Kléber était fils d'un terrassier; Âugereau, d'un maçon
si pure, si imposante, il n'eût pas été un obstacle heureux à la trahison du 18 Brumaire? Et qui pourrait dire, alors, à quel point le sort de la France eût été autre? Plus d'Empire, plus de conquêtes effrénées, plus de désastres , plus d'invasion , plus de démembrement ! La République inviolée eût suivi sans interruption son cours glorieux, et la France n'aurait pas perdu dès cette époque, et plus tard encore, tant de sang généreux et tant de provinces ! Surtout elle n'eût jamais connu la gangrène des •dix-huit années du second Empire , ni la honte de Sedan !
C'est donc avec un sentiment très Juste qu'en voyant Hoche mourir à vingt-neuf ans, — tué par le chagrin ou empoisonné ? on ne sait, — quelques-uns de ses contemporains regardèrent sa mort comme celle de la République elle-même (19 septembre 1797).
« Pour comprendre, dit Michelet, ce que furent les armées de la République et la grande vie morale qui les animait, il faut se rappeler leur origine. Elles sortaient des fédérations fraternelles : elles étaient parties d'un autel. Sur cet autel, en 90, la France armée (trois millions d'hommes) avait juré deux choses : l'unité de la patrie, et l'affranchissement du monde. A cette première réunion, déjà armée mais pacifique encore, la France se donna rendez-vous. Elle tint parole en 92 ; elle partit alors tout entière aux croisades de la liberté. »
Les guerres de la République furent en effet des guerres de délivrance. Les guerres de l'Empire, au con-
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traire, furent des guerres d'asservissement. On vient de voir quelle était la grande âme des années françaises républicaines ; un étranger, un Corse, va la changer : il va substituer l'intérêt personnel, l'ambition, l'amour du pillage et du lucre, au désintéressement et à la générosité. Du haut des Alpes, il montre à ses soldats l'Italie, non plus comme une nation à délivrer, mais comme une proie à conquérir. Cependant, par un double jeu de proclamations calculées, tandis qu'il présente à ceux-ci ce riche pays à dévorer, il affirme à ceux-là dans des phrases sonores qu'il leur apporte la liberté.
Dès lors, l'esprit de l'armée se corrompt. Les jeunes, les désintéressés, se sont fait tuer pour la patrie, pour la République; les autres, les généraux repus, seront tout prêts avec leurs troupes, devenues prétoriennes et serviles, à se faire les complices des coups d'État, des 18 Brumaire et des 2 Décembre, le premier crime contenant le second.