CHAPITRE PREMIER
l'esclavage
La démocratie véritable est l'ascension continuelle du peuple par Tinlelligence et par le travail.
Le travail est le grand émancipateur — des individus et des nations. Par le travail, Thomme se fait lui-même et refait son milieu, modifiant la société et la nature. Rousseau, au début de YEmile^ méconnaît que c'est cela même qui constitue sa grandeur.
Le travail est le père du droit. Toute peine, en effet, méritant salaire, et un salaire proportionné, l'homme, à la suite d'une tâche accomplie, d'une œuvre réalisée par son activité, conçoit sous cette forme l'idée du droit, corrélative à celle du devoir, et, pour dire les deux choses d'un mot, l'idée de la justice, dont le devoir et le droit sont les deux faces.
Toutefois cette lueur morale ne perce que tardivement
Deschanel. ^
les ténèbres de la barbarie. Le progrès ne s'accomplit, dans les commencements surtout, qu'avec une lenteur extrême, à travers des milliers de siècles. D'ailleurs il n^est pas continu, il est intermittent : il y a, dans la marche de lliumanité et de la civilisation, des moments de recul. Mais le progrès se fait enfin.
1® La vie chasseresse,
2" La vie pastorale,
3® La vie agricole, telles sont les trois premières formes successives de la vie humaine; or la seconde est un progrès sur la première, par la domestication des animaux; la troisième, un progrès sur la seconde, par l'enrayement de la vie nomade et le commencement de la fixité ; conséquemment, de ridée de patrie. Ensuite viennent : le commerce, qui crée l'industrie ; puis la navigation ; par lesquels la vie se développe, s'étend et se ramifie sur la planète.
A travers tout cela, « le coinbat pour la vie, » la guerre, apporte aussi son progrès relatif, tuant les faibles au profit des forts : c'est pourquoi elle est considérée par d'éminents esprits comme la grande éducatrice du genre humain *. A leurs yeux, le principe le plus fécond de sélection des peuples, la cause la plus générale de presque tous les progrès du corps et de l'esprit, c'est la guerre. La
1. Joseph de Maistre, P.-J. Proudhon, Darwin, Herbert Spencer, W. Bagehot.
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sélection sexuelle, la lutte pour la possession des femmes, a sans doute contribué à développer la force mâle, la beauté virile, Tintelligence et la valeur de Thomme; mais c'est la lutte pour l'existence, la concurrence vitale entre les divers peuples, qui ont surtout amélioré les races capables de résister.
Lorsque la guerre et l'anthropophagie étaient encore rétat naturel du genre humain, le travail pacifique, la culture de la terre, le soin du bétail et le reste, tout cela était regardé comme chose vile et servile : les esclaves, en efiet, c'est-à-dire les vaincus, quand on ne les mangeait pas, en étaient seuls chargés. C'est de là même que vient, dit-on, le mot servies : lorsque les vaincus étaient trop nombreux, les vainqueurs, ne pouvant les manger tous, ne tuaient que le nécessaire et gardaient le reste comme provisions. Aujourd'hui encore, dans l'Amérique du Sud, lorsque les Cobéus des bords de l'Uaupès ont plus de viande humaine qu'il ne leur en faut, ils la font dessécher, la fument et la gardent en guise de conserve *. Or ceux que l'on gardait, non pas fumés, mais vivants, s'appelaient pour cette raison servi, même chose que servati, conservés , réservés et préservés : ils avaient la vie sauve, provisoirement du moins.
Même en dehors de l'anthropophagie, le vainqueur, d'après la coutume barbare, aurait pu tuer le vaincu, pour