraordinaire pour payer la dot de sa fille Marguerite, et, en outre, pour lui-même un aide annuel permanent de 2 francs sur chaque ménage, sous le nom d'aide de saint Reniy. Il fit exécuter de grands travaux (le pont de Malzéville, le pavage de Nancy, le palais ducal, l'église des Cordeliers), afin de procurer des moyens de subsistance aux pauvres qui étaient en grand nombre.

« Il y eut en ce temps (1503), en Lorraine, dil une chronique, une famine n si estrange que le bichet de bled, qui s'était donné quelques années auparavant pour moins de 3 sols, si vendit lors 50. Gomme aussi la queue de vin qui ne s'estait vendue que iS gros s'achepta 10 fr. et plus. Cherté non ouye auparavant et qui fut suivie, l'année d'après, d'une si grande pestilence car l'une est comme le levain de l'autre), qu'elle emporta presque le tiers des gens du pays, et qui en fust tellement esclaircy et desnuez d'hommes que le commerce et le labourage en demeurèrent arrestez bien longtemps... » Durival, tome 1, p. 301

.V peine le pays s'était-il remis de ces épouvantables calamités qu'il s'en produisit

de nouvelles.

Vers le 15 mai 1517, le vent du nord accompagné d'une grêle vive, persista et détruisit toute l.i végétation. Des orages fréquemment

renouvelés mirent le comble au désastre corn menée et une disette générale, suivie d'une maladie pestilentielle, répandit partout la désolation et la mort. (Bégin, II, p. 11 et 12).

En 1522, une maladie pestilentielle se déclara à Toul avec violence et se répandit bientôt dans la Lorraine.

En 1524, un tremblement de terre se lit sentir dans le duché entier, principalement dans les Vosges, renversa quantité de maisons et ensevelit plusieurs malheureux. En outre, la récolte fut insuffisante et le pays éprouva une disette1 prolongée qui, comme d'habitude, devint le prélude et la source d'une contagion meurtrière. (Digot, IV, p. 36, 37).

La peste ravagea de nouveau la Lorraine de 1545 à 1547.

Pendant le siège de Metz par Charles V (1552-53), la Lorraine souffrit beaucoup et la disette de toutes choses y fut grande jusqu'à la moisson.

u A l'avènement de la Réforme, dit Digot (IV p. 39), le relâchement s'était introduit dans les ordres monastiques... Le clergé des campagnes manquait en général d'instruction et on rencontrait fréquemment des curés qui ne comprenaient pas la langue latine. »

En effet, le français employé, dès le commencement du XIIIe siècle (le premier acte est de 1182), dans la rédaction des titres et chartes, était devenu la langue universelle-

ment employée, en dépit des efforts du clergé pour conserver l'usage du latin. Le haut clergé trafiquait effrontément des sièges épiscopaux. Nous avons vu, en effet:

« Jean de Lorraine, nommé coadjuteur à trois ans, résigner plus tard l'évêché de Metz à son neveu qui n'en avait que cinq, conserver à la fois 3 archevêchés, 6 évêchés, 6 abbayes, les céder, les racheter, les revendre tour à tour, piller les églises, les monastères et abandonner les soins administratifs à des gens subalternes, pour courir d'ambassade en ambassade ou vivre avec éclat à la cour de Rome... » .'Bégin, IL p. 33).

Ces scandales trop connus, la misère qui étreignait le peuple, l'oppression des seigneurs de plus en plus accablante, expliquent l'enthousiasme avec lequel les paysans accueillirent le programme des Réformés , l'énergie avec laquelle ils luttèrent contre les défenseurs des abus existants.

Les trois mille protestants, réunis en 1523 près du village de Heiligenstein, près de Sainte- Odile, jurèrent de ne déposer les armes qu'après avoir détruit le pouvoir du clergé et de la noblesse et avoir obtenu : la liberté de prêcher l'évangile, la suppression des dîmes, des intérêts et redevances, l'abolition du servage et des lois qui restreignaient l'usage des eaux, des bois et défendaient la chasse, le droit de choisir son seigneur, d'élire et de destituer les baillis, de reprendre les biens communaux dont les nobles s'étaient emparés en certains lieux, et de ne plus payer aucune rétribution aux ecclésiastiques (Digot, IV, p. ii .

L'hérésie, qui se doublait d'une question politique et sociale, se propagea en Lorraine malgré les efforts du clergé et les ré près-

sions sanglantes du Hue Antoine, le bourreau exterminateur des malheureux paysans réunis en Alsace (l)Ce prince orthodoxe fl1 juger et décapiter un officier lorrain qui avail osé plaider devant lui la cause du schisme. Le 13 octobre 1539, il fit publier un édit interdisant de prêcher la doctrine de Luther sous peine de mort, de confiscation des biens et autres punitions comme il se rail avisé, ce qui signifiait de rendre la mort plus ou moins douloureuse. D'autreS édits prohibitifs suivirent, en 1544, 1545, 1572, 1585, 87, 88, 95, en 1617, 24, 20 et 1664. Vains efforts!

Les Luthériens bannis de France se réfugient à Metz. Les moines apostasient, les religieuses se marient. Les plaintes du clergé, ses sj'nodes et ses mandements deviennent de jour en jour plus mutiles. Farel, ministre fougueux, et divers associés entraînent (1542) à leurs prédications une partie du peuple messin. Un traité (16 mars 1543), accorde aux Luthériens un temple à Metz. Huit jours plus tard, arrive Claude de Guise qui égorge les religionnaires à Gorze.

Frère Jean Châtelain, de Tordre des Hermites de Saint-Augustin, attaque avec une telle violence les mœurs ecclésiastiques qu'il s'empare de l'esprit du peuple et domine la multitude.

(1) « Thiriat blâme avec raison, dit Mory d'Elvanges, « Mgr Antoine d'avoir permis qu'on manquât à la « capitulation accordée à ceux (aux protestants) de

« Saverne qui n'étaient venus à parlementer que leur

« fut promis pour eux et leur chef, vie et bagues sauves : « Cependant ils furent passés tons au fil de Vépêe et « Gerlert, leur chef fut pendu. Dont on fît grxnt mûrit mure dans toute l'Europe, cl ce fut mémorable t éshon- « neur à Mgr, car quinze mille Luthériens périrent. « dit-on, dans cette fatale journée. » (Coupures de liournon, p. 38).

Surpris hors de la ville de Metz par des gens de l'évoque, il est chargé de chaînes, conduit à Vie où, sur l'avis d'un concile de docteurs <t d'abbés, juges et parties dans leur cause, il est condamné au feu. Une sédition qui s'élève est cruellement réprimée par les magistrats. (Bégin et Viville).

Le calvinisme se glissa dans plusieurs baillages de la Lorraine et du Barrois. Dans quelques lieux du baillage do Nancy, les paysans refusèrent de payer aux soigneurs ecclésiastiques les redevances ordinaires Digot. IV,

p. 202, etc.

Des marchands allemands et français déposèrent les germes de l'hérésie à Saint-Nicolas (alors une ville commerçante fort considérable). En 1562, les habitants laissèrent le curé presque seul dans l'église pour aller entendre le sermon du ministre. Le curé lui-même se maria et s'établit dans un village du pays messin où il débita les nouvelles erreurs (sic). Le duc- Charles III envoya à Saint-Nicolas Jean de Savigny avec des arquebusiers à cheval. Soixante familles bourgeoises s'enfuirent. Pour avoir le droit de revenir elles durent abjurer. Un étranger, dit le Florentin, fut pendu. Deux ans après. on fit subir le même sort à Madoc, ministre languedocien, qu'on arrêta à Lunéville... Mattaincourt aussi fut gagné au protestantisme. On agit à l'égard des dissidents comme à Saint- Nicolas et on obtint le même résultat... Vnv communauté religieuse de Bar, des habitants de cette ville et des environs se firent calvinistes. A Munster, les chanoines embrassèrent le luthéranisme et partirent pour l'Allemagne...

Olry Duchàtel, seigneur de Deuilly, démolil le prieuré de ce nom pour réparer sa bassecour. D'autres nobles présentèrent, en 1564, une pétition au duc Charles III, demandant la permission pour eux et leurs vassaux de professer librement le protestantisme... En 1566, les religionnaires apartenant à l'ancienne chevalerie se réunissent à Foug... L'hérésie avait

jeté <!<■ profondes racines à Pont-à-Mousson, dans plusieurs familles de la meilleure bourgeoisie. Après la répression du pouvoir séculier, les jésuites se mirent à l'œuvre et opérèrenl dans cette ville des conversions, il en fui de même à Saint-Nicolas el à Gondrecourt.

Charles ni, par un édil du 14 septembre 1572 (presqu'au lendemain de la Saint-Barthélémy , proscrivit le nouveau culte, chassa les sectaires el ne leur donna qu'un an pour vendre leurs biens. A Sainto-Mario-aux-Mines, les récalcitrants Curent expulsés de Lorraine... iBeuin. Digot, Viville).

Peu après, Charles III, ce prétendu duc libéral et réformateur, ce zélé champion de la Ligue, devint plus pressant encore contre les Réformés.

Le 17 décembre 1585, il prescrivit aux Calvinistes et aux Luthériens d'abjurer dans un délai de vingt jours, et d'apporter l'attestation de leur conversion ou de quitter le pays immédiatement, avec défense d'y rentrer sous les peines les plus sévères. Ils devaient vendre leurs biens dans les deux mois qui suivraient leur départ, faute de quoi ces biens seraient inventoriés et saisis par la justice, pour en rire disposé par Son Altesse, selon son bon plaisir. (Digot, IV, p. 254).

Non content de persécuter les protestants en Lorraine, Charles III les fit pourchasser dans les pays voisins.

« Les fils du duc, dit Digot, IV, p. 246, 265, menèrent leurs troupes dans le comté de Montbéliard qui avait fourni aux protestants un contingent considérable. Les lieux fortifiés se défendirent, mais les campagnes furent ravagées el plus de cent villages ou hameaux dévorés par les flammes. Après cette expédition, les soldats disaient « que mesme les chats n'estaient pas échappez de leurs mains. »

Ce bon duc, si cher aux aristocrates, lit pendre les défenseurs de Louvigny aux branches d'un arbre, et permit à ses soldats les sauvages excès que Bigot, IV, p. 265 et l'Histoire de Metz, III, p. 131 à 141, racontent en ces termes :

« Vers la fin de juin, les Lorrains étant entrés sans résistance à Moulins s'emparèrent d'un grand pont de pierre, coupèrent les arbres des vergers... et envoyèrent de tous côtés des détachements qui mirent les campagnes à contribution et enlevèrent les grains et les bestiaux des lieux ouverts. Au bout de quinze jours ils s'éloignèrent en menaçant de revenir...

Pour terminer, citons les lignes suivantes de Dumont [Justice criminelle, II p. 107).

Les habitants de Saint-Hippolyte ayant professé les doctrines de Luther furent châtiés et condamnés à une amende honorable des plus solennelles. Le curé qui s'était marié fut condamné au feu qu'il subit à Nancy en 1525. Ils durent payer en temps de vendange trois chevaux chargés de raisins, cinq cents francs d'amende et encore « chacun an à la vendange douze charrées de vin blanc de leur crû, de plein bouge, chaque charrée de vingt-quatre mesures rachetable pour mille francs d'or. »

C'est grâce à ces moyens tyranniques, féroces, que la Lorraine fut conservée à la foi de Rome et préservée de la conversion aux doctrines de la Réformation. (1)

(H ...« Le principe de légitimité ou propriété des « nations en faveur des princes, dit Noël (Mémoires, V, « p 100), et l'intolérance religieuse ont ensanglanté « toutes les pages de l'histoire. A peine si, dans l'histoire « dite moderne, on peut citer trois guerres nationales « qui n'aient point été échauffées par un de ces deux « malheureux principes : la propriété du peuple ou « l'obligation de prier Dieu d'une manière plutôt que « d'une autre. »

« La terreur qu'inspirait la réforme devint un auxiliaire heureux pour la France. En mettanl sa protection à un prix élevé, elle détacha pièce à pièce les libertés el les franchises dont la bourgeoisie e1 l'église <l<is Trois-Evêchés avaienl joui jusqu'en 1552. (Bégin, II, p. 77-78).

Le clergé se rua en quelque sorte dans la servitude.

A Toul, i'évêque, afin de pouvoir lutter contre 1rs Réformés, grâce à un puissant protecteur, céda à Charles III son droit de régale sur la ville et l'évêché.

En 1553 et en 1556, les évoques de Metz (de la Maison de Lorraine), abandonnèrent au roi de France toutes leurs prétentions sur Metz, ses hommes, ses vassaux, sa juridiction, son droit de monnayage, etc. Chanoines et magistrats s'empressèrent d'approuver cette inique abdication.

...Après avoir favorisé l'entrée des Français à Metz, pour s'y rendre lui-même prince souverain, I'évêque, Robert de Lenoncourt, revient après le siège (par Charles-Quint), armé de sa puissance, force les archives d'où il enlève les chartes et titres qui pouvaient contrarier ses audacieux projets, ne garde aucune mesure dans la voie de l'arbitraire, révoque les magistrats détruit, la constitution de Bertram , se déclare seigneur spirituel, n'osant encore prendre le titre de souverain, accuse la ville près du Roi d'être ennemie de la France, lui otfre d'y construire à ses frais une citadelle, et demande main-forte pour se faire obéir en qualité de prince régalien et seigneur temporel... Les Messins, selon Carlois, crevaient de rage et de dépit d'être ainsi forcés dans leur publique liberté, pour le recouvrement de laquelle ils eussent pour ainsi dire hasardé leur âme, tant s'en faut qu'ils y eussent épargné leurs propres vies. (Bégin, II, p. 65).

Verdun ouvrii ses portes à Henri il, Je 12 juin 1552. L'évèque (le cardinal de Lorraine . assembla les Etats et le peuple dans son palais, leur peignit sous d'affreuses couleurs la conduite arbitraire des magistrats, insinua avec adresse tout ce qui pouvait résulter d'avantageux d'un changement d'administration et réclama le retour de la juridiction épiscopale, différente de l'ancienne, en ce qu'elle dépendait du roi. Le lendemain, on lut au peuple et aux magistrats assemblés les articles de la forme gouvernementale qu'on voulait introduire. Ils furent acceptés par une multitude ignorante dont on avait acheté le suffrage. (Bégin, II, p. 55-56).

Charles III, à son tour, profita de l'arrivée des Français « pour donner plus de régularité à l'instruction de la procédure et soustraire le peuple à l'arbitraire de la noblesse et du clergé. » C'était un euphémisme employé pour masquer les premiers pas vers le gouvernement absolu. On sait que ce duc refusa longtemps de prêter le serment d'usage « de conserver intacts les privilèges des chevaliers et du tribunal des assises. » « Il fit réformer les coutumes de Saint- Mihiel, de Bar, du Bassigny et celles de Lorraine. On en forma un code qui a constitué le corps du droit lorrain coutumier (1571)... Le nouveau tribunal institué ne fut d'abord composé que d'un président (le duc lui-même), de quatre conseillers, d'un avocat, d'un procureur général, d'un greffier et de deux huissiers. » (Bégin, II, p. SQ, 87).

Charles embrassa avec ardeur le parti de la Ligue et se fit accorder par les Etats- Généraux des sommes énormes pour combattre les adversaires de Rome. Après la journée des Barricades, il se joignit ouver-

— iO —

tement aux (luises, qu'iljura <l<b venger après

leur assassinat à Blois.

Tout fut soumis à une imposition extraordinaire, la terre et ses produits, les animaux

de toute espèce, le commerce et tous les objets de consommation, jusqu'aux fournitures de classe. On établit l'impôt progressif sur le revenu des roturiers. Pour ne citer qu'un exemple des augmentations fabuleuses opérées alors, nous mentionnons le droit d'entrée à Nancy. En 1570, il était à 12 fr., dont un tiers pour le prince et deux tiers pour la ville ; en 1571, on Tavait porté à 40 fr.

Les Guises reçurent une portion des sommes produites par les impôts. Le 6 mai 1588, Charles III versa « comme caution de Henri III 81,648 écus d'or, et, le 11 octobre, 40,000 autres. Guise reçut à nouveau 80,000 écus. Le reste fut consacré à la levée des troupes et à l'achat de munitions. » (Digot, IV).

La Ligue donna lieu à des guerres dévastatrices entre les Messins et les Lorrains. (1) Les cahiers de doléance du mois de juin 1592 et décembre 1594 disent :

« Que le bétail est perdu et les terres en friche, que les habitants ruinés ont été réduits à vendre jusqu'à leurs meubles, et que, malgré tant de fléaux ils ont encore avancé à la garni-

(1) Charles III fut un des nombreux compétiteurs au trône de France après la mort de Henri III. Son fds « ...le cardinal de Lorraine, a eu l'exclusion de ce qu'il poursuivait près du pape pour faire son père roy de France, et la réponse lui a esté faite par un jésuite nommé il pa re Toledo, dont il ne se contente et la veult avoir par escrit et en sont là-dessus. » (Dépêche de M. de Maisse au roi, 8 juin 1591. Bibl. imp. Mss. Dupuy, vol. GGXLV).

son une somme de 425,000 écus. Aussi, disentils, dans une requête au roi, en date du 36 novembre 1591 : « Ce pauvre peuple... ayant exposé jusqu'à présent tous ses moyens el substances... il ne lui reste plus que ta seule vollunté de vivre et de mourir pour S. M. : et ailleurs..., « chose grandement déplorable el digne de commisération, le pays est ruyné . désolé et abandonné et est très certain. Sire, qu'à faulte de vostre secours, les habitants seront contraincts, comme jà plusieurs ont faict, de quitter la Aille... » (Viville, p. 261, note .

Ces maux, déjà si lamentables, furent encore augmentés, en 1595 et au commencement de 1596, non seulement par de petites bandes d'aventuriers, mais par des bandes fort nombreuses qui rançonnaient les laboureurs, en même temps qu'une contagion sévissait dans certains cantons de la Lorraine. (I)igot, IV. p. 294, 95).

La Ligue a coûté à Charles III plus de 3 millions. A la paix, Henri IV lui promit le remboursement de 900 mille écus ; le Parlement réduisit le chiffre à 250 mille. La Lorraine était ruinée. (1) Pour faire cesser les calamités qui pesaient sur le peuple, Charles III et Henri IV nommèrent chacun un arbitre. Ceux-ci arrêtèrent que :

« Désormais, gens d'église, laboureurs, fermiers, vignerons, marchands et employés

(l) « Le3 guerres civiles religieuses du XVIe siècle, dit Clrateaubriand, Etudes historiques, IV, p. 318-19, qui ont duré trente-neuf ans ont engendré les massacres de la Saint-Barthélémy, ont versé le sang de plus de deux millions de Français, ont dévoré près de trois milliards de notre monnaie actuelle, ont produit la saisie et la vente des biens de l'Eglise et des particuliers, ont fait périr deux rois de mort violente, Henri III et Henri IV. et commencé le procès ciiminel du premier de ces rois. »

des eaux e1 forêts ne seraient faits prisonniers de guerre qu'autant qu'on les arrêterai les armes à la main ; que les femmes et les filles seraient respectées; que nul au-dessous de 15 ans ne pourrait être retenu dans les fers; que les lieux consacrés conserveraient leurs libertés eî leurs franchises, etc. (letle convention rendit quelques étincelles dévie au commerce lorrain, ranima L'agriculture et fut le prélude d'un traité de paix avantageux conclu quatre années plus tard entre la Lorraine et la France. » (Bégin, II, p. 107-108).

Le croirait-on? Charles III, ce catholique fervent qui avait ruiné son pays sous prétexte de le préserver du protestantisme, rechercha, au plus fort de la lutte, en 1590,pour l'un de ses fils, la main de Charlotte de la Marck, duchesse de Bouillon, protestante endurcie. En 1599, il maria son fils Henri avec Catherine de Bourhon, sœur de Henri IV, princesse huguenote qui pratiqua jusqu'à la mort son culte à la Malgrange, au grand déplaisir de la cour de Lorraine.

Les guerres de religion avaient vivement ébranlé les esprits dans le courant du XVIe siècle. Les moyens énergiques, cruels, extrêmes, qu'on employa pour écarter les doctrines nouvelles durent agir fortement sur certaines imaginations. Le diable, à Faction duquel on attribuait à la fois, et les assauts livrés à Tan tique religion, et les succès surprenants des Réformateurs, ses disciples, le diable devait avoir aux yeux de bon nombre d'individus un pouvoir extraor-

— Ordinaire, sans limites. Tout alors se faisait pour le salut de l'âme, cette âme précieuse convoitée par Satan et que la religion orthodoxe lui disputait avec tant d'acharnement. Ceci donné, on comprend facilement que l'idée de demander à Satan les moyens de jouir grassement, à l'exemple des grands, des douceurs de l'existence dans ce bas monde, en échange de son âme, dut se présenter à l'esprit de certaines personnes exaltées. C'est une première manière d'expliquer l'apparition des prétendus sorciers et sorcières. On en donne d'autres.

En voici deux empruntés à des écrivains différents :

En 1540, la chaleur et la sécheresse furent telles qu'on vendangea en août et que l'eau de la Moselle devint verte et putride. Dans l'impossibilité d'expliquer ce phénomène, on en fit honneur au diable et par lui aux sorciers. Le nombre de ces malheureux semblait augmenter avec les rigueurs des exécutions. En peu d'années, on rendit en Lorraine un si grand nombre d'arrêts pour crime de sorcellerie que le duc Antoine défendit de procéder légèrement à la recherche des sorciers et de les saisir, à moins qu'il n'y ait partie formelle, c'est-à-dire un dénonciateur. (Bégin, II, p. 27).

« On prétend, dit dom Calmet, que le passage d'Albert, marquis de Brandebourg avec ses troupes, dans le pays de Trêves et la Lorraine, en 1585, donna cours à la magie et à la sorcellerie » Plus de 1,200 exécutions eurent lieu

en peu d'années, tant en Lorraine que dans les Trois-Evêchés... Le procureur général Remy, le Torquémada de notre pays, a pris le triste soin de nous initier dans l'histoire de ces crimes de sorcellerie, où le fanatisme le dispute à la cruauté. (Bégin, II, p. 139-140).

L'histoire lamentable d'Abraham Racinot,

dit André des Bordes, favori du duc Henri II, et de Melchiorde La Vallée, aumônier de ce prince, nous fera connaître de quelles stupides et absurdes accusations on chargeait les malheureux accusés du crime de sorcellerie. Des Bordes, habile maître d'escrime, homme lettré, fut un des familiers du duc Henri qui lui accorda des titres de noblesse, le 2 août 1609, l'enrichit de nombreux dons en argent et en terres, le combla d'honneurs, le nomma capitaine gruyer et receveur de Boulay, capitaine et prévôt de Sierck, enfin rappela au conseil d'Etat. Tant de laveurs tournèrent la tête au courtisan. Par son orgueil, il se fit de redoutables ennemis. Au premier rang, figurait le futur duc Charles IV. Des Bordes ne s'était pas montré favorable au mariage de ce prince avec Nicole, fille aînée du duc et héritière de ses Etats. En cela il partageait la manière de voir du père, qui préférait le karon d'Àncerviller, fils naturel du cardinal de Lorraine ; (1)

(1) L'histoire des bâtards des évêques de Toul, Metz et Verdun, dit Noël (Mémoires, VI, p. 54. noces), serait chose curieuse. Ces bâtards sont fort nombreux et bon nombre de grandes maisons seraient fort étonnées d'apprendre qu'elbs en descendent. Les généalogistes de la Maison de Lorraine, dont les membres ont occupé ces évêchés, font mention de quelques-uns de ces bâtards qu'ils n'ont pu dissimuler, parce que leurs pères, loin d'être honteux de leur naissance, ont cherché à leur donner une position sociale distinguée : ils les ont en quelque sorte légitimés. Tel est le cas du baron d'Ancerviller. Au reste, il y avait danger à publier les exploits galants de ces princes mîtrés. « Thierriat, auteur de Mémoires écrits vers IfiOO, dit encore Noël (Mémoires, VI, p. 12), fut pendu pour avoir divulgué les mœurs d^ Nicolas François, prince lorrain, évèque de Toul. Il avait supposé que les malheurs de la Lorraine on étaient la. conséquence. »

Ol

néanmoins, des raisons d'Etat tirent conclure le mariage de Charles et de Nicole. A peine marié, le jeune époux prétendit avoir été ensorcelé la première nuit de ses noces. On lui avait noué l'aiguillette. Il se trouvait des sorts dans le lit de la princesse forcée par là à changer souvent de demeure et de couche. Le révérend P. Fayot, docte jésuite, fut complètement impuissant pour la délivrer des maléfices. La puissance seule du père put empêcher, alors déjà, une explosion, une rupture entre les deux époux.

A peine le duc Henri fut— il mort que Des Bordes se vit accusé du crime de sorcellerie, et fut arrêté sur V ordre ex pi fès de S. A. et du procureur général de Lorraine, Charles IV tenait sa vengeance. L'ex-favori fut jeté dans un des cachots des tours Notre- Dame de Nancy.

On ne connaît pas bien les méfaits qui lui furent imputés; cependant les griefs que voici peuvent donner une idée des accusations niaises et absurdes dont on le chargeait.

Des témoins racontèrent avoir vu faire a André des tours de force et do souplesse impossibles sans l'assistance du démon.

Il avait jeté des sorts à plusieurs personnes, entre autres au duc Henri, afin de capter sos bonnes grâces. Sur son ordre des ligures de tapisserie avaient l'ait la révérence. D'une toute petite boîte à compartimonts qu'il portait sous son bras, il avait tiré un dîner à plusieurs personnes. Hissé sur un tonneau, il s'en était sorvi en u'uise de monture.

Voici le bouquet. Dans un dîner de chasse,

on plein champ, trois pendus, sur son ordre, étaient venus servir le duc, et. leur office termine, étaient allés se remettre ht

corde au cou. D'un coup de pied au derrière,

André avait envoyé un particulier depuis

hors de la porte Notre-Dame jusque dans son lit. Charles IV lui-même, à une demie

lieue de Saulxuros « tomba sept fois par les sorts des sorciers » et cela sans se faire aucun mal.

On ignore les réponses d'André à ces accusations stupides. Brisé par la torture, selon les Mémoires du temps, il s'avoua coupable de magie.

L'infortuné fut condamné à êtreattaché à un poteau et étranglé par l'exécuteur de la haute justice, à avoir le corps brûlé et réduit en cendres, ses biens acquis et confisqués. Ce fut le R. Pierre Fourrier qui l'assista à ses derniers moments.

Charles et sa femme Nicole s'attribuèrent impudemment une partie des dépouilles de ce malheureux. La veuve de la victime et ses cinq enfants, dont l'un au berceau, furent « privés de la fortune de leur père. » C'était le fisc qui en héritait légalement « non du chef desdits enfants, mais d'une cause odieuse. » (Voir l'intéressante brochure de M. H. Lepage, sur André Des Bordes).

La seconde victime de Charles IV fut Melchior de La Vallée. Le duc cherchait un prétexte pour répudier sa femme Nicole qu'il détestait. Or, M. de la Vallée, étant aumônier du duc Henri, avait baptisé cette princesse. Si on arrivait à prouver que ce prêtre était sorcier, le baptême ne pouvait être valable, et le mariage d'un chrétien de bon acabit comme Charles (1) avec une femme

(1) Sous tous les rapports (despotisme, mœurs dissolues, dilapidations, etc.), ce prince fut le triste plagiaire do

— Semai ondoyée, partant non chrétienne, se

trouvait nul et le mari avait le droit de répudier cette Nicole détestée qui, pourtant, lui avait assuré la couronne ducale. Il fallait donc, coûte que coûte, établir que Melchior était sorcier, et le fait fut prouvé par le témoignage de plats courtisans. Disons, en passant, que personne ne proposa de rebaptiser la fille de Henri IL Quant à La Vallée, il fut condamné, en juillet 1631, par les mêmes juges qui avaient allumé le bûcher de Des Bordes. Le pauvre aumônier ne fit d'autre aveu que celui d'avoir commis quelques irrégularités dans son ministère, par exemple d'avoir dit la messe sans être à jeun. Il subit pour le crime « de magie, sortilège et libertinage », le même sort que Fexfavori du duc défunt. Ses biens confisqués servirent à Charles IV pour commencer la création de la Chartreuse de Bosserville, expiation à coup sûr insuffisante et peu propre à sanctifier l'origine de cet établissement. Si, à la cour du duc de Lorraine, dans un

Louis XIV. « Il serait difficile de citer , dit Noël (Mémoires, VI), dans le grand nombre d'actes émanés de lui, quelques-uns qui soient empreints de justice et d'équité. » — « A peine de retour dans ses Etats, dit un auteur, quoique son peuple qui tant de fois s'était sacrifié pour lui, fût accablé d'impôts, Charles, déjà en relation intime avec la princesse de Cantecroix, reprit ses habitudes dissipées, cette vie scandaleuse qu'il avait menée à Paris avec la fille d'un apothicaire, Marianne Pajot, devenue célèbre dans les annales galantes de l'époque. A défaut de femmes nobles que la ruine de leur maison empêchait de paraître à la cour dans une mise conforme à leur rang, Charles fit un appel aux grisettes de la capitale. On le vit passer successivement des bras de Mme de Ludres, chanoinesse de Poussay, entre ceux de Mlle Croisette, fille d'un banquier de Nancy, qu'il quitta pour épouser, à 62 ans, MUe d'Apremont qui n'en avait «|uc 13... »

milieu relativement éclairé, on en vint à frapper d'illustres victimes pour des accusations où l'odieux le disputait à l'absurde,

qu'on juge dos excès auxquels on se livra dans les districts éloignés, où l'ignorance et

le fanatisme possédaient un pouvoir absolu,

Le XVIIe siècle fut, sans contredit, l'époque la plus malheureuse du peuple en Lorraine. Alors la famine, la peste et la guerre, ces trois fléaux du Moyen- Age, régnèrent en quelque sorte en permanence dans le pays, et firent presque de chaque année 365 jours de martyre.

Dès 1G00, grâce au fanatisme du duc pour la Ligue, le pays pullulait de pauvres, de maraudeurs et de braconniers. Charles III dut aviser au moyen de remédier à ce mal qui gagnait de plus en plus. Par une ordonnance de 1603, il prescrivit de saisir, partout où ils se trouveraient, les maraudeurs et les braconniers , et d'envoyer à Nancy tous ceux qui avaient plus de 14 ans. Là ils devaient travailler pendant six mois aux fortifications de la ville, sous peine, en cas de fuite, d'y être remis pendant six autres mois, et, en cas de récidive, pour une année entière. Afin de distinguer ces forçats d'un nouveau genre des autres travailleurs, ils portaient au cou un collier de fer.

Grâce à cette ordonnance draconienne, les communautés se débarrassèrent de leurs indigents et maraudeurs. Leur nombre à Nancy devint vite tellement grand que, le 4 août, dans une circulaire explicative, le duc prescrivit l'envoi des délinquants au chef-

lieu, seulement « après jugement, vu que le

zèle outré des officiers leur faisait prendre l'ordonnance de 1603 à rebours et contrepoiL » Les malheurs qui accablèrent la Lorraine commencèrent en 1622, année remarquable par l'abondance de ses vins excellents. Une dyssenterie contagieuse vint enlever beaucoup de monde. Après quelques années de répit, arriva la succession des calamités que Bégin , résumant plusieurs chroniqueurs , raconte en ces termes (II, p. 193 à 196) :

La famine et la peste ravagèrent cruellement les rives de la Moselle et de la Meurthe. Commencée en 1630, la peste ne cessa que sept ans plus tard, après avoir anéanti presque toute [a population. Il mourait de 25 à 30 personnes par jour à Nancy, quoique la ville fût alors on quelque sorte dépeuplée. Des villages entiers perdirent leurs habitants. (Alors disparurent dans le canton de Gerbéviller les deux villages de Vaimbois et de Moranville). Les campagnes étaient devenues tellement désertes que les loups se réfugiaient dans les maisons, enlevaient les enfants, dévoraient les personnes isolées et disputaient aux malheureux affamés le reste de cadavres d'animaux et les racines dont ils se nourrissaient. Une infinité de mesures inefficaces furent prises contre ces cruels fléaux, qui ne cessèrent que faute de victimes. On voyait les malades épuisés tomber dans les rues, mourir aux portes des églises et des maisons, en recevant l'obole du pauvre. Les bras manquaient à l'agriculture. Les villageois s'attelaient à leur charrue, faute de bœufs et de chevaux que les épizooties et 1<> besoin de nourriture avaient moissonnés. Sur les marchés, on n'exposait que des racines sauvages, des glands, des viandes infectes. <les animaux immondes qu'on achetait à un prix exorbitant. Les hommes s'entretuaient. Des mères dénaturées se nourrissaient de la chair

palpitante de leurs enfants : des enfants, dans te même but, plongèrenl le couteau dans le

sein qui les avait allaites. « l'n chirurgien,

pour prix «le L'amputation d'une main gangrenée demanda celle-ci ei la mangea... »(Le comte de Haussons ille, tome il, p. 55).

A ces maux déjà si cruels, les Suédois et les partisans lorrains, de vrais maraudeurs pillards, vinrent en ajouter d'autres. Ils brûlaient, pillaient les églises, les monastères, enlevaient les religieuses, les jeunes tilles, leur coupaient la tête après les avoir violées, ouvraient le ventre d(^ prisonniers pour chercher jusque dans leurs entrailles l'argent qu'ils pouvaient avoir avalé, en un mot, ils commettaient mille crimes dent les historiens de l'époque nous ont transmis fidèlement les tristes et hideux détails. On avait fait une espèce de désert de Tune des contrées les plus peuplées de l'Europe.

Les quatre cinquièmes de la population n'existaient plus ; le reste avait cherché dans les bois un asile contre les Suédois et la peste. Les ruines de 600 villages, d'une infinité de châteaux et d'églises attestaient encore, un siècle plus tard, l'énormité des maux qu'avaient soufferts nos ancêtres.

Le père Gaussin, confesseur de Louis XIII, comparait le sort des habitants de la Lorraine à celui des Juifs de Jérusalem, avec cette différence que les Lorrains avaient été les plus maltraités. Sola Lotharingia Jeroxolijrnarn cala m il aie vincit.

Pour repeupler le pays, l'ordonnance du 25 novembre 16(36 concéda des terres incultes et des villages abandonnés aux gens de guerre qui .voulaient s'y établir.

Même après la paix de Rysvvick, on ne voyait encore dans notre province que des villages ruinés et abandonnés, un peuple pauvre, une noblesse réduite aux abois et des ecclésiastiques peu instruits,

C'est en poussant un cri de guerre contre les moeurs relâchées et l'excès, l'abus des richesses du clergé, contre les vices de la société, à tous les rangs et à tous les degrés, que la Réformation leva l'étendard de la révolte.

L'épiscopat ainsi attaqué, en même temps qu'il luttait, par la parole et surtout par les armes des princes orthodoxes, contre les novateurs dont, en général, les moeurs étaient rigides, l'épiscopat, disons-nous, fît de louables efforts pour bannir les abus. C'est ainsi que dans un synode tenu à Trêves, le 25 novembre 1548, on ordonna :

« Que les prêtres adonnés à l'ivrognerie seraient privés de leur cure et de leurs dignités, que les ecclésiastiques concubinaires perdraient leur temporel, et que les femmes dont ils abusent leur seraient enlevées. Les personnes adonnées aux sortilèges furent menacées de la prison. On prit aussi des mesures contre les religieux déserteurs de leurs couvents, contre les prêtres mariés. Le droit des curés dans l'administration des sacrements fut fixé à douze blancs. Ils devaient recevoir douze deniers pour relever une accouchée ou donner l'extrême-onction, quatre pour porter l'eucharistie, un (denier pour l'offrande de chaque grande fête de l'année. La cérémonie du mariage était payée huit blancs, à moins qu'il convint de s'acquitter en viande. Rien ne pouvait être exigé pour les baptêmes ni la confession. (Bégin, II, p. 134).

Les ducs, à leur tour, intervinrent, et, le 12 janvier 1583, le 9 septembre 1624, ils publièrent des ordonnances pour fahv cesser les scandales.

(il

Il fut défendu, sous les peines les plus

sévères, d'avoir des concubines, d'entretenir des filles publiques dans les villes et les villages, etc.

Un cas qui paraît avoir été assez fréquent à cette époque, c'est celui de la bigamie. Charles III, dans son ordonnance du 5 avril 1582 :

Considérant « le chaste lien du mariage comme le plus excellent instrument pour faire reluire, perpétuer et augmenter les républiques et cités »..., édicta la peine de mort avec confiscation des biens contre les bigames.

En 1583, Jean Mignon, de Thiaucourt fut pendu en cette ville pour avoir épousé deux femmes. En 1618, à Etain, Barbe Thomas fut exécutée, après avoir subi la question, pour cause de bigamie. Tel fut le cas de beaucoup d'autres. Néanmoins, en 1606, à Nancy, Jacques Cuny, de Ligny, fut seulement fouetté et banni « pour mariage géminé. »

Le plus grand acte de bigamie, dit Dumont, eut lieu près de Toul, vers 1606, sous Fépiscopat de Porcelet de Maillane. Les habitants du village de Lagny, fatigués de leurs femmes et celles-ci de leurs maris, se proposèrent un échange général (femmes et biens), qui fut accepté et réalisé à la satisfaction de tous. Que l'on juge du scandale d'un procédé mis à exécution avec une entente aussi compromettante pour leurs relations antérieures et plus encore pour celles futures. « Les chanoines , leurs seigneurs, dit le père Benoit Picard (Histoire ecclésiastique et politique de la ville et du diocèse de Toul, p. 690) outrés contre leurs sujets, cassèrent cette permutation criante et châtièrent rigoureusement les coupables. L'igno-

rance donnait lieu à ces désordres. Les prêtres étaient rares ; ceux qui étaient destinés pour desservir les campagnes n'étaient que des mercenaires sans science et peu attachés à leurs devoirs. » Pourquoi alors tant de chanoines en ville, s'il manquait de curés dans les villages ? MM. les révérends seigneurs d<- Lagnyn'avaienl pas alors le droit de se montrer si sévères. 1;

Rien ne peint mieux les mœurs faciles de l'époque contre lesquelles fulminaient les protestants, que l'extrait que voici, d'une ordonnance de Charles III, publiée en 1587:

Que nul homme de guerre venant au service de cette armée, pourra mener avec lui aucune femme particulière, si ce n'est qu'elle soit sa femme légitime étant marié ou fiancé avec elle ; autrement que toutes les femmes qu'il y aura en cette armée soient publiques et communes àtous, et qu'en chaque compagnie il n'y puisse avoir plus de huit femmes, eticelles communes à tous, sous peine d'avoir le fouet et d'être privées de leurs hardes...

Les derniers Etats-Généraux en France, avant la Révolution, furent tenus en 1614. En Lorraine, leur existence se prolongea

(1) Les deux faits suivants peuvent donner une idée de la sévériié avec laquelle, aux XV et XV1CS siècles, on frappait les personnes qui se permettaient de parler irrévérencieusement de Dieu et de la mère du Christ :

« En 1494, une femme dont la Bile était enceinte ayant répondu, selon Huguenin, pour L'excuser, qu'elle était aussi bonne d'avoir un enfant que la Vierge Marie, fut bannie pour cinq ans. » (Dumont, II, p. 12).

« En 15G9, Guy de la Court, couturier à Toul, pour avoir appelé Dieu poltron, bougre, et la vierge Marie p ... fut mulcté de l'amende honorable de 100 francs et banni pour 10 ans. » (Ibid, p. 1 5 .

jusqu'en 1629. Ce lut. 1<4 duc Charles IV, ce triste souverain sans mœurs, sans foi ni honneur, vrai condottiere «lu Moyen-Age qui, à l'exemple des Bourbons, récompensa le

dévouement aveugle, absolu de ses sujets pendant de longues années, l<is indemnisa des souffrances atroces endurées ù cause de ses folies, en établissant le pouvoir absolu.

On connaît le rôle que jouèrent pendant plusieurs siècles, en Lorraine, les Etats- Généraux. Tous les ducs, y compris Charles le Téméraire aussi bien que Charles IV, .jurèrent, à leur avènement au pouvoir, de respecter les droits , les privilèges des Trois-Ordres et de maintenir l'institution du tribunal des Assises. En revanche, les Etats refusèrent rarement aux princes les moyens de lever sur les roturiers les sommes nécessaires pour doter leur famille, réprimer les essais de révolte contre leur pouvoir et celui des castes privilégiées, pour combattre le protestantisme, enfin pour accomplir ces expéditions lointaines destinées à leur procurer de nouvelles souverainetés.

Dans la session de 1629, les députés, redoutant quelque acte d'arbitraire de la part du duc dont la mauvaise foi leur était connue, décidèrent que les pièces, les titres constatant leurs droits seraient enfermés dans un dépôt particulier...

...afin qu'il se puisse, aux occasions qui se rencontrent, donner ordre pour la lecture et communication (Vieeux titres et papiers. En conséquence, les Etats prièrent Son Altesse qu'elle n'aye désagréable qu'à l'imitation de toutes les communautés du monde... ils fassent mettre la garde de leurs papiers communs et généraux es lieux séparés et sous la clef de ceux qui seront choisis par les susdits Etats.

Après avoir pris cette précaution, les Etats votèrent un aide extraordinaire exigible jusqu'en 1633.

Quelles furent les discussions au sein de l'Assemblée dans cette dernière session, quels discours y furent prononcés ? voilà ce qu'on ignore. Mais ce qui est hors de doute, c'est la condamnation à mort et à la confiscation de ses biens, prononcée, par les Echevins de Nancy, contre le comte de Ludres, coupable du crime de lèse-majesté « pour certains propos qu'il avait tenus en plein Estât au préjudice du respect dû au Souverain. » Charles, il est vrai, « sur l'intercession de son très cher et très aymé frère, jointe à la très humble supplication dudit sieur de Ludres » commua la peine de mort en une prison perpétuelle dans le château de Chastel-sur-Moselle où « vivres, entretennement luy seront fournis à ses frais et dépens. »

Pour ne plus convoquer les représentants des Trois-Ordres, Charles eut recours à un subterfuge.

Le lor mars 1633, dit M. Lepage, à qui nous empruntons tous ces détails, les commissaires du prince entrèrent dans la salle où les sieurs prélats et vassaux étaient réunis pour rendre la justice (le Tribunal des Assises), et remontrèrent que le duc avait déjà prescrit d'assembler les Etats ; que différentes circonstances l'avaient ensuite forcé de les contremander, et qu'il comptait ouvrir la session dans six mois ; mais que l'aide n'étant plus exigible, et le besoin d'argent se faisant sentir, on engageait les prélats et vassaux à autoriser la levée de l'aide pour six mois, ce qu'ils accordèrent avec empressement, dont le duc eut lieu d'être satisfait.

Le 5 décembre, sous prétexte de guerre et

surtout <l<i contagion, les Assises autorisèreni la levée de l'aide pendanl l'année entière et... réclamèrent « en toute humilité »> la convocation des Etats-Généraux - au plus tôt que faire se pourrait. »

L'occupation française rendit la liberté à M. de Ludres et amena La suppression des Assises, qui ne survécurent ainsi que pendant quelques années aux Etats-Généraux.

Au retour en Lorraine de Charles IV, en 1661, il refusa de rétablir les deux institutions séculaires. Plusieurs gentilshommes, entre autres le baron de Saffre, se réunirent pour aviser aux moyens de l'y contraindre. Le duc agit avec vigueur, et, par la Cour souveraine, tribunal nouveau tout à sa dévotion, ordonna au baron de Saffre « de se retirer avec sa famille et de sortir des Etats de Son Altesse, dans deux fois vingt-quatre heures... avec défense dy rentrer et de s'y retrouver sans permission de sa dite Altesse, à peine de punition suivant l'exigence du cas... avec ordre aussi de vendre ses biens dans lesdits Etats à personne agréable à Son Altesse, dans trois mois, pendant quoi ils seront régis et gouvernés par commissaires. »

Le comte de Ludres et quelques autres seigneurs furent consignés dans leurs châteaux, sous la garde de soldats qui y vécurent à discrétion. Néanmoins, les nobles s'assemblèrent à Liverdun, dressèrent une requête à Charles IV et la signèrent en cercle, afin qu'on ne pût deviner quels étaient les moteurs de l'entreprise. Après une longue résistance, le duc autorisa enfin une réunion à Pont-à-Mousson, en février

Une nouvelle occupation française tira Charles d'embarras.

Le duc Léopold, à son arrivée en Lorraine, fut prié de rétablir les Etats-Généraux et les Assises. « Il répondit, dit Digot, à ces requêtes de manière à ôter à ceux qui les présentaient Venvie de les renouveler. 11 crut se montrer généreux en introduisant dans la Cour souveraine deux ou trois gentilshommes qu'on décora du titre de chevaliers d'honneur. »

Dès lors fut établi définitivement, en Lorraine, le pouvoir absolu du chef de TEtat.

Le régime parlementaire avait trouvé dans notre pays de généreux défenseurs avant de faire place au despotisme.

Tous les souverains (Henri IV, par exemple) qui virent une paix profonde succéder à de longues guerres sont restés populaires dans la mémoire des masses. Celles-ci attribuent à l'action bienfaisante personnelle du chef du pouvoir les résultats que produisent l'industrie et le travail assurés enfin d'un avenir de liberté, de tranquillité plus ou moins long. Tel fut le cas du duc Léopold « qui fit de ses Etats une petite monarchie à la Henri IV. Il y leva les impôts, rendit souverainement la justice et exerça le pouvoir sans contrôle... A l'exemple de la France, il supprima les élections municipales, créa des offices municipaux héréditaires et perpétuels qu'il vendit à un taux m >dêré et dont la rente était payée aux titulaires sur les deniers de la ville. » (L'abbé Mathieu, p. 22 et 241).

Léopold conserva les impôts établis par les Français, le papier timbré, le contrôle, la ferme des tabacs, etc., et, par un édit, créa 500 (nombre porté plus tard à 000) offices de fabricants et distillateurs d'eaude-vie, tant de vin, là4 de vin que marcs de raisin.

Au lendemain de son entrée à Nancy , le lo novembre 1698, les fêtes se succédèrent sans

interruption jusqu'au carême do l'année suivante. On vit, à la mascarade du mardi gras, Léopold, vêtu en sultan et la duchesse en sultane, au milieu d'une noblesse déguisée, parcourir sur un char les rues de Nancy et tonner des quadrilles. Tel était encore l'esprit du temps, mélange bizarre de piété superstitieuse et de folie. Malheureusement, le luxe qu'affichaient le prince et les seigneurs dans ces fêtes n'était pas en rapport avec la position déplorable du pays. Les châteaux de la noblesse avaient été rasés par Gréqui ; ses domaines demeuraient partout sans culture; il ne restait rien au peuple. Des villages entiers étaient déserts. Faute d'habitants , les bras manquaient à l'industrie... On ne comptait plus dans trente villes et bourgs que 8,418 feux. (Bégin, II, p. 274-75).

Pour remédier à ce triste état de choses, un édit du 2 avril 1698 accorda des privilèges et des immunités aux sujets qui se marieraient et aux étrangers qui s'établiraient en Lorraine (Guérard).

Après le fatal hiver de 1709 qui causa tant de maux et de misères en France et dans les deux duchés, Léopold publia le fameux édit du 20 août 1711 qui supprima, dans tous les Etats de Lorraine et de Bar, le droit de main-morte personnelle et de pour-

suite (1) existant encore dans quelques terres du domaine et des seigneurs, à la condition, pour les sujets émancipés, de payer annuellement à la Saint-Martin, par ménage ou chef de famille, un bichet de seigle et un bichet d'avoine, mesure de Nancy. (Guérard, p. 120).

Le duc établit une capitation sur tous ceux qui se disaient exempts comme salariés par lui-même ou par l'Etat, depuis le grand chambellan, les maréchaux, jusqu'aux berceuses de princes, valets et surtout les pensionnaires de sa cassette. Les retenues calculées d'après la nature du traitement allaient d'un douzième au quart.

Pour ajouter à cette petite ressource.

Léopold vendit à profusion les titres de noblesse, érigea 21 terres en comtés, 15 en marquisats, 7 en baronies, frappa, le 18 mars 1722, d'une contribution injuste les

(1) Parmi les main-mortables, les uns étaient serfs de corps et attachés à la glèbe comme serfs ; les autres n'étaient main-mortables que par leurs propriétés, soit rnooilières, soit immobilières et ils pouvaient s'en affranchir en les abandonnant. Ce qui caractérisait particulièrement leur condition, c'est que leur liberté se trouvait limitée sur trois points principaux : 1° ils ne pouvaient disposer de leurs biens ; 2° ils étaient soumis au droit de poursuite qui permettait au seigneur , quand ils quittaient la seigneurie sans permission, de les réclamer pendant un an un jour et de saisir leurs biens; 3° enfin, ils ne pouvaient se marier hors de leur seigneurie sans le consentement, du maître, sous peine d'amende. Jusqu'au XIIe siècle, les mariages conclus sans l'autorisation des maîtres ou des seigneurs étaient considérés comme nuls. Le pap i Adrien, qui était d'origine servile, les déclara valables au nom de l'Eglise et ne laissa aux possesseurs que la faculté de réclamer une indemnité pécuniaire. Cette décision de l'Eglise fut suivie par les lois civiles. (Dareste de la Chavanne, 205).

détenteurs des biens du domaine aliénés sous ses prédécesseurs.

Par son ordonnance du 20 mars 1724, il prescrivit la construction de chaussées larges de 60 pieds avec des berges et des fossés, el frappa les habitants de la somme nécessaire à cet effet. Ce grand travail qui servit, dit-on, de modèle à la France (sous Fleury), fut terminé en 1726. En même temps, il défendit aux habitant de la Lorraine allemande, en proie à la misère, de vendre leurs terres pour quitter ensuite le pays.

En 1725 (12 décembre), à la suite d'une récolte mauvaise où les blés quoique séchés au four ne donnèrent qu'un pain noir, gluant et sans substance nourrissante, Léopold fit établir des greniers d'abondance dans vingtdeux endroits différents. Les laboureurs et propriétaires étaient obligés d'y porter un resal de blé, seigle, méteil, par chaque vingt jours récoltés, et les décimateurs un demi resal sur vingt-cinq resaux, etc. (Guérard, 134).

Les nombreuses acquisitions territoriales (de domaines) qu'il fit et les constructions élevées par ses ordres épuisèrent littéralement le trésor.

a Rien ne put consoler Léopold du mauvais état de ses finances, causé encore moins par ses libéralités que par les fausses opérations faites dans ses monnaies. On en frappa pour plus de quarante millions sous son règne. Le billonnage en faisait disparaître de notables quantités. Les compagnies de commerce avaient augmenté le désordre , la dette, et perdu la confiance... On avait épuisé toutes les ressources d'une administration embarrassée , comme les suppressions et créations d'offices, changements dans les monnaies, nouveaux nobles, aliénations de domaines et création de rentes, etc. » (Guérard, p. 135..

Dominé par les Jésuites, Léopold fit de grandes donations aux églises, tourmenta les juifs, les protestants, oublia enfin cette maxime, — que la tolérance en fait de religion est Tune des premières bases de la prospérité des peuples. (1) (Bégin, II, p. 297).

Pendant les longues années de paix que prince sut obtenir pour ses Etats, la population augmenta rapidement. A son arrivée en Lorraine, on n'y comptait que 8,419 conduits imposables, ce qui représente une population de 40 à 50 mille âmes au plus, déduction faite du menu peuple, des domestiques et des serfs. (Nancy ne contenait alors que 7,800 âmes, Lunéville 975, Yéze-

(1) Au plus fort de sa détresse financière, Léopold ne cessa de combler de dons de toute nature sa principale favorite, Mme de Graon, qui devint mère de 24 enfants. (Voir d'iïaussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, tome IV, p. 128, 222 et 229).

« M de Graon fermait les yeux ; c'était, le meilleur ami de Léopold. Pour apaiser sa maîtresse, irritée de ce qu'il avait eu des rapports avec MIle d'Agencourt (mariée au marquis de Spada au prix d'une terre de deux mille livres de rente), Léopold lui donna deux boucles d'oreilles avec leurs pendants d'un très haut prix. Le duc fit murmurer en ne payant pas ses dettes de jeu. Il devait trois cent mille écus. GVst la Graon qui absorbait tout... Les dettes de Léopold se montaient à peu près à neuf millions. Il avait donné sur ses revenus annuellement à M. de Graon environ huit ou neuf cent mille livres... A sa mort, la régente, par un registre secret tenu par feu son mari, fut informée des grandes sommes reçues par les Craon , moins les pierreries, tant pour les maisons magnifiques qui ont été bâties pour les terres d'Haroué, de Lorquin, de Bassemont et de Jarville qui y ont été achetées, que pour les riches dots des trois filles qui ont été mariées, et l'argent employé dans les voyages des deux lils .. »

« Le montant des dons faits à Mmc de Graon par Léopold, et d'abord retranchés par François III à la mort de son père, dépassait cinq cent raille livres dé revenus... »

lise 580, Blâmonl 325, etc.) Lors de là cession à la France, la population était estimée à 804,275 âmes imposables et la population totale àde L2à L3 cent mille âmes.

En 1700, les subventions ou contributions du pays étaient de 680 mille livres. Les domaines rapportaient 2 millions de livres. En 1729, la subvention était de 1,915,620

livres et les domaines rapportaient 5 millions; sous Stanislas, selon Rogéville, on les évaluait à 16 millions.

Le successeur de Léopold, François III n'apporta pas de changement au chiffre des impositions. Cependant on leva une contribution extraordinaire de 555,320 livres, à titre de don de joyeux avènement. (1) (Ce droit pour Stanislas fut de 620,045 francs). Les aliénations des biens de la couronne faites depuis 1697 furent annulées ; la richesse du troue s'en accrut, mais un blâme universel, un cri d'alarme accueillirent cet acte de tyrannie (Bégin, II, p. 312), quoiqu'il ne fût que la répétition de ce qu'avaient fait, plusieurs de ses ancêtres, entre autres Charles III (en 1561) et Léopold.

« Si Stanislas eut été duc de Lorraine de fait, dit Noël (Mémoires, V, p. 219), tandis qu'il ne l'était qu'en titre et gêné dans l'exercice de sa puissance (par l'intendant général, M. de la

(1) Devenu candidat à l'empire d'Allemagne, le (ils de Léopold lira de la Lorraine de fortes sommes d'argent.

« On amassa, dit d'Haussonville, IV, p. ?23, pour les envoyer au duc François, cent cinquante mille francs ou quatre cent mille livres de Lorraine, puis trente mille, ensuite quarante mille llorins. Il demanda trois cent trente mille livres pour le mois de septembre... »

Galaizière), il est assez probable que le peuple

lorrain aurait béni son règne , quoiqu'il lût Polonais et qu'il eût Les préjugés dos nobles de sa patrie. Ces Spartiates de l'Europe moderne,

ces chauds patriotes, ces amis de la liberté qui ont dos serfs comme les Spartiates avaient des ilotes, n'ont pas l'idée de l'égalité dans l'espèce humaine. Stanislas avait des égards pour les habitants des villes. A rencontre de Léopold, il était fort généreux pour les gens de sa maison ; mais il n'avait pas plus d'égards poulies paysans lorrains qu'il n'en avait eu pour les serfs de la Pologne. Il semblerait que dans sa pensée ces êtres ne fissent point partie de l'espèce humaine. A sa mort, les arts ont dû couronner sa tombe, les lettres lui créer une apothéose, mais le pauvre dans sa cabane ue s'en est point affligé. 11 a cependant rendu un grand service à la province en l'amenant à désirer de devenir française. »

On lui assigna d'abord une pension de 1,500 mille livres, qu'on éleva ensuite à deux millions pour l'entretien de sa cour.

Son intendant introduisit arbitrairement en Lorraine le système des gabelles de France, ce qui doubla le prix du tabac et celui du sel et amena de nombreux délits qui furent punis de la peine des galères, peine inconnue jusqu'alors en Lorraine.

Ces deux impositions ne furent pas les seules dont le chiffre se trouva fabuleusement augmenté. Toutes les branches taxables suivirent une progression en quelque sorte prodigieuse.

En effet, il résulte des réponses d'un questionnaire adressé, en 1761, aux curés, décimateurs, mairies, prieurés, etc., des divers baillages et prévotés de la Lorraine :

Que depuis l'arrivée de Stanislas les contributions avaient été pins que doublées, dans

quelques lieux triplées : que les charges comme convois \ réquisitions, étaieni intolérables; que les levées des mil ces avaient enlevé tous les garçons et une partie des hommes maries : que les convois et les réquisitions avaienl enlevé ou détruil une grande partie du bétail si utile A l'agriculture; que le résultai de tous ces faits était l'appauvrissement général, la diminution de plus de moitié du nombre des laboureurs; qu'une grande quantité de terres se trouvaient sans culture ; que les terres cultivées produisaient pou par suite du manque d'engrais ou fumier; que les héritages avaient perdu plus de moitié de leur prix d'autrefois. (Noël, V, p. 298;.

La Cour souveraine, à son tour, après une enquête, dressa, en ces termes, le chapitre de ses doléances et constata :

1° Qu'àl'arrivée de Stanislas, la subvention était de 1,900,000 livres. En 1761, elle se montait à 3,125,624 livres 9s. 9 d. — Le 20e qui, en 1750, produisait 832,477 livres 13 s. 5 d. était porté, en 1757, à 1,016,677 livres 12 s. 8 d. et, en 1761, à 1,484,375 livres. — Depuis l'arrivée de Stanislas en Lorraine, la France avait touché, abstraction faite de toutes les charges pour revenus des domaines et recette générale des finances, 67,740,884 livres 19 s. 7 d., et, pour les 20es 10,651,601 livres 4 s. 6 d. — 2° Qu'en 1761 tous les revenus imposables de la Lorraine étaient estimés à la somme de 7,103,378 livres 18 s. 4 d., et que les impôts réunis additionnés produisaient ensemble 8,918,327 livres 9 s.; qu'ainsi il fallait que l'industrie payât l'excédent des charges, soit 1,814,948 livres 10 s. 8 d. — 3° Que les domaines amortis étaient, en 1550, de 17 millions et que depuis ils ont été portés à 28,068,018 livres composant les biens ecclésiastiques ou seigneuries, fieft

exempts ; — 4° Que depuis l'arrivée de Sa Majesté en Lorraine, le nombre des laboureurs, formant le fort des imposés, était diminué de 23,590, et par là, qu'une partie des terres se trouvaient incultes... (Digot, IV, p. 310-811).

Il est juste de constater ici que ni sous Léopold, ni sous Stanislas il se produisit de ces famines épouvantables dont nous avons parlé plus haut. Cependant il y eut en 1708-9, 1725, 1730-31, 1741, 1749 une cherté excessive des céréales dans notre pays. En 1739-40, la Lorraine en souffrit beaucoup et le Barrois encore davantage. « La disette fut si grande qu'on venait acheter jusqu'à Lunéville des sons pour en faire du pain. Chaque intendant empêchait qu'il ne sortît des grains de sa généralité pour en secourir une autre. A leur exemple, le peuple de chaque ville s'opposait à l'enlèvement des grains qui se trouvaient sur place. La fermentation des masses dégénéra bientôt en révolte. Il y eut une émeute violente à Lunéville pendant que Stanislas était à la Malgrange. Einville-au-Jard, Vézelise, Dieuze suivirent ce triste exemple. Des jugements rigoureux et de sévères punitions tombèrent sur les révoltés. Stanislas, le 17 juillet, fit rendre la liberté aux femmes qui se trouvaient dans les prisons de Lunéville. On se mit à visiter les greniers dans chaque canton pour taxer les grains et en approvisionner les marchés. » (1) (Bégin, II, p. 3i9).

(1) Avec toute l'abondance de nos grains, dit Hilistein (Essai sur les duchés de Lorraine et de Bar, 176'2), le peuple a éprouvé depuis To à 30 ans, trois à quatre disettes qui ont réduit l'habitant de la campagne à manger du pain «l'avoine, de levés noires, à vivre deracines et d'herbes sauvages... La France compte rarement dix années de suire sans une de stérilité...

Selon Noël (Mémoires, V, p. 304-305), « le plus grand bienfait de Stanislas, dit le Bienfaisant, est celui de s'être fail enterrer, parce que sa mort seule a pu nous délivrer de l'administration de son chancelier... Le. dévouement de la Cour souveraine au bien public, à la défense des pauvres cultivateurs était taxé de révolte, d'insulte envers l'autorité royale. »

En devenant Français, les Lorrains virent Louis XV, leur souverain immédiat, diminuer leurs charges, leurs contributions. La milice ne fut plus tirée qu'avec beaucoup de ménagements. Une partie de l'ancienne milice rentra dans ses foyers et rendit aux campagnes les bras si utiles à la culture. Pour consoler Nancy, Lunéville de la perte d'une Cour, de n'avoir point payé la subvention et d? avoir fourni point ou très peu d'hommes à la milice on y envoya en garnison les régiments les plus riches de la France ; on supprima le Parlement de Metz dont le ressort fut attribué à la Cour souveraine de Nancy, qui ajouta à son titre celui de Parlement de Lorraine. (Noël, V, p. 306-7).

En vertu de la cession de la Lorraine à la France (28 août 1736), Louis XV s'engagea à payer à François III une rente annuelle de 4,300,000 livres, cours de Lorraine, jusqu'à la mort de Jean Gaston. Il se chargea en outre des dettes de FEtat, hypothèques sur les domaines ducaux s'élevant à la somme de 8,711,726 fr. 55 c. (Bégin, p. 322-23).

La France dut servir également à la duchesse douairière une pension viagère de 600,000 fr. par an sur les revenus de la Lorraine. (Digot, VI, p. 173).

Par ces diverses sommes, le bon peuple payait l'honneur d'avoir été exploité, pressuré par une famille princière.

Il est impossible de donner une énumération quelque peu exacte des différents droits féodaux et rentes seigneuriales qui existaient en Lorraine, jusqu'au 5 août 1789, droits et rentes qu'on payait conjointement avec les contributions de l'Etat et les dîmes, charges énormes que la République abolit définitivement par la loi du 17 juillet 1793.

Comment, par exemple, pour les habitants de Montureux et ceux de Laxou, classer l'obligation de battre l'eau d'un marais, afin d'empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de M. l'abbé de Luxeuil et des nobles ducs? Les premiers acquittaient leur corvée en chantant ce refrain: Pâ pd.

renottes pâ; vecy M. Vabbc de Luxeu que Dieu gai Paix, paix, grenouilles; voici M. l'abbé de Luxeuil que Dieu garde ! (L'abbé Bexon).

On ignore quand les habitants de Monthureux furent affranchis de leur honteuse corvée ; quant à ceux de Laxou, ils se virent délivrés de leur servitude par Renée de Bourbon, femme du duc Antoine, en reconnaissance d'un festin qu'ils lui avaient offert.

Un droit féodal non moins bizarre, était l'obligation, pour les habitants de Saint- Maurice, d'offrir à la Saint-Jean, à l'abbesse de Remiremont, deux hottées de neige ou, à défaut de celle-ci, deux boeufs blancs.

Comme les droits seigneuriaux variaient à l'infini et changeaient de nom et de nature

presque à chaque Localité, nous nous bornerons à énumérer l<is principaux, ceux dont rétablissement était à peu près général, dans notre pays comme dans 1<4 reste de la France.

1° Chasse. — C'était le droit du seigneur par excellence. Il l'exerçait à volonté dans les champs ensemencés, dans les grains el les vignes, même an moment de la récolte, comme il le faisait en tout temps dans le reste des bans et finages. Défense an roturier, non seulement de chasser, mais môme de troubler le gibier, sons les peines les plus sévères, parfois les galères (1).

2° Cens. — Redevance annuelle, perpétuelle, non rachetable, espèce d'impôt foncier qu'on acquittait en argent, grains, bestiaux, volailles, au profit du seigneur.

3° Taille seigneuriale. — Imposition arbitraire due au seigneur. Quand elle était fixe, on disait qu'elle ne monte ni n'avalle.

[\) La régente Christine, en 1560, prescrivit (pour ne pas déranger le gibier) de ne lâcher les chiens des vilains qu'après leur avoir attaché au cou un bracot de deux pieds de long, sous peine de 10 fr. d'amende. Charles III, en t5fifi-7"2 et 73, renouvela ces prescriptions. Henri II défendit aux pâtres, bergers, de lâcher leurs chiens, si ce n'est pour donner la chasse aux loups. Il ordonna aux laboureurs et autres qui voudraient avoir des chiens pour la garde de leur maison, de leur couper le îierf d'un jarret, s'ils résidaient à la portée d'une lieue de qu 'Ique garenne aucale, et de leur suspendre au col un billot de la longueur de deux pieds, s'ils en étaient plus éloignés. Il permit aux gardes de faire le retranchement du nerf au cas où on y aurait manqué. Le 23 avril 1731, défi use, par le duc François, de tirer dis faisans, à peine de mille fr. d'amende pour la première fois, de deux et trois mille fr. pour les deuxième et troisième, et de bannissement pour les roturiers et insolvables. Permission aux gardes de tuer les chiens hors des routes et chemins, eussent-ils un billot au cou.

i° Subvention (taille royale, impôt foncier). — Pour une charrue de six chevaux de labour, on payait de 30 à 40 fr. Une demi charrue acquittait moitié de ce prix. C'est ce qu'on appelait le pied certain ou impôt réel. Comme chaque charrue occupait de quatre à cinq manœuvres, on fixa le pied certain pour le manœuvre à de 7 à 10 livres.

5° Redevances sur les ménages et maisons. — Droit établi depuis la loi de Beaumont, distinct de la taille, mais parfois confondu avec le cens.

5° Capitainerie. — Droit du prince d'avoir des réserves de chasse (sous peine d'amende double) à la distance de deux lieues autour de Nancy, Lunéville, Mirecourt, Sarreguemines, Pont-à-Mousson, Saint-Mihiel et Bar, considérées comme villes de sa résidence (1).

6° Corvée. — C'était un travail gratuit dû au seigneur pour cultiver ses terres et rentrer ses récoltes. Ordinairement les laboureurs devaient une journée de charrue pour chacune des trois saisons (2). Souvent ils

(1) Du temps du roi Stanislas, toutes les campagnes aux environs de Lunéville étaient remplies de troupeaux de cerfs et de biches, qui ravageaient les moissons. Les délits de chasse emportaient la peine des galères. Devenu vieux, Stanislas permit de tuer une partie de ce gibier.

(T) « Au XVI siècle, grâce aux guerres, les habitations des laboureurs se sont élevées et serrées autour et sous la protection des églises et des châteaux torts, centre d'un ban considérable. Les petites propriétés (meix , jardins fruitiers, chenevières, etc.) attachées aux habitations, seules, pouvaient et devaient être closes. Plus lard, au XVIIIe siècle, les clôtures s'avancèrent dans les terres labourables, les prairies converties en jardins, etc. Jusqu'alors, le reste du sol s'étendait au loin en grandes

charroyaient le blé, le foin, le raisin, le bois jusqu'au château. Los manœuvres donnaient une journée pour sarcler, une pour faner, une pour moissonner, une pour vendanger, tantôt plus, tantôt moins. Outre la corvée du seigneur, il y avait celle du roi. « Le travail dos ponts et chaussées se faisait par les laboureurs, vignerons, artisans, manœuvres el autres classes du peuple, non ecclésiastique, non noble ou non privilégié par des charges et places dont le nombre était

pièces. On ne cultivait que les meilleures terres (assoiemont triennal pour les dîmes et le pâturage).

Disons en passant que les décimateurs s'opposaient à toute innov tion, à tout changement dans le mode de culture, dans Tunique intérêt de leur privilège.

Le fond des vallons et les lieux humides étaient maintenus en pâturages et en prairies naturelles, avec défense de les défricher. Dans les années de sécheresse, on interdisait après la fenaison les prairies au pâturage, afin de pouvoir faire des regains. Les terrains incuites servaient au pâturage. On trouvait épars dans la campagne, de nombreux bouquets d'arbres à fruits, noyers, poiriers et autres, destinés à abriter les troupeaux pendant la chaleur et les orages. Les forêts couronnaient les sommets des plateaux et s'étendaient sur les lianes des grands coteaux. Très considérables encore à cette époque, elles appartenaient au prince, aux seigneurs civils ou ecclésiastiques et aux communautés de paroisses ; les roturiers n'en possédaient pas encore. (Guérard, 69). « La Lorraine possédait alors de nombreux troupeaux qui paissaient dans les pâturages communaux. Pauvres , riches, francs ou non francs, tous les habitants mettaient au troupeau commun leurs vaches, brebis, porcs, etc. qui paissaient sur les pâtis, les terres en versaines, les terrains incultes et les bois, et après les récoltes sur les chaumes et les prairies Ou ne les nourrissait à l'étable que dans le gros temps d'hiver. Le seigneur avait droit d'avoir un troupeau à part. Une ordonnance de 1577 défendit de vendre des glands à des étrangers. On pouvait par contre ven Ire les fruits champêtres, après prélèvement d'un tiers au profit du prince et un tiers aux hauts justiciers. » (Guérard, p. 69-70\

devenu fort grand. Le roi faisait fournir les matériaux des ponts, les pierres, bois, fers, etc., et en payait la main-d'œuvre; mais la conduite et la mise en place se faisaient aux dépens du pays. Il n'y avait pas d'année que le peuple n'y donnât huit, dix, douze et quinze jours, à quatre, dix et douze lieues de son domicile, le • laboureur avec see voitures, ses chevaux et harnais, le vigneron, l'artisan et le manœuvre, avec ses bras et ses outils. En outre, il fallait entretenir les chemins particuliers de village à village et ceux de traverse, faire les corvées des hautes Justices, du Pvoi ou des seigneurs du lieu de résidence. Combien de jours enlevés à l'agriculture et à l'industrie ! » (Bilistein. p. 58).

7° Foraine. — Cette redevance se composait de cinq droits principaux, savoir :

1° Droit de haut conduit. C'était un impôt payé pour chaque voiture à l'entrée ou à la sortie des duchés.

2° Droit d'entrée et d'issue foraine. En 1787, ce droit se percevait sur les chevaux, ânes et vins venant de l'étranger.

3° Droit de traverse dû par toute marchandise passant par la province sans déballer.

4° Impôt sur les toiles perçu sur les toiles fabriquées en Lorraine et, destinées à l'étranger.

5° Droit de marque des fers, établi en 1708 par Léopold, sur les minerais et fers forgés qui sortaient de la province, la traversaient ou y entraient.

8° Dîme. — Cet impôt, au profit du clergé,

se divisait en grosses, menues et vertes. La grosse d'une se prélevait sur le blé, l'avoine, l'orge, le vin. Les niâmes dîmes frappaient les pois, les haricots, les fèves, les lentilles, le sainfoin, la luzerne, le chanvre, le lin, etc., les veaux, les porcs, les agneaux, la laine, les poulets, les poulains, etc. Les vertes s'étendaient sur les fruits, poires, pommes, noix, etc. (Bilistein), sur les choux, cabuts, etc. Un arrêt de la Cour, en date du 20 juin 1703, condamne certaines communes récalcitrantes à payer la dime sur ces derniers légumes. Des ordonnances ducales de 1563, 1567, 1572, 1599, 1602, 1604 réglèrent la manière de payer ce lourd impôt. En 1719, après un arrêt de la Cour, (de 1715), Léopold ordonna d'acquitter la dime des pommes de terre. (1) Un autre arrêt (1701) de la Cour avait condamné les fermiers du domaine à payer la dîme du tabac à raison de 2 fr. par jour de terrain déjà dimé (2).

(1) L'introduction, en Lorraine, de la pomme de terre mit un terme à ces horribles famines qui, pendant le Moyen-Age et une partie des temps modernes, firent trop souvent mourir littéralement de faim la population pauvre. Le précieux tubercule remplaça la betterave à laquelle nos aïeux avaient recours dans les années de pénurie et qui, de là, reçut le nom de disette et non lisette comme on dit communément.

(2) Les seigneurs de Sorcy et de Saint-Martin, en cédant la dime de ces localités aux chanoines de Toul, s'en réservèrent la IIe partie et l s chargèrent de fournir à leurs officiers, lorsqu'ils feraient la levée de cette portion, trois pists ayant feu sans fumée, table d'un seul bo:s ; changer trois fois de nappes et de servi -ttes, sans marques, sans taches ni trou, trois services, trois fois de plats et d'assiettes bien mises, changer trois fois de.

9° Portion congrue. — Minimum attribué par les gros décimateurs aux curés de paroisses et fixé au tiers des revenus. Louis XVI établit le prix de 600 fr.

10° Dîmes inféodées. — Dîmes cédées par le concile de Latran aux seigneurs. — 150 villages, entre autres Magnières , payaient cette dîme.

11° Banalité. — Cet impôt pour les fours, moulins et pressoirs, obligeait les roturiers à recourir à ceux du seigneur, parfois insuffisants. Ainsi, pour jouir du pressoir, il fallait, à l'occasion, fournir des hommes au maître, afin d'accélérer le travail et rendre ainsi l'instrument disponible pour sa propre récolte.

12° Prélation. — Droit du seigneur de récolter un jour avant les sujets et de rompre le ban afin d'utiliser les corvées des manants.

14° Corvée royale. — En 1787, elle fut convertie en argent. De là protestations légitimes des cultivateurs désireux de l'acquitter en nature.

15° Pèche. — Défense de pêcher avec filets ayant d'autres mailles que celles des grueries, sous peine de 100, 200 fr. d'amende, tant pour l'acheteur que le vendeur (ordonnances de 1537 et 1617). Quand, en 1188,

pain entier, servir du boeuf et du porc rôtis et bouillis, du fromage vieux et nouveau, des poinnids et des poires cru;s et euites, du vin d; trois couleurs, blanc, clairet et rouge, l'hôtesse d'un visite gai et gaillard, le tout à recommencer en cas d'infraction ainsi que des fautes dans le service, ce qui était laissé au jugement des quatre dits officiels. Dumont. I, p. 5J\

— tU —

Pierre de Brixey fonda La collégiale de Liverdan, il donna, outre autres choses aux chanoines, la dîme des saumons qu'on prendrait dans la Moselle, soit avec des filets, soit au moyen de barrages. (Digot).

10° Gabelle. — Obligation d'acheter, à des prix exorbitants, le sel aux greniers du duc et après eux à ceux du Roi. A Nancy, le sucre était relativement moins cher que le sel. Les contrebandiers, dits faux-sauniers, pullulaient. S'ils étaient pris, ils payaient 500 livres d'amende pour la première fois ; en cas de non solvabilité on les bannissait pour trois ans après les avoir fouettés. La récidive était punie de la marque au fer chaud et du bannissement à perpétuité. La Galaizière substitua, à ce dernier châtiment, la peine des galères pour trois ans, au premier délit, et à perpétuité pour les récidivistes.

17° Dîme de charnage. — Impôt prélevé sur le croît des animaux, avec obligation de fournir au troupeau communal et de nourrir un taureau, un bélier, un porc. Ce droit s'appelait aussi droit de verrat, varet, bannier, etc. Il avait un similaire, le droit de cliàtrerie.

18° Droit de langue. — Il consistait à prendre la langue de toute bête tuée (a Badonviller, par exemple).

19° Droit d'octroi. — Imposition extraordinaire établie, en 1781, au profit du Roi.

20° Lods et ventes. — Perception par le seigneur d'une partie du prix de vente.

21° Droits de gruerie. — C'était le droit de régler l'aménagement des coupes, de

marquer le bois, de délivrer les portions. On disait « les grueries sont des gruger 'ies. »

22° Droits sur les bestiaux — C'était l'obligation pour une charrue de quatre à six bètes de payer des denrées en plus ou moins grande quantité (à Blainville-sur-1'Eau, par exemple).

23° Revêtement ou revèture. — Droit à payer pour être mis en possession d'un héritage ou acquérir un bien sur le territoire seigneurial.

24° Havage. — Le bourreau jouissait de trois droits, savoir :

i° Le Havage. Droit de percevoir quelques deniers sur tous ceux qui apportaient des denrées au marché, ou à prélever une quantité déterminée de ces mêmes denrées, par exemple un œuf sur cent, un balai par charge, une poignée de pois, de haricots, etc. Le bourreau marquait à la craie l'épaule ou la hotte de ceux qui s'étaient acquittés. — On convertit plus tard ce droit en un abonnement.

2° Riflerie. C'était le droit d'abattre les chevaux hors de service et de blanchir les bêtes mortes. Originairement on payait 2 fr. par grosse bête et 6 gros pour les autres. Un arrêt de 1772 fixa à 5 francs 6 gros la rétribution dans les villes, et à 3 francs 6 gros dans les villages pour les grosses bêtes, et pour les petites (brebis, chèvres, chiens, etc.) à 3 francs 6 gros dans les villes, 2 francs dans les villages. Le propriétaire devait conduire l'animal au lieu désigné par l'équarisseur. (Dumont).

3° Vidange. Droit (irrégulier) de percevoir sur chaque fosse d'aisance qu'on vidait une rétribution en argent.

25* Droit des noces. — Jusqu'en 1614, les nouveaux mariés de Nancy devaient payer un tribut de 9 gros.

26° Supplément de fourrages et marechaussée. — Somme versée pour la cavalerie.

27° Colombier et garenne. — Droit du seigneur d'avoir des pigeons et des lapins dont les dégâts dans les terres des roturiers étaient énormes.

28° Régie générale. — Elle comprenait les droits à percevoir sur la marque des cuirs, fers, sur Y amidon, X&poudre à friser, les papiers et cartons, les cartes à jouer, Y or, Y argent, la viande de boucherie, etc., les postes, messageries, loteries, lettres de noblesse, offices municipaux, les commissaires, huissier 's-priseurs, etc.

29° Formariage. — Ce droit perçu sur les mariages avec les étrangers a existé dans le Verdunois jusqu'en 1789.

30° Droits de vente. — Perception de 4 deniers sur toute marchandise vendue.

31° Coupelle ou tonlieu. — Droit (ordinairement la 32e partie) sur le grain vendu.

32° Han ou maîtrise. — Tribut payé par tout maître admis dans une corporation.

33° Poids. — Obligation de porter aux balances publiques toute espèce de marchandise dépassant un certain poids.

84° Tiers denier. — Prélèvement de ce chiffre (le tiers) par le seigneur sur les bois. fruits champêtres et autres profits communaux en cas de vente ; en cas de partage, prélèvement de part double.

35° Jeaugeage, cabaret ou bouchon. — Droits payés par les débitants sur les tonneaux et liquides.

36° Epaves mobiliers ou immobiliers. — Droit sur les accrues et acquêts d'eaux, biens vacants, terres vagues, trouvaille de trésor, etc.

37° Déshérence. — Droit d'hériter du sujet sans famille, de l'intestat, du bâtard sans enfant. Ce droit avait un similaire, le droit (V aubaine et même de confiscation.

38° Troupeau a part. — Droit du seigneur d'avoir des terres à part pour ses troupeaux au lieu de les mêler avec ceux des vassaux dans les confins destinés aux pâturages.

39° Nouvel entrant. — Perception par le seigneur de moitié du droit payé par tout nouveau venu dans une commune.

40° Rouage. — Droit perçu pour certains transports par les roues.

41° Joyeux avènement. — Droit payé à l'arrivée au pouvoir d'un nouveau souverain ou seigneur.

Pour ne citer que les deux derniers règnes. ce droit fut de 555,320 francs à l'avènement de François III, et de 620,045 francs à celui de Stanislas. — Le droit variait pour les seigneurs.

42° Péage. — Droit perçu par le seigneur

sur certains ponts et routes,

\:V Censure. — Droit du souverain do supprimer les écrits gênants. Tous les dues, principalement Léopold et Stanislas usèrent de ce droit. Longue est la liste des ouvrages supprimés ou mutilés par ces derniers. Tous deux se servaient volontiers de cette formule: tel est noire bon plaisir.

ii" Lettres de cachet. — Le pouvoir envoyait dans la maison de Renfermerie de Maréville, tenue par les Frères de la Doctrine chrétienne, à la sollicitation des familles, des fils prodigues, des libertins incorrigibles, des prêtres ou des moines qui avaient besoin d'une retraite solitaire. « Les Frères sont tenus de recevoir tous ceux qui sont envoyés par des lettres de cachet, au moyen d'une pension de 400 livres de France. » Maréville était la Bastille de la Lorraine. (L'abbé Mathieu, p. 268).

45° Police des vivres et des vêtements. — Lois et règlements faits à diverses époques par les ducs, pour les repas et le genre d'habillement des roturiers.

Charles III, en 1583, défendit qu'on servit dans les auberges plus de 6 plats, composés de bœuf, mouton et veau, aux noces et festins de villageois et laboureurs ; 6 plats et volailles pour les artisans, 8 plats de même pour les marchands, notaires, sergents, maires et échevins de village, etc.

Une ordonnance de 1556 défendit « aux bourgeois et gens môchaniques » de s'habiller et de souffrir que leurs femmes s'habillassent d'étoffes de soie, à peine d'amende arbitraire pécuniaire pour la première fois, et pour les autres de punition corporelle à l'arbitraire /Je îuqe,

Défense aux domestiques de porter épée.

Défense aux tailleurs (Charles III) de faire pour eux des habillements au-dessus de leurétat ; ordre, en cas de demande de leur part, d'en informer les maîtres.

L'exercice de la justice pour les serfs, avant la loi de Beaumont, appartenait entièrement au seigneur ou au clergé. Celui-ci réglait les questions délicates dans ses deux grandes réunions annuelles, paschalis et autumnalls synodus. Quant aux différends entre nobles ils étaient déférés au Tribunal des Assises. L'ancienne chevalerie qui y siégeait tenait ses réunions à Nancy, Mirecourt et Vaudevranges (aujourd'hui Sarre- Louis). Au XIIIe siècle et plus tard surtout, il y avait dans les villes une prévoté et une mairie, et dans les bourgs et villages une mairie, justice seigneuriale qui connaissait des procès même en matière criminelle. La sentence ne devenait définitive qu'après l'avis des (Me échevin et eschevins de Nancy). Avec le procureur général, ils formaient le tribunal souverain, dont le jugement ne pouvait plus être soumis qu'au seul conseil du prince (1). (L'abbé Lionnois).

Haute justice. — Ce droit qui, comme ceux qui suivent, appartenait au seigneur, donnait la puissance de coercition, réprimande des délinquants par la mort, mutilation des membres, fouet et bannissement.

(1) Tous les détails qui suivent sont empruntés à Dumont (Justice criminelle).

S^J-fUjs MArVVH^

marque, pilori, échelles, etc. et autres peines semblables.

Ainsi, en 17.')^, la justice de Gerbéviller condamna à mort, pour vol de toile^ un nommé Jacquinot, déjà autrefois banni par elle. La Cour do Nancy confirma la sentence mais avec observations. (Tome I, p. 150).

Moyenne justice. — Elle donnait le droit de coercition, mais n'emportait ni mutilation de membre, ni bannissement, ni amende au-delà de 60 sous.

Basse justice. — C'était la simple justice de police ne pouvant s'immiscer dans la répresssion au-delà des amendes de 12 à 18 sous.

Dans la recherche de la vérité, la haute justice avait recours à différents genres de supplices. Voici quelques mots sur les plus connus.

Torture. — A Toul, elle paraissait une formalité obligée en tout état de cause. Elle consistait en chauffement des pieds arrosés d'huile, la pendaison dans une cheminée avecexposition prolongée à la fumée, la selle hérissée de pointes, la privation du sommeil pendant soixante heures.

Dans les justices ducales, à partir de Charles III, on employa exclusivement les grésillons, X échelle, les tortillons et Y estrapade. Dans les justices particulières, l'arbitraire en maintint quelques autres comme la grue, le frontal, le chapelet, les œufs, les brodequins.

Grésillons. — Cet instrument composé de trois lames de fer se rapprochant à l'aide d'une vis qui les serrait à volonté, servait à

presser violemment au patient le bout des doigts qu'on avait introduits entre les lames jusqu'à la racine des ongles. Pour amener l'aveu, on lui plaçait en même temps les doigts des pieds surtout les orteils dans un pareil étau.

Échelle. — Construite dans la forme ordinaire, mais plus forte et à bâtons anguleux, elle portait à son extrémité un tourniquet en bois comme les haquets des brasseurs. Au moyen du tourniquet on étendait les membres du patient, puis on lui glissait sous les reins un bois taillé en triangle aigu ; on lui jetait alors avec violence de l'eau très froide à la figure ou on lui en laissait tomber, goutte à goutte et de fort haut, une certaine quantité sur le creux de l'estomac ou entre les deux épaules. On lâchait subitement le tourniquet que l'on resserrait incontinent plus fort.

Tortillons. — C'étaient de petits bâtons d'environ dix centimètres de grosseur qu'on introduisait entre les membres du patient et la corde qui l'attachait à l'échelle. On les retournait autant que possible en sorte que la chair comprimée ressortait de toutes parts en bourrelets meurtrissants.

Estrapade. — A la voûte du cabinet de torture était attachée une poulie dans laquelle passait une chaîne ou une corde, comme on en emploie pour tirer Teau d'un puits. L'accusé, les mains liées derrière 1<* dos et attaché au crochet fixé au bout de la corde, était enlevé au plafond où il restait suspendu plus ou moins longtemps. S'il refusait d'avouer, on lui liait les deux jambes

auxquelles on accrochait doux poids <\^ trente ù quarante kilogrammes chacun. Cette dernière rigueur étail appliquée surtout aux malheureux destinés à périr.

La Branlure. — Kncore en honneur à Remiremont (ainsi que les œufs), après le règne de Charles III, elle consistait à laisser retomber brusquement le patient qu'on avait suspendu : secousse terrible qui Le brisait. — Le supplice des Œufs se faisait en plaçant tout brûlants des œufs cuits dur sous les bras, aux aisselles, entre les cuisses qu'on serrait fortement l'un contre l'autre.

Brodequins. — On appelait de ce nom quatre planches de chêne d'environ 66 centimètres de haut et percées de trous. On plaçait les jambes nues jusqu'au genou entre deux planches, puis on paquetait les quatre à l'aide de cordes aussi serrées que possible. Sept coins de bois étaient successivement enfoncés par le haut à coups de masse entre les deux planches du milieu, de manière à comprimer les jambes de plus en plus ; enfin un huitième était chassé à la hauteur des chevilles. Vn^ vis n'eût pas opéré avec tant de rigueur.

Frontal-Jarretière. — On passait autour du front ou des jambes une chaîne, et, à l'aide d'un bout de fer servant de tortillon, la tête ou la jambe étaient serrées tout juste assez pour ne pas être broyées.

Le progrès des idées, dû aux écrits dos philosophes, protestait hautement, énergiquement contre l'emploi de ces moyens de rechercher la vérité, tout aussi bien que contre les privilèges iniques qui . dans

l'ordre politique, administratif, ecclésiastique et judiciaire étaient assurés aux castes aristocratiques. Moralement aussi bien que matériellement la Révolution était mûre quelque temps avant 1789.

Depuis la paix de Ryswick, la noblesse, dispensée du service militaire, éloignée des assemblées publiques nationales aussi bien que des réunions provinciales toutes deux supprimées par le pouvoir central, la noblesse se voyait insensiblement dépouillée du monopole des avantages sociaux qui devinrent le partage du Tiers-Etat. En effet, de nouveaux nobles, des financiers, des commerçants, énormément enrichis par les manufactures et. le commerce maritime, de récente création, se trouvaient par la fortune, les talents, les égaux sinon les supérieurs des anciennes familles patriciennes. Riches, actifs, intelligents, ils protestaient par tous les moyens possibles contre une organisation politique qui les excluait des grades élevés dans l'armée, des hautes dignités de l'Eglise et de la magistrature. Aussi quand, en 1787, l'assemblée des notables proposa le retour, pour les Etats-Généraux futurs, aux us et coutumes pratiqués en 1614, un long cri d'indignation parcourut la France, et, sous la pression de l'opinion publique, Louis XYI dut décréter une représentation double, quant au nombre, pour les députés de la Rourgeoisie (1).

(I) En février 1789, on distribuait à Nancy une brochure sous ce titre : Dialogue entre un paysan et un

A quelque point de vue qu'on se place, «lit Charles Louandre, l'histoire est unanime à reconnaître que l'ancien régime étail fatalement condamné à disparaître devani les principes de 1789, parce que ces principes, en s'appuyant tonl à la fois SÙr la justice, la science et l'égalité proclamées par le christianisme, réalisaient les vœux inutilement formulés depuis tant do siècles par cette majorité de la nation, sur laquelle pesait l'exclusion et qui supportait toutes les charges. L'histoire a reconnu également qu'il était impossihle de changer l'ordre économique sans renouveler la théorie du droit politique, sans déplacer la notion du pouvoir, et qu'il n'y avait pas de moyen-terme entre des réformes partielles et une rénovation radicale. N'est-ce pas, en effet, de cette rénovation que datent, après une si longue immobilité, les immenses progrès réalisés depuis trois quarts de siècle dans l'économie sociale, le commerce, l'agriculture, etc.

La Révolution a fécondé la terre par la liberté.

Les privilégiés ne voulurent pas accepter bénévolement un pareil changement. Les nobles et le clergé défendirent avec acharnement ce qu'ils appelaient leurs droits. Eux qui, en 1776, s'opposèrent à la seule abolition de la corvée, sous prétexte que c'était laver du front de la plèbe la tache

curé. Voici les premières lignes de ce curieux faetum :

Le paysan. — Adam n'élaii-il pas notre premier père?

Le curé. — Sans doute.

Le paysan. — Etait-il de la Noblesse ou du Tiers-Etat?

Le curé. — Pourquoi me faites-vous une pareille question ?

Le paysan. — Dame! je voulions savoir cela, parce que s'il était noble, je le sommes aussi tretous ; s'il était du Tiers, je sommes plus anciens que la noblesse...

originelle de sa servitude ; eux qui repoussaient avec dédain toute idée de fraternité avec les fils de savetiers et de cordonniers ; eux qui, pour l'innocent délit de braconnage, envoyaient les manants aux galères et cela à la veille de 89; eux qui, depuis tant de siècles, s'engraissaient des sueurs du peuple, soit directement, soit par les faveurs princières, comment pouvaient-ils se résoudre à descendre au même rang que le Tiers, se soumettre à répreuve du seul mérite, voir d'un œil impassible, résigné, la gent taillable et corvéable à merci faire la loi, avec ordre aux fils des preux de s'incliner devant leurs arrêts ; non, cet immense bouleversement de Tordre ancien ils ne voulurent pas l'accepter sans combat, sans un duel à mort, duel sans trêve ni merci, sans pitié ni remords. Infime minorité en France, désespérant de soumettre une nation emportée par l'enthousiasme de la liberté, ils allèrent appeler au secours de leurs privilèges détruits, Yétranger. (1) Oui, l'étranger ! Ils offrirent de lui montrer le chemin de la France, d'y introduire, à l'aide

(t) « A la première révolution française, beaucoup de Lorrains crure.it taire acte' de fidélité en émigrnnt : la Lorraine est la province qui produisit le plus d'émigrés. On n'y rencontra point de jacobins ni de conspirateurs marquants. Pendant la Tkhrelb, il n'y eut que quatre exécutions à Nancy. On compte 39 personnes du département de la Meurthe qui périrent sous le couteau ou le plomb révolutionnaire. » i^Noël, V, p. 311, 31?).

Selon Michel (Biographie des hommes marquants de l'ancienne province de Lorraine), pendant toute la pério le révolutionnaire succombèrent, en divers lieux, 10 religieux, 13 nobles et 15 roturiers, en tout 38 personnes originaires 'le la Meurtht». La première fut Dé^illes, victime de l'insurrection 'te Nancy, en 1790, et la dernière Roger de Toul, exécuté en 1804, comme complice de Georges Cadoudal.

des traîtres restes au sein de la patrie, d\\ introduire ses hordes barbares, d'en inonder les villes et les campagnes, de faire naître toutes les horreurs <le La guerre civile et étrangère, d'écarteler le sol sacré de La patrie, à la seule condition de rétablir ce que 89 avait détruit, de relever les privilèges abattus, de remettre sous le joug- la plèbe émancipée, libre, ivre d'enthousiasme et de courage.

Tous les princes de l'univers, écrivit en leur nom Bouille à L'Assemblée, en quittant la France (1791), reconnaissent qu'ils sont menacés par le monstre que vous avez enfanté et bientôt ils

fendront sur notre malheureuse patrie Je

connais nos forces ; tout espèce d'espoir est chimérique, et bientôt votre châtiment servira d'exemple mémorable à la postérité.,... Vous répondrez des jours du roi et de la reine à tous les rois de l'univers ; si on leur ôte un cheveu de la tête, il ne restera pas pierre sur pierre à Paris. Je connais les chemins, je guiderai les armées étrangères. Cette lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de l'Europe.

Deux ans se perdirent en escarmouches : on combattit par l'intrigue, par le mensonge, la calomnie, en attendant le combat par le fer. 89, la prise de la Bastille furent le commencement des hostilités, 93 le duel à mort.

Une révolution, s'écria, quelques jours avant la bataille, le girondin Isnard, une révolution qui a ôté au despotisme son sceptre, à l'aristocratie sa verge, à la noblesse son piédestal, au fanatisme son talisman, une révolution qui a enlevé au clergé ses mines d'or, qui a déchiré tant de frocs, abattu tant de tiares, tant de diadèmes, une telle révolution ne se terminera

pas sans qu'on fasse de terribles efforts pour la renverser...

Brunswick, généralissime des Prussiens, vint accomplir la menace de Bouille et réaliser la prédiction d'Isnard. Son manifeste, du 25 juillet 1792, « menaçait de mort tous les gardes nationaux qui seraient pris les armes à la main défendant leur indépendance et leur patrie, et, dans le cas où le moindre outrage serait commis par les factieux contre la Majesté Royale, il annonçait qu'on raserait Paris de la surface du sol. »

Nous voulons l'égalité, répondit à ce défi sauvage le peuple français par la bouche d'Isnard, dussions-nous ne la trouver que dans la tombe ; mais avant d'y descendre nous y précipiterons tous les traîtres. Il faut que la liberté et l'égalité triomphent, en dépit de l'aristocratie et de la théocratie, parce que telle est la volonté du peuple français, et que sa volonté ne connaît de volonté supérieure à la sienne que celle de Dieu.

La liberté ou la mort, tel fut le commentaire laconique du peuple, enthousiasmé par ces brûlantes paroles.

On connaît le résultat de la lutte. Les ennemis vaincus durent évacuer le sol de la France, pêle-mêle avec les émigrés qui avaient opposé au drapeau tricolore le drapeau blanc associé aux aigles prussiennes.

Les aigles prussiennes! Elles sont revenues hélas ! appelées, amenées « d'un cœur léger » par un dospote aveugle et imbécile. Ce qui n'avait pu être accompli en 1793 Ta été en 1871, au grand désespoir des populations offertes en hécatombe aux exigences du vainqueur.

Ecoutez, Mesdames et Messieurs, ce cri

de rage et de désespoir poussé au mois d'août 1870 par l'alsacien Edouard Siebecker, au lendemain des défaites de Spikeren et de Reichshoffen, alors que tout espoir n'étail pas encore perdu.

Strasbourg est investi !

Nancy est occupé !

11 s'agit bien des traités de 1815! Nous n'en sommes plus môme au traité de Westphalie !

Leurs gazettes le disent : L'Alsace au grandduc de Bade devenant roi, et la Lorraine au roi de Bavière avec l'empereur d'Allemagne pour suzerain.

Ainsi donc, nous autres Alsaciens et Lorrains, nous qui seuls sommes restés Français quand toute la France épuisée se courbait devant la coalition, nous voilà conquis.

Barberousse a usé son sceptre de fer pour tâcher de nous soumettre ; il n'a pu y parvenir que par un compromis, en reconnaissant nos villes libres sous le nom de villes impériales, en leur confirmant des franchises telles qu'à Obernai, par exemple, aucun gentilhomme ne pouvait faire partie de la municipalité.

C'est nous qui, des premiers, bourgeois et paysans, avons sonné le tocsin contre l'Allemagne féodale, arraché les burgs des sommets et détruit les vautours du Rhin.

C'est nous qui nous sommes donnés à la France. C'est nous qui avons acclamé avec le plus de passion la Révolution.

C'est nous qui avons donné Kléber, Kellermann, Westermann, Lobau, Jordy, Ney, Rapp et tant d'autres.

C'est de chez nous qu'est parti le grand chant de la France : la Marseillaise.

C'est nous qui fournissons le quart de l'armée... C'est nous...

...Et nous deviendrions une simple annexe de ce mauvais lieu qu'on appelle Bade î

Allons donc !

Je ne sais si la patrie sera assez lâche pour nous abandonner ; je ne sais si, affolée de peur, la haute bourgeoisie acceptera à ce prix une paix honteuse ; mais, ce que je sais, c'est que, quel qu'il soit, je deviens l'homme de celui qui me rendra le pays de mes frères, à la condition qu'il ne touche en rien à ceux qui l'ont perdu.

Et, s'il ne s'en trouve pas, eh bien ! je préviens nos vainqueurs que c'est une nouvelle Pologne qu'ils s'attachent aux flancs.

Qu'ils ne l'oublient pas, nous sommes des peuples frontières, nous sommes une race de soldats terribles": des taureaux dans la plaine, des sangliers dans la forêt, des loups dans les montagnes. Chacun de nous a dans sa famille une légende de héros qui, lorsqu'elle n'est pas connue de l'histoire, est sue du village. Pour mon compte, j'en ai 17 des miens tombés pour la France, depuis la bataille de Fontenoy jusqu'au combat de Sacile.

Garder l'Alsace et la Lorraine ! La chance les a soûlés...

Allons ! vieille France, mère folle et toujours adorée, mais réponds donc qu'ils en ont menti, et que fusses-tu agonisante, tu n'abandonneras pas encore les deux plus jeunes, mais les deux plus vaillantes de tes filles...

...Vous savez ce qui est arrivé... Vous savez comment, après avoir brûlé la dernière cartouche, après avoir mangé le dernier morceau de pain noir, les patriotes qui s'étaient le plus énergiquement opposés à cette guerre maudite durent signer le traité néfaste qui a mutilé la France.

Et aujourd'hui, là-bas où nos pères ont tant de ibis fêté si joyeusement le 14 Juillet, on pleure, on regarde le ciel, on tourne les regards du côté de la France, on embrasse avec amour la vieille cocarde de la Révolution, de la République, la cocarde tricolore,

cette sainte relique de La chère patrie absente qu'il faut cacher devant le vainqu *ur en éveil, absolument comme autrefois s ms la Restauration.

La Restauration! ah! elle aussi, comme d'autres, a eu son jour de triomphe. Son

drapeau blanc a chassé noire cher drapeau tricolore, et, aux applaudissements de la Chambre Introuvable, M. de Broglio comme d'autres royalistes demanda la peine de mort contre quiconque arborerait « ce drapeau « abominable, dit-il, que je ne nommerai pas « tant son nom me répugne à prononcer et « me révolte. »

Avec le drapeau de la Révolution, les royalistes proscrivirent les Conventionnels, ces augustes vieillards coupables d'avoir vaincu la coalition et d'avoir sauvé les conquêtes de 89, d'avoir fait triompher les principes inscrits dans les Droits de l'Homme et du Citoyen. Quand on demandait pour eux: la permission de venir mourir dans cette France qu'ils avaient sauvée et fait grande, le pouvoir prononçait ce mot fatal : jamais. Beaucoup de ces confesseurs de la Révolution, de la République, sont morts à l'étranger, pleins de foi dans un prochain avenir de liberté, d'égalité, de fraternité pour la chère patrie. La défaite du jour laissait intacte, ardente, leur confiance dans le triomphe pour l'avenir.

Le conventionnel Genevois, dit E. Quinet, se sentant près de mourir à Vévey, en Suisse, fit approcher son domestique : Quand je serai mort, lui dit-il, et que les Bourbons auront été détrônés, tu viendras sur ma tombe ! tu frapperas deux coups de canne et tu diras : Maître, nous les avons chassés !

J'ai l'espoir que pour d'autres proscrits, d'autres exilés de la patrie, l'heure viendra où sur la tombe de ceux qui seront morts avant le grand jour de la revendication, vous pourrez dire, vous la jeune France, vous notre espoir: Citoyens, citoyens, réjouissezvous nous les avons chassés ! ! î

L'espérance seule est restée au fond de la boîte de Pandore, et, avant moi, le poète latin, avait dit :

Multa y^enascenhir quœ jam cecidere.

En attendant ce beau jour, Mesdames et Messieurs, poussons ensemble ce cri d'amour, de foi et d'espérance :

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