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Charpentier, V Armée

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on parlait si plaisamment était due à Timpéritie de ces généraux de cour et d'alcôve, aux rivalités qu'excitaient entre eux les préférences et les caprices de la favorite. En moins de dix ans, vingt-cinq ministres furent appelés et renvoyés par elle, « dégringolant l'un après l'autre, dit Voltaire, comme les personnages de la lanterne magique. » C'est un spectacle curieux et triste de voir ce malheureux comte de Clermont, tout désireux qu'il est d'obéir à sa puissante protectrice , se débattre contre les fantaisies d'une imagination féminine qui lui désorganise, en se jouant, les restes de cette misérable armée. A peine a-t-il les forces nécessaires pour tenir contre l'ennemi, et on lui ôte tout-à-coup des bataillons entiers , pour les envoyer à l'impératrice , notre alliée, qui, au dire de madame de Pompadour, se trouve en danger d'être détrônée. Il a beau protester ; elle lui envoie, tout en se faisant coiffer et mettant ses mouches, des ordres de marches et de contremarches; si bien qu'à la fin, un peu agacé, il ose répondre : a II faut me laisser faire, madame, et ne pas me prévenir par des idées de trop loin, ou du moins me les communiquer avant de donner les ordres ; sans cela, la besogne ira mal. La façon de la Cour, de diriger les mouvements militaires, est ancienne et bien mauvaise. Cela gêne un général qui est sur le lieu, qui sait son métier et qui est instruit des vues politiques. »

Un autre jour, faisant allusion à l'habitude qu'avait madame de Pompadour de marquer avec des mouches

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sur la carte la situation et les mouvements des belligérants : « Madame, soyez tranquille, écrit-il, une armée en campagne ne se mène pas comme on promène son doigt sur une carte. »

Toutes ces belles opérations aboutirent à la défaite de Crevelt, en 1759. Et les Parisiens de rire, et de se consoler par des chansons :

D'où venez-vous, monsieur Tabbé?

Vous avez Fair tout essoufflé!

— Je reviens de la guerre. .

— Eh bien?

Et qu'alliez-vous y faire!. .

— Vous m'entendez bien.

Je suis arrivé, j'ai juré.

J'ai bu, je me suis enivré, J'ai fait le diable à quatre...

— Eh bien?

— Je me suis laissé battre...

Vous m'entendez bien.

On contait qu'après la défaite le comte de Clermont s'était enfui à toute bride jusqu'à Nuys et là avait demandé s'il était arrivé déjà beaucoup de fuyards. — « Non, monseigneur, vous êtes le premier. » — Sur quoi il écrivit le lendemain au maréchal de Belle-Isle que sa retraite s'était opérée dans le meilleur ordre.

Voilà ce que furent les armées de France sous la monarchie absolue. « Après moi le déluge ! » disait Louis XV. Le déluge vint en effet. Et la face du monde fut renouvelée.

La Révolution, comme un grand orage qui purifie l'air, régénère la France et l'armée. En 1789, la formation des gardes nationales par toute la France amène le licenciement des troupes provinciales qu'elles étaient destinées à remplacer. Ces troupes furent supprimées, le 20 septembre, et fournirent des cadres tout faits aux premiers bataillons de volontaires nationaux. Plus de luxe, plus de mollesse, plus de vaines superfluités ; le nécessaire à peine, et pas toujours : l'énergie de la volonté et l'ardeur du patriotisme, avec la généreuse ambition, y suppléaient. Les généraux se contentaient de peu et partageaient les privations du soldat : la paye était de 8 francs par mois pour les hauts grades, avec le même pain que celui du troupier. Et encore pas toujours. On jeûnait de temps en temps. Un officier général en présence de l'ennemi ne réclamait pour ses troupes ni la solde qu'elles ne recevaient plus, ni le vêtement ou la chaussure qu'elles ne recevaient guère; rien que les vivres de campagne, pour ne pas mourir de faim ; la lettre, dans sa familiarité soldatesque et généreuse, a été conservée :« ... Mes lapins n'ont pas de pain. Pas de pain, pas de lapins ; pas de lapins, pas de victoires !... » Les chefs donnaient l'exemple du courage et marchaient les premiers, à la mort, à la gloire, selon qu'il plaisait à la destinée !

L'éducation de cette armée se fait rapidement sous le feu. Les victoires se multiplient. L'armée, alors, c'est la patrie elle-même combattant pour les lois et pour l'indépendance

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nationale. L'Assemblée, par un décret du 13 février 1790, édicté que la distribution des grades sera désormais indépendante de la naissance et de la fortune. Quatre mois après, 19 juin 1790, un autre décret abolit toutes les distinctions du régime féodal, les titres, les armoiries : la Noblesse cesse d'exister comme corps dans l'État, de même qu'elle a disparu comme tète de colonne dans l'armée.

Les soldats de la Révolution ont été dignement célébrés par un historien en qui revit l'âme de la Révolution elle-même. « J'étais enfant en 1810, dit Michelet, lorsqu'au jour de la fête de l'Empereur on laissa tomber les toiles qui cachaient le monument de la place Vendôme, et la colonne apparut. J'admirais avec tout le monde. Seulement j'aurais voulu savoir les noms des hommes d'airain figurés aux bas-reliefs : « Et tous ceux-là, disais-je, qui montent autour de la colonne, comment les appellet-on ? — Ils montent, aveugles, intrépides, ils montent combattant toujours, comme s'ils allaient pousser la bataille jusque dans le ciel. La spirale tout-à-coup s'arrête. Et tout ce peuple sans nom devient le marche-pied d'un

seul. »

Le grand historien avait résolu de réparer, autant qu'il était en lui, cette injustice ; la mort interrompit son œuvre. Il n'a laissé que quelques pages de cette légende d'or; mais quelles flères ébauches de héros ! animées de quel souffle I l'âme même de la France, le cœur même de la patrie, qui, comme en eux, battait en lui ! quelles esquisses

simples et touchantes ! Interrompues par la mort , elles n'en sont que plus vraies, plus analogues au sujet même.

— Voyez celle de Champion net :

« Il y avait à Valence un jeune homme admirable — d'aspect, de taille et de courage, d'un cœur héroïque. Plusieurs, lui reprochant une faute qui n'était pas la sienne, avaient baptisé ce fils du hasard et de l'amour du nom qui lui resta , Champi^ Championnet. Ce fut lui qui, de ses mains, près de Valence, bâtit l'autel de la Patrie, où l'une des premières fédérations — la première peut-être de toutes

— se fit en février 1790. Cette fédération permanente, et formée en bataillon par les soins de Championnet, reste illustre dans l'histoire {premier bataillon de la Drôme). Avec elle marcha, combattit, au Rhin, à Rome et à Naples, son chef intrépide, fondateur des Républiques d'Italie. »

Par l'acte du 23 mai 1789, Louis XVI avait déclaré qu'il ne changerait Jamais l'institution de V armée; c'està-dire que la Noblesse continuerait d'avoir presque tous les grades, et que le roturier ne pourrait monter que très difficilement*. Ce fut alors que Kléber, Jourdan, Joubert,

1. Nous avons, toutefois, cité des Ordonnances de Richelieu et de Louis XIV, qui permettaient par exception à un roturier de monter à un grade supérieur; dans les brigadiers et les maréchaux de camp, il y avait un certain nombre de roturiers; mais ces officiers de fortune, comme on les nommait si expressivement, n'avançaient que par hasard, quand ils avaient fait quelque action d'éclat. — Le soldat lui-même, nous l'avons vu, "pouvait devenir sous-officier, et même, officier, mais encore plus difficilement, comme cela existait dans l'armée anglaise avant la suppression de l'achat des grades sous le ministère Gladstone. — Ce qui manquait à l'armée de l'ancien régime, c'était ce caractère

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qui d'abord avaient servi, quittèrent Tarmée, comme une impasse, une carrière sans issue, sans espoir. Augereau, Hoche, Marceau, Masséna, Soult, Ney, Murât, Oudinot, Victor, Lefebvre, Bernadotte étaient sous-officiers ou soldats; Moncey 5 Davoust , Macdonald, Kellermann, Marmont, Clarke, Sérurier, Pérignon étaient sous-lieutenants; Latour d'Auvergne , de trop petite noblesse sans doute pour monter plus haut, séchait d'ennui au bout de dixsept ans de lieutenance ; tous, cloués là, aux rangs inférieurs, par les privilèges féodaux, tandis que des colonels au biberon tettaient, à la barbe de nos vieux soldats ! — Aussi, quand les barrières s'abattent au souffle de la Révolution, quel éveil, quel essor, quelle éruption de patriotisme et de génie ! Hoche , Marceau, Kléber , Desaix, Latour d'Auvergne, si désintéressés I Quelle éclosion de héros ! Le caractère de ces hommes qui avaient si longtemps souffert de l'iniquité, c'est l'amour de la justice. Ils sont affectueux pour le soldat. Hoche écrit, dans une de ses lettres : « L'esprit du soldat est généralement bon. Il aime à bien servir; mais il veut être commandé et encouragé. Loin de nous ces hommes qui le regardent ou qui le traitent comme un vil mercenaire ! La classe des simples fusiliers est la plus pure et la plus estimable de l'armée. Nous devons l'aimer , la considérer, et proportionner nos attentions à ses besoins. Qui ne sait qu'il est

d'armée natiouale que lui a donné la Révolution. Les soldats étaient racolés, et, il faut le dire, beaucoup de ces volontaires enjôlés étaient des hommes de triste moralité, et souvent de véritables soudards.

tel grenadier doué d'un plus grand sens que son général ? Dans les armées indisciplinées seulement, la multitude peut devenir méprisable, par la licence à laquelle elle est abandonnée. Sous de bons chefs, elle reprend ses vertus ; elle sert l'État, qui naguère en était opprimé. »

Tous ces vrais héros de la République furent citoyens avant tout, obéissants aux lois jusqu'à la mort ; avec cela, amis des faibles, et guerriers par haine de la guerre, dignes chevaliers du Droit nouveau. Pendant la campagne de Vendée, Hoche écrit à un de ses lieutenants : « N'oublie jamais que ce sont des Français que tu arrêtes, et que tu ne dois les traiter en ennemis que lorsqu'ils t'y contraignent par leur rébeUion. J'attends que tu mettes dans cette expédition toute l'humanité qui caractérise les répubUcains. » Marceau , dans une lettre d'une sublime tristesse, écrit à sa sœur : « Ne parle pas de mes lauriers, ils sont trempés de sang humain ! » Même à l'égard des étrangers, des ennemis acharnés de la France, dès que le combat est fini, nos héros se retrouvent doux et fraternels. Après la bataille de Valmy, les Français, voyant passer par charretées les Prussiens malades, pâles de faim et de fièvre, exténués par la dyssenterie, s'arrêtent court et les laissent s'en aller. Ceux qu'ils prirent, ce fut pour les soigner dans les hôpitaux français.

Le dévouement à la patrie, sans arrière-pensée personnelle, était la loi de ces républicains. Kléber refusa plusieurs fois le rang de général en chef. En Vendée, il le fit

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donner au jeune Marceau, son ami, lui laissant tout le prestige, ne partageant que le péril et la responsabilité. — Desaix ne voulut Jamais commander qu'en second. La bataille de Marengo , perdue à trois heures de l'aprèsmidi, est regagnée, grâce à lui, le soir, et c'est Bonaparte qui en recueille l'honneur; au moment où Desaix ramène la victoire, il tombe frappé d'une balle dans la poitrine et prononce en mourant, non la phrase fastueuse que lui prête le Premier Consul, mais ce simple mot : « N'en dites rien. »

Hoche, né à Versailles, fils d'un soldat devenu palefrenier aux écuries du Roi S. fut d'abord soutenu par sa tante, qui était fruitière ; mais bientôt il trouva moyen de se suffire à lui-même, puis il se fit soldat, comme son père. A vingt ans, il accélérait son éducation avec une ardeur étrange, inquiète : il devait mourir à vingt-neuf; il dévorait tous les livres. Pour pouvoir en acheter, il tirait de l'eau, la nuit, chez les jardiniers, comme le stoïcien Cléanthe. N'était-il pas lui-même, sans le savoir, une âme stoïque, à l'ancienne marque? En même temps un cœur si humain et si doux, « le pacificateur de la Vendée, » et qui au génie militaire joignait le génie administratif. Si la destinée jalouse ne l'eût tranché dans sa fleur de gloire, comme Bonaparte l'avait coupé dans son triomphe d'Allemagne par les préliminaires soudains de la paix de Léoben, qui sait si avec sa jeune et haute renommée,

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