‹ Le peupleChapitre 15 sur 188 · TIRÉ.DB MA FAMILLE. XXXI · texte numérisé non relu

TIRÉ.DB MA FAMILLE. XXXI

deux, trois fois de suite un chant de Virgile, un livre d'Horace. Peu à peu, je les retenais; du reste, je n'ai jamais pu apprendre une seule leçon par cœur.

Je me rappelle que dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814!), et mes ennemis k moi se moquant de moi tous les jours, un jour , un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même: wns feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas trop si le patn viendrait le soir , tout semblant finir pour moi, — j'eus en moi , sans nnl mélange d'espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien > — je frappai de ma main, crevée par le. froid, sur ma table de chêne (qu6 j'ai toujours conservée), et sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir.

Qu'estH)e que je craindrais maintenant, mm ami, dites-le-moi? moi, qui suis mort tant de fois, en moi-même, et dans l'histoire. — Et qu'est-ce que je désirerais?... Dieu m'a donné, par l'histoire, de participer à toute chose.

La vie n'a sur moi qu'une prise, celle que j'ai

Xmi EXEMPLE TiMé DE MA FAMILLE.

resseotie le 12 février dernier, environ trente ans après. Je me retrouvais dans un jour semblable, également couvert de neige , en face de la même table. Une chose me monta au cœur : « Tu as chaud, les autres ont froid.. • cela n'est pas juste... Oh! qui me soulagera de la dure in^;alité? » Alors, regardant celle de mas mains qui depuis 1813 a gardé la trace du froid, je me dis pour me consoler : « Si tu travaillais avec le peuple, tu ne travaillerais pas pour lui... Va donc, si tu donnes à la patrie son histoire, je t'absoudrai d'être heureux. »

Je reviens. Ma foi n'était pas absurde ; elle se fondait sur la volonté. Je croyais à l'avenir, parce que je le faisais moi-même. Mes études finirent bien et vite ^. J'eus le bonheur, à la sortie, d*échapper aux deux influences qui perdaient lés jeunes gens, celle de l'école doctrinaire, majestueuse et stérile, et la littérature industrielle,

* Je du beaucoup tux eneouragementf de mes illustres professeurs, MM. Villemain et Leclerc. Je me rappellerai toujours que M. Yillemain, après la lecture d*un devoir qui lui avait plu, descendit de sa chaire, et vint avec un mouvement de sensibilité charmante, s*asseoir sur mon bane d'élère, A e«lé de moi.

MON ENSEIGNBMEMT. XXXIil

dont la librairie, àpmne ressuscitée, accueillait akNTs facilement les plus malheureux essais.

Je ne voulus point vivre de ma plume. Je voulus un vrai métier; je pris celui que mes études me facilitaient, l'enseignement. Je pensai dès lorSy comme Rousseau, que la littérature doit être la chose réservée, le beau luxe de la vie, la fleur intérieure de l'âme. C'était un grand bonheur pour moi, lorsque dans la matinée, j'avais donné mes leçons, de rentrer dans mon fau*bourg, près du Père-Lachaise, et là paresseu* sèment de lire tout le jour les poètes, Ifomère , Sophocle, Théocrite, parfois les historiens. Un de mes anciens camarades et de mes plus ehers amis, M. Poret, faisait les mêmes lectures, dont nous conférions ensemble, dans nos longues promenades au bois de Vincennes.

Cette vie insoucieuse ne dura guère moins de dix ans, pendant lesquels je ne me doutais pas que je dusse écrire jamais. J'enseignais concurremment les langues, la philosophie et l'histoire. En 1821, le concours m'avait fait professeur dans un collège. En 1827, deux ouvrages

XXXIV MON ENSEIGNBHBirr.

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qui parurent en même temps» mon Vico et mon Précis d'histoire moderne, me firent professeur à TËcole normale K

L'enseignement me servit beaucoup. La terrible épreuve du collège avait changé mon ea*ractère, m'avait comme serré et fmné, rendu timide et défiant. Marié jeune» et vivant dans une grande solitude» je désirais de moins en moins ta société des hommes. Celle que je trouvai dans mes élèves, à TÉcole normale et ailleurs, rouvrit mon cœur» le dilata. Ces jeunes générations» aimables et confiantes» qui croyaient en moi» me réconcilièrent à Thumanité. J'étais touché» attristé souvent aussi» de les voir se succéder devant moi si rapidement. A peine m'attadmis-je^ que déjà ils s'éloignairat. Les voilà tous dispersés, et plusieurs (si jeunes!) sont morts. Peu m'ont oublié; pour moi» vivants ou morts» je ne les oublierai jamais.

Ils m'ont rendu» sans le savoir, un service

A Je l'ai faittée à regiei en 1837, lorsque 1* influence éclectique y Tut dominante. En 1858, l'Institut et le collège de France m'ayant également élu pour leur eandidat, j'olttins la chairs que J'occupe

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