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ISOLEMENT DU BOURGEOIS

Nulle pass^îon n*est fixe , la peur moins qu^aucune autre. Il faut en subir le progrès. Or, la peur a ceci qu'elle va toujours grossissant son objet, toujours affaiblissant l'imagination maladive. Chaque jour nouvelle défiance ; telle idée semble dangereuse aujourd'hui, tel homme demain, telle classe; on s'enferme de plus en plus, on barricade , on bouche solidement sa porte et son esprit; plus de jour, point de petite fente par où puisse entrer la lumière.

Plus de contact avec le peuple. Le bourgeois ne le connaît plus que par la Gazette des Tribunaux. Il le voit dans «on domestique qui le vole et se moque de lui. Il le voit, à travers les vitres, dans l'homme ivre qui passe là-bas, qui crie, tombe, roule dans la boue. Il ne sait pas que le pauvre diable est, après tout, plus honnête que les empoisonneurs en gros et en détail qui l'ont mis dans ce triste état.

Les rudes travaux font les hommes rudes , et les rudes paroles. La voix de l'homme du peuple est âpre ; il a été soldat, il affecte toujours l'énergie militaire. Le bourgeois en conclut que ses mœurs sont violentes, et le plus souvent il se trompe. Le progrès du temps n'est sensible en nulle chose plus qu'en ceci. Récemment, lorsque la

110 ISOLEMENT PB VSNBICHl QUI S'EST OUBLIÉ.

force année egtra brusquement chez la mère des charpentiers, que leur caisse Ait brisée, leurs papiers saisis, leurs pauvres épargnes, n'ayonsnous pas vu ces hommes courageux se contenir dans la modération, et s'en remettre aux lois?

Le riche, c'est l'enrichi généralement, c'est le pauvre d'hier. Hier, il était lui-même l'ouvrier, le soldat, le paysan qu'il évite aujourd'hui. Je comprends n^ieux que le petit-fils, né riche, puisse oublier cela; nms, que dans une vie d'honune, en tjrente ou quarante ans, on se méconnaisse, c'est cho^ inexplicable. De grâce, homme des temps belliqueux, qui cent fois avez vu l'ennemi, ne craignes pas d'envisager en face vos pauvres compatriotes dont on vous fait tant peur. Que font-ils? ils commencent aujourd'hui, comme vous avez commencé. Celui qui passe làbas, c!est vous plus jeune... Ce petit conscrit qui s'en va, chantant la Marseillaise, n'est-ce pas vous, enfant, qui partiez en 92? L'officier d'Afrique, plein d'ambition et d^un souffle de guerre, ne vous rappelle-t-il pas 1804 et le camp de Boulogne? Le commerçant, l'ouvrier, le petit fabricant, ressemblent for( à ceux qui, comme vous, vers 1820, ont suivi la fortune.

Geux-d sont conmote vous ; s'ils peuvent, ils

DANS L'rSOLBMENT S'&ST FAIT LE VIDE. 111

monteront, et très-probableipent par de meilleurs moyens, étant nés dans un temps meilleur* Ils gagneront, et vous n'y perdrez rien... Laissez cette idée fausse qu'on ne gagne qu'en prenant aux autres. Chaque 0ot de peuple qui monte, amène avec lui un flot de.ric)iesse nouvelle.

Savez-vous le danger 4^ s'isoler, de s'enfermer si bien ? c'est de n'enfermer que le vide. En excluant les hommes et les idées, on va diminuant soi-même, s'appauvrissant. On se serre dans sa classe, dans son petit cercle d'habitudes où l'esprit, l'activité perçopnelle ne sont plus nécessaires. La porte est bien fermée; qiais il p'y a personne dedans... Pauvre riche, $i tu p'es plus rieq, que veux-tu donc si bien garder?

Ouvrons cette âme, voyons avec elle, si elle a du souvenir, ce qui y fat, ce qui y reste. Le Jeune élan de la Révolution, hélas! qui en trouverait ici la moindre trace ? La force guerrière de l'Empire, l'aspiration libérale de la Restauration, n'y paraissent pas davantage.

Cet homme d'aujourd'hui, nous l'avons vu décroître, à chaque degré qui sein):^lait l'élever. Paysan, il eut les mœurs sévères, la sobriété et l'épargne; ouvrier, il fut bon cainarade et secourable aux siens; fabricant, il était actif, éner-*

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