‹ Le peupleChapitre 74 sur 188 · ALLIANCES DE LA BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

ALLIANCES DE LA BOURGEOISIE

gique, il avait son patriotisme industriel, qui faisait eflfort contre l'industrie étrangère. Tout cela, il Ta laissé en chemin, et rien n*est venu à la place ; sa maison s'est remplie, son coffre est plein, son âme n'est que vide.

La vie s'allume et s'aimante à la vie, s'éteint par l'isolement. Plus elle se mêle aux vies différentes d'elle-même, plus elle devient solidaire des autres existences, et plus elle existe avec force, bonheur, fécondité. Descendez dans l'échelle animale jusqu'aux pauvres êtres qui laissent douter s'ils sont plantes ou animaux, vous entrez dans la solitude; ces misérables créatures n'ont presque aucun rapport avec les autres.

Ëgoïsme inintelligent! de quel côté la classe craintive des riches et bourgeois regarde-t-elle? où va-t-elle s'alUer, s'associer? justement à ce qui est le plus mobile, aux puissances politiques qui vont et viennent en ce pays, aux capitalistes qui, le jour des révolutions, prendront leurs portefeuilles et passeront le détroit... Propriétaires, savez-vous bien *celui qui ne bougera point, pas plus que la terre même?. .. C'est le peuple. Appuyez-vous sur lui.

Le salut de la France et le vôtre, gens riches, c'est que vous n'ayez pas peur du peuple, que

VOUS alliez à lui, que vous le connaissiez, que vous laissiez là les fables qu'on vous fait et qui n'ont nul rapport à la réalité. . . Il faut s'entendre, desserrer les dents , le cœur aussi , se parler, comme on fait entre hommes.

Vous irez descendant, faiblissant, déclinant toujours, si vous n'appelez à vous et n'adoptez tout ce qui est fort, tout ce qui est capable. Il ne s'agit pas des capacités dans le sens ordinaire. Peu importe qu'une assemblée qui possède cent cinquante avocats, en ait trois cents. Les hommes élevés dans nos scolastiques modernes ne renouvelleront pas le monde... Non, ce sont les hommes d'instinct, d'inspiration, sans culture, ou d'autres cultures (étrangères à nos procédés et que nous n'apprécions pas ) , ce sont eux dont l'alliance rapportera la vie à l'homme d'études , à l'homme d'affaires le sens pratique, qui certainement lui a manqué aux derniers temps ; il n'y paraît que trop à l'état de la France.

Ce que je dois espérer des riches et des bourgeois pour l'association large, franche, généreuse, je l'ignore. Ils sont bien malades; on ne revient pasaisémentde si loin. Mais, jel'avoue, j'ai encore espérance en leurs fils. Ces jeunes gens, tels que je les vois dans nos écoles, devant ma chaire, ont

lU FATIGUE, ÉPUISEMENT.

de meilleures tendances. Toujours ils ont accueilli d'un grand cœur toute parole en faveur Ju peuple. Qu'ils fassent plus, qu'ils lui tendent la main, et forment de bonne heure avec lui l'alliance de la régénération commune. Qu'elle n'oublie pas» cette jeunesse riche, qu'elle porte un poids lourd, la vie de ses pères, qui, en si peu de temps, ont monté» joui et déchu ; elle est lasse en naissant, et, toute jeune qu'elle est, elle a grand besoin de rajeunir en recueillant la pensée populaire. Ce qu'elle a de plus fort, c'est d'être encore tout près du peuple, sa racine , d'où elle est à peine sortie. Eh bien ! qu'elle y retourne de sympathie et de cœur, qu'elle y reprenne un peu de la sève puissante qui a fait, depuis 89, le génie, la richesse, la force de la France.

Jeunes et vieux, nous sommes fatigués. Pourquoi ne l'avouerions-nous pas, vers la fin de cette journée laborieuse qui fait une moitié de siècle ?. . . Ceux même qui ont traversé, comme moi, diverses classes, et qui à travers toute sorte d'épreuves, ont conservé l'instinct fécond du peuple, ils n'en ont pas moins perdu sur la route, en luttes intérieures, une grande partie de leurs forces... Il est tard, je le sens, le soir ne peut tarder, c Déjà l'ombre plus grande tombe du haut des monts. »

LE PEUPLE RENOUVELLERA LA VtE ET LA SCIENCE. 115

A nous donc, les jeunes et les forts. Venez, les travailleurs. Nous vous ouvrons les bras. Rapportez-nous une chaleur nouvelle; que le monde, que la vie, que la science, recommencent encore.

Pour ma part, j'espère bien que ma science, ma chère étude, Fhistoire, ira se ravivant à cette vie populaire, et deviendra par ces nouveaux venus, la chose grande et salutaire que j'avais rêvée. Du peuple, sortira l'historien du peuple.

Celui-là ne l'aimera pas plus que moi, sans doute. J'y ai tout mon passé, ma vraie patrie, mon foyer et mon cœur... Mais bien des choses m'ont empêché d'en prendre l'élément le plus fécond. La culture tout abstraite qu'on nous donne, m'a bien longtemps séché. Il m'a fallu de longues années pour effacer le sophiste qu'on avait fait en moi* Je ne suis arrivé à moi-même qu'en me dégageant de cet accessoire étranger; je ne me suis connu que par voie négative. Voilà pourquoi, toujours sincère, toujours passionné pour le vrai, je n'ai pas atteint l'idéal de simplicité grandiose que j'avais devant l'esprit. . . A toi, jeune homme, à toi reviennent les dons qui m'ont manqué^. Fils du peuple, t'étant moins éloigné de lui,

1 Mais je dois l'aider d'avance, et le préparer, ce jeune homme. Voilà

il6 LE PEUPLE HENOUYËLLEHA LA SCIENCE.

tu arriveras tout d'abord sur le terrain de son histoire avec sa force colossale et son inépuisable sève; mes ruisseaux viendront d'eux-mêmes se perdre dans tes torrents.

Je te donne tout ce que j'ai fait . . • Toi, tu me donneras l'oubli. Puisse mon histoire imparfaite s'absorber dans un monument plus digne , oii s'accordent mieux la science et l'inspiration, où parmi les vastes et pénétrantes recherches, on sente partout le souffle des grandes foules, et l'âme féconde du peuple !

pourquoi je continue mon histoire. Un livre est an moyen de faire un meilleur livre.

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