‹ Le peupleChapitre 57 sur 188 · DESTRUCTIVE · texte numérisé non relu

DESTRUCTIVE

pas. . . Triste et misérable commerce, sans industrie, sans autre idée que celle de se manger l'un

l'autre.

La vente augmente à peine, et les marcjiands augmentent, multiplient à vue d'œil, la qçnç^rrence aussi, l'envie, la haine. Ils ne fqnt,^r,ien^.ils sont là sur leur porte, les bras croisés, à^^p regarder de travers, à voir si la pratique infii^èla^ pe va pas se tromper de boutique. Ceux det.f^fjis, qui sont quatre-vingt mille, ont eu Tan der,i^^r q^U:^, rante-six mille procès au seul tribunal dç. pommerce, sans parler des autres tribunaux. Chiffre afifreux! Que de querelles et de haines ^ suppose!...

L'objet spécial de cette haine, celui que le patenté poursuit, fait saisir quand il peut, c'est le pauvre diable qui roule sa boutique , et s'arrête un moment, c'est la malheureuse femme qui sur un éventaire, porte la sienne ! hélas, et souvent encore un enfant*... Qu'elle ne s'avise pas de s'asseoir, qu'elle marche toujours.., sinon ^le es): saisie.

Je ne sais pas vraiment si celui qui la fait saisir, ce triste homme de boutique, est plus heureux

i Lire la piôce si toachante de Savinien Lapointe,

84 LE xMARCHAND COMPAKÉ A L'OUVRIER.

pour être assis. Ne point bouger, attendre, ne pouvoir rien prévoir. Le marchand ne sait presque jamais d'où lui viendra le gain. Recevant la marchandise de la seconde, de la troisième main, il ignore quel est en Europe Fétat de son propre commerce, et ne peut deviner si Tan prochain il fera fortune ou faillite.

Le fâbricant, l'ouvrier même, ont deux choses, qui, malgré le travail; rendent leur destinée meilleut^è que celle du marchand. V Le marchand ne crée point, il n'a pas le bonheur sérieux, digne de l'homme, de faire naître une chose, de voir avancer sous ■ sa main une œuvre qui prend forme, qui devient harmonique, qui, par son progrès, répond à son créateur, console son ennui et sa peine.

2** Autre désavantage, terrible, à mon avis : Le marchand est obligé de plaire. L'ouvrier donne son temps, le fabricant sa marchandise pour tant d'argent; voilà un contrat simple, et qui n'abaisse pas. Ni l'un ni l'autre n'a besoin de flatter. Il n'est pas obligé, souvent le cœur navré et les yeux pleins de larmes, d'être aimable et gai tout à coup, comme cette dame de comptoir. Le mar- (^haiid inquiet, mortellement occupé du billet qui échoit demain, il faut qu'il sourie, qu'il se prête.

Il EST OBLIGÉ DE PLAIRE. 85

par un effort cruel, au babil de la jeune élégante qui lui fait déplier cent pièces, cause deux heures, et part sans acheter.

Il faut qu'il plaise, et que sa femme plaise. Il a mis dans le commerce, non-seulement son bien, sa personne et sa vie, mais souvent sa famille^.

L'homme le moins susceptible pour lui-même, souffrira, à chaque heure, de voir sa femme ou sa fille au comptoir. L'étranger même, le témoin désintéressé ne voit pas sans peine dans une honnête famille qui commence un commerce, les habitudes intérieures violemment troublées, le foyer dans la rue, le saint des saints à l'étalage ! La jeune demoiselle écoute, les yeux baissés, l'impertinent propos d'un honune indélicat. On y retourne quelques mois après, on la retrouve hardie.

La femme, au reste, fait bien plus que la fille, pour le succès d'une maison de commerce. Elle cause avec grâce, avec charme. . . Où est l'inconvénient, dans une vie si publique, sous les yeux de

1 On a parlé de TouTriére en soie et dn commis qui se faisait payer sa connîTence au vol. On a parlé de i*oavriére en coton, je crois, i tort ; le fabricant est trés-peu en rapport avec ses ouvriers et ou^ vriéres. On a dit enfin que Tosurier de campagne mettait souvent les délais i un prix immoral. Pourquoi n'a-i-on pas parlé de la marchande, si exposée, obligée de plaire à Tacheteur, de causer longuement avec lui, et qui s'en trouve ordinairement si mai ?

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